DANS UNE CAGE, OU AILLEURS

Chapitre 37

Someone like you

« Someone like you » est bien sûr une chanson d'Adele

Je tapote du pied dans la salle d'attente du cabinet d'avocat, sans arriver à me concentrer sur la revue que je feuillette machinalement. Nadine, l'assistante de Laurent me propose un autre café en souriant de toutes ses dents, ça fait un bon quart d'heure qu'elle m'observe en douce dans les miroirs, privilège de la célébrité. Les fauteuils en cuir sont moelleux et les plantes d'agrément donnent un petit aspect zen à l'ensemble mais je n'arrête pas de regarder ma montre, excédé.

- Monsieur Meyer vous recevra dans un instant, minaude-t-elle en passant à côté de moi.

- Merci, oui, je réponds sans la regarder.

Dix minutes plus tard Laurent m'ouvre enfin la porte de son cabinet, je m'y engouffre rapidement :

- Hé bien dis donc ! Tu m'as fait attendre, toi.

- C'est parce que tu as perdu l'habitude d'attendre, Carlisle, comme les gens normaux. Et puis appeler ce matin pour être reçu ce soir, c'est un peu exagéré. Tu sais que j'ai trois semaines d'attente, pour mes rendez-vous.

- Arrête ta frime. T'as bien des stagiaires ou des collaborateurs, non ?

- Oui, mais certains veulent me voir personnellement…Tu vois ce que je veux dire ?

- Au fait, j'ai vu sortir personne de ton bureau ? dis-je en m'asseyant dans un autre fauteuil moelleux, en face de son bureau high-tech couvert de dossiers.

- Il y a une autre sortie, répond-il en prenant place en face de moi. Certaines personnes ne souhaitent pas être vues, surtout quand elles sont connues. Tu peux comprendre ça aussi, j'imagine ?

- Ah bon ? Et c'était qui, ton client précédent ?

- Je ne peux rien dire Carlisle, et tu le sais. Ne me dis pas que tu as oublié nos cours de droit…

- Très drôle. Je le connais ?

- C'est un ancien ministre, je ne peux pas en dire plus. Tu ne voudrais pas que je raconte tes soucis à mes autres clients ? fait-il en souriant. Alors, qu'est ce qui t'amène ?

Je le regarde, pris de court. Laurent est un de mes plus anciens amis, nous étions étudiants en droit ensemble, avant qu'il passe le concours d'avocat et que je fasse une école de journalisme. Sous ses airs juvéniles et son abord chaleureux c'est un requin, en particulier en droit des affaires –ce qui ne m'aide pas beaucoup en l'espèce.

- Bien, je vois que c'est plus compliqué que ce que je pensais. Tu veux un verre ? fait-il en se levant et en ouvrant un bar caché dans une armoire, derrière lui.

- Tu es bien équipé, je vois.

- Oui. Parfois ça aide à délier les langues. Tu es bien pâle, Carlisle, je pense que tu ne viens pas pour me dire que tu veux acheter un bien ou placer de l'argent. Rassure-moi, tu n'as tué personne ? ajoute-il en me versant un verre de whisky.

- Arrête, tu plaisantes ?

- Oh non, hélas. On tue beaucoup de gens sur les routes, sans le vouloir. Si tu savais ce que j'ai déjà entendu, entre ces murs. C'est inimaginable. C'est comme un confessionnal, ici…

Il s'assoit confortablement en face de moi, je ne sais pas par où commencer. Je bois une gorgée du liquide ambré en me carrant dans mon siège, mal à l'aise.

- Il est très bon, ce whisky…

- Oui, il vient directement d'Ecosse. On peut parler du whisky et de la pluie et du beau temps si tu veux, je suis payé à l'heure, ça ne me dérange pas.

- Mais t'es une vraie fripouille ! Je croyais que tu étais mon ami.

- En affaires, il n'y a pas d'amitié. J'espère que t'as amené ta carte bleue, j'ai doublé mes honoraires depuis la rentrée. Je plaisante, Carlisle ! Dis donc, ça doit être sérieux. Alors, qu'attends-tu de moi ?

- Que tu empêches un bouquin de sortir.

- Rien que ça ! Ecrit par qui ?

- Je ne sais même pas exactement. Je pense que c'est un américain, mais je ne connais pas son nom.

- Un américain ? Tu crois que je peux empêcher la parution d'un bouquin à l'étranger ? Les lois ne sont pas les mêmes ailleurs, surtout en ce qui concerne le droit à l'image et à la vie privée. Et même en France ça va pas être coton. Ca parle de quoi ?

- Ecoute, si on ne peut pas empêcher sa sortie, est-ce qu'on peut au moins faire retirer des passages ?

- Il faudrait déjà que tu me dises de quoi il s'agit exactement. Arrête de tourner autour du pot. C'est quoi comme histoire ? Une affaire de mœurs, d'argent, de politique ?

- Hé bien, c'est un peu compliqué. Ce sont des ragots de toute façon, rien de vrai mais ça me dérangerait que ça vienne sur la place publique parce que… enfin, tu comprends hein ? C'est toujours gênant quand on raconte n'importe quoi sur toi, même si c'est faux. Et puis par rapport au public aussi, et ma position de présentateur… enfin, c'est intenable, quoi, dis-je pour conclure.

- D'accord, mais tu ne m'as toujours pas dit précisément de quoi il s'agissait. Et moi je ne peux rien faire si je n'ai pas plus d'infos que ça, tu comprends bien. Allez, crache le morceau. C'est comme un confessionnal, ici. Il faut tout me dire.

- …

- Bon, à ta gêne je devine l'affaire de mœurs, en général pour les soucis professionnels ou d'argent c'est moins compliqué à avouer. C'est quelqu'un de connu, dont on parle dans ce livre ?

- Heu… oui.

- Un livre sur toi ?

- Non, pas directement, ouf. Je ne suis qu'un dommage collatéral.

- Sur qui, alors ? Une biographie ? Un roman à clé ?

- Je crois que c'est une biographie, sur… Edward Cullen.

- Sans blague ? fait-il en rigolant. Je ne m'attendais pas à ce nom là. Je te voyais plutôt avec une belle actrice américaine, ou une chanteuse. Mais c'est vrai que tu t'étais illustré dans le tournage du making-off de Mortimer, je m'en souviens maintenant. Mais ça remonte non ? C'est pas tout récent…

- Non, c'est pas récent, dis-je en soupirant. C'est pour ça que c'est d'autant plus stupéfiant…

- Et alors ? Avec qui as-tu fauté ? L'actrice, là, je ne sais plus son nom… La jeune Bella ? C'est par ta faute qu'ils se sont séparés, c'est ça ? lance-t-il avec un petit clin d'œil.

Mon sang ne fait qu'un tour, je me redresse dans mon siège, outré :

- C'est faux ! Entièrement faux. Ils n'ont jamais été un vrai couple, de toute façon.

- C'est elle qui t'a dit ça ? demande-t-il avec un petit sourire.

- Non. Mais je sais que c'était un couple de façade.

- Soit. Donc tu t'es fait… surprendre avec cette jeune fille, j'imagine. Tu sais s'il y a des photos ? Quelles sont les sources ?

- Mais j'en sais rien… c'est un collègue qui m'a parlé de ce livre mais je ne sais absolument pas ce qu'il y a dedans, dis-je en gémissant. Je sais juste qu'on y parle de moi et que je ne veux pas qu'il sorte.

Il me fixe avec perplexité, je garde les yeux au sol en finissant mon verre.

- Ca va pas être facile, Carlisle. D'autant plus que ce n'est absolument pas mon rayon, moi je suis spécialisé en droit des affaires. S'il faut faire appel à un détective pour savoir ce qui se trame, ça va être compliqué pour moi. Je crois que je vais plutôt t'adresser à un de mes collègues qui…

- Non. Je ne veux voir personne d'autre que toi. S'il te plait. Je paierai ce qu'il faudra.

- Ouh là, ça doit être grave alors. Regarde-moi. Si tu ne me dis pas tout je ne pourrai rien pour toi. Que s'est-il passé avec cette jeune fille ? C'est toi le père de son gamin ?

- Qui ? Moi ?

Sur le coup j'éclate de rire, on nage en plein quiproquo, comme les pires vaudevilles. Ce serait comique s'il s'agissait de quelqu'un d'autre. De toute façon il finira par tout découvrir, alors je soupire :

- Non, je ne suis pas le père de son gamin, pour la bonne et simple raison que je n'ai jamais couché avec elle. Je te le jure.

- Il faut tout me dire, rappelle-toi. Tout. Si tu veux que je sois efficace je dois tout savoir, même si tu n'en es pas fier. Sinon je ne pourrai rien faire, la partie adverse aura toujours un coup d'avance sur moi.

- OK. Soit. Je vais jouer franc jeu, même si c'est horriblement difficile. Tu es un des seuls à savoir, je compte sur ta discrétion…

- Carlisle…

- Voilà, dis-je en fixant la fenêtre, il ne s'agit pas de Bella mais de Cullen lui-même.

- … ? Tu rigoles ?

- Non. Nous avons eu une aventure il y a quelques mois, a priori personne n'était au courant mais ça a fini par filtrer dans la presse, je ne sais pas comment. Pas de commentaire s'il te plait.

Laurent me dévisage, ébahi, puis émet un long sifflement :

- Alors là, ça m'en bouche un coin. C'est du lourd, effectivement. Mais je ne savais pas que tu étais gay…

- Je ne le suis pas. Enfin, je ne l'étais pas. Je ne sais pas comment c'est arrivé, je ne comprends pas moi-même. C'était une connerie, une passade, un truc sans importance…

- Hum. Sans importance, hein ? Et ça a duré combien de temps ce truc sans importance ? fait-il d'un air soupçonneux.

- Je… je ne sais plus. Un bout de temps, quand même, mais avec des interruptions. J'avais oublié tu sais, avant cette histoire de livre. Je n'ai plus les dates en tête exactement…

- D'accord… mais en tout, ça a duré combien de temps ? Vous vous êtes vus souvent ? C'était une petite relation de temps en temps ou une relation suivie ?

- Quelle importance ? Ca change quoi ?

- Ca change tout. Plus il y a de rencontres, plus il y a de témoins, plus on multiplie les risques de se faire prendre, tu comprends ça ? Il y a une grosse différence entre des rencontres épisodiques en privé et des rencontres fréquentes dans des endroits publics, ne serait-ce qu'à cause des témoins et des photographes. Alors, c'est quel cas de figure ?

- Hé bien… Tout a commencé sur le tournage du making-off, on était dans le même hôtel et après on s'est revus à Paris, quelques semaines…

- Où ?

- Dans différents hôtels, puis dans un appartement prêté par un ami.

- Ah, quand même ? C'est pas une petite relation épisodique alors. Et vous avez été discrets ?

- Oui. Enfin, je crois. Le plus possible. Mais on n'est à l'abri de rien, tu sais. J'ai tout fait pour qu'on soit le plus discrets possible, mais… il est même venu chez moi, une fois.

- Quoi ? Tu es fou ?

- Je ne voulais pas qu'il vienne, c'est lui qui a débarqué sans prévenir. C'était l'horreur, je te jure. D'ailleurs c'est à la suite de ça qu'on a rompu, j'ai pris peur.

- Il y a de quoi, oui. Bon, je te ressers un verre et tu me racontes tout.

- Il faut vraiment ?

- Oui, vraiment.

Avec une grimace je commence mon récit, je lui montre la photo et l'article, Laurent m'observe avec attention et me coupe parfois la parole pour me poser des questions, souvent précises, toujours sensées. A la fin de mon récit je me sens vanné mais soulagé d'avoir vidé mon sac. Laurent reste muet, perplexe.

- Mais ça fait plusieurs mois que c'est terminé, dis-je pour me justifier. C'est ça que je ne comprends pas : pourquoi est-ce que ça sort maintenant ?

- Oh, il y a sûrement une raison, ne t'inquiète pas. Je ne crois pas au hasard. Est-ce que Cullen sort un nouveau film ?

- Oui, sûrement, un de plus, mais pourquoi maintenant ? En plus je ne vois pas pourquoi il mettrait cette histoire sur le tapis s'il veut interdire la sortie de cette biographie.

- Mouais, ça c'est la version officielle. Et il n'y a pas autre chose ?

- Autre chose ? Non, je ne crois pas, sauf…

Je m'interromps d'un coup, atterré. Je n'avais pas fait le rapprochement, mais… Je vois mon verre trembler dans ma main, je n'arrive plus à le contrôler.

- Je sais ce qui se passe, dis-je avec difficulté. Le DVD du film de Mortimer va sortir, et comme le film a eu plus un succès d'estime qu'autre chose, je parie qu'il compte booster les ventes du DVD comme ça. Salopard ! Je l'avais pourtant prévenu…

- Prévenu de quoi ?

- Que je ne me laisserais pas faire. En fait, dès le début il a insinué qu'il se passait quelque chose entre Edward et moi, bien avant qu'il se passe quoi que ce soit, d'ailleurs. D'ailleurs, je me demande si…

- Si quoi ?

- Sil n'a pas tout fait pour qu'on couche ensemble, dès le début. S'il ne nous a pas tendu un piège. Le salaud…

- Tu crois pas que tu tombes un peu dans la parano, là ?

- Non. Non ! fais-je en me levant d'un bond. Il n'y a pas de hasard, c'est toi qui l'as dit, et quand un film n'est pas extraordinaire on fait du buzz autour pour le vendre, c'est bien connu. Tout d'abord il y a eu toute cette histoire de harcèlement entre lui et Bella, et maintenant ce scandale ! Juste au moment de la sortie du DVD… quelle ordure !

- Calme toi Carlisle, tu n'as aucune preuve contre lui, et ce n'est pas le plus important. Le plus important, c'est d'empêcher la sortie de ce livre. Mais il faut avoir des infos, coûte que coûte. Il faudrait que tu reprennes contact avec ton… ami, pour savoir ce qu'il y a dans ce livre, puisqu'il semble mieux informé que toi.

- Appeler Edward ? Non. Non, je ne peux pas, c'est impossible.

- Alors débrouille-toi pour avoir les coordonnées de son avocat, mais il vaudrait mieux que tu t'expliques directement avec lui…

- Non, dis-je d'une voix mourante. Ca a été trop dur de l'oublier…

Laurent me fixe avec commisération, je le déteste. Il souffle :

- T'étais bien accroché, mon pauvre Carlisle, hein ?

- J'ai pas envie d'en parler. D'ailleurs il faut que je rentre… dis-je en me dirigeant vers la porte. Il est tard, je ne veux pas te retenir plus longtemps. Je te rappelle, ok ?

- Ok. Mais tu es sûr que tu m'as tout dit ? Tu parais bizarre…

- Oui, je t'ai tout dit. Tout ce que tu as besoin de savoir. Mais je viens juste de réaliser que je me suis fait avoir comme un bleu, par Mortimer. Enfin, j'espère que c'est bien par Mortimer…

Je m'éloigne, un peu abasourdi, et arrivé en bas je regarde partout autour de moi, dans la rue. Je ne rappelle absolument pas où j'ai posé ma moto. Je ne me rappelle de rien, je crois.

oOo oOo oOo

« Si nous deux c'est au fond dans la piscine

la deux des magazines se chargera de notre cas,

et je n'aurai plus qu'à

mettre des verres fumés

pour montrer tout ce que je veux cacher » chante Adjani dans le documentaire que je lui ai consacré. Je rêvasse devant mon écran, incapable de me concentrer sur mon émission. Le présentateur souriant et lisse qui parle posément de la tragédie du harcèlement médiatique ne peut pas être moi, je ne me reconnais plus. Demain, après-demain ou la semaine suivante je subirai les allusions et les remarques entendues, avant les articles fielleux dans la presse et sur le net, je connais déjà le scénario. On appelle ça le prix de la gloire. Tu parles.

Esmée assiste avec une amie à un vernissage, j'ai prétexté du travail en retard pour ne pas l'accompagner. Finalement je préfère m'occuper de mes filles, les petits gestes du quotidien avec elles sont toujours un cadeau –même si elles sont parfois pénibles. Tara ne se couche pas sans que je lui ai lu trois histoires d'affilée et Lily se relève deux ou trois fois, prétextant qu'elle a froid, peur ou soif. Un calvaire. En plus Tara est fiévreuse et grognon aujourd'hui, je l'entends tousser dans son sommeil, c'est le seul bruit de la maison, à part le murmure de ma voix à la télé. J'ai le sirop à portée de la main et le doliprane pas loin, j'espère juste ne pas passer une partie de la nuit à la veiller. « T'es une vraie mère poule » me dit souvent Esmée, mais j'ai un besoin presque physique d'être avec elles, elles me guérissent de tout le reste.

La conversation avec Laurent tourne dans mon esprit, avec ce doute affreux : et si c'était Edward qui m'avait piégé ? Non, ce n'est pas possible, quel intérêt aurait-il eu à faire ça ? Revenge, sweet revenge…

Je me lève et je me mets à faire les cent pas dans le salon, tournant et retournant le problème dans tous les sens, sans trouver de solution. J'entends Tara tousser puis pleurer, je me rends dans sa chambre en soupirant.

- M'man, m'man… gémit-elle en se tortillant dans son lit.

Je touche son front, il est brûlant. Elle me tend les bras et je la prends contre moi :

- Maman est sortie chérie, je vais m'occuper de toi. Tu sais quoi ? Je vais te mettre un suppositoire et ça ira mieux, tu verras…

Elle grogne et l'opération est pénible mais au bout de quelques minutes elle se calme et somnole contre moi sur le canapé, je n'ose plus bouger. En regardant son front humide et sa petite bouche entrouverte je me dis que je ne pourrai jamais vivre sans elle ni sa sœur, jamais affronter le scandale. Une peur terrible m'étreint, impossible de prendre du recul, impossible de relativiser. Voir sa vie privée dans les journaux est d'une violence inouïe, je ne veux pas affronter ça. Tara soupire dans son sommeil, j'éteins la télé. Il ne faut pas que je me laisse aller à l'angoisse, je perdrai toute mon énergie et je vais en avoir besoin, bientôt.

Tara finit par se rendormir profondément, je la recouche et je reste un peu avec elle, dans l'obscurité, à veiller son sommeil d'enfant. Quand je commence à sentir des fourmis dans mes jambes je retourne dans le salon, mon émission est terminée, je zappe de chaîne en chaîne, la tête ailleurs. Je sors mon portable de ma poche, hésitant. Et si je l'appelais, pour voir ? Juste pour savoir comment il prend les choses, s'il est victime ou complice, dans cette histoire. D'un autre côté c'est difficile d'appeler vu la manière dont on s'est quittés, il ne faut pas que je m'attende à des miracles.

Mais si je n'appelle pas je ne saurai jamais ce qu'il en est, on ne va quand même se parler par avocats interposés ? Je fais un rapide calcul, il doit être tôt sur la Côte Ouest, allez, j'appelle. Je n'ai rien à perdre après tout. Sauf ma famille et ma carrière…

Ca sonne dans le vide, j'hésite à laisser un message. Dire quoi ? « Salut, c'est moi, je voulais savoir si c'était toi qui avais organisé des fuites dans la presse à notre sujet… ». Non, ce n'est pas possible, définitivement pas. Je réessaierai plus tard. Ou demain. Je recommence à tourner en rond, l'heure tourne. Il faudrait quand même que je lui parle avant qu'Esmée rentre, c'est le moment idéal.

Je ré-appuie sur la touche, un long silence puis j'entends une voix excédée :

- Yes ?

- Edward ?

- Yes ? fait-il agressivement.

- Je… je te dérange ?

- Yes. I was sleeping. What do you want? (oui, je dormais, tu veux quoi?)

- Voilà. J'ai appris par une indiscrétion que tu essayais de faire interdire une biographie de toi, je voulais en savoir plus.

- Really ? Tu t'intéresses à ma biographie maintenant ? lance-t-il d'un ton goguenard.

- Ecoute, on ne va pas jouer au plus malin, je sais qu'il y a un passage –ou des passages sur nous, je veux savoir de quoi il s'agit.

Un silence s'installe, il me semble le voir sourire au bout du fil –jaune. Tara tousse dans sa chambre, je retiens mon souffle.

- Oh yes, of course. C'est ça qui t'intéresse, hein ? Ta petite vie, ta petite famille, ta petite carrière. Ca m'étonnait, aussi.

- Je comprends que tu sois amer, Edward, mais tu peux comprendre que …

- Oh yes, je comprends. Ca fait longtemps que j'ai tout compris, rassure-toi. Longtemps que je ne me fais plus d'illusions. Mais je te trouve un peu gonflé de venir me relancer juste pour ça…

- J'ai besoin d'infos pour mon avocat, pour préparer ma défense. Peux-tu, ou non, me dire de quoi il s'agit ? Y a-t-il des photos, des preuves ?

Un nouveau silence, je sens qu'il boit du petit lait à me sentir stressé comme ça.

- Hum… je ne sais pas si j'ai vraiment envie de t'aider, Carl. T'as vraiment été un beau salaud, tu sais ?

- Oui, et toi t'as été un ange, bien sûr. C'est pratique de tout mettre sur le dos de l'autre, hein ? Ca évite de se poser des questions sur soi…

- Oh come on, Carl… (oh allez, Carl)

- Ecoute, j'ai pas envie qu'on s'engueule, ça sert à rien. C'est vrai que j'ai eu la trouille et que j'ai paniqué, j'ai sans doute eu tort mais c'est comme ça. Je suis désolé que ça ait fini aussi brutalement. Vraiment.

- Ouais, t'as eu la trouille comme tu l'as maintenant, hein ? Tu comptes vivre toute ta vie avec la trouille au ventre ?

Je ferme les yeux brièvement, je n'ai pas envie de me lancer dans ce débat-là. Mes filles dorment paisiblement à côté, je m'accroche à l'idée qu'il n'y a que ça qui compte. Rien d'autre. Edward, comprends moi s'il te plait…

- J'ai beaucoup à perdre, c'est toute la différence entre toi et moi. Tu veux quoi, Edward ? Des excuses ? Alors oui, je te demande de m'excuser, je regrette le mal que je t'ai fait mais aide-moi, s'il te plait. Si j'ai compté un tant soit peu pour toi…

- Stop. You're disgusting, fait-il en raccrochant brutalement. (t'es écoeurant)

Merde. C'est pas gagné pour avoir des infos. Merde, merde, merde !

J'appuie à nouveau sur la petite touche, tant pis. Bien sûr il ne répond pas, je tombe sur le répondeur une fois, deux fois, dix fois. Je balance le téléphone avec rage sur le bureau avant de me raviser.

Encore le répondeur, cette fois je débite sans réfléchir : « Oui Edward, c'est moi. Oui j'ai été un connard, un beau connard et tu as raison de me détester. Mais j'ai besoin de savoir tu sais. Savoir qui m'a tendu ce piège, parce que c'est un piège qui va me bousiller la vie. Edward, je… je t'aimais je te jure, rappelle-moi et dis-moi que ce n'est pas toi, que tu ne me détestes pas à ce point-là. S'il te plait Edward, rappelle-moi. »

Je reste bouche bée, incapable de continuer. Je ne vais quand même pas le supplier de m'appeler alors que je l'ai quitté ? Je me trouve misérable, pathétique. Je suis un imbécile, tu me manques tellement, toujours autant.

Après m'être éclairci la voix je continue : « Nous sommes des adultes pas vrai ? Et je suis sûr que nous sommes tous les deux victimes dans cette histoire, alors pourquoi ne pas s'unir… Enfin je veux dire unir nos forces dans l'adversité, au moins par le biais de nos avocats ? Je te laisse le numéro du mien, si tu ne veux pas m'appeler directement…» Après avoir ânonné les chiffres je bafouille « Voilà, j'espère que… enfin j'espère que tu comprendras, Edward. Je… je te souhaite… tout le bonheur du monde… une bonne nuit. »

Je retourne une dernière fois dans la chambre de Tara, me ressourcer et me convaincre qu'il n'y a rien d'autre qui compte. Rien.