DANS UNE CAGE, OU AILLEURS
Chapitre 40
No regrets
No regrets est une chanson de Robbie Williams écrite par les Pet Shop Boys, ne manquez pas la fin du clip !
Une longue route immobile sous la chaleur s'étire devant moi, pourtant tout est vert alentour, je suis encore à deux heures de Calistoga, je commence à somnoler au volant de mon 4x4 de luxe. J'aurais pu prendre l'avion puis une voiture de location mais je voulais ça, vivre ça. La traversée du désert, au sens propre. Avant un havre de verdure, non loin de la baie de San Pablo.
J'aperçois une station service sur la route 29, au milieu de la Napa Valley, je crois que j'ai besoin d'un café, même américain. Je m'assois sur une banquette en cuir, la serveuse me verse un café d'un air las, je devrais prendre une soupe à la tomate mais je commande un doughnut, de toute façon ça a moins d'importance maintenant. Maintenant que je ne fais plus de télé. J'ai dû prendre quelques kilos, je m'en fiche. Depuis que je suis en Californie j'oublie la notoriété, l'image, ça fait du bien. Personne ne me connait ici, même si j'ai dû faire la une de quelques magazines, à l'occasion. Bien malgré moi.
Une famille entre, amenant un peu de vie dans le café désert. Ils sont tous en tee-shirt, des touristes venus découvrir la « légendaire Napa Valley », sorte de Bordelais local, étonnante de bien des points de vue. La fierté qu'ils ont de leurs vins me fait sourire mais pourquoi pas ? Ils ne sont pas si mauvais, après tout. Ca me change des paysages désertiques que j'ai traversés avant, j'ai presque la nostalgie de mon pays, ici.
La petite fille blonde réclame un milk-shake à la framboise, je détourne les yeux rapidement. Ca fait si longtemps que je n'ai pas vu mes filles que ça me transperce comme une fine aiguille, la douleur ne disparait ni avec le temps ni avec les kilomètres.
Je me raccroche à l'idée qu'elles viendront me voir pour les vacances de Pâques dans un mois, après une lutte acharnée entre avocats. J'échange chaque semaine des messages avec elles, sous le contrôle pointilleux de ma femme –bientôt ex- qui cherche je ne sais quoi dans mes mails. Une incitation à la débauche, des photos pornos ? C'est pathétique d'en être arrivé là mais je crois que si je n'étais pas parti tout de suite j'aurais pu en devenir fou, de ce scandale. Je secoue la tête pour chasser les images du passé, il me semble que la mère de famille me fixe derrière ses lunettes noires. Hasard ou… ? Non, hasard. Elle doit me trouver bizarre à les observer ainsi, se rend-elle compte de la chance qu'elle a d'avoir une famille unie ? Enfin, unie… apparemment.
Le fils aîné joue avec son portable, la petite fille blonde fait des bulles dans son milk-shake, je regarde subrepticement la dernière photo des filles que j'aie sur moi, bien cachée dans mon portefeuille, sur mon cœur. Esmée ne veut pas que nous échangions par webcam, je suppose qu'elles ont changé déjà, mes chéries. Rendez-vous est pris à Los Angeles, j'ai du travail en attendant, heureusement. Un reportage sur les centres de méditation en Californie et autres ashram, que je produis moi-même et que je compte bien vendre à une chaîne de la TNT. Le contrat est presque déjà signé. Presque.
Je repars en laissant un billet de 5 dollars sur la table, l'image de la petite fille aux cheveux blonds m'accompagne sur le parking, il fait encore plus chaud sur l'asphalte. Les collines vertes couvertes de vignes me serrent un peu le cœur, non il ne faut pas que je pense à la France, il faut que je me concentre sur mes objectifs. Même si ça me fout la trouille je ne suis pas venu ici par hasard, ce soir je serai à Calistoga, ma destination.
Je jette un coup d'œil à la carte, j'ai déjà traversé les villes de Napa, Yountville et ses restaus français hors de prix –qui dit vin dit France- Oakville si typique et Saint Helena. Bientôt la fin du chemin, le radio californienne en sourdine me berce, finalement on s'habitue à rouler lentement, même si c'est légèrement abrutissant. Mon début de barbe me gratte un peu, je ne rase plus qu'exceptionnellement, mes cheveux ont poussé, je vois un autre dans le miroir, le matin. Un autre moi, peut-être le vrai. Éreinté.
Je me gare sur le parking du Calistoga Luxury Springs, tout est blanc propre et riche, comme dans la chanson. Si net et apprêté qu'on dirait un décor, une espèce de Disneyland en carton pâte. Mais non, tout est vrai, c'est juste un rêve pour américains. Un jeune homme m'accompagne à mon bungalow, j'ai l'impression que tout est désert, pas un bruit dans les allées, à part un « plouf » lointain, et le gazouillis des oiseaux. Le bungalow est à l'image du reste, vaste et zen, on pourrait être n'importe où, en Thaïlande ou ailleurs, c'est la déco à la mode, dépouillée et verdoyante. Il me présente les commodités de son mauvais américain, je ne comprends que la moitié de ce qu'il me dit mais je m'en fiche. Je trouverai bien les piscines et le spa tout seul, no soucy, le reste ne m'intéresse pas. Pas trop.
Une bouteille de pink champagne attend dans son seau glacé, je soupire. Boire seul, rien de pire. Je résiste à l'envie de trouver une évasion facile en défaisant rapidement ma valise, polos, chemises froissées, livres et la pochette rouge si importante qui me suit partout, que je vérifie encore une fois, par habitude. Oui, tout est là. L'épreuve originale, bien cachée sous une couverture neutre. Je résiste à l'envie de l'ouvrir, je vais d'abord prendre une douche, j'en ai bien besoin.
Il y a tant de boutons et de fonctions sur la douche que j'envisage de demander le mode d'emploi à la réception, finalement un jet glacé m'arrose, il me faut quelques secondes pour trouver l'eau chaude et réduire le flot, je regrette presque les bonnes vieilles baignoires du Vieux Continent. Heureusement les serviettes sont moelleuses et je vais sur mon petit bout de jardin à l'abri des regards –la végétation sépare astucieusement les bungalows- pour m'asseoir sur un transat et me sécher un peu aux doux rayons de soleil californien, je ferme les yeux. Paradis.
Un frisson me réveille, le soleil s'est caché derrière les arbres, j'entends des voix qui se rapprochent. Je me réfugie à l'intérieur du bungalow bien frais –trop ? La clim est à fond, il me faut encore cinq minutes pour arriver à la régler au minimum, réduisant ainsi le bruit de la soufflerie. Je décide de m'attaquer à l'écran géant cette fois, multifonctions lui aussi, il fait tout sauf le café. J'ai besoin de bruit, bientôt les rires préenregistrés des séries familiales emplissent la pièce. Je zappe sur les 200 chaines, lassé d'avoir autant de choix et aussi peu de bons programmes, je finis par mettre un vieux film en noir et blanc, au moins il n'y pas de nana qui se trémousse à poil ni de rires faux.
A la tombée de la nuit je m'attaque à la bouteille de champagne américain, juste pour voir. Goûter. C'est sans doute un ersatz lui aussi, comme mes « vacances » sont un ersatz de vraies vacances. Quand le bouchon saute je revois la dernière bouteille que j'ai ouverte, il y a longtemps. Dans une autre vie.
oOo oOo oOo
J'étais dans le salon avec les filles, faisant semblant de m'intéresser à leurs jeux, l'esprit en déroute. J'avais quitté mon bureau en début d'après-midi après avoir perdu mon job, je cherchais désespérément comment l'annoncer à Esmée en écoutant les babillages de Tara. Soudain j'ai eu l'idée de positiver tout cela, pour m'en sortir. La seule défense, l'attaque.
Je venais de remonter la bouteille de ma cave –une cave sublime, avec les meilleurs crus- quand Esmée est arrivée, faisant claquer la porte.
- Qu'est-ce que tu fais avec cette bouteille ? m'a-t-elle demandé agressivement en faisant valser ses chaussures.
- Je… j'ai quelque chose à t'apprendre. On va fêter ça, ai-je improvisé en essayant de sourire.
- Sans blague ? Vas-y, dis-moi, a-t-elle ajouté dans un grincement de dents.
Tara a levé la tête, inquiète, elle avait bien senti le changement d'ambiance et Lily a allumé la télé. Je me suis mordu la lèvre, j'avais l'air d'un idiot, ma bouteille à la main.
- Moins fort la télé, Lily ! a fait Esmée. Viens Carlisle, on va discuter dans la salle à manger. Soyez sages les filles, papa et maman doivent discuter.
Je ne sais pas comment j'ai réussi à attraper deux verres sans les casser mais je l'ai suivie dans notre immense salle à manger, les oreilles bourdonnantes. Elle s'est assise à table, l'air sérieux, j'ai pris place en face d'elle et j'ai posé les verres puis ouvert la bouteille, le claquement du bouchon a résonné comme un coup de feu, je crois qu'on a sursauté tous les deux.
- Bon alors on fête quoi ? Ton licenciement ? a-t-elle attaqué alors que je versais le liquide pétillant dans les flûtes.
- Co… Comment ? Mais qui t'a dit ça ?
- Une bonne âme qui travaille avec toi, tu sais que dans ces cas-là les gens sont toujours ravis de t'annoncer les mauvaises nouvelles. Je suis vraiment passée pour une cruche. Merci, Carlisle. Merci de ta confiance.
- Mais c'est n'importe quoi ! Qui t'a dit ça ? ai-je insisté.
- Caroline, ton assistante. Soi disant qu'elle s'inquiétait pour toi parce que tu avais vidé ton bureau et que tu avais l'air malade. Tu sais ce que c'est, les risques psycho sociaux tout ça…
- Mais c'est n'importe quoi ! Mais qu'est-ce qui lui prend à cette conne…
- N'essaie pas de noyer le poisson, Carlisle, je te connais. Est-ce que tu as quitté ton bureau avec toutes tes affaires oui ou non ?
Son ton était froid et son regard accusateur, j'étais au tribunal sans avocat ni alibi, je ne donnais pas cher de ma peau.
- Oui, ai-je fait dans un sursaut. Mais on ne m'a pas licencié. C'est moi qui suis parti.
- Mais t'es fou ? T'as démissionné comme ça, sans m'en parler ?
- Je… je ne sais pas ce qui m'a pris. Enfin si, je sais. Ca devenait intolérable, je suis pris dans une tempête médiatique horrible, une vraie cabale et la direction a refusé de me soutenir alors… j'en ai tiré les conclusions.
Elle est restée immobile bouche ouverte quelques secondes, surprise, puis a cillé :
- Quelle tempête médiatique ? C'est quoi cette histoire ?
- Mais tu sais bien… toutes ces rumeurs à propos de… tu sais bien.
Je n'arrivais pas à prononcer le prénom d'Edward, je me suis senti rougir malgré moi, j'ai essayé de respirer pour reprendre contenance, elle ne me quittait pas des yeux.
- Pourquoi ? Il y a eu d'autres articles ? a-t-elle interrogé d'un ton suspicieux.
- Oui, ai-je répondu simplement.
- Ah, c'est pour ça que mes collègues me regardaient bizarrement aujourd'hui. Quand je rentrais dans une pièce les conversations s'arrêtaient… alors c'est à cause de ça. Bravo ! Et je suis la dernière avertie, une fois de plus. Je passe pour une conne, quoi. Merci. Et ils disent quoi ces articles ?
- La même chose, bien sûr, avec des photos truquées. La machine est lancée, elle ne s'arrêtera plus…
- Tu plaisantes, là ? Comment ça, on ne l'arrêtera plus ? Tu veux dire qu'on va te voir partout avec ce… ce… et on n'y peut rien ? Tu ne peux rien faire ?
- Mais si tu sais bien ce que c'est ! Plus on dément plus les gens vous croient coupable, qu'est-ce que tu veux que je fasse ?
- Mais… mais c'est possible Carlisle, a-t-elle gémi en se tordant les mains. On ne va pas les laisser nous salir comme ça ? Hein, dis-moi que c'est pas vrai ?
Elle me faisait tellement pitié que j'aurais aimé lui mentir et la rassurer, mais j'étais déjà à bout. Et Esmée était une femme intelligente. Hélas.
- Pour l'instant on ne peut rien faire. Le mieux est de ne rien faire, ne pas réagir. Sinon ce sera pire. Je connais le système, crois moi. J'ai eu Laurent au téléphone et…
- Oh non mais c'est horrible, c'est horrible… mais tu te rends compte la honte pour moi, pour nos filles ? Tu t'imagines les rumeurs, les quolibets, les petites phrases ? Mais tout le monde va se foutre de moi, de nous… mais c'est pas possible, c'est pas possible, a-t-elle hoqueté en commençant à pleurer.
- Calme-toi Esmée, ça finira bien par se tasser. Bientôt on n'en entendra plus parler, ai-je menti en posant ma main sur la sienne et en essayant d'oublier la menace des photos obscènes à paraître.
Elle l'a retiré avec dégoût, les éclairs dans les yeux :
- Mais t'es qu'un con Carlisle, un sale con ! Tu te rends pas compte des dégâts pour moi, pour les filles ? Mais dans quel monde tu vis ? Tu te laisses attaquer sans rien dire ? Mais… mais c'est pas possible ! Mais pourquoi ? Pourquoi ?
- … mais tu sais bien, ai-je tenté d'une voix mourante. Tu sais bien… ça ne sert à rien. Qu'à jeter de l'huile sur le feu.
- Mais bordel si, ça sert à quelque chose de se défendre ! On est dans un pays de droit, mince ! Attaque les journaux, défends-toi ! Pourquoi tu te défends pas ?
Ses pleurs ont redoublé, j'aurais voulu mourir. Ou être déjà mort.
- Pourquoi tu te défends pas, Carlisle ? a-t-elle gémi au travers de ses larmes, j'ai baissé les yeux.
J'avais des tonnes de bonnes raisons rationnelles à lui donner mais pas le courage de mentir encore. Je regardais les petites bulles s'évaporer dans mon verre de champagne, incapable de le tenir tellement je tremblais. C'était le moment de parler, de trouver des arguments, ma gorge était sèche.
- Oh non, c'est pas vrai, a-t-elle murmuré soudain en relevant la tête, livide. C'est pas vrai, hein ? C'est pas ce que je crois ?
Elle avait changé de couleur, tout était dans ses yeux, l'incompréhension, la honte, le dégoût. La vérité.
- Non, c'est pas vrai, ai-je murmuré sans conviction. Je te jure… Je suis désolé…
- Désolé ? T'es désolé ? Et c'est tout ? Oh non, non, non… Non, Carlisle, non… t'as pas fait ça, hein ? Regarde-moi dans les yeux et dis-moi que t'as pas fait ça ! Carlisle… Carlisle !
- …
- Oh non, c'est pas vrai, c'est pas possible. Mais c'est… c'est… horrible. Dégueulasse. Oh non, je le crois pas. Carlisle, dis-moi que c'est pas vrai… Dis le moi ! Mais pourquoi tu dis rien ?
- C'est pas ce que tu crois…
- Tu parles ! Tu me prends pour une conne toi aussi ? Pourquoi t'as fait ça ? T'étais pas heureux avec moi ? Il te fallait quoi ? Mais pourquoi, pourquoi ? Pourquoi ? a-t-elle repris devant mon silence.
Foutue bonne question.
Parce que je suis tombé dans un piège, mais on ne m'y a pas trop poussé, hélas. Je savais bien que tout ce que je dirais serait vain et retenu contre moi alors j'ai baissé les épaules, mortifié. Autant en finir tout de suite. Après la gifle de l'après-midi et la séance pénible dans le bureau de Thierry je ne pouvais plus lutter, au risque de m'enferrer dans les sables mouvants. Tout ce que je dirais serait démenti par ces foutues photos, nier ne ferait qu'aggraver mon cas.
Et le « pourquoi », je ne l'avais pas. Parce que c'était lui, parce que c'était moi…
J'ai senti un jet glacé sur mon visage, mon verre de champagne. Ca dégoulinait partout sur moi, j'ai bêtement pensé à mon pantalon en flanelle. Elle s'est levée en faisant tomber sa chaise et avant de sortir a glapi :
- Je te donne deux jours pour foutre le camp. Prends tes affaires et tire-toi, n'importe où. Pour l'instant on fait semblant, on ne dit rien aux filles pour ne pas les traumatiser mais tu ne les verras plus, Carlisle. Plus jamais.
Elle est sortie dans un claquement de porte – mal barré pour faire semblant. Et pourtant je faisais semblant depuis si longtemps déjà…
J'ai tendu la main pour boire mon verre de champagne alors que ma chemise et ma cravate étaient trempées, j'ai murmuré « A nous » à la place vide devant moi, le cœur broyé.
oOo oOo oOo
Je viens de finir la bouteille, un verre en entrainant un autre, emporté par les mauvais souvenirs. Pourtant il y a eu des moments paisibles et presque de bonheur dans mon exil, après avoir quitté ma maison.
D'abord l'hébétude, la fuite vers le midi avec ma moto, la tentation de ne pas revenir, de fermer les yeux sur l'autoroute et laisser le destin faire son œuvre. Et abandonner mes filles à jamais, ne leur offrir que la honte de mon suicide en héritage, pas glorieux. Alors j'ai tenu le coup, je me suis caché dans la maison de campagne de Laurent, dans le Gers, un peu de solitude et de repos, en évitant soigneusement journaux et internet, un exil forcé insoutenable, par moments. Retrouver le calme après le tourbillon de ma vie médiatique c'était comme s'arrêter de vivre, un enterrement prématuré. Un manque affreux. Toutes ces sollicitations continuelles me donnaient l'impression d'exister et d'être important avant, soudain je n'étais plus personne. Et il n'y avait plus rien, que le silence. Le vide.
Les gens du village me regardaient bizarrement, j'ai laissé pousser ma barbe, je ne parlais à personne. Je me suis retrouvé au lit avec une bonne grippe qui a bien duré trois semaines, pendant mes accès de fièvre je me croyais à nouveau à Paris avec lui, ou même en Irlande. Des pans entiers de ma vie revenaient me poursuivre, surtout les échecs. Je ne voulais pas voir de médecin, juste exorciser ma vie par cette maladie, un truc idiot.
Au bout de trois jours de silence complet Laurent a débarqué dans sa propre maison, il a ouvert les fenêtres et m'a regardé, recroquevillé sur le canapé :
- Mais tu fais quoi, Carlisle exactement ? Je te croyais mort, moi ! Et chez moi, en plus !
- Je suis malade, ça arrive, non ?
- Oui ça arrive mais on peut se soigner aussi, il y a des médecins même dans ce patelin paumé ! Et regarde-moi ce bazar… Tu te crois où ?
- Je savais pas que tu allais venir, j'aurais rangé. Désolé.
- Allez, lève-toi un peu, va te laver, tu fais peur.
- Ouh là, j'ai un de ces mal de tête, ai-je dit en essayant de me redresser. Et j'ai mal partout.
- C'est la grippe ça. Ne reste pas comme ça, bordel ! Je ne te reconnais plus, a-t-il conclu en s'asseyant sur un fauteuil en face de moi. T'étais un battant, non ?
- Oui. Peut-être. Quand j'avais des raisons de me battre…
Il a grimacé et je n'ai même pas eu honte. Je m'en foutais un peu, j'étais si mal que rien n'avait d'importance.
- Bon, je vais te donner des raisons de te battre, moi. J'ai vu avec l'avocat d'Esmée, on arrivera peut-être à trouver un arrangement pour les vacances d'été.
- Peut-être ?
- Oui, peut-être. Elle veut des garanties. Elle veut que tu voies un médecin et les filles aussi, pour qu'il atteste que tu n'es pas dangereux pour elles.
- Un médecin ? C'est légal ?
- Disons que c'est un peu exagéré, tu n'as tué ni père et mère, l'homosexualité n'est plus un crime. Mais elle est à cran, c'est le moins qu'on puisse dire.
- La salope...
- De toute façon il faudra que tu voies le juge et l'enquêteur social, et il vaudrait mieux que tu sois en meilleur état que ça, si tu vois ce que je veux dire. J'espère pouvoir trouver un terrain d'entente avec son avocat, je le connais un peu. C'est plus difficile avec elle, avec ce qu'elle endure…
Mon sang n'a fait qu'un tour, je me suis tourné vers lui :
- Ce qu'elle endure ?
- On parle beaucoup de toi à Paris. Enfin, dans certains milieux, et ta disparition ne fait que légitimer les rumeurs. Si au moins elle avait fait face dignement avec toi, ce serait moins difficile.
- Oui mais… je ne peux pas lui en vouloir, j'imagine.
- Je ne sais pas. On a vu des femmes d'hommes politiques faire face dans la tempête, quitte à s'écrouler après. Ca se fait, dans certains milieux…
- Ce n'est pas le genre d'Esmée, de faire semblant. Et c'est pour ça que je l'aime. Je l'aimais… Elle a fait des déclarations ?
- A la presse ? Non, elle est très digne de ce côté-là au moins, elle se tait. Elle a quitté son boulot momentanément pour aller chez ses parents, à Bordeaux.
- Ah ? C'est bien. Ce sont des gens bien. Et les filles ?
- Elles sont en vacances, je crois qu'elles vont bien. Elles sont toutes petites, tu sais. Trop jeunes pour comprendre. Esmée leur a dit que tu étais parti en reportage, elles te réclament beaucoup… mais elle leur a dit que le téléphone ne passe pas, là où tu es.
J'ai encaissé avec peine les informations, imaginant mes filles chez mes beaux-parents. Ils devaient me détester, et Esmée...
Laurent m'a apporté un verre d'eau et du paracétamol, j'ai demandé à mi-voix, au supplice :
- Et on dit quoi sur moi, à Paris ? Il y a eu de nouvelles photos ? Interlude ?
- Non, pas pour l'instant. Je suis en négociation avec la rédaction, ils sont extrêmement gourmands. J'ai bien peur que toutes tes indemnités de licenciement y passent.
- Ca n'a pas d'importance, dis-je sourdement. Je ne veux pas que ça sorte. Je ne veux pas que ma famille voie ça… Tu les as vues ?
- Non, a-t-il répondu rapidement –trop rapidement. Au pire on pourra crier au photomontage mais ta réputation va en prendre un coup.
- Putain mais elles viennent d'où, ces foutues photos ?
- Vu la qualité, d'un portable. Vous n'aviez pas fait de photos, tous les deux ? Pour le fun ?
- Non ! Non, bien sûr. Je sais que c'est un vrai piège ce genre de choses, ça finit toujours par sortir. Et Edward ne me l'a jamais proposé.
- Pourtant… a-t-il fait d'un air hésitant.
- Pourtant quoi ?
- Vu l'angle, ce pourrait très bien être lui, si tu vois ce que je veux dire. Ou une tierce personne dans la pièce, mais proche.
- Quoi ? Mais il n'y a jamais eu de tierce personne et ce n'est pas le genre d'Edward… Pourquoi il aurait fait ça ?
- Pour te piéger ? Garder un souvenir ? Qu'est-ce que j'en sais ? Qu'est ce qui peut passer par la tête d'un acteur de 25 ans, à ton avis ? Remarque on lui a peut être volé son portable. Ou alors il l'aura perdu…
J'ai soupiré. Tout était possible, avec lui. Surtout le pire. Et Laurent avait vu les photos, visiblement. Horreur. J'ai résisté à l'envie de demander si elles étaient si obscènes que ça, je connaissais déjà la réponse, à sa mine.
Un silence s'est installé, Laurent a rangé un peu la pièce puis s'est tourné vers moi :
- Je te conseille de te bouger le cul, Carlisle. Il va te falloir de l'argent et une réputation refaite, si tu veux te sortir de ça.
- Facile à dire…
- Tu es un bon professionnel, non ? Alors fais quelque chose ! Trouve-toi une autre job, fais un reportage, une enquête, un livre, que sais-je… La vie ne s'arrête pas. Si tu veux récupérer tes filles il faut te battre, montrer que tu es encore debout et lucide. Moi je me charge de la partie juridique mais toi bats toi !
Je me souviens avoir acquiescé, il avait raison, bien sûr.
Bien sûr. Alors je suis parti m'exiler au Mexique et j'ai trouvé cette idée de reportage. Six mois de fuite et de résurrection, d'hôtel miteux en bar, pour réfléchir. Un fameux voyage, une belle traversée du désert, jusqu'à Calistoga.
Et jusqu'à lui, s'il est bien le locataire du bungalow 12, comme je le pense.
A suivre…
