DANS UNE CAGE OU AILLEURS
Chapitre 39
In jeopardy
Bienvenue dans le naufrage, accrochez vous au bastingage ! Bonne lecture ^^
In jeopardy est une chanson de Roger Hogdson
10 heures. Les têtes se détournent sur mon passage dans les couloirs et les conversations s'interrompent brusquement, ça y est, on y est. Dans le cœur du cyclone. Esmée faisait la gueule ce matin et Tara a pleuré avant d'aller à l'école, il fait froid et je ne sais même plus quel jour on est. Ma vie s'est arrêtée avec la sortie de ce torchon. J'ai reçu cinq mails d'amis ce matin, rigolards ou anxieux, dont celui de Gérard : « putain dis moi que c'est pas vrai ! T'es pas un enculé à ce point là quand même ? », mail qui me fait encore rougir quand j'y pense. Si tu savais, Gérard… J'ai eu envie de répondre : « Si, et ça m'a plu au delà de ce que tu peux imaginer » mais je n'ai pas réussi à trouver les touches sur mon portable. Mes mains tremblaient trop. Je ne sais même plus comment je suis arrivé jusqu'à mon bureau, je ne me souviens pas de la route. J'ai roulé machinalement, en état d'hypnose. « Il faudra qu'on parle, ce soir » m'a dit Esmée avant de partir, le visage sévère. Je n'ai pas répondu, juste acquiescé. Foutu, je suis foutu. Avec un peu de chance ce soir n'arrivera pas, jamais.
La café de la machine est amer, Caroline ne m'en a pas apporté un ce matin, elle m'a fixé avec ce drôle de regard –mélange de mépris et de pitié- et j'ai eu envie de disparaître sous le bureau. Elle m'a montré son book sur mon prochain sujet –Annie Girardot- et je crois que j'ai réussi à lui répondre d'une manière cohérente, presque lucide. Grandeur et décadence d'une star. Comme si on ne courait pas tous à notre perte, d'une manière ou d'une autre. Sauf que là j'ai pris une bonne longueur d'avance, je crois. Elle parle, j'acquiesce. Continuer comme si de rien n'était, juste un jour comme un autre, un peu froid pour la saison. Mon émission en préparation et le journal de demain à présenter, mon anniversaire de mariage ce week-end et le dentiste. Les vacances en Corse qui se profilent, un remaniement ministériel, le golf et le squash, la moto. Et ma gueule sur des photos, qui m'obsèdent mais que je dois oublier. Simples péripéties.
11 heures. Caroline sort de mon bureau avec du boulot pour la journée, je n'ai pas le courage d'ouvrir mes mails. Tout est dangereux, miné. Pour lutter contre le stress je décide de naviguer un peu sur le web, la page MSN s'affiche sur mon écran, mon cœur loupe un battement. « Avec quelle star des médias Edward Cullen a-t-il eu une aventure ? » clignote le titre, je vois ma photo s'afficher avec celle de deux comédiens, à côté de celle de Edward. Merde. Mes cheveux se dressent sur ma tête et je ne peux plus respirer, ma main tremble sur la souris.
Avec un sentiment de parfaite irréalité je me dis que c'est un jeu, un concours. Il y a peut être un truc à gagner à la clé, et comme par hasard j'ai la bonne réponse. Bingo. Un week-end à Etretat pour deux, un magnum de champagne ou un aller simple pour Las Vegas, option « divorce express ». Non, je ne passerai pas par la case « départ » et je ne toucherai pas 20 000, je suis foutu, cette fois c'est foutu.
Par pur masochisme je clique sur le lien et je vois s'afficher une photo de Edward et moi prise sur le tournage, il est en peignoir et moi en chemise blanche, on se regarde en souriant, on aperçoit Jack derrière nous. Une photo anodine mais qui devient une bombe, on peut tout imaginer, qu'il va enlever son peignoir ou vient de le remettre, on peut imaginer mon désir et mon envie de lui, mon sexe gonflé et nos corps attirés l'un vers l'autre. Un rendez-vous ou une amourette, un coup aux chiottes ou une passion dévorante. On peut imaginer tous mes souvenirs, la première nuit dans ce lit en Ecosse, sa fragilité et son désespoir, mon incertitude et ma lâcheté. Ce plaisir insensé et nos cris de plaisir, les soirs de solitude et mes courses effrénées vers le Ritz.
Après un long moment de stupeur totale je découvre dans la suite de l'article -que je survole des yeux- qu'on est censés avoir vécu ensemble à Londres après sa tentative de suicide, c'est là que nous nous serions rapprochés. C'est quoi ces conneries ? Une source bien informée prétend que je lui ai redonné goût à la vie après le départ de Bella, je me crispe sur la souris. Bien entendu sous l'article se trouve une photo du film, Edward en train de baiser avec Tom, ils sont nus entre leurs draps noirs, l'un dessus l'autre dessous, pas difficile d'imaginer ma gueule à la place de Tom et ma queue bien au chaud.
Le téléphone sonne, je sursaute. Une sueur froide m'envahit, c'est Thierry. Merde. Je décide de ne pas répondre mais il insiste, sur l'écran je lis les premiers commentaires d'internautes :
- Merde, j'auré pas cru ça de lui.
- Il à pas trouver mieux, Edward ?
- Tous des enculés à la télé. De toute façon ils ne cherchent que le fric et le cul.
- Bravo M. Carlisle. Belle hypocrisie. J'ai encore lu un article sur vous la semaine dernière, vous vous vantiez de votre vie normale et d'avoir deux enfants, vous pouvez nous donner des leçons.
- C meêm pas vrai. Edward aime Bella, il l'aimera toujours, comme dan le film.
La sonnerie me vrille les oreilles, je tends la main pour faire cesser la torture, j'entends la voix froide de Thierry :
- Je t'attends à 14h dans mon bureau, Carlisle.
- Mais… Pourquoi ? je balbutie, le cœur pris dans un étau.
- Je ne peux pas te parler maintenant. Ça avance, ton sujet sur Girardot ?
- Je… oui. Bien. Mais la diffusion n'est prévue que dans un mois…
Parfait. 14 heures.
Il raccroche avant que je réponde, mon portable se met à vibrer et la musique d'Yves Simon s'élève, c'est Esmée. Oh merde, quelqu'un lui a parlé de MSN, elle me demande des comptes. Je croyais que la mise à mort était pour ce soir ? Non visiblement tout s'accélère, l'hallali a été reprogrammé pour tout de suite, en avant première sur vos écrans messieurs dames la chute du journaliste vedette, le chéri de ces dames –ah ah il les a bien eues, il était pédé lui aussi, quelle époque quelle misère- le sol se rapproche dangereusement, je viens de dépasser le deuxième étage, mon corps en bouillie sur la chaussée c'est pour tout de suite, pour le 13h de Jean Pierre Pastis. Bizarre il n'y a pas de poignée sur ces foutues fenêtres en verre fumé impossibles à ouvrir, pourtant je sens le vent dans mes cheveux et la chute dans mon ventre, le sol se rapproche, c'est pour tout de suite. La délivrance peut-être.
J'éteins mon portable d'un doigt nerveux et j'attrape mon paquet de cigarette, couvert d'une sueur froide et poisseuse. Je suis fait comme un rat et il n'est même pas midi. Je clique sur la petite croix à droite, on pourrait croire qu'il ne s'est rien passé, sur mon bureau c'est le bordel comme d'habitude, les dépêches arrivent chaque seconde sur mon mail, il y a des guerres, des meurtres et des scandales financiers, ouf. Un jour comme un autre, super bien imité. Le téléphone sonne, j'arrache la prise d'un geste. Enfin le silence.
Caroline passe la tête par la porte –depuis quand elle ne frappe plus avant d'entrer ?- me fixe avec curiosité puis me demande :
- Tu te rappelles de ton déjeuner à midi avec le porte-parole du Premier Ministre ?
- Comment ? Aujourd'hui ? Maintenant ? Ah non, c'est impossible. Impossible, dis-je en me levant d'un bond et en allumant ma cigarette d'un geste chancelant. J'ai une obligation… un truc sérieux.
- Il t'attend au Pré Carré, tu devrais partir tout de suite ou tu vas être en retard, dit-elle sans prêter attention à mes paroles.
- Tu entends ce que je viens de te dire ?
- Non, Carlisle, fait-elle en me fixant sévèrement. Tu ne vas pas craquer maintenant. Si tu craques tout le monde te croira coupable, et on ne refuse pas ce type d'invitation, tu le sais. Pense à ta carrière Bon Dieu !
Ma carrière est finie, tout est fini mais elle ne le sait pas encore. C'est pour moi ou pour elle qu'elle a peur ? Que l'ascenseur social tombe en panne, qu'elle ait fait tout ça pour rien ? Difficile d'admettre qu'on a parié sur le mauvais cheval, un foutu enculé. Avec ses yeux sévères on croirait une maitresse d'école, je ne suis plus qu'un petit garçon. Ou je l'ai toujours été.
- Bon, je t'appelle un taxi, recoiffe toi, tu es livide. Tu m'entends ?
Je crois que je hausse les épaules, les yeux fixés sur Paris, dehors. Non, je ne vais pas pouvoir aller à ce rendez-vous, je ne vais pas pouvoir faire semblant, c'est impossible, je n'en ai plus la force. Parler posément de politique intérieure alors que ma gueule et le cul de Edward s'affichent sur la même page internet, c'est juste pas possible. Mon cerveau est vide, je ne trouve plus les mots pour l'exprimer. J'ai envie de lui dire « C'est gentil d'essayer Caroline mais c'est trop tard, le masque craque, je n'y arrive plus. » Mes jambes cèdent sous moi, la machine est à bout. Devant mes yeux la photo d'Edward et Tom dans les draps noirs, la mienne à côté. Un éblouissement.
Je me laisse tomber sur mon fauteuil, blême, bouche ouverte, elle se penche vers moi, faussement compatissante :
- Ça ne va pas, Carlisle ? Tu te sens mal ? Tu veux aller à l'infirmerie ?
Ses doigts nerveux défont ma cravate, pourquoi j'ai pas couché avec elle, plutôt ? Pourquoi avoir été chercher une star internationale, pour qui je me suis pris ? Elle glisse un peu d'eau entre mes lèvres sèches, je vois des photos de Edward partout.
- Carlisle, tu ne vas pas t'évanouir ? Attends, j'ai un truc là, ça va te faire du bien, souffle-t-elle en fouillant dans son micro sac à main.
Des gélules bleues passent entre mes lèvres, je ne sais pas ce que c'est, je murmure : « C'est foutu, je suis foutu… ». Elle me fixe avec anxiété, cette fois elle s'inquiète vraiment, elle est tout près de moi, à genoux, elle chuchote : « Mais c'est pas vrai, hein ? C'est pas vrai ? ». Mon visage répond pour moi, je vois ses yeux s'écarquiller, tout défile en une seconde, mes mensonges, ma culpabilité, l'amour et le scandale.
- Oh… souffle-t-elle.
Je sais que ce soir elle dira à son copain : « Je l'ai vu tout de suite dans ses yeux, qu'il l'avait fait. Il a vraiment couché avec lui, non mais t'imagine ça, Vincent ? Arrête de te gratter les couilles, tu m'écoutes ? « Hein ? » « Mon mais c'est trop dégueu, t'imagines ? ».
Oui, elle imagine bien, elle imagine tout, elle me regarde différemment, avec admiration presque. Baiser avec Edward Cullen ça doit être quelque chose, elle rougit et je vois passer des scènes obscènes dans ses pupilles élargies, des bondages et des orgies, je baisse le regard. Non c'était pas ça nous, c'était de l'amour mais il ne reste que des photos et des perversions, des désirs et des soupçons.
- Carlisle, tu trembles ? Tu veux rentrer chez toi ? Je te raccompagne ? reprend-elle en passant doucement sa main sur mon front –main que je repousse nerveusement.
Non je ne veux pas rentrer avec elle, je ne veux pas qu'elle me console ni qu'on baise ensemble, comment peut-elle penser que son cul me fera encore quelque chose après avoir baisé avec Edward ? Elle comprend, se rembrunit et se relève, amère :
- Bon ben j'appelle la secrétaire de Matignon alors, je dis quoi ?
- Ce que tu veux, Caroline. Ce que tu veux. J'ai besoin d'être un peu seul, là. Tu peux fermer la porte derrière toi ?
Le regard de parfait mépris qu'elle me jette me laisse froid, oui je suis un enculé, je sais.
oOo oOo oOo
14h. Je marche comme un robot vers le bureau de Thierry, les yeux au sol. Les gens s'écartent sur mon passage, j'entends parfois un « bonjour » auquel je réponds sans lever les yeux, j'essaie de me convaincre que je saurai faire face, après deux barrettes blanches avalées à la hâte aux chiottes. Je me souviens y avoir croisé Francis, un bon collègue, qui a fait un pas de côté en me voyant. Je sens encore le rouge de la honte sur mon front. Non, je n'agresse pas les collègues dans les chiottes, je n'en suis pas là quand même. La moquette est moelleuse sous mes pieds, les murs tanguent légèrement. Quel jour on est déjà ? Jeudi ? Vendredi ? Mes pensées m'échappent, elles volètent au-dessus de moi, ma tête est emplie de photos et d'articles sur Edward, sur moi, ils occupent tout l'espace disponible, dans mon crâne.
Deux coups à la porte et j'entre, Thierry est en face de moi, au téléphone, il me semble lire l'ébauche d'un sourire sur ses lèvres. Salaud. Bien entendu il poursuit sa conversation sans me prêter attention, fier de son importance, mais je sais qu'il brûle de raccrocher et de flanquer la pâtée, enfin. Depuis le temps qu'il l'attend.
- …oui, ce sera vite réglé, ne vous inquiétez pas, dit-il avant de raccrocher et se pencher vers moi.
On s'observe quelques secondes, je laisse la colère et le mépris m'envahir, chassant la peur.
- Alors Carlisle, quoi de neuf ? fait-il en grimaçant un sourire.
- Je ne sais pas. A toi de me dire. C'est toi qui voulais me voir…
- Tu dois bien te douter, non ?
- Non, de quoi ? dis-je en toute innocence –je ne vais pas lui simplifier la tâche, à ce connard.
- Bon écoute on ne va pas jouer au chat et la souris, je n'ai pas le temps. J'ai eu la Direction en ligne, ils sont très mécontents de te voir partout dans la presse, en ce moment. C'est très mauvais pour la crédibilité de notre journal, tu vois.
- Parce que tu crois que moi je suis heureux de voir ma gueule partout ? C'est une campagne de diffamation contre moi Thierry, un démolissage en règle. J'aurais aimé un peu de soutien de votre part.
- Du soutien de notre part ? A quel titre ? fait-il, méfiant.
- Parce que tout ça c'est de votre faute, à la Direction et toi.
- Quoi ? s'étrange-t-il en serrant les poings. Ca veut dire quoi ?
- Ca veut dire qu'il ne fallait pas m'envoyer là bas pour le making-off, à la merci de Mortimer… C'était une idée à la con. Un piège.
- Mais tu deviens fou, Carlisle ! Je ne comprends rien du tout à ce que tu racontes. Qu'est-ce que Mortimer vient faire là-dedans ?
- C'est un fou. Un malade. Il avait besoin de pub pour vendre son DVD, c'est tout ce qu'il a trouvé. Je suis la cible idéale, tu comprends ça ?
Thierry hausse les sourcils puis se lève et contourne son bureau :
- T'as une drôle d'analyse des choses, Carl.
- M'appelle pas Carl.
- Je veux bien que Mortimer soit une ordure, concède-t-il en me fixant, mais t'étais quand même pas obligé de coucher avec Cullen. C'était pas dans le contrat.
Le coup est bas, il me coupe le souffle quelques secondes. Je soutiens difficilement le regard de Thierry, putain j'ai interviewé des présidents, c'est pas pour me laisser démolir par une racaille de son espèce.
- C'est de la diffamation. De la calomnie.
- J'ai vu les photos, Carlisle. Toutes les photos.
- Quoi ? Elles ne prouvent rien, et tu le sais. C'est facile de photographier deux personnes côte à côte et d'affirmer qu'elles couchent ensemble. Enfin bordel, tu le sais bien !
- Je ne parle pas de celles-là. Je parle de celles que le magazine « Interlude » va publier le mois prochain. Et là, c'est… de la bombe, ajoute-t-il en passant sa langue sur ses lèvres avec gourmandise.
- Quoi ? Quelles photos ? dis-je en sentant mes cheveux se dresser littéralement sur ma tête.
- Tu veux vraiment les voir ? fait-il en se levant et en ouvrant le tiroir de son bureau. Je te préviens, c'est très…
Oh merde. Oh non. Pas ça. Une poigne de fer vient m'essorer le cœur et les entrailles, je me sens trembler comme une feuille. Le pire n'est jamais décevant et je suis mort, mort. Dans un ultime sursaut je me redresse :
- Non. Je ne veux pas les voir. Je sais qu'il circule des horreurs sur le web, c'est un montage. Un simple photomontage.
Pas question de regarder des clichés de mon cul en compagnie de Thierry. Et puis quoi encore ? J'avale difficilement ma salive, tentant de maitriser ma voix :
- Je ne pensais pas que tu goberais un truc pareil, Thierry…
- Toi non plus, hé hé ! C'est impressionnant… fait-il un ton rêveur. Si c'est du montage, c'est drôlement bien fait, parce que pour avoir une photo de toi où tu ouvres la bouche de cette manière-là…
- Stop. Stop. Arrête, dis-je en m'accrochant aux accoudoirs du fauteuil. Épargne-moi les grossièretés. Tu veux quoi ?
- Oh moi, rien. C'est pas moi qui m'apprête à les vendre. Moi je veux juste sauver l'honneur de cette chaine, parce que si moi j'ai ces photos tout le monde les aura, bientôt. Et ça c'est hors de question.
- Donc… ?
- Donc tu ne présentes plus le journal. Sarah présentera ton reportage sur Girardot. On ne te verra plus à l'antenne, désolé. On ne peut pas prendre le risque d'un tel accident industriel…
- Tu plaisantes ? dis-je en me levant d'un bond, hors de moi. Après tous les scandales d'interviews manipulées et de corruption qu'il y a eu par le passé on me retire l'antenne pour une affaire purement privée ?
- T'inquiète pas, elle va pas le rester longtemps, privée. Pas avec ce genre de photos. T'es foutu, Carlisle, ajoute-il plus doucement. Sincèrement, je te plains.
Soudain ma colère retombe d'un coup, le gouffre est sous mes pieds, je vacille dangereusement. Un sentiment d'irréalité est ma dernière attache pour ne pas devenir fou, peut être que tout cela est un rêve, un cauchemar. Une erreur.
Non, Thierry me fixe avec pitié, c'est pire que tout. Là, je suis vraiment fichu. J'ouvre la bouche, rien ne sort.
- Je vais te donner un conseil, Carl. Fous le camp. Pars en reportage à l'étranger, n'importe où. Personne n'est prêt à affronter ça. On te paie tes deux mois de préavis, profites-en pour voyager.
Putain, ça fait mal quand même, de se faire mettre. Beaucoup plus qu'en réalité, le plaisir en moins. Non le plaisir est entièrement pour Thierry, je le lis dans ses yeux. Ordure. Mais c'est même pas la peine de lutter, la décision a été prie au plus haut niveau, Thierry n'est qu'un fusible. Je suis foutu, comme journaliste. Game over. Autant partir la tête haute, tant que je peux.
- Et vous allez me licencier pour quel motif ? dis-je en me levant difficilement.
- T'inquiète, on négociera avec ton avocat. T'es pas mauvais dans le reportage et les portraits, tu pourras peut-être te recaser. Sur la TNT, conclue-t-il en regardant sa montre.
La porte se referme derrière moi, je retourne à mon bureau comme dans un rêve, sonné. KO debout. Je ne réponds plus à personne, de toute façon dans deux mois je ne ferai plus partie de cette boîte. Non, dans deux minutes. Je vais faire mes cartons et me tirer, comme dans les films américains. Droit du travail, tu parles.
J'entre dans mon bureau, les affiches et photos au mur de mes plus grands faits d'armes me narguent. Tu t'es pris pour un journaliste intègre, hein ? Ben non, t'es qu'un salopard d'enculé, ça efface tout. Tout le travail fait, l'intelligence, le courage, le respect. Tu n'es plus rien, comme le premier homme politique venu pris la main dans le sac, dans une chambre d'hôtel ou ailleurs. Juste un pervers.
Je rafle toutes mes affaires personnelles d'un geste, mon téléphone sonne, je n'y suis pour personne. Je ne suis rien, plus rien. J'empile tout pêle-mêle, l'ordi portable, les cadres et les papiers, les bulletins de paie, le stylo Mont-Blanc, les dépêches ultra confidentielles et les clés USB, les bouquins dédicacés, puis je case avec difficulté mon 7 d'or en haut de la pile, avec la tentation de le foutre à la poubelle. Est-ce qu'on peut vous retirer un prix pour mauvaise conduite ?
Caroline passe la tête par la porte :
- On peut se voir patron ?
- Non, je dois partir, là. Une urgence…
- Mais t'emmènes tout ? Tu changes de bureau ? fait-elle en jouant mal la comédie.
- Non, je me tire avant qu'on me fiche à la porte. Pas question d'accepter ça. On ne me traite pas comme ça, moi, dis-je avec un sursaut de fierté.
- Mais… et moi ? fait-elle d'une voix de petite fille.
- T'inquiète, j'aurai un remplaçant. T'auras qu'à lécher auprès de lui et lui assurer que tu savais que j'étais un salaud et un pervers, en inventant quelques histoires bien dégueus, tu garderas ta place. Je ne m'inquiète pas pour toi, dis-je en la regardant en face.
Elle me claque la porte au nez, bien fait. Chargé comme un mulet je traverse le couloir pour me rendre à l'ascenseur, Samuel me salue avec un soupçon d'effroi, tête basse. Oui, lui se doutait de tout depuis longtemps, je me demande comment j'ai pu penser que je sauverais les meubles au milieu de l'incendie. Arrivé en bas je constate que je ne pourrai pas tout emmener en moto, chienne de vie. Pas question non plus de tout abandonner là, ce serait une aubaine pour les paparazzis.
La blonde de l'accueil m'appelle un taxi en me lançant des petits coups d'œil surpris, j'essaie de me cacher derrière le rhododendron géant, avec mes cartons. Pathétique. Carole B., mon actrice favorite et amie entre dans le hall avec son agent, je me retourne. Merde. Pourvu qu'elle ne me voie pas. Je retiens mon souffle le temps qu'elle entre dans l'ascenseur, je ne pensais pas en être là, quand même.
Sitôt dans le taxi j'appelle Laurent pour qu'il prenne contact avec la rédaction d'Interlude, l'article et les photos ne doivent pas sortir. A aucun prix. Je suis prêt à tout vendre pour éviter ça, pas question que ma mère, ma femme ou mes amis voient ça. Laurent me fait grâce du « Je te l'avais bien dit, qu'il y aurait des photos compromettantes » mais son ton est grave, il ne parvient même pas à plaisanter.
- Je ne te garantis rien, Carlisle, dit-il avant de raccrocher sèchement.
Je m'accroche à la poignée de l'Audi blanche, terrifié. Le taxi avance rapidement dans le flot parisien, il est à peine 15h30. C'est la première fois que je rentre à la maison si tôt. Dans une demi-heure les filles rentreront de l'école, je n'ose même pas envisager d'aller les attendre à la sortie. Pas aujourd'hui. Plus jamais, me souffle une petite voix.
Plus jamais. La maison est vide, Mme Dios est sortie, j'abandonne les cartons dans le garage pour errer dans les pièces vides et impeccables. Tout à l'heure je devrai faire semblant pour mes filles, faire semblant d'aller bien pour ne pas leur coller ma terreur, mais quand Esmée rentrera…
A suivre…
