DANS UNE CAGE OU AILLEURS

Chapitre 34

Jungle Gardénia

Retour à Paris auprès de nos amoureux, bonne lecture !

« Jungle Gardénia » est une merveille d'Yves Simon

Six mois plus tard

Je regarde la terrasse qui surplombe Paris, il fait doux et gris, un vrai temps parisien. Tout à l'heure Edward sera là, il doit être coincé dans un taxi, au milieu d'un embouteillage ou encore au studio 125, plaine St Denis. Le périph est bien bouché à l'horizon, loin derrière les toits de Paris. Ca me rappelle « L'âge heureux », un feuilleton que je regardais étant petit, où des petits rats en tutu dansaient sur les toits de l'Opéra et tombaient, un drame à l'époque. C'est toujours la même nostalgie, un soupir qui m'échappe et une sensation de douce tristesse, quand je regarde ce paysage. Paris.

Il est 19h, les aiguilles de ma montre courent, j'ai promis à Esmée de ne pas rentrer trop tard, ce soir. Comme je le lui promets tous les soirs. Je suis dans un mauvais vaudeville, toujours au bord du précipice comme au bord de cette terrasse. Ca klaxonne au loin, les gens sont pressés de rentrer chez eux, pas moi. Cet appartement prêté est devenu mon chez moi même si rien ne m'appartient, c'est là que j'aime venir, j'y suis bien. J'y suis comme chez moi. Mieux même. C'est là que je vis vraiment, que je frissonne, que j'aime. Quelques meubles épars un peu démodés, une cuisine intégrée, un canapé rouge et une plante desséchée. Et un lit. Notre lit. Mon oreiller bien gonflé en plumes et le sien un peu écrasé, tout plat. Des cendriers qui dégorgent et des bouteilles entamées, des verres sales par terre.

Depuis presque trois mois nous nous retrouvons presque tous les soirs, il tourne un film ici avec un grand metteur en scène américain venu s'offrir une petite folie parisienne, c'est une aubaine et une torture de le savoir si près sans pouvoir vivre ensemble vraiment. Depuis presque trois mois je ne dors plus, je ne mange plus, je respire à peine, j'ai peur tout le temps. D'un retard, d'un regard, d'un départ. Mais je vis. Le flot du désir me tient éveillé, mon corps vibre, je vis. Je vis de lui, je vis avec lui, en pointillés.

Les premiers soirs ont été extraordinaires, au-delà de nos attentes. Mon regard fixé à ma montre toute la journée, mornes matinées et longues après-midi, puis le moment de la nuit enfin, les frissons qui montent le long de ma colonne quand j'enfourche ma moto et les images devant mes yeux. Les marches que je monte quatre à quatre avec cette urgence dans le sang. Est-ce qu'il est déjà là, ou coincé sur le périph ? Pourquoi les aiguilles filent si vite sur mon cadran, pourquoi les gens traînent ils dans la rue, les trottoirs, l'escalier ?

Edward qui m'attend dans le petit appartement, tournant en rond l'oreille collée au téléphone, ou déjà nu, offert sur le lit, une interrogation dans le regard. Mon cœur qui accélère, le sang qui afflue. La vie. Mes vêtements que j'arrache d'un geste, le portable sur silencieux, le monde peut bien disparaître, je m'en fous, je n'y suis pour personne. Sa bouche avide, ses dents sur mon épaule et cette chair fine et soyeuse, si douce là… La lumière qui caresse son corps et la fumée qui nimbe nos têtes, l'odeur de son cou, de son ventre, plus musquée, et puis cette petite cicatrice là, que je lèche voracement et ce parfum d'interdit plus bas, trop bas. Son odeur qui me colle aux doigts et m'enivre, quand plus rien n'a d'importance. Le rythme de nos hanches, le brouhaha de la circulation en bas et nos soupirs hachés, nos convulsions.

Nos silences, nos murmures. Viens, oui je t'aime mon amour, je t'aime je t'aime et je te veux, viens prends moi, donne moi tout, oh je t'aime mon amour, mes jambes qui tremblent et le plaisir qui explose dans ma tête, dans mon corps, en lui, en nous. Encore et encore, ici ou là, viens sur le canapé, écarte les jambes, baisse la tête, penche toi, ouh c'est froid par terre, où sont mes cigarettes ? La lutte contre la montre. Tiens déjà 23 heures ? Je t'en prie reste encore un peu mon amour, viens prends moi dans tes bras, j'ai froid. Ne me quitte pas s'il te plait, pas encore, viens plus près, tu sens ça, oh touche moi mon amour, prends-moi, je ne pourrai jamais vivre sans toi, les journées sont si longues… ô reste un peu mon amour, juste cinq minutes encore. En corps. Mon sourire tendre, cette larme que je lèche parfois sur sa joue et son buste si frêle entre mes bras, ses mains gelées.

Le petit moment de flottement après, le halo des phares des voitures sur le mur, la douche brûlante pour effacer tout et le temps qui passe, qui a passé trop vite.

Les promenades qu'on ne fera pas le long de la Seine, les restaurants où on n'ira pas ensemble, les vins que je ne lui ferai pas découvrir, pas le temps, plus le temps. Juste mes pas dans l'escalier, nos chairs affamées et les questions qu'on tait, après.

Déjà trois mois. Je suis le tournage de loin en loin via Internet et les journaux people, une rumeur d'idylle court entre lui et sa jeune partenaire blonde, comme toujours. « C'est pour tromper l'ennemi, you know » me répète-il en haussant les épaules, je me demande qui c'est, cet ennemi. Pas moi, j'espère.

Jour après jour, jouir après jouir on se retrouve –ou pas. On s'aime –ou pas, au gré de son agenda et du mien. Son contrat, mon émission, ses contraintes, mes priorités. Le regard lourd de reproche d'Esmée certains matins, les filles au lit quand je rentre le soir et les urgences de l'actualité. Les paparazzis qui le pourchassent, Ted qui appelle à tout propos et les couvertures de journaux que je me prends comme des baffes, quand il s'affiche avec Keira.

- Elle est mignonne Keira, non ? je lance parfois, quand il se rhabille.

- What ? No. Trop chiante. Trop maigre…

- Ca te ferait une gentille fiancée…

- Don't bother me, please (M'emmerde pas). T'as pas vu mes clopes ?

- Sous le lit, je parie.

- On va manger quelque part ? I'm hungry. (J'ai faim)

- Il est quelle heure ? Ouh là, non, je dois rentrer, Esmée m'attend, je réponds d'un ton faussement léger en m'extirpant difficilement des draps froissés.

Il fait totalement nuit, le périf est une longue traînée blanche d'un côté, jaune de l'autre et toutes les fenêtres sont illuminées. C'est l'heure où je suis fatigué et j'ai peur, l'heure dangereuse. Il fume en silence sur la terrasse, je ramasse mon blouson et mon casque avec un poids à la place du cœur.

- On pourra jamais dîner ensemble, Carl ?

- Si. Le soir où on ne baisera pas. On ne peut pas tout faire, je suis désolé.

- Mais…

- S'il te plait, Edward. Tu sais que je dois rentrer, tu sais que c'est important pour moi, alors j'aimerais qu'on ne joue pas la même comédie, tous les soirs.

- La comédie ? Quelle comédie ?

- Celle de l'amant jaloux de la vilaine épouse et du mari pris entre le marteau et l'enclume. Epargne-moi ça, s'il te plait. Je fais ce que je peux, je prends énormément de risques, je ne peux pas faire plus, dis-je avec le plus de sincérité possible sans le regarder ni reprendre mon souffle.

C'est un rôle que je connais par cœur, dont je ne peux pas sortir parce que sinon tout volerait en éclat, tout ce beau décor, cette vie impeccable. Alors je le force à entrer dans ma pièce, qu'il déteste parce qu'il est liberté et que je suis marié. C'est le moment où il me tourne le dos, je ne vois que la fumée de sa cigarette derrière ses cheveux en pétard, le cou gracile un peu penché en avant, c'est le moment où il me déteste. Le moment où j'ai honte de les faire souffrir tous les deux, le moment du vaudeville.

Quand j'ai de la chance je me glisse dehors alors qu'il observe encore les toits et les fantômes des petits rats, quand je n'en ai pas il m'attend devant la porte avec la haine aux lèvres, les commissures qui tombent et les mots qui transpercent.

- Elle t'attend ?

- Oui. Tu le sais.

- Elle t'a préparé à manger ? Tout sera prêt quand tu arriveras, tu n'auras plus qu'à glisser tes pieds dans tes chaussons, c'est ça ?

- Arrête, dis-je en posant ma main sur ses lèvres déjà fraîches. Tu crois que c'est facile pour moi ?

- Et pour moi ? Me retrouver tout seul dans mon hôtel ?

- Je suis désolé, vraiment. Tu vas faire quoi, maintenant ?

- Me défoncer, d'une manière ou d'une autre, fait-il avec désinvolture.

- Arrête ça. Et Ted ? Il est toujours là pour toi, non ? Il ne te fait pas à manger ?

- Fuck off.

- Moi aussi je t'aime, Edward, je lui dis en passant derrière lui et en fermant la porte le plus doucement possible derrière moi, pour ne pas tout casser.

Puis vient l'heure où je m'échappe sur l'autoroute en me faufilant entre les voitures, parfois je rate la sortie parce que j'ai besoin de rouler vite, de me décharger de cette tension, même si mes membres sont lourds après l'amour. Au sortir de Paris je le déteste, je décide que c'est fini, que ma vie ne vaut pas ça, quelques frissons et une dose de plaisir brut, puis je file et les souvenirs affluent, sa bouche ses bras son corps son sourire et cette manière de se donner et de me prendre, la chaleur revient dans mon ventre et je sais pourquoi je fais ça, pourquoi j'accélère, pourquoi je vis.

Pour des mots d'amour volés dans l'ascenseur ou au téléphone, ce week-end à Venise sous la pluie qu'il m'a promis, un orgasme foudroyant dans la douche et sa bouche de petit garçon boudeur, ce petit soupir qu'il pousse quand il s 'abandonne, qui m'embrase et me détruit, m'irradie et m'explose, ces instants où je suis vivant, bordel.

oOo oOo oOo

Un mois plus tard

Vingt et une heures trente, je suis coincé en conf de rédac, les résultats des primaires américaines sont un vrai tremblement de terre, Edward m'attend depuis une demi-heure déjà. J'essaie de suivre la conversation –et d'y participer en disant des trucs intelligents – tout en lui envoyant des textos rassurants, il me manque un ou deux cerveaux.

Non, je ne le quitte pas, non, il n'y a personne d'autre, pas même ma femme, il y a juste mon foutu boulot et ma carrière, sorry for that. Ma jambe tressaute alors que je sens une sueur désagréable perler sur mon front, je dois être écarlate, au bord de l'explosion.

- Tu te sens pas bien, Carlisle ? T'as tes vapeurs ? lance Thierry d'un ton narquois, faisant rigoler tout le monde.

- Si, si, j'ai chaud, c'est tout.

- Si tu lâchais ton portable ça irait déjà mieux, tu crois pas ? Merci de laisser ta vie privée à l'extérieur, on parle de l'avenir des USA, là.

Le salaud. Il vient de me moucher devant mon équipe, j'ai envie de l'étriper. L'avenir des USA, comment il se la pète. Comme si c'était lui qui décidait. Connard. Je rêve de lui faire avaler sa cravate et sa chemise à carreaux de plouc, mais je réponds avec un petit sourire :

- Qui te dit que ça ne concerne pas l'actualité ?

- Ta tête. Explique à ta chérie qu'elle ne t'attende pas ce soir, y a le feu au lac. Elle peut comprendre ça ?

- Ah ah, très drôle. Je ris pas, j'ai des gerçures.

Je ferme mon Iphone d'un geste sec, il a raison au fond. Marre de cette comédie. Si Edward ne peut pas comprendre que j'ai des obligations, qu'il aille au diable. Samuel me lance un petit sourire compatissant, je ne pensais pas en être là. La discussion reprend de plus belle sur l'opportunité de faire un flash spécial à 22h30, ma raison me dit oui mais mon corps dit non, en me dépêchant je pourrai encore passer à l'appart, deux minutes. S'il est encore là. Flûte.

Alors que Thierry engueule Sylvie qui refuse de prendre le dernier avion pour New York j'imagine Edward seul dans un taxi, de retour vers son hôtel. Le pli amer de sa bouche me serre le cœur, il ferme rageusement son Blackberry sans prêter attention aux berges illuminées de la Seine, il maudit Paris ce soir. La musique de « Initials BB » ne résonnera pas dans l'habitacle de la Mercedes, il mordille sa lèvre pour ne pas pleurer, c'était notre dernier soir. Le dernier soir du tournage, la fête qu'il a quittée en douce, cette fête d'adieu si chère aux acteurs. Pas de flashs et pas de sourires, pas de champagne, pas d'amis et pas d'amour non plus.

Demain l'appartement sera vide, je rendrai les clés à Pascal, sans avoir pu dire adieu à Edward. Merde. Un flot de bile amer me monte à la bouche, Sylvie part en claquant la porte et en traitant Thierry d'enfoiré, mes cernes dans la vitre sombre me font peur. Edward arrive au Plaza Athénée, il y aura sûrement une folle ou deux qui se jettera sur sa voiture, le portier devra intervenir pour le tirer de là, il sortira de la berline avec ses lunettes noires sur le nez, bad news from the stars. (mauvaises nouvelles des étoiles)

Je présenterai le flash spécial de 22h30, dans dix minutes je serai au maquillage, Edward aura déjà retrouvé Ted qui cachera mal sa joie derrière un petit sourire en coin, ce mec ne m'a jamais supporté. Thierry s'acharne sur l'équipe qui a du mal à boucler l'enchainement des sujets et du direct, je visualise les pilules blanches et le whisky dans sa main qui tremble, un verre puis deux, la télé allumée sur une chaîne de clips et Ted qui boucle les derniers bagages en chantonnant.

La maquilleuse me remet une couche de fond de teint, je ressemble à ma grand–mère sous le plâtre et la poudre, ou à un clown triste. J'aimerais qu'il zappe sur ma chaîne et qu'il me voie, qu'il comprenne que je ne lui ai pas menti mais c'est trop tard, déjà trop tard. Et il ne regarde jamais les chaînes d'infos, de toute façon.

oOo oOo oOo

Minuit. Je me gare devant le garage, j'ai la flemme d'y rentrer la BMW. Tout est sombre dans la rue et dans la maison cachée derrière les ifs, au moment où je mets la clé dans la porte je réalise qu'Esmée m'a dit qu'elle sortait au théâtre avec sa sœur ce soir, à tous les coups elle ne rentrera que demain matin. J'aurais pu aller voir Edward à son hôtel, flûte. J'avais oublié. Un instant j'envisage de repartir mais ma nuque contractée et douloureuse me tire une grimace, et l'idée de me retrouver face à face avec Ted me dissuade tout à fait. Tant pis, quand c'est trop tard, c'est trop tard.

On se reverra dans un mois, quand il reviendra, ou à L.A, si j'y vais. S'il veut toujours me voir. On ne rompt pas pour une connerie, un simple rendez-vous raté. Notre dernier soir à Paris me souffle une petite voix déplaisante. No way. Je ne vais pas commencer à être sentimental, non ? Je suis trop vieux pour ça. Trop désabusé.

J'entre en silence, une petite lumière luit depuis le salon, c'est Samantha la baby-sitter qui dort sur le canapé, devant la télé en sourdine. Pauvre gosse, je crois qu'elle avait dit à Esmée qu'elle ne souhaitait pas rentrer tard, c'est raté. Je crois qu'elle a un examen demain ou un truc comme ça, dommage.

J'hésite à la réveiller, elle dort si bien. Je rêve d'un verre mais je décide de d'abord jeter un œil aux filles, vérifier que tout va bien. Je pose mes pieds avec précaution sur les marches pour ne pas les faire craquer, la température augmente au fur et à mesure, phénomène banal. Il flotte un petit parfum de violette dans la chambre bleu pâle de Tara qui dort le pouce dans la bouche, son doudou blotti contre elle, elle est si mignonne que je reste là à la regarder, ému.

Puis je vais dans la chambre de Lily, la lumière est encore allumée et sa couverture a glissé, je la remets en place délicatement, elle ouvre les yeux :

- Tu viens me faire un bisou, papa ?

- Oui, tu vois ma chérie…

- Maman est rentrée ?

- Non, pas encore. Rendors toi mon ange, il est tard, il est temps de dormir, dis-je en me penchant pour l'embrasser. Demain maman sera là, et moi aussi.

Elle referme ses petits bras sur moi, son front est un peu humide, j'adore l'odeur de ses cheveux. Les peluches sont toutes là, en rang d'oignon au fond de son lit, chacune a un nom et une place particulière, un rôle précis.

Au moment où je vais éteindre la lumière j'entends sa petite voix flûtée :

- Il est toujours là le Monsieur ?

- Le Monsieur ? Quel Monsieur ?

- Je sais pas, fait-elle en haussant les épaules. Un ami je crois.

- Un ami de Samantha ?

- Oui. Elle avait l'air super contente de le voir, tout à l'heure.

Je cache ma contrariété pour ne pas la troubler mais il va falloir que j'aie une petite conversation avec cette jeune fille, sérieusement. Après un dernier bisou je redescends au salon, passablement énervé. Au prix où on la paie, elle pourrait s'abstenir d'inviter n'importe qui chez nous, bordel. J'espère qu'elle n'a pas couché avec lui ici, je jette un coup d'œil inquisiteur aux coussins du sofa sur lesquels elle roupille mais je ne détecte rien. Pas d'odeur suspecte non plus, mais il est peut être reparti depuis longtemps.

- Il faut vous réveiller mademoiselle, dis-je en la secouant doucement par l'épaule –en essayant de ne pas voir son ventre à l'air sous son pull remonté.

- Hummm ? Quelle heure il est ? fait-elle en se frottant les yeux.

- Minuit passé. Désolé. Les contraintes du métier. Quelqu'un est venu paraît-il ?

- Oui. Il est toujours là. Sauf s'il est parti pendant que je dormais, dit-elle d'une voix endormie.

- Quoi ? Vous plaisantez j'espère ? Vous avez laissé entrer quelqu'un ici ?

- Mais je… fait-elle, livide.

- Vous êtes folle ou quoi ?

- Mais il m'a dit que vous lui aviez dit qu'il pouvait attendre votre retour…

- Quoi ? Qui ça ?

- Hé bien, Edward Cullen. Il a dit qu'il était votre ami, que tout était OK avec vous. Vous n'avez pas eu nos messages ?

- Vos messages ?

- Oui, il vous en a laissé un et moi aussi… Vous ne les avez pas eus ?

- Non, bordel ! Il est où ? dis-je sans parvenir à me contrôler.

- Dans la chambre d'ami, en haut. Je suis désolée, je croyais que…

- Ne croyez pas, mademoiselle, ne croyez rien du tout, vous n'êtes pas payée pour ça, dis-je en fouillant dans mes poches nerveusement. Personne ne doit rentrer ici, jamais ! Vous comprenez ?

- Oui, oui, je… pardon, mais c'était Edward Cullen, alors… bafouille-t-elle en se relevant d'un bond. Il avait l'air si sympa…

Quelle conne, non mais quelle conne ! Je me retiens difficilement de lui dire qu'il pourrait parfaitement être un pédophile mais elle serait assez bête pour le croire, alors je me tais.

- Voilà 200 euros, rentrez maintenant. Et pas un mot sur ce qui s'est passé. A personne, compris ?

- Je… oui, murmure-telle, visiblement vexée.

- Je ne peux pas vous raccompagner, désolé. Vous voulez un taxi ?

- Non non, j'habite juste de l'autre côté de la rue, merci, fait-elle en ramassant sa veste et son sac, et en disparaissant.

Je reste quelques instants pétrifié au bas des marches, tendu. Je n'arrive pas à croire qu'il soit venu, ça doit être une blague, ou un cauchemar. Et si cette fille parle ? Et si Esmée l'apprend ? Et si Lily parle ? Putain, je suis dans la merde.

Je monte les marches précautionneusement, en essayant de respirer par le ventre pour me calmer – il faut que je le mette dehors sans faire de scandale, sans réveiller les filles, j'ai la trouille. Une trouille viscérale qui me donne envie de courir, de fuir mais je dois continuer à monter pas à pas, lentement, alors qu'une sueur glacée coule dans mon dos. Arrivé devant la porte je reste quelques instants la main sur la clenche, hésitant à frapper. Pourvu qu'il soit clean, pourvu que j'arrive à garder mon calme.

J'entre après une grande inspiration, il dort tout habillé sur le lit, maigre et efflanqué comme une carcasse d'oiseau. Un tableau touchant dans d'autres circonstances, sous d'autres cieux. La faible lueur de la lampe de chevet révèle un filet de bave qui s'écoule de ses lèvres entrouvertes, je ne ressens que de la pitié pour lui. Et de l'agacement de le voir là.

- Edward, il faut te réveiller, je murmure en le secouant doucement par l'épaule, lui aussi.

Décidément c'est la soirée des Belles au Bois dormant mais je ne me sens pas l'âme d'un prince charmant, ce soir. Il ouvre ses yeux en papillonnant des paupières et me sourit, je recule d'un pas.

- Qu'est ce que tu fous là, Edward ?

- Je t'attendais, répond-il comme une évidence. C'est mon dernier soir à Paris, demain je pars à Los Angeles, tu le sais.

Je cherche de la provocation dans ses yeux mais non, rien. Qu'une parfaite innocence enfantine, incroyable.

- Mais tu ne te rends pas compte des risques que tu me fais prendre en venant chez moi ? T'es devenu fou ou quoi ?

- Non. Je voulais juste te dire au revoir. Mais tu n'étais pas là…

- Et tu trouves ça normal de débarquer chez moi ? Tu te rends compte si ma femme avait été là ?

- On est amis, non ? fait-il en haussant les épaules, toujours calme. J'ai le droit de venir saluer un ami.

- Mes amis ne débarquent pas à minuit pour me dire au revoir, Edward.

- Alors c'est que t'as pas de vrais amis. Mais ça ne m'étonne pas, fait-il avec une légère tristesse.

- Mais tu planes ou quoi ? T'as pris quoi ? dis-je en crispant mes poings pour ne pas hausser la voix devant tant de candeur.

Il se redresse, la bouche boudeuse et se gratte la tête, geste enfantin :

- J'ai pris un truc qui s'appelle amour, love you know, et qui me fait planer, moi. Mais pas toi on dirait… Pourquoi t'es pas venu à l'appart ?

Ca y est. Dans deux minutes ce sera de ma faute, je vais passer pour le Grand Méchant alors que ce débile a failli foutre ma vie en l'air, mine de rien. Mais c'est pas trop tard, je m'attends à une nouvelle catastrophe, je m'attends au retour d'Esmée. Le pire n'est jamais décevant.

- Parce que j'étais coincé au boulot. T'as pas entendu le résultat des élections américaines ?

- No, fait-il en haussant les épaules. Je t'attendais, comme d'habitude. Notre dernière soirée, Carl…

- Je sais, mais je ne pouvais pas venir, tu comprends ? Impossible, dis-je en faisant les cent pas, l'angoisse chevillée au ventre. Je t'ai envoyé des messages…

Mais lui reste assis sur ce lit, comme si c'était la chose la plus naturelle du monde. Il détonne pourtant dans ce décor, il n'a rien à faire dans cette chambre d'amis ligne Roset, lui il lui faut des palaces, des suites royales, c'est là qu'il brille, qu'il resplendit, il ne s'en rend pas compte ? Mon quotidien est étriqué, banal, trop petit pour lui. Il me sourit avec tendresse, je soupire profondément pour retrouver mon calme.

- Dans la vie on ne fait pas toujours ce qu'on veut, Edward. Je suis heureux de te voir et de pouvoir te dire au revoir, je te jure, mais pas ici, c'est trop risqué. Tu te rends compte si les filles t'avaient vu, ou Esmée ?

- Elle est mignonne ta fille. Elle te ressemble. Le même blond un peu cendré et les yeux bleus. La même inquiétude… ajoute-il d'un ton rêveur alors que je frémis intérieurement.

- Tu as parlé avec Lily ? Tu lui as dit quoi ?

- Rien. Elle a cru que j'étais un ami de la baby-sitter. Elle m'a montré ses poupées, on a joué un peu avant qu'elle se couche. La jeune fille lui a lu une histoire pour la rassurer.

- Lily était inquiète ? Pourquoi ?

- Regarde-toi, tu comprendras.

Je ferme les yeux douloureusement, qu'est ce que j'ai fait au Bon Dieu ? Pourquoi moi ? A quoi ça sert de vouloir lui faire comprendre, c'est un dialogue de sourds. Je n'avais jamais compris que nous étions si différents, avant.

Je n'avais jamais souhaité ne l'avoir jamais rencontré, avant.

- C'est beau chez toi, tu as beaucoup de goût. J'aime bien les tableaux, surtout le Kandinsky. Tu dois être bien ici, non ? Et puis la piscine et le jardin, avec tous les rosiers. Je l'imaginais pas du tout comme ça ta maison, fait-il en se levant et en allant à la fenêtre. Mais je comprends maintenant. Je comprends tout.

Pourtant il n'y a rien à voir, dehors, il fait totalement nuit. Plus rien à voir. Je ne trouve plus les mots, je n'ai que des insultes à la bouche, je lui envie son calme, réel ou feint. Un bon acteur, au final. Moi j'ai oublié mon texte, le scénario a changé, je ne trouve plus mes marques. J'ai peur. Il s'avance vers moi, me fixe avec douceur :

- Mais je ne voulais pas partir comme ça, comme un voleur, sans te dire au revoir. Je suis pas un voleur, même si je ne suis pas digne de ta belle maison, tu sais… je ne suis pas un voleur.

La tristesse de sa voix me serre le cœur, ça y est, il a réussi à me culpabiliser, c'est moi le salaud, je le savais, je l'ai toujours su. C'est pour ça que j'ai tant essayé de fuir, au début. En vain.

Il appelle un taxi puis s'approche lentement et pose sa bouche sur la mienne, je ne résiste même pas, je suis pétrifié, inconscient de tout sauf du goût salé de son baiser, et de mon cœur broyé.

- I'm leaving my love (je pars mon amour), fait-il après m'avoir observé longtemps. Je t'appellerai quand je serai arrivé. On se reverra à mon retour, hein ? N'importe où, hein ?

- Oui, bien sûr, dis-je sans réfléchir, trop rapidement. Bon voyage…

Et je le regarde partir, descendre mes escaliers et disparaître dans l'entrée, de sa longue silhouette dégingandée. Je ne lui en veux même plus. Un vide immense s'installe dans mon cœur, tout est désert d'un coup. Ma maison, mon cœur, ma vie.

Après quelques instants je me laisse tomber sur le canapé, vidé. Une poupée de Lily traîne, à moitié déshabillée. Cette fois je ne suis pas passé loin de la catastrophe, j'en tremble encore. Ça se rapproche, je le sens.

Je dénoue ma cravate en fixant l'orchidée de l'entrée, guettant les résonances. Le bruit d'un moteur qui s'éloigne dans la nuit. Ou s'approche, je ne sais plus.

A suivre…