DANS UNE CAGE, OU AILLEURS
Chapitre 41
Lana del Rey
Je feuillette le manuscrit d'une main tremblante, pour la millième fois. Je le connais par cœur et pourtant… c'est une nécessité absolue pour moi, une torture raffinée. Lire et relire les phrases qui me tuent, qui ont eu ma peau. Tout n'était qu'une histoire de peau, de toute façon. Et la mienne ne vaut plus très cher maintenant. Je regarde ma montre, c'est bientôt l'heure. Je connais son rythme, même si je peux me tromper. Il est bientôt 10 heures du matin le ciel est si bleu et pur qu'on dirait une carte postale, un décor.
J'enfile mes vieilles affaires de golf, ça fait si longtemps que je n'en ai pas fait que je me sens bizarre, décalé. C'est qui ce mec mal rasé dans le miroir avec mon pantalon et mon club de golf ? Le pantalon me serre un peu, merde. Je me suis laissé aller, je me trouve un peu bouffi, sans doute les médicaments. Et voûté. Je me redresse devant la glace, dérisoire. Bah, je m'en fous.
La voiturette me dépose au milieu du practice, je jette un coup d'œil autour de moi. Il y a déjà plusieurs personnes qui discutent, je commence mollement à m'entrainer, je crois que je suis un peu rouillé. J'ai encore le temps entre le fairways et le green, je retrouve petit à petit mes réflexes, le parcours est assez exceptionnel. Je place ma balle sur le premier fairway en gardant un œil sur de dévers droite gauche du par 4, il me reste encore une centaine de mètres en entrée de green quand j'aperçois une silhouette au loin, une silhouette reconnaissable.
Faisant fi des règles je parcours la distance qui nous sépare pour le rejoindre sur un green surélevé entouré de grass bunkers. Il n'a pas changé, toujours grand et efflanqué, perdu dans ses culottes de golf trop larges. Il rit et se passe plusieurs fois la main dans les cheveux, geste familier, puis discute avec un homme plus âgé, tous deux paraissent soudain très concentrés sur leurs clubs, je décide de les suivre discrètement à une distance raisonnable, espérant qu'ils vont se séparer. Ca me fait bizarre de le suivre comme ça, pour un peu je m'imagine en tueur de l'ombre, il me serait facile de me cacher derrière un arbre et de tirer sur cette cible finalement peu mouvante, je caresse cette idée quelques instants. Sauf que je ne suis pas un tueur, je suis un journaliste. Enfin, je l'étais. Avant.
Au bout d'une demi-heure l'occasion est là, l'homme qui l'accompagne se lance à la recherche de sa balle dans un green entouré d'eau et de cascades, j'arrive à la hauteur d'Edward, le souffle un peu court. Il me tourne le dos, il ne m'a pas vu.
- Magnifique green n'est-ce pas ? dis-je en français, ce qui le fait sursauter.
- Carlisle? Mais qu'est-ce que tu fais là ? dit-il en se retournant d'un bond.
- Je fais du golf, comme toi, tu vois. C'est marrant à Paris on n'a jamais trouvé le temps d'en faire, et là je suis juste de passage et on se croise… le monde est petit, non ? dis-je d'un ton badin.
La pupille de ses yeux clairs s'est assombrie, il ne sourit pas et me fixe d'un air méfiant. Il s'est raidi subrepticement, je reconnais ce pli crispé de sa bouche. Hé oui, le monde est petit, trop sans doute. Jamais assez quand on est journaliste et qu'on est sur une bonne piste. Je devine qu'il évalue rapidement le pourcentage de crédibilité du hasard, il fait un pas en arrière.
- Je fais un reportage sur les centres de relaxation et de thérapies diverses qui sont très à la mode ici, j'ajoute négligemment. Je reste juste une journée, après je retourne vers Los Angeles, j'ai pratiquement bouclé mes prises de vue. Et toi ?
- Rien de spécial. Un tournage bientôt… dit-il avec réticence.
- Pourquoi tu me regardes comme ça ? Je te fais peur ?
Il secoue la tête négativement mais jette des petits coups d'œil autour de lui, un peu pâle. Un hélicoptère passe au-dessus de nous, rompant le silence, j'imagine qu'il voudrait être ailleurs, n'importe où. Avec un haussement d'épaules il répond enfin « non » en se balançant d'une jambe sur l'autre tout en fixant l'horizon. La tête typique de la star qui veut se débarrasser d'un gêneur.
- Tu vas bien au fait, Edward ? Ca fait longtemps qu'on ne s'est pas vus…
- Ca va, oui. Excuse-moi, je dois rejoindre mon agent, il m'attend, fait-il en me tournant volontairement le dos.
- D'accord. Je ne te dérange pas… dis-je en remarquant que son grip est trop crispé et que sa position est mauvaise. Je te souhaite une bonne matinée alors…
Bien entendu il fait un socket, jure entre ses dents et s'éloigne à grands pas, me plantant là. Je le regarde s'éloigner, pas mécontent. C'est bien ce que je pensais, même s'il n'est pas facile à cerner. Je décide de rentrer, traversant à grands pas les pelouses impeccables qui donnent sur des vignobles au loin. Un magnifique parcours mais je ne suis pas venu pour ça. Et j'ai tout mon temps, maintenant.
Je m'arrête au club house pour déguster un jus de fruit bien frais, sur la terrasse ombragée. Une espèce de paradis pour californiens, ils sont tous minces et liftés, le même blond pour les dames et la même montre pour les messieurs, je me sens différent. Je suis différent. Au dessus du bar la télé diffuse un flot d'informations continues en sourdine, il y a toujours une catastrophe ou un coup d'état quelque part mais la vraie préoccupation ici est la météo et la sortie du week-end, Palm Springs ou le lac Tahoe.
Je me commande une salade californienne, crabe, crevettes, pamplemousse rose et pommes, le tout arrosé d'une vinaigrette rose sucrée alors qu'une femme blonde s'assoit à la table d'en face. Difficile de lui donner un âge, ses lunettes noires cachent ses yeux et son visage est trop figé pour être naturel, je me demande ce qu'elle cherche. Elle commande une boisson à mi-voix, je soupçonne le cocktail relevé bien dissimulé. Sa jupe courte dévoile des jambes impeccables, qu'elle plie et déplie avec régularité, elle me sourit discrètement.
Je me laisserais presque tenter mais elle est si représentative de la population locale que j'ai déjà ce genre de spécimens dans mes fichiers, en nombre. Et finalement son blues et ses souhaits m'importent peu, j'attends autre chose. Un autre spécimen, beaucoup plus rare. Après un café je quitte le golf, j'ai d'autres projets, elle fait une petite moue de ses lèvres botoxées.
oOo oOo oOo
La nuit vient de tomber sur la Californie je me rends au bar, déguster quelques cocktails en attendant l'heure. Mon cœur bat sourdement, c'est presque de la peur. Non, une sourde excitation plutôt. La serveuse me pose un autre « Harvey Wallbanger » je dévore la cerise confite en souriant doucement. Oui, c'est tout à l'heure et il ne se doute de rien. Je suis bien dissimulé derrière un palmier avec mon Time magazine, on a connu des traques plus pénibles. J'écoute d'une oreille distraite les sons californiens et Lana Del Rey en tapotant négligemment sur le livre posé sur la petite table, imaginant ses réactions. Bah, on verra bien. Au bout de trois cocktails je me lève et je me dirige vers le bungalow 12, sans réfléchir. Advienne que pourra.
Je me glisse entre les bambous qui protègent les bungalows sans beaucoup de difficultés –heureusement il fait nuit- et je me retrouve sur sa terrasse, le cœur battant. La porte fenêtre est entrouverte, je me glisse à l'intérieur d'un bond. Tout est tellement sûr et protégé ici que les gens laissent les portes ouvertes, même celles des voitures. Mais je ne suis pas un voleur de voiture. Mes yeux s'habituent à l'obscurité à l'intérieur de la chambre, il n'est pas là. J'imagine qu'il dîne quelque part avec d'autres stars ou amis, j'espère qu'il rentrera seul. Je reconnais son bordel, les vêtements qui traînent par terre, des CD partout et des chaussettes sales. Je m'installe dans un fauteuil en attendant, priant pour qu'il ne rentre pas trop tard.
Soudain la musique d'initials BB s'élève, je sursaute. Merde, c'est ce putain de portable, le même qu'il avait abandonné sciemment dans ma poche. Il luit dans la pénombre, abandonné sur le lit. J'imagine qu'il en a d'autres, celui-là doit être un peu vieux maintenant, dépassé. Je dois encore avoir son numéro, quelque part. Gravé au fond de ma mémoire, cette foutue mémoire. La musique s'élève à nouveau, je repars en pensée à Paris, sous les toits. Notre nid d'amour du 12ème. Je secoue la tête, il ne faut pas que je m'attendrisse. Pas le moment. Les minutes passent, longues comme des heures, je sens les courbatures s'installer, je baille.
Je viens de fermer les yeux quand un cliquetis me fait sursauter, un bruit de clés. Je me tétanise dans mon fauteuil alors que la lumière de l'entrée s'allume, pas de voix, j'ai à peine le temps de me redresser qu'il est là, face à moi. Ses pupilles s'élargissent, il sursaute. La lumière envahit la pièce, je cligne des yeux, ébloui.
- But… ? Qu'est-ce que tu fais là ? dit-il en reculant d'un pas.
- Je voulais te voir. Et comme tu étais pressé ce matin…
- Get out. Sors de ma chambre ou je préviens la sécurité, fait-il, blême.
- Allons donc. On peut discuter entre voisins, non ? De quoi tu as peur, Edward ? dis-je en me relevant.
- Je… I'm not scared but…
- Mais si, tu as peur, je le vois bien. De quoi ? On ne peut pas discuter un peu, entre vieux amis ?
Il me fixe avec méfiance, je lui montre le second fauteuil de la main :
- Ne t'inquiète pas, je ne vais pas te violer dans la salle de bain, je veux juste parler un peu. Installe-toi.
- Parler de quoi ? fait-il méfiant, sans bouger.
- De tout et de rien, du passé. De ça, dis-je en jetant le manuscrit sur le lit, qui atterrit mollement.
- C'est quoi ?
- Ta biographie. L'édition originale, non expurgée. Tu sais combien ça m'a couté de faire retirer trois paragraphes ? Dis un chiffre…
Ses yeux ne quittent pas le bouquin, il a changé de couleur. Il me ferait presque pitié. Presque.
- Reste pas debout Edward, tu me donnes le tournis. Je veux juste parler un peu et après je partirai. Alors je te conseille de me répondre, comme ça je partirai plus vite.
- Pourquoi je te répondrais ? fait-il en fouillant ses poches.
- Parce que je voudrais savoir qui et pourquoi a foutu ma vie en l'air, Edward. Toi tu vis toujours bien à ce que je vois, avec un tournage de best seller en vue, moi j'ai été licencié, j'ai perdu ma femme et mes filles, je veux juste savoir pourquoi. Et je te déconseille d'appeler la Police, si tu ne veux pas qu'on se retrouve à nouveau en première page des journaux demain. Moi j'ai plus grand chose à perdre mais pour toi ce serait gênant, non ? Un drôle de hasard quand même. J'ai cru comprendre que tu avais une nouvelle fiancée ?
- Tu veux quoi, exactement ? fait-il en s'asseyant finalement avec réticence.
- La vérité. Des réponses. Pourquoi tout m'a pété à la gueule et surtout qui a craché le morceau…
Edward se recroqueville dans le fauteuil et se gratte les cheveux, geste familier. Il n'a pas changé au fond, toujours un gamin paumé. Apparemment.
- Comment tu peux croire que c'est moi, Carl ? Je suis une victime comme toi… tu crois que ça m'a fait plaisir tout ce déballage immonde ? lance-t-il d'une petite voix.
- Ok. Admettons. T'es une victime aussi. Pourquoi tu n'as pas voulu m'aider quand je t'ai appelé ? A deux on aurait été plus forts, non ? Au moins au travers de nos avocats. Pourquoi tu n'as pas bougé ?
- Parce que… parce que tu m'avais laissé tomber d'une manière dégueulasse, Carl. Tu t'imagines combien ça m'a fait mal ? Tu t'es comporté comme un vrai salaud…
- Ok. Je suis un salaud. Soit. Mais là il s'agissait de nos vies, nos réputations ! pourquoi t'as rien dit, bordel ? Pourquoi t'as pas bougé ? dis-je en sentant la colère monter.
En fixant la télé éteinte il murmure :
- Ca n'aurait servi à rien, c'était trop tard. Bien trop tard. Et puis…
- Et puis ?
- Et puis… c'était bien fait pour toi. J'en avais marre que tu te caches, au moins comme ça tout était clair. Et puis c'était trop tard de toute façon…
- Putain mais t'es qu'un sale connard ! dis-je en serrant les poings à m'en faire mal. Ca t'a fait plaisir de foutre ma vie en l'air ?
- J'ai rien foutu en l'air, tu l'as fait tout seul, en n'assumant rien. Je ne voulais juste pas t'aider, voilà.
- Crétin ! T'as cru quoi ? Que tu me rendais service ? C'est pas possible d'être con à ce point là ! dis-je en me levant et en tournant dans la pièce. Non mais tu te rends compte de ce que tu m'as fait ? Tu te rends compte ?
- Et toi ? fait-il à voix basse.
- Quoi moi ?
- Tu sais ce que tu m'as fait ? Tu sais que j'avalé deux tubes de barbituriques par ta faute et que j'ai failli crever ?
- Qu'est ce que c'est que ces conneries ?
- Personne ne l'a su, mon agent m'a fait interner au Mexique dans une clinique de luxe pour une cure de désintox. Alors ton divorce et le bouquin… je m'en fichais.
Je le fixe, impossible de dire s'il ment ou pas. Sn visage est fermé, il soutient mon regard même si sa bouche tremble, j'ai envie de lui casser sa jolie petite gueule de star.
- Je ne te crois pas.
- Ca change quoi ? C'est le passé maintenant, et tu es toujours vivant, toi aussi, Carl...
- Oui je suis vivant mais je ne vois plus mes filles et je veux savoir pourquoi. Je veux savoir pourquoi, je martèle en tapant du poing sur son accoudoir.
Il fait mine de se protéger, mon poing me démange. Son indifférence me rend fou, je voudrais le voir pleurer, regretter au moins. Tout sauf ça.
- C'est pas moi… je te jure, murmure-t-il à voix basse. Je n'ai rien dit à personne.
- Ah oui ? Et les photos ?
- Les photos ? Quelles photos ?
- Les photos de ta queue dans ma bouche, qui ont failli paraître dans un journal en France. Tu sais combien elles m'ont couté ? Plusieurs centaines de milliers d'euros. Et si le juge les avait vues…
- Je ne vois pas de quoi tu parles, fait-il en détournant la tête.
- Oh si, tu sais très bien, dis-je en l'attrapant par le col. Ces foutues photos ont été prises par toi, pendant que je te… Et tu les as vendues ! Putain, comment t'as osé faire une chose pareille !
- Non, souffle-t-il en essayant de se dégager. Non, je ne les ai pas vendues, je te jure… J'ai perdu le portable.
- Celui qui a sonné tout à l'heure ? Tu te fous de ma gueule ?
- Non, c'était un autre, je te jure. Je te jure… Carl, tu me fais mal, lâche-moi.
- Bordel, j'ai envie de t'exploser ta jolie petite gueule, je maugrée en le relâchant et en me rasseyant sur le fauteuil. Pourquoi t'as pris ces photos ? Je t'avais dit pourtant que je ne voulais pas ! C'est une bombe à retardement ces trucs…
- I know… I know, murmure-t-il en baissant les yeux et en se mordillant la lèvre. Mais je… je t'aimais, tu étais si beau quand… c'était si bon, j'avais envie de… garder un souvenir.
Son ton est si désolé et douloureux que je n'arrive plus à lui en vouloir. L'amour, quelle connerie. Je le fixe, il est au bord des larmes. Il faut que je me ressaisisse, il ne s'en sortira pas comme ça.
- OK, admettons. Admettons. Mais pourquoi tout ça est sorti trois mois après notre séparation, juste à la sortie du DVD de Mortimer ?
- Demande à Mortimer…
- Non, c'est à toi que je le demande, Edward.
Il se tait, se mordillant toujours la lèvre. Je lis dans son regard qu'il aimerait nier mais il sait que je ne le croirai pas, il soupire :
- Mortimer est un fou. Un malade.
- Oui, je sais. Mais pourquoi tu l'as aidé ? j'interroge le cœur battant.
Il se tortille dans son fauteuil, se gratte à nouveau les cheveux. Se tait. Je ne dis rien non plus.
- Je… je ne voulais pas, au début. Je te jure… mais il… Enfin il voulait juste que je passe une nuit dans ta chambre, c'est tout. Rien de plus.
- Mais pourquoi t'as accepté ?
- Pour avoir le rôle. Jusqu'au dernier moment il m'a fait croire qu'il le donnerait à quelqu'un d'autre si…
- Arrête tes conneries, tu crois que je vais avaler ça ? Dis-moi la vérité !
Recroquevillé dans son fauteuil il souffle :
- J'avais besoin d'argent. Pour étouffer l'affaire de la fan qui s'était suicidée, tu sais je t'en avais parlé, non ? Ses parents étaient de plus en plus gourmands et toi… je ne te connaissais pas bien, je m'en foutais un peu. Mortimer m'a affirmé que les photos ne sortiraient pas, que c'était juste un moyen de pression sur toi pour être sûr d'avoir une bonne campagne de presse.
- Et t'as cru ça ? T'es con à point-là ?
- Oui, fait-il en levant la tête vers moi. Je suis con à ce point-là. En fait je m'en foutais, de toi. Tu m'avais méchamment envoyé chier au Ritz, souviens-toi. J'étais qu'un petit con pour toi. J'avais besoin d'argent. Et besoin du rôle.
Je réfléchis à toute allure, il y a un truc qui cloche dans cette histoire, c'est trop gros pour être vrai.
- Alors t'as couché avec moi pour de l'argent ? C'était que ça ? Mais pourquoi moi, bordel ? Pourquoi moi ?
- Demande à Mortimer. Il m'a dit qu'il avait vu notre interview à la télé et… voilà, il a imaginé notre histoire.
- Me prends pas pour un con, Edward. Ça ne tient pas debout.
Il blêmit mais je ne le quitte pas des yeux, je suis à bout de nerfs, au bord de lui sauter à la gorge. Je crois que si j'avais un revolver…
- Dis-moi la vérité maintenant Edward. Toute la vérité. De toute façon je la saurai, j'ai déjà pas mal enquêté, il n'y a plus que ton rôle exact dans cette affaire qui m'échappe. Alors crache le morceau ou…
Edward regarde autour de lui en se grattant les cheveux, je devine qu'il voudrait fuir mais je suis face à lui, bien campé sur mes jambes. Pas de fuite possible. Il sort une cigarette de sa poche et l'allume d'un geste tremblant, je laisse le silence s'installer. J'ai tout mon temps, moi. On m'a tout pris, il ne me reste plus que ça. Le temps. Le désert. L'infini. Des bruits de voix et de rires nous viennent de dehors, je ne bouge pas.
- Oh my, tu vas m'en vouloir… souffle-t-il enfin d'un air désespéré. Je regrette, si tu savais. Je… quand j'ai passé le bout d'essai, tout au début, il m'a demandé de raconter une folie que j'avais commise. J'ai hésité et pour l'épater j'ai raconté le coup du téléphone mis dans ta poche… Je pense que c'est ce qui l'a décidé.
- Quoi ? T'as raconté ça ? Mais t'es complètement idiot !
- Il fallait que je réponde quelque chose, ça venait juste d'arriver, ça m'est venu comme ça… J'aurais jamais pensé que ça aurait des conséquences...
- Et tu lui as dit pourquoi t'avais fait ça ? Que t'avais flashé sur moi ?
- Non. Il ne me l'a pas demandé. J'avais juste essayé de l'impressionner, je pensais qu'il oublierait cette anecdote. Mais malheureusement il s'en est souvenu quand j'ai eu le rôle. Il a dû penser que ce scandale entre nous lui serait utile plus tard, pour faire parler du film.
- Oh non, c'est pas vrai… C'est pas vrai, je murmure en sentant le sol s'ouvrir sous mes pieds. C'est pas possible…
Je regarde autour de moi, tout me semble bizarre, déformé. Toute l'histoire me revient sous un nouveau jour, une histoire absurde.
- Mais c'était un piège alors ? Vous m'avez tendu un piège ?
- Mais ça c'était juste au début, fait-il en se levant et en venant vers moi poser sa main sur mon épaule.
Il me regarde avec tendresse, je suis détruit. Démoli, KO debout.
- C'était juste au début, parce qu'après je t'aimais, Carl. Je t'aimais je te jure. Et j'ai refusé de continuer, j'ai refusé tous ses pièges. Si tu savais comme il m'en a fait baver. Je me suis même retrouvé à l'hôpital à Londres, tu te rappelles ? Parce que je refusais d'aller plus loin avec toi. Il voulait que je te rejoigne à Paris, que je me fasse passer pour une victime pour que tu couches avec moi, par pitié.
- Attends, j'ai du mal à te suivre, là. Cette histoire me tourne le tournis.
Tout le film à l'envers se déroule dans mon cerveau, je suis atterré. Je soupçonnais un piège mais pas de cette ampleur là. Je m'aperçois que je tremble, il passe son bras autour de mon cou.
- Je t'aimais, Carl, je voulais te protéger. Alors il a fait craquer Bella et les producteurs ont eu cette idée de making off avec un interlocuteur externe et neutre. Toi. Nom soufflé par Mortimer lui même. Et le tournage a repris, tu es arrivé et…
- Oh mon dieu. C'est pas possible. Dis-moi que c'est pas vrai.
- C'était une torture mais je n'ai pas pu résister. Je me suis dit que le film aurait du succès, qu'il ne ferait rien de plus. Avec tout le buzz qu'il y avait déjà eu autour du tournage j'ai pensé qu'il n'avait pas besoin de publicité supplémentaire. Je lui ai même proposé de lui rembourser l'argent qu'il m'avait donné.
- … c'est un cauchemar. Un cauchemar.
- Il a fait semblant d'accepter. Je lui ai reversé une partie de mon salaire, il n'a pas bougé à la sortie du film. Je croyais qu'on était sauvés…
- Et… ?
- Et on a vécu ensemble à Paris toi et moi, tu m'as quitté et à la sortie du DVD il m'a re-réclamé de l'argent mais… j'ai pas voulu payer. J'étais si mal. Si mal… alors on – un de ses assistants- a écrit un bouquin très bien renseigné sur moi avec des anecdotes sur le tournage et… voilà, tu connais la suite. Mais je ne voulais plus lutter sans toi. Ca n'avait plus d'importance, tu comprends ? Sans toi plus rien n'avait d'importance…
Il parle d'une voix sourde, les épaules basses, j'ai la tête qui tourne. Putain je n'imaginais pas ça, pas à ce point-là. Le piège de Mortimer oui mais la complicité d'Edward depuis le début... c'était une possibilité que je n'envisageais pas vraiment. Une énorme machination pour vendre de la pellicule. Et moi au milieu, en pantin. Incroyable…
Edward a l'air dévasté par le remords, recroqueville sur son fauteuil, il est proche de moi, trop proche. J'aimerais le croire, penser qu'il m'a aimé vraiment mais… j'essaie de reconstituer le puzzle avec toutes les pièces éparses, il y a toujours un truc qui ne colle pas, un élément de trop dans le paysage.
- Et les photos ? dis-je d'un coup en me levant.
- Quoi ?
- Comme par hasard tu perds ton portable à ce moment-là ? j'interroge, méfiant.
- Oui. Je sais, ça parait un peu gros mais…
- Comme tu dis. Un peu trop gros. Il n'y a pas de hasard, Edward. Jamais. Dis-moi la vérité ! Tu les as vendues pour te venger, hein ? Parce que tu me détestais ? Dis-le !
- Non ! Non… gémit-il sans me regarder. Comment j'aurais pu faire une chose pareille ? Tu te rends compte comme elles sont choquantes ?
- Oui, je m'en rends bien compte, elles m'ont couté la peau du cul ! Et ma carrière d'ailleurs, même si elles ne sont jamais sorties. Du moins j'espère. Et je ne te parle même pas de ma vie privée. Putain explique-moi comment elles sont parvenues aux journaux ?
- Je ne sais pas, Carl, je ne sais pas… Je te jure que je ne sais pas. J'étais si mal à cette époque-là… je ne sais plus.
Je le fixe longuement, il a l'air paumé, son meilleur rôle. Son pied tremble sur le bord du fauteuil, il est blême, je suis fou de rage.
- Je devrais te… te… te pulvériser, dis-je en serrant les poings.
- Fais ce que tu veux. Je comprends ta colère, je comprends que tu m'en veuilles et que tu ne me croies pas, mais je ne les ai pas vendues. Désolé. J'ai encore un reste d'amour propre. Un reste… fait-il avec un petit rictus. Vas-y, venge-toi.
- Putain mais t'es une chiffe molle, c'est encore pire que tout ! T'as pas d'honneur ?
Soudain son portable se met à sonner, il hésite puis répond, je comprends vite que c'est une femme au bout du fil, sa fiancée sans doute. Ca me fait quelque chose de l'entendre lui parler si tendrement même s'il se détourne et baisse la voix pour ne pas que je l'entende. Il parle vite et en anglais, mais ce sont des mots d'amour, je me sens comme un intrus, ma colère retombe. A quoi ça sert que j'insiste, il ne m'en dira pas plus. Et pourtant… La conversation se prolonge, j'ai l'air d'un con.
- Je repasserai demain matin, je lui souffle avant de sortir.
- Je suis désolé, murmure Edward avec une petite grimace alors que je rejoins la porte en vacillant.
Visiblement il n'y a plus que moi qui cherche la vérité sur le scandale, lui a tourné la page. Peut-être parce qu'il est innocent. Peut être parce qu'il est coupable. L'air frais du soir me surprend, j'ai le tournis et je manque de tomber en cherchant vainement l'entrée de mon bungalow dans l'obscurité.
A suivre…
