DANS UNE CAGE, OU AILLEURS
Chapitre 35
Marilyn et John
L'une vous m'a écrit que la chanson « Marilyn et John » illustrait bien leur aventure, dont acte.
Trois mois plus tard
Il est neuf heures, j'arrive à mon bureau, je n'ai croisé personne. Est-ce que j'aurais raté une réunion ? Par habitude je vérifie mes mails et mon agenda, non, rien. Ca doit être à cause des vacances scolaires, la plupart des mères de famille sont chez elles, et les journalistes hommes sont sur le Terrain, ou ailleurs. Mon équipe est en tournage à Berlin, pour un sujet sur Romy Schneider, je ne les ai pas accompagnés. Je les accompagne de moins en moins, Thierry et Esmée prétendent que je vieillis, c'est faux, j'en ai marre de courir partout, c'est tout.
Je baille devant mon écran –peut être que je vieillis, après tout. Je fixe la photo de mes filles sur le bureau, je me répète que ma vie est là, rien d'autre n'a importance. Tout à l'heure je serai pris dans le flot de l'actualité, des dépêches qui tombent toutes les heures, les révolutions, tsunami et autres krachs boursiers qui m'occuperont jusqu'à ce soir, jusqu'à ma prise d'antenne.
Deux coups discrets à la porte, c'est Caroline, mon assistante, qui arrive avec mon café et ses news, le book de tout ce qu'elle a trouvé sur mon prochain sujet, Isabelle Adjani.
- Salut Chef ! Ca va ?
- Oui, oui. Et toi ?
- Oui, oui. Tu seras content, j'ai trouvé plein de trucs sur son enfance, sa mère allemande, son père algérien, tu vas adorer.
- J'en doute pas.
- Toujours partant pour la soirée des Incroyables ? J'ai réussi à te dénicher une invitation, mais ça a pas été facile.
- C'est pas que ça m'enchante mais bon… Une seule invitation ? Esmée va être déçue.
- Je sais, mais c'est vraiment pas facile.
- D'autant que ça ne me dit rien qui vaille, en fait.
- Quand je pense que c'est la soirée la plus courue de Paris… fait-elle avec une petite moue. Y a des gens qui tueraient pour y assister !
- Oh et bien moi je m'en passerais bien. Je sens que ça va juste être fatiguant, en fin de compte…
Encore une petite moue éloquente de Caroline, qui doit penser que je suis un grand enfant gâté.
- Ouais, c'est sûr que passé un certain âge c'est moins amusant, lâche-t-elle d'un ton fielleux avant de ressortir.
Comment ça un certain âge ? Je viens juste de passer la quarantaine, c'est quoi ce délire ? Je jette un coup d'œil dans le petit miroir à côté de la porte, je ne suis pas si vieux que ça, tout de même ! Quoique si. Là, avec la lumière blafarde j'ai l'air vieux, enfin, c'est surtout l'expression. Et le regard. Délavé. Bon, j'ai mal dormi, ça arrive, non ?
Je hausse les épaules avant de retourner à mon bureau pour passer en revue les dépêches internationales et nationales, avant de tomber sur les nominations aux Oscars. Non, ce n'est pas possible. Pas lui. Son nom me file un coup au cœur, comme toujours. Et pourtant Dieu sait si j'ai tout fait pour l'oublier, depuis l'automne dernier.
Pas facile d'oublier quelqu'un qui fait souvent la une des journaux, pour une raison ou une autre. Un nouveau film, un contrat publicitaire, une inauguration. Une nouvelle idylle. Une rupture. Il se passe toujours quelque chose dans la fantastique vie des idoles d'Hollywood, alors qu'il ne se passe rien dans la mienne. Plus rien.
Et c'est tant mieux. Je touille mon café amer en fixant les nuages au-dessus de la Seine, il va pleuvoir.
Il m'a fallu du temps pour ne plus attendre ses mails et ses coups de fil, même en sachant que c'était moi qui l'avait largué. Des heures d'insomnie la nuit à guetter un signe, à caresser la petite touche de son numéro sans oser l'appeler, en réécoutant la même chanson en boucle, en regardant la même bande annonce débile. Et les rushes du tournage. Je les connais par cœur, chaque plan, chaque mot, chaque souffle. Chaque regard. Des instants d'espoir fou suivis d'une sombre dépression, l'attirail habituel de l'amour déçu, si on peut parler d'amour.
Tiens, j'ai deux réunions ce matin, et je suis déjà en retard. Pourtant je reste là, le cul cloué au fauteuil, la tête dans les nuages, le cœur enclume. Mais tout va bien, forcément. Chaque jour je pense un peu moins à lui, même si ça prend du temps, de se forcer à oublier. Parce que pendant ce temps là j'y pense, forcément. Caroline frappe à ma porte pour me signaler le début de la réunion, je feins un coup de fil urgent.
J'avoue j'ai eu peur après l'avoir retrouvé endormi chez moi, rétrospectivement. Et si Esmée était rentrée à ce moment-là ? Et si Lily avait parlé ? Et si la baby-sitter… ? La menace m'était tombé dessus comme un coup de semonce, j'en ai tremblé une partie de la nuit, ce soir-là. Le danger était trop proche, trop grave pour passer outre, c'était un avertissement à prendre en compte, absolument. Finalement Esmée n'était pas rentrée cette nuit-là mais ma décision était prise, il fallait arrêter. Et c'est moi qui arrêterais.
Sur le moment j'ai ressenti comme un immense soulagement, je n'aurais plus à trembler, à avoir peur. Plus de mensonges, plus de rendez-vous impossibles, plus d'alibis. Je redevenais comme l'agneau qui vient de naître, innocent. Parfaitement innocent.
Bien sûr faire comprendre ça à Edward a été plus difficile –doux euphémisme-, et quand j'y pense mon cœur se serre encore.
Parfois.
Je me rappelle parfaitement nos derniers échanges, comme s'ils étaient gravés dans mes neurones. J'avais éteint mon portable pendant trois jours, le temps de souffler, de prendre du recul. Trois jours à courir comme un fou, passer d'une activité à l'autre, pour me vider la tête.
Et puis un soir j'ai rallumé mon portable, la mort dans l'âme. 105 messages en attente, dont 20 de lui. Merde. J'ai ouvert le premier avec un indicible sentiment de honte, en retenant mon souffle. Quel con.
Teddy. hollycom : Je suis en route pour l'aéroport, tu me manques déjà.
Teddy. hollycom: je viens de me réveiller, j'ai dormi comme une masse au-dessus de l'Atlantique. The plane is landing, tu me manques toujours.
Teddy. hollycom: tu dors ? il est quelle heure, en France ? Je m'embrouille je crois. Miss you.
Teddy. hollycom: je suis dans un hôtel déprimant, à regarder une télé déprimante, avant une série d'interviews déprimantes. Appelle-moi, please.
Teddy. hollycom: j'ai bâclé les interviews en attendant d'avoir de tes nouvelles, no way. Il est quelle heure ? shit, je sais plus. Call me, please. (Appelle-moi)
Teddy. hollycom : ton portable est encore déchargé ? Ca ne sonne même pas. Come on, boy !
Teddy. hollycom : darling, I'm waiting. Just two words, please. (chéri, j'attends. Deux mots, s'il te plait).
Teddy. hollycom : je dois partir, je te rappelle dès que c'est fini.
Teddy. hollycom : where are you? what's the problem ? (où es tu ? quel est le problème ?)
Teddy. hollycom : cinquième whisky, je vois à moitié l'écran de TV5 où tu présentes le journal. Shit, ça fait mal de savoir que tu es quelque part, en pleine forme, loin de moi.
Teddy. hollycom: j'ai lancé la bouteille de whisky sur l'écran, ça a fait pssschiiit, it was funny. (c'était marrant)
Teddy. hollycom : two days without you. I know there's something going on. What? (deux jours sans toi. Je sais qu'il se passe quelque chose. Quoi?)
Teddy. hollycom : Is it over? Please, tell me, it's too hard. (C'est terminé ? s'il te plait, réponds, c'est trop dur)
Teddy. hollycom: you just don't care, do you? (tu t'en fous, hein ?)
Teddy. hollycom : fuck off.
J'ai supprimé les 50 suivants sans même les lire, ça m'aurait fait trop mal. Imaginer après coup tout ce qu'il avait traversé, son espoir puis sa déception, plus tous les mails d'insultes qui ont dû suivre, c'était à gerber. Pendant ce temps-là je faisais semblant de vivre, semblant d'être détendu, semblant d'être innocent. C'était à pleurer.
Ce n'est qu'au bout de trois jours que je lui ai répondu, un e-mail longuement pesé, pas mon meilleur. J'avais pris moi aussi une bonne dose de whisky, mes tripes faisaient des nœuds, j'aurais voulu mourir mais je l'ai fait, je l'ai écrit, ce mail.
CarlisleTV. com : je suis désolé de ne pas t'avoir écrit plus tôt mais j'ai eu des soucis. Voilà, je ne veux pas te mentir, j'ai eu peur lorsque tu es venu chez moi, c'est trop dangereux, je ne peux pas continuer. Je suis désolé, nous avons atteint un point de non retour, il faut arrêter, j'ai trop à perdre et cette vie de mensonges ne me convient pas. Je pensais que tu avais compris. J'espère que tu me pardonneras.
Teddy. hollycom : no. Never.
CarlisleTV. com: je suis désolé. Vraiment.
Teddy. hollycom : you're a fucking bastard. Really. (t'es un salaud d'enfoiré. Vraiment)
Et voilà, dernier mail, qui me poursuit encore parfois, la nuit. Je l'ai effacé depuis des semaines mais il est toujours là, dans mes coups de cafard.
Caroline ouvre la porte à la volée, je sursaute. J'ai encore le combiné dans la main, feignant de passer un coup de fil, elle me fixe d'un air moqueur.
- Thierry pète un câble, faut vraiment que tu viennes, Carlisle.
- Oui oui, j'arrive. Il y a le feu au lac, ou quoi ?
- On dirait, oui. C'est à propos des présidentielles, David est déjà sur le coup, il a proposé de présenter tous les face à face.
- M'étonne pas. J'arrive, c'est parti.
- Tu as eu le temps de regarder ce que je t'ai déposé ce matin, dans le book ?
- Non, pourquoi ?
- Oh, pour rien. Juste un truc qui aurait pu t'intéresser, mais tu me diras à l'occasion.
Elle me précède dans le couloir sur ses longues jambes bottées, je la suis en pressant le pas, cherchant déjà la force en moi et les arguments pour défendre le bout de gras électoral.
oOo oOo oOo
La réunion vient de se terminer, je feuillette le book de Caroline en baillant quand mon cœur loupe un battement.
La photo est floue mais il me semble bien reconnaître les protagonistes, en tout cas l'un d'eux est Edward, il n'y a pas de doute. Je le reconnaîtrais entre mille. Son menton un peu pointu et sa mèche sont caractéristiques, même s'il baisse la tête. C'est une bête photo dans une feuille de chou à scandale, illustrant une brève appelée : « L'ami français », mais je sens un tremblement de terre sous mes pieds. Non. Non, ce n'est pas possible. C'est une erreur, une ressemblance. Une blague, au pire.
Je me penche à nouveau sur l'article découpé par Caroline, on aperçoit des silhouettes de profil devant une porte, un homme brun et un blond, mon cœur loupe un autre battement. Non, ce n'est pas moi, ce n'est pas possible. Je ne suis pas blond à ce point-là, d'un jaune tellement filasse. Et je n'ai pas les épaules si tombantes, bordel, c'est un sosie. Un confrère. Il y a plus d'un journaliste blond à Paris, non ? Ma vue se trouble, je distingue à peine la légende un peu énigmatique : « L'acteur hollywoodien a été vu à plusieurs reprises avec un célèbre journaliste français, dont il semble très proche. Une nouvelle amitié en vue ? ».
Ca veut dire quoi ? Qu'entendent-ils par là ? Par là pas grand-chose, dit la blague. Amitié entre un journaliste et une star, ça ne mange pas de pain. Je ne dois pas chercher plus loin, activer ma paranoïa. Amitié.
Pourtant je sais bien que si l'article est rédigé comme ça c'est que l'éditeur se méfie, sous-entend autre chose. Putain, pourquoi moi ? Pourquoi maintenant ? Ca fait longtemps maintenant qu'on a rompu, pourquoi ça sort maintenant ? J'attrape une loupe au fond de mon tiroir, en regardant attentivement je reconnais l'entrée de l'appartement de Pascal, où nous nous retrouvions souvent, et un poids me tombe sur la poitrine. Pourtant on avait bien fait attention de ne jamais entrer ou sortir ensemble, non ? A moins que… Je ne me rappelle même plus. Trois mois, putain ! C'est quoi ce bordel ?
Mille idées me passent par la tête, un coup monté de David, qui veut me discréditer avant les élections, ou de la chaîne rivale, qui trouve que je fais de trop bons résultats ? Les RG, le KGB, la CIA ? Et puis quoi encore ? Je n'ai pas d'ennemis, juste des envieux. Je n'y comprends rien. Le monde tangue, je le savais. C'était certain.
Une vague d'amertume me submerge, merde, tout est fini entre nous maintenant, pourquoi ça sort si tard ? Je n'ai pas assez morflé, non ? Je ne peux pas tourner la page, -au sens propre- mes yeux restent rivés à cet entrefilet, ma main tremble, je n'ai plus de souffle. Comme si une tornade avait tout emporté autour, ou un trou noir nommé passé. Un passé que je croyais oublié, loin derrière moi déjà, mort et enterré.
Une photo et quelques lignes, une baffe magistrale. Je suis bien placé pour savoir les dégâts que causent les médias mais je ne pensais pas que ça faisait si mal, en fait. En une fraction de seconde j'envisage de répondre et de nier –ce qui est la pire solution, qui s'excuse s'accuse, c'est bien connu, et ça équivaudrait à faire parler deux fois de ce cliché, une connerie- puis j'envisage d'acheter tous les exemplaires sur le marché –pure folie.
J'espère qu'Esmée ne verra pas cet article, non, elle ne lit pas ce genre de feuille de chou, elle est au-dessus de ça, bien sûr. A moins que chez le coiffeur, l'esthéticienne, le dentiste… il y a mille endroits où elle pourra lire ce magazine, je suis fichu.
Fichu.
Deux coups brefs à la porte me font sursauter, c'est Caroline qui entre sans attendre que je l'y invite :
- Alors chef, t'as vu l'article que je t'ai découpé ?
- Hum, non, lequel ?
- Ben celui-là, là, fait-elle en posant le doigt dessus. C'est bien toi, non ?
- Ah oui, tu crois ? Je m'interrogeais justement…
- Bah, tu t'interroges sur quoi ? C'est bien ton vieil imper beige, non ?
- Comment ça, mon vieil imper ? fais-je en sourcillant.
- Ben oui, on le reconnaît bien, avec son écharpe pied de poule, et sa ceinture qui pendouille…
Non mais ça veut dire quoi ? Je l'aime bien ce vieil imper moi, je le porte depuis des années mais il me donne un air cool, pas trop snob. Un peu Tintin ou Rouletabille sur les bords, pas comme ces dandys avec leurs costumes à carreaux, immondes. Je feins l'étonnement, elle enchaîne :
- Je savais pas que tu étais ami avec Cullen, c'est cool, il est sexy. Il est sympa ?
« Ami, c'est beaucoup dire. Nous nous sommes croisés sur le tournage du film de Mortimer, c'est tout » dis-je du ton le plus léger possible.
- C'était quand cette photo ? reprend-elle en fronçant le nez. Il a coupé ses cheveux depuis, non ?
- Exactement ! Je ne sais pas de quand ça date mais c'est vieux, décidément ils ne savent plus comment remplir leurs rubriques, j'enchaîne avec assurance. On avait dîné un soir avec Mortimer et Bella, sauf que là on ne voit que nous sur la photo, évidemment. Comment faire du vent à partir de rien. N'importe quoi.
- A propos, il y avait du vent ou quoi ? Ils sont bizarres tes cheveux… tout plats.
- Oui, si ça se trouve ce n'est même pas moi.
- Ah si ! L'imper, je le reconnais bien. Mais je suis d'accord avec toi, ça n'a pas grand intérêt ce type de cliché, conclue-t-elle à ma grande satisfaction. Enfin, je voulais te le montrer quand même, c'est assez rare de te voir dans ce genre de presse.
- Oui, et j'aimerais bien que ça continue. De ne pas m'y voir. Enfin, faut bien faire vendre du papier, pas vrai ? Dieu sait que je déteste la presse à scandale et je ne m'expose jamais, ni ma famille. C'est sans doute pour ça qu'ils en sont à faire les fonds de tiroir, dis-je sans conviction. Ils ne doivent plus rien avoir à se mettre sous la dent…
- Ca m'étonne en plus, il paraît qu'il est très proche de sa nouvelle partenaire, ton ami Edward…
- Sans blague ? Une de plus ?
Elle sort avec un petit sourire, j'envisage sérieusement de poser avec ma petite famille pour Gala, pour faire taire les rumeurs. Si rumeurs il y a, mais on n'en est pas encore là. Je referme le book d'un coup sec, décidant que c'est un non évènement, une péripétie. Après tout, tout le monde a le droit d'avoir des amis à Paris, non ?
oOo oOo oOo
Une semaine plus tard
Isabelle Adjani chante « Pull marine » en boucle, je me noie dans ses yeux azur, cherchant un lien entre son enfance et ses choix artistiques futurs. Il y en a un, forcément. Il est presque minuit et tout est tranquille dans ma « niche » sous le toit, la mezzanine de notre maison, là où je lis et j'écris pendant des heures, devant un thé vert. En général les sujets me viennent assez facilement, ainsi que les idées, pourtant là je sèche assez misérablement sur sa vie d'enfant. Je me concentrerais mieux si j'arrêtais de chantonner :
« Si nous deux c'est au fond dans la piscine,
La deux des magazines se chargera de notre cas
Et je n'aurai plus qu'à
Mettre des verres fumés
Pour montrer tout ce que je veux cacher »
Merde.
En deux clics je passe en revue les clichés de la presse people, rien de neuf, ouf. Je scrute tous les magazines avec angoisse, cherchant la moindre photo, le moindre entrefilet sur nous. Rien. Pour l'instant personne ne m'en a parlé à part Caroline, je prie pour qu'Esmée ne la croise pas, dans une salle d'attente ou une autre. Elle ne me louperait pas je crois, elle a senti le danger, parfois elle m'égratigne au coin d'une phrase ou d'une allusion, nous sommes en terrain glissant, piégé. Malgré tous mes efforts je la sens loin de moi, souvent distraite ou de mauvaise humeur, pas franchement heureuse. C'est peut-être normal après 10 ans de mariage, ou c'est peut être de ma faute. Les fleurs et les parfums ne remplacent pas la confiance. Mais ça s'achète où, la confiance ? A quel prix ?
Il faut que j'arrête d'écouter cette chanson, il faut que j'arrête de regarder cette photo. Putain, pourquoi on est sortis ensemble de l'immeuble, ce jour-là ? Je savais pourtant qu'il fallait faire attention, c'est le piège classique, l'aubaine des paparazzis, l'enfance de l'art. Une pure bêtise. Edward et moi sortant de notre petit nid d'amour, ma hantise.
Je scrute les détails pour reconstituer l'histoire, le moment où le cliché a été pris. Etait-ce un soir, un matin ? Le printemps ou l'été ? Vu mes cheveux en pétard on pourrait croire que je viens de retirer mon casque mais non, on n'entre pas dans l'immeuble, on s'en éloigne. Si mes mèches partent de tous les côtés c'est que je sors du lit, ou que ses mains se sont accrochées convulsivement à ma tête, comme souvent. Des images trop précises me reviennent en tête, son corps cambré sous le mien, sa bouche mordillant la mienne, le plaisir reçu et le plaisir donné, la passion, la violence, le bonheur. Quelques minutes de bonheur.
Je ferme les yeux et je suis à nouveau entre ses bras, écoutant ses murmures et ses mots rauques, ses suppliques et mes soupirs. La morsure de désir est là à nouveau, comment oublier les flashs de plaisir absolu et la douceur de son grain de peau, la fragilité de sa chair et ses hanches trop saillantes, si maigres ? Comment oublier le flou de son regard quand nous nous abandonnions l'un à l'autre, faisant fi de la morale, du monde, de la vraie vie ? Je soupire, tout me revient, tout est là, à nouveau, jusqu'à l'odeur un peu aigre de ses aisselles et ses ongles plantés dans mon cou, quand je me retenais d'hurler, jusqu'au mal précédant la jouissance et notre dégoût, après.
Un besoin violent de le toucher me prend et me fait gémir, je l'aimais tant, j'aimais tant son corps et son odeur, sa fragilité et sa vigueur parfois, j'aimais tant quand nous ne faisions plus qu'un, quand ma vie s'arrêtait au bout de ses doigts, dans un souffle rauque. Ces heures volées qui devenaient le centre de ma vie, mon oxygène, mon obsession, ces moments si intenses que tout le reste restait secondaire, superflu. Le manque est violent, si je ne me retenais pas je l'appellerais, sous n'importe quel prétexte, juste pour entendre son timbre de voix un peu rauque, juste pour sentir mon cœur battre, encore un peu.
- Papa ? souffle une petite voix derrière moi.
- Lily ? Qu'est ce que tu fais là, tu ne dors pas ? dis-je en rougissant et en refermant rapidement le book.
- J'avais trop soif, et puis j'avais fait un cauchemar…
- C'est rien ma puce, je vais te donner un verre d'eau. Tu n'as pas été dans notre chambre ?
- Nan, c'était tout noir, maman dort et ici j'ai vu de la lumière. Tu travailles ?
- Oui, tu vois, sur ma prochaine émission.
- C'est qui ? fait-elle en montrant l'écran de l'ordi.
- Isabelle Adjani. C'est une actrice très connue.
- Elle est belle… C'est elle qui chante ? demande-t-elle en se hissant sur mes genoux et en mettant son pouce dans sa bouche.
- Oui, c'est elle. La chanson s'appelle « Pull marine ». C'est trop fort ? Ca t'a réveillé ?
- Nan, j'aime bien entendre les chansons, le soir, ça m'endort. Mais ce soir t'écoute toujours la même… fait-elle en se lovant contre moi.
J'enfonce mon nez avec bonheur dans ses boucles blondes, il faut que je m'abreuve de cette odeur, qu'elle remplace celle de Edward, définitivement. Peu à peu mon cœur se calme, tout ce qui compte est là, contre moi, et c'est ma fille… je devrais la recoucher mais j'ai envie de rester encore un peu avec elle, dans notre cocon de douceur, sous les toits.
- C'est grave ? murmure-t-elle doucement, le pouce dans la bouche.
- Qu'est ce qui est grave, bichette ?
- Que le pull est déchiré, dans la chanson, c'est grave ?
- Comment ? Ah oui, c'est vrai. Oui, ça doit être important, si elle en parle tout le temps… c'est sans doute un pull qui lui rappelle quelqu'un, alors elle ne peut pas s'en passer.
- Comme moi et mon doudou ?
- Oui, un peu.
- Moi mon doudou il est déchiré mais je l'aime quand même, fait-elle en se blottissant contre moi.
- T'as raison bichette… c'est pas parce que les choses sont abîmées qu'on ne les aime pas, je souffle à son oreille la gorge serrée.
Ses yeux se ferment et sa respiration s'apaise, je sens qu'elle s'endort mais j'attends que l'étau se desserre, dans ma poitrine, avant de la porter au lit. Tout est tranquille à l'étage, Esmée dort depuis longtemps, nous n'avons pas fait l'amour ce soir, pourtant elle était belle, ses yeux pétillaient, je n'en ai pas eu la force. Je me couche si tard qu'elle ne m'attend jamais, nous nous croisons en journée, je fuis le soir vers mon bureau, mon enfer quotidien. Trop de boulot. Pratique.
Mes pas me ramènent jusqu'à mon ordi pour regarder la dernière photo d'Edward, celle de « Vanity fair », une photo qui me transperce littéralement. Pourtant ce n'est qu'une putain de photo, un jeu. Un jeu de plus.
Putain ça fait mal de le voir comme ça même s'il est superbe, Dorian Gray de bazar, avec cette petite barbe qui ne lui va pas si mal. Son air sérieux et un peu triste est un message, presque un aveu. Cette lueur hypnotique dans son regard, cette légère déception qui dit « Comment t'as pu me faire ça » ? Ou je déconne ? Non, je le connais bien. Trop bien.
Juste une ombre dans sa pupille, juste ce reproche.
« Comment t'as pu me faire ça, Ben ? »
Merde.
Moi qui ai toujours cru qu'il était mauvais acteur.
A suivre…
