DANS UNE CAGE, OU AILLEURS

Chapitre 38

Idées noires

Merci d'être toujours là à suivre mon histoire, je vous souhaite une bonne lecture !

« Idées noires » est une chanson de Bernard Lavilliers, une bonne illustration de la paranoïa.

10 jours plus tard

« L'étrange amitié de l'acteur et du journaliste » titre l'hebdo France-Paris à sa une, le pire torchon média de l'hexagone, je fais une embardée entre deux voitures, boulevard Saint Germain. J'en ai frôlé une de ma cuisse, le conducteur klaxonne bruyamment. Oui, bon, ça va, j'ai compris. J'avais à peine tourné la tête vers un kiosque en approchant du feu rouge que ce titre m'a frappé comme une gifle, me déséquilibrant. Je me récupère tant bien que mal et je gare –mal- ma moto entre deux arbres, pour aller acheter ce journal, au kiosque du coin de la rue. Autant affronter la vérité. Je reviens d'une semaine de tournage dans le Maghreb, pendant laquelle j'ai plus ou moins relativisé cette histoire, le retour est brutal. Pourtant je n'ai rien vu, hier, à l'aéroport. Heureusement ça ne fait pas les manchettes des journaux dits sérieux, espérons que ce ne soit qu'un épiphénomène.

Je tends un billet de 5 euros au vendeur –sans enlever mon casque- puis je ramasse avec dégoût le canard sans le regarder, écœuré. Je déteste cette presse, je déteste les paparazzis, je déteste Paris. Sans plus perdre de temps je re-démarre vers la siège de Télécanal, j'ai une réunion concernant la présidentielle dans moins de 10 minutes, même à moto c'est mission impossible. Une pluie fine commence à tomber, manquait plus que ça. J'essaie de réfréner les battements de mon cœur, tout ça n'a pas d'importance –tu parles.

« C'est la rançon de la gloire » m'a dit Laurent hier soir, au téléphone. « C'est la preuve que tu commences à être très connu et à intéresser les médias. C'est plutôt bien pour toi… »

- Tu parles que c'est bon pour moi ! J'ai toujours eu horreur de tout ça, tu sais bien !

- Fallait peut être y penser avant de sortir avec une star…

- C'est tout ce que t'as à me dire ?

- Relax, Max. J'ai pas pu grappiller grand-chose, ça ne fait qu'une semaine que mon détective est sur le coup et…

- Ne m'explique pas pourquoi tu as des difficultés à avoir des nouvelles, dis moi ce que tu sais.

- OK. Tu veux du factuel ? L'auteur s'appelle Mike Ober –sûrement un pseudo- il a vendu son bouquin aux éditions Sunriver, spécialisées dan les biographies à scandale de star et starlettes américaines. Il se raconte qu'il s'agirait en fait d'un journaliste – un scribouilleur qui se dit journaliste- qui aurait récupéré des infos par des membres du staff du film de Mortimer, et qui en fait un bouquin. Sans vérifier aucune info, bien sûr.

- Mais toute l'équipe avait signé une clause de confidentialité…

- Bien sûr. Mais tu sais ce que c'est, non ? C'est juste au plus offrant, après. Et puis qui nous dit que ce n'est pas Mortimer lui-même qui a orchestré les fuites ?

- Tiens donc… quand je t'en ai parlé la première fois tu m'as traité de parano !

- Oui, mais il s'avère que cette personne semble particulièrement bien informée des dessous du tournage, donc rien n'est exclu…

- Le salaud ! C'est donc bien ce que je pensais… Qu'est-ce que tu appris d'autre ?

- On n'a pas de certitudes pour l'instant, le détective cherche encore. Heureusement le type en question n'est pas très discret, ça n'a pas l'air trop difficile de le faire parler et il est assez fier de se vanter sur les réseaux sociaux. Ce qui est plus embêtant…

- Oui ?

- C'est qu'il semble détenir des photos, pas encore en ligne, mais le détective sait comment y accéder s'il les ajoute sur un de ses comptes.

- Merde…

- Oui, ça c'est la poisse. Pourvu qu'elles ne soient pas trop… particulières. Vous ne vous pas exposés à l'extérieur, j'espère ? Pas de folâtrerie dans un parc ou un lieu public ?

- Non non… je ne crois pas.

- T'as pas l'air sûr de toi… T'as quelque chose à m'avouer ?

- Avouer ? Je n'avouerai qu'en présence de mon avocat, ne puis-je m'empêcher de lancer.

- Très drôle. Je vois que tu n'as pas perdu ton sens de l'humour. Tu sais que les photos peuvent être explosives, bien plus que n'importe quelle rumeur ?

- Arrête, je suis journaliste, je le sais, ai-je dit en sentant une bile amère me monter en bouche. Pour répondre à ta question, je ne me souviens pas qu'on ait pris des risques à l'extérieur, dans une rue ou un lieu public. Au pire on nous voit côte à côte entrer ou sortir d'un restaurant…

- Ou d'un hôtel ?

- Ou d'un hôtel, oui. Mais ça ne veut rien dire ! On aurait pu être simplement amis, non ? Ça ne prouve rien du tout, ce genre de photo !

- Tu as raison. C'est d'ailleurs pour ça qu'il vaut mieux ne pas répondre aux journaux dans ce cas de figure. Espérons qu'ils n'auront rien d'autre à se mettre sous la dent…

Je redémarre au feu vert, en priant qu'il n'y ait de photo compromettante, sinon cette fois je suis fichu.

oOo oOo oOo

Caroline m'attend devant la porte de mon bureau avec son book sous le bras, l'air sombre, ce qui ne lui ressemble pas. Elle porte encore un de ses improbables pulls rouges avec juste un collant noir en dessous, d'habitude je la charrie mais je sens que ce n'est pas le moment, j'espère seulement qu'elle n'a pas dans son dossier le genre d'article qui traîne dans ma serviette –que je n'ai pas encore eu le temps de lire.

- Déjà au garde à vous, Caro ? J'ai raté un truc important ou quoi ? Une réunion de dernière minute ?

- Non non… On peut entrer ? J'ai un truc à te faire voir… fait-elle en agitant son book.

Oh non, Mon dieu non… faites que ce ne soit pas ce que je pense… J'ouvre ma porte le plus posément possible, soucieux de ne rien montrer, puis retire ma veste et lui lance un sourire :

- Un petit café ?

- Non, non. Pas pour le moment. Ecoute Carlisle, ça ne me regarde pas mais je voulais quand même te prévenir, parce que j'ai entendu pas mal de bruits de couloirs ce matin et ça me dégoûte.

- Ah bon ? Quoi ? dis-je d'un air faussement naïf en m'écroulant sur mon fauteuil. Vas-y, assieds-toi, Caro, je t'écoute.

Elle ouvre son book et je vois deux articles découpés dans des magazines connus, avec la même photo : Edward et moi penchés l'un vers l'autre au sortir de l'immeuble où nous nous retrouvions, je relève le col de mon imper mais on pourrait croire que nos têtes se touchent – la parfaite photo floue qui ne prouve rien mais dont on peut tout penser. Evidemment.

- Qu'est ce que c'est que ces conneries ? dis-je d'une voix que je ne reconnais pas.

- Oh, je te passe les détails, en gros ça dit qu'on vous a beaucoup vus ensemble à une époque, dans des hôtels et des restaus et ça sous–entend que… enfin, je te fais pas de dessin, quoi… ça continue.

- Mais c'est n'importe quoi ! dis-je en me levant d'un bond. C'est des conneries, je ne comprends pas que des journaux puissent gober et relayer des idioties pareilles ! Non mais c'est n'importe quoi. Oui, Edward et moi sommes amis c'est vrai mais rien de plus. Comment ont-ils été chercher des idées pareilles ? Tu comprends, toi ?

- Euh… non. Je ne sais pas, fait-elle, sur la défensive.

- On ne peut plus aller au restaurant ou chez des amis sans se faire mitrailler, maintenant ? Non mais dans quel monde on vit ! Et c'est toujours la même photo qui ne prouve rien, que les journaux se piquent comme si c'était un scoop ! Elle a été prise où déjà, cette photo ? Montre voir ? Ah oui, je reconnais, c'est devant l'immeuble d'un ami chez qui je vais souvent jouer au poker. Et parce que je sors une fois de chez lui avec un ami acteur ça se retrouve à la une d'un canard ? C'est n'importe quoi ! Tu ne trouves pas ?

- C'est vrai que c'est un peu abusé quand même…

- Comme tu dis, c'est plus qu'abuser ! Je vais leur répondre moi, et leur montrer de quel bois je me chauffe ! Non seulement c'est une atteinte à me vie privée mais en plus ils en tirent des conclusions complètement fausses ! C'est ça du journalisme ? dis-je avec une saine colère, presque réelle.

- Non, c'est sûr. C'est pas du journalisme, fait-elle en grimaçant. Pourquoi ils font ça, à ton avis ?

- Pour vendre du papier. Ou pour me discréditer. Il y a pas mal de jaloux dans la profession.

- Ah bon, tu crois, juste pour ça ? Ou alors c'est Cullen qui veut faire parler de lui au moment où le DVD va sortir ?

Je me lève et je vais à la fenêtre, simulant une réflexion intense :

- Mais oui, tu as raison ! C'est Mortimer lui-même qui a ourdi le complot. Bande de salopards… il veut se venger, je crois qu'il n'a pas aimé le making-off que j'ai fait de son film. Bon, je ne me laisserai pas faire, dis-je en posant la main sur le téléphone, j'appelle mon avocat. Et toi, dis bien à ceux que tu croises que c'est de la calomnie, je suis marié, nom d'un chien.

- Tu sais ce que tu pourrais faire ? Répondre directement par Twitter et dire qu'Edward n'est qu'un ami. C'est rapide et très efficace.

- Twitter ? Hum, je n'aime pas trop ce mode de communication… en plus on tombe vite dans la surenchère, dans ces cas-là. Je vais appeler mon pote Mornanini pour qu'il démonte le coup fourré et dise à tout le monde qu'on est juste amis. Ca pourrait faire un bon sujet sur les abus de la promotion, ça : le réalisateur prêt à tout fait du buzz autour de son film par des fausses révélations. Oui, c'est excellent ça !

D'un coup un flux d'énergie nouvelle circule en moi, pour un peu j'y croirais vraiment que nous ne sommes qu'amis et que c'est un coup monté, et j'ai vraiment envie de me battre. Caroline opine vigoureusement de la tête puis murmure « Je vais te laisser préparer ta défense, Carlisle. Je suis de tout cœur avec toi » avant de quitter mon bureau, son book sous le bras.

La porte claque et tout le stress retombe d'un coup, me coupant les jambes. Je me rassois et reste un peu immobile, ma serviette de cuir sur les genoux. Pourvu que ce soit la même photo et le même article, pourvu qu'on puisse croire à l'amitié et à l'erreur judiciaire… je cherche vainement une prière, j'ai l'estomac qui fait des nœuds.

Avec un soupir je sors le journal, en dessous du titre ambigu s'étale une photo où on voit deux silhouettes enlacées sous un porche, un peu floues, mais a priori il s'agit bien de deux hommes, et je reconnais mon imper. Merde.

La poitrine prise dans un étau de fer je cherche de l'air pour respirer, mais j'ai oublié comment on fait. Non. Non, ce n'est pas possible. Ce n'est pas vrai. C'est un montage. En plus nous ne nous sommes jamais embrassés à l'extérieur, sauf… merde, je me souviens. Il repartait pour Londres, il m'a attrapé par le bras et embrassé brièvement derrière un arbre, c'est pas possible qua ça ait suffi pour nous faire prendre… D'où cette photo a-t-elle été prise ? D'une fenêtre, d'un balcon ? Quelle merde, quelle malchance. Bon, il faudra nier, toujours nier. Après tout on ne reconnaît pas vraiment, mon visage est à moitié caché par le sien.

Soudain le téléphone sonne et je sursaute, il me semble reconnaître le numéro.

- Allo ?

- Carlisle ? C'est Laurent. T'as vu France-Paris ?

- Arrête, je l'ai sous les yeux.

- C'est bien toi sur la photo ?

- Je pense, oui, je reconnais mon imper. Mais on ne me voit pas clairement, hein ? C'est trop flou pour affirmer que c'est nous, t'es d'accord ?

- Cullen on le reconnaît à sa mèche et ses épaules, mais toi c'est vrai que c'est pas évident. Qu'est ce qu'on fait ? On nie ?

- Oui. On nie. Ces photos ne sont pas des preuves, au pire on peut dire que c'est du photomontage. J'y ai réfléchi, on va dire que nous sommes juste amis, qu'on a été au restau ensemble ou chez un ami pour jouer au poker, à plusieurs reprises, mais on reste sur l'amitié. On nie tout en bloc, dis-je avec force.

- T'es sûr, Carlisle ? Parce que si une photo plus compromettante que les autres prouve le contraire, on est cuits.

- Il n'y en a pas. Il n'y en aura pas. J'en suis sûr. Tout ça va retomber comme un soufflé…

- T'as pu le joindre ?

- Qui ?

- Tu sais bien. Cullen. Il t'a filé les coordonnées de son avocat ?

- Non.

- Il va le faire ?

- Je ne sais pas. Il m'a envoyé paître, je crois qu'il m'en veut encore pour la rupture.

- Mais il est con ou quoi ? Il ne comprend pas le risque qu'il prend ? Tu lui as dit quoi exactement ?

- La vérité, que j'avais besoin d'infos, enfin je ne sais plus, moi. Je lui ai laissé un message pour qu'il me rappelle, il ne l'a pas fait.

Le fait de repenser à lui me serre le cœur. A-t-il écouté mon message au moins ? L'a-t-il compris ? Je regarde la photo de nous sous le porche, il me semble encore sentir son odeur, et le battement de son cœur contre moi. Il partait pour Londres, je n'aurais jamais dû me laisser partir. Jamais. Non, je n'aurais jamais dû coucher avec lui, c'était ça la connerie, la première.

Je sens un silence sceptique au bout du fil puis Laurent reprend :

- C'est bien dommage, et assez étonnant, vu les circonstances. Espérons qu'il change d'avis, il en sait sans doute plus que nous. Essaie de le joindre à nouveau, il n'y a que lui qui peut nous en dire plus. Bon en attendant ça fait quand même de plus en plus d'articles, ça devient vraiment gênant, là… Il va falloir qu'on donne une explication avant que la rumeur n'enfle. Après ce sera plus difficile de revenir en arrière.

- A qui le dis-tu ! J'ai l'impression d'être dans un vrai cauchemar, je n'ose plus feuilleter aucun magazine. Je t'assure que c'est l'enfer.

- On reste sur l'amitié, alors ? C'est ton dernier mot ?

- Non, j'ai une autre idée… Pourquoi pas le complot, le coup médiatique ? On pourrait arguer que Mortimer a besoin de se faire de la pub, donc il fait courir des rumeurs au moment de la sortie de son DVD.

- Ouh là, c'est dangereux ça. C'est de la diffamation, Carlisle. Et il est procédurier, ne l'oublie pas…tu es sûr de vouloir te lancer là-dedans ?

- Hum, t'as raison. Soyons plus fin que lui… on ne va pas le citer directement mais se servir du célèbre adage « A qui profite le crime ? » en sous entendant que tout ça a été monté pour la sortie du DVD, sans jamais l'accuser directement. Ca marchera aussi très bien avec des sous–entendus, ne t'inquiète pas. J'ai quelques copains dans la profession qui pourront faire courir la rumeur de la rumeur, et rira bien qui rira le dernier…

- Je l'espère Carlisle, je l'espère, fait-il avant de raccrocher.

Moi aussi je l'espère, mais c'est ma dernière chance. S'il faut combattre autant combattre sur un terrain que je connais bien : les médias. Au jeu des rumeurs et faux semblants divers, je n'ai pas dit mon dernier mot. Foutu pour foutu…

oOo oOo oOo

Je fais les cent pas entre la fenêtre et la porte, cherchant mille arguments pour me défendre, retardant le moment d'essayer de le rappeler. Ce serait préférable, Laurent a raison, mais trouver le courage… Je joue avec mon portable entre mes doigts, effleurant les touches jusqu'à son prénom sans oser appuyer. Il était peut être juste mal luné, la dernière fois… ou il se moque de moi.

Jolie vengeance pour lui de m'ignorer, il sait où ça fait mal le bougre, il me connait trop bien. La longue file des voitures s'étire le long de la Seine, il serait temps que je rentre.

Finalement sur une inspiration j'appuie sur la touche fatidique appelée Edward, je retiens mon souffle. Les sonneries se succèdent, j'imagine Initials BB résonner, il doit jeter un coup d'œil las sur son téléphone, peut-être même grimacer. Pas de réponse. Je raccroche sans laisser de message, je ne vais lui laisser des déclarations toutes plus pathétiques les unes que les autres.

Un peu désespéré je retente le coup, à ma surprise il répond :

- Yes ?

- Euh… Edward ?

- Yes. What ?

- Ecoute, je voulais te dire… je ne sais pas si tu as eu mon message mais… il y a de plus en plus d'articles sur nous ici et avec ce fichu bouquin en plus, ça devient la merde. Est-ce que tu en sais plus sur ce livre ? L'auteur ? Il a des photos ? Qui est derrière ?

- Qui est derrière ? reprend-il d'un ton amusé. En général c'était toi, non ?

- Allo ? Qu'est-ce que tu dis ? T'es bizarre… T'as bu ou quoi ?

- …

J'entends un petit rire amer qui me fait froid dans le dos, puis plus rien.

- T'es toujours là Edward ?

- Yes.

- Je te dérange ?

- Yes.

Il se fout de ma gueule ou quoi ? Il semble avoir du mal à articuler, je me demande s'il n'est pas saoul, ou stone. Je décide de poursuivre malgré tout.

- Désolé de te déranger mais il faut qu'on établisse une stratégie, tu comprends ?

- « On » ? C'est qui « on » ?

- Hé bien toi et moi, dis-je en me rongeant les ongles.

- Oh ? C'est ça « on » ? Mais ça n'existe plus « on », Carlisle. Souviens-toi, tu trouvais ça trop lourd à porter. Alors maintenant c'est chacun sa merde, glousse-t-il.

- Mais c'est ta biographie quand même ! On dirait que ça ne te fait rien…

- C'est pas la première rumeur sur moi, j'ai l'habitude tu sais. J'en ai vu d'autres. Mais c'est sûr que la première fois qu'on se fait prendre c'est très douloureux… Sorry.

- Non, attends, raccroche pas ! Tu sais quelque chose sur ce bouquin ? Une info qui pourrait m'aider ?

- Pourquoi je t'aiderais Carl ? reprend-il d'une voix sourde, un peu éraillée.

- Mais parce que… je ne sais pas moi. Pour tout ce qu'on a été l'un pour l'autre…

- Don't remember, fait-il en raccrochant. (me rappelle pas)

- Edward…

oOo oOo oOo

Tout est calme dans la maison, je rentre tard après avoir traîné au bureau, en attendant que tous mes collègues soient partis. Pour l'instant je n'ai croisé que des regards interrogatifs ou égrillards devant la machine à café mais ce n'est encore que le début.

Tout le rez-de-chaussée de ma maison est plongé dans l'obscurité, je cherche brièvement dans mes souvenirs si Esmée m'a dit qu'elle sortait ce soir. Il me semble que non, et il n'y a pas de trace de baby-sitter, est-ce qu'elle serait déjà au lit ?

J'allume avant de monter voir les filles dans leur chambre, ma principale préoccupation. Ouf, heureusement elles sont là, j'appréhende d'une manière irrationnelle de ne pas les retrouver un soir en rentrant, sans préavis. Qu'elles soient parties avec leur mère qui soudainement se serait aperçue de mes frasques… Un frisson me parcourt, je me penche sur leur lit pour déposer un baiser sur leur front et les observer dormir, ému. Je remonte le drap sur Lily qui s'est découverte puis je ramasse le doudou de Tara qui dort en suçant son pouce, je pourrais passer des heures à les regarder.

Un bruit attire mon attention en bas, je ressors de la chambre. C'est Esmée qui remonte l'escalier en chemise de nuit, avec une tasse à la main :

- Toujours tes filles d'abord, hein ? dit-elle d'un ton aigre-doux.

- Mais c'est parce que je ne savais pas où tu étais, ma chérie…

- Hum, tu parles… fait-elle en passant devant moi. Merci de faire une apparition à la maison, quand même. T'as vu l'heure qu'il est ?

- Une réunion tardive te beaucoup de boulot pour ma prochaine émission, un problème de droits, bref la merde. J'ai pas vu le temps passer. Il est si tard que ça ?

- Je ne sais pas, j'ai été me coucher pour lire, j'avais mal à la tête, ajoute-elle d'un ton morne en refermant la porte de la chambre derrière elle.

Je reste sur le palier, un peu surpris. Quelque chose ne va pas, je crains le pire. J'envisage de descendre prendre un verre au salon pour éviter la confrontation mais si je joue à ça… Autant affronter la vérité tout de suite, quoiqu'il m'en coûte.

Après être passé à la salle de bain je rejoins Esmée qui bouquine au lit et ne me jette pas un coup d'œil. La petite lampe Art Déco diffuse une lumière faible et une odeur de tisane flotte dans l'air, je tente un sourire :

- Ca va, Esmée ?

- Mais oui, pourquoi ça n'irait pas ?

- Je ne sais pas, tu fais une drôle de tête…

- Sans blague ? Je te rappelle que je t'ai attendu, ce soir. On était invités à la soirée de ma boîte, comme tous les ans.

- Ce soir ? ? Mais je croyais que c'était la semaine prochaine ?

- Oui, mais la date a changé. Je te l'ai dit ce matin et je t'ai envoyé trois textos, sans réponses…

- Oh merde. J'ai oublié de consulter ma messagerie perso, je deviens fou à avoir trois portables. Tu m'en veux ?

- A ton avis ?

Flûte. La méga bourde ou je ne m'y connais pas. Mais avec ces rumeurs et ces photos je ne pense plus à rien, j'oublie tout, je suis obsédé. Je me couche à ses côtés avec délicatesse, le matelas ne frémit même pas.

- Et… tu y as été seule ?

- Tu plaisantes ? Pour que tout le monde me demande où tu es, ou pire : avec qui tu es ? Après toutes ces horribles photos comment veux-tu que j'ose encore sortir ?

- Je…

- Oh Carl, comment ça nous est arrivé ? Qu'est-ce qui se passe ? murmure-t-elle d'une voix éteinte.

Je sens un mélange de culpabilité et d'agacement m'envahir, il ne manquait plus que ça. Comme si je n'avais déjà pas assez d'ennuis comme ça… Bon, il faut que je reste calme, et que je sauve les meubles, coûte que coûte. Je repense brièvement à la remarque d'Edward concernant ma frilosité, il est marrant lui, s'il croit que c'est si simple d'envoyer bazarder la majeure partie de sa vie. Je réfléchis à toute vitesse, elle commence à pleurer doucement.

- Ecoute, c'est n'importe quoi cette histoire de photos, tu le sais bien. Ne me dis pas que tu y crois, Esmée.

- Mais tu te rends compte de l'effet que ça m'a fait de découvrir ça ? Tout le monde se moque de moi, tu t'en rends compte ?

- Mais non, je te jure que non. Ecoute, je ne t'en ai pas parlé avant parce que je trouvais ça lamentable, mais c'est un coup monté de Mortimer pour faire vendre son DVD. Je suis désolé que tu aies pu croire à tout ça.

- Quoi ? hoquette-elle à travers ses larmes. Qu'est-ce que tu racontes ?

- Que c'est un coup monté. J'ai mis mon avocat là-dessus, il est en train de déjouer le piège et je ne suis pas prêt de laisser tomber, crois-moi. Je trouve ces manières de faire inacceptables.

- Ton avocat ? Laurent ? Tu as été voir Laurent pour ça ? Mais pourquoi tu ne me l'as pas dit ? fait-elle en se tournant vers moi.

Je soutiens son regard, c'est difficile mais je tiens bon, malgré mon cœur qui bat la chamade et une bonne dose de mauvaise conscience. Ca sert d'être journaliste et lisse, on en garde un certain sang-froid.

- Parce que c'est tellement débile que ça m'a énervé, je ne voulais pas t'en parler. Pas me justifier sur des mensonges. C'est le revers de la médaille, ce genre d'article et de presse merdique. Malheureusement la machine s'emballe et je ne sais plus comment faire pour l'arrêter… la justice va toujours moins vite que la presse, tu sais bien…

- Mais tu es sûr que c'est Mortimer ?

- Pratiquement. Le détective engagé par Laurent fait des recherches pour avoir des preuves, mais il n'y a pas de hasard. Il n'y a que Mortimer qui a un quelconque intérêt dans cette affaire, Edward se débat aussi pour tout faire interdire, dis-je rapidement.

- Tu le vois encore ? me demande-t-elle sur un ton mi-figue mi-raisin.

- Non. Plus depuis longtemps. On était amis –enfin, amis, c'est beaucoup dire- pendant un petit moment et c'est vrai qu'on a parfois déjeuné ensemble mais on s'est complètement perdus de vue. C'est pour ça que je pense que c'est un coup monté, parce que ces photos sont vieilles. Et en plus elles ne prouvent rien du tout ! Non mais tu les as vues ? C'est de la pure diffamation de photographier deux personnes dans la rue et prétendre qu'elles couchent ensemble ! C'est n'importe quoi…

- Faut avouer…

- Ca me rend fou de rage, je te jure ! Je ne décolère pas, ça me bouffe…

- Mais pourquoi tu ne m'en as pas parlé ? souffle-t-elle doucement.

- Parce que j'avais trop honte. Même si tout est faux. Ca me fait trop mal, j'ajoute sans mentir. Si tu savais comme ça fait mal…

Elle se penche vers moi pour m'embrasser et je ne sais plus d'où vient ce goût salé sur ses lèvres. Comme un idiot je repense à cette vieille blague « Jusque là tout va bien, comme dit le type qui tombe du 15ème étage en passant devant le 7ème » mais je n'ai pas envie de rire.

A suivre…