DANS UNE CAGE OU AILLEURS

Chapitre 42

Mockingbird

Le smog recouvre Los Angeles, je jette un coup d'œil inquiet au tableau des arrivées. Une heure de retard pour le vol depuis Paris, j'imagine mes filles sagement assises dans leur siège, Lily avec son MP3 et Tara son doudou sur les genoux. LAX est un aéroport immense, l'un des plus grand au monde, une foule bigarrée s'y croise avec indifférence, je ne quitte pas le tableau lumineux des yeux. Elles me manquent presque physiquement maintenant, ça fait 6 mois que je ne les ai pas vues, depuis la dernière conciliation. Esmée s'est opposée autant qu'elle a pu à ce qu'elles viennent me rejoindre ici –je n'envisage pas pour l'instant de rentrer en France- le juge vient enfin de m'accorder un droit de visite, grâce à Laurent. Un long calvaire pour avoir l'autorisation de les accueillir dans ma résidence provisoire de Santa Monica, comme si j'allais les enlever. Comme si je pouvais être assez fou pour ça. Six mois d'enquête et de palabres pour deux semaines de vacances, et c'est maintenant.

Je guette les arrivées le cœur battant sachant que les UM sortent en dernier, un flot de passagers débarque, cette fois ils parlent français, c'est bien l'avion de Paris. Enfin j'aperçois en haut de l'escalator l'uniforme de l'hôtesse suivie par des enfants, enfin je reconnais les silhouettes blondes de mes filles, immédiatement les larmes me montent aux yeux, je les écrase d'un revers de main. Ça devrait être l'un des plus beaux jours de ma vie mais l'émotion et la tristesse me submergent en voyant leurs petites mines fatiguées. Lily tient fermement sa petite sœur par la main, cette dernière la suit avec réticence, le pouce dans la bouche. Je reconnais son doudou qu'elle serre contre son cœur, celui que je lui ai acheté le jour de sa naissance. Je me revois le poser au coin de son berceau, où a passé tout ce temps, depuis ?

Les annonces se succèdent dans les hauts parleurs, un groupe de parents attend comme moi devant le comptoir d'Air France, Lily me reconnait et me sourit, faisant mine de vouloir courir vers moi. L'hôtesse la retient par le bras, je hausse les épaules en grimaçant. Elles sont si près maintenant que je pourrais les toucher mais il faut encore accomplir toutes les formalités, dommage. Une espèce de cerbère me dévisage avec sévérité et m'interroge sèchement, vérifiant tous les documents d'un air suspicieux alors que l'hôtesse libère peu à peu les enfants qui ont tous une étiquette en plastique UM autour du cou.

- Papa ! fait Lily en me sautant au cou gaiement.

Immédiatement son odeur m'enivre, oui c'est bien elle ma princesse, je la serre fort contre moi comme pour l'absorber, ne plus jamais la quitter. Elle a bonne mine, ses cheveux blonds sont retenus dans une queue de cheval, elle a grandi et mûri.

- Je suis si heureux de te retrouver ma chérie…

Son étreinte me fait du bien, je voudrais la tenir toujours dans mes bras comme ça. Derrière elle Tara reste en retrait, le pouce toujours dans la bouche, m'observant avec méfiance.

- On y va papa ? dit Lily en s'éloignant d'un pas. Je crois que les bagages sont par là-bas.

- Attends, je dis bonjour à ta sœur, dis-je en m'agenouillant face à Tara.

Elle détourne le regard, gênée, et suce encore plus anxieusement son pouce. Je me penche doucement vers elle mais je ne peux embrasser que ses cheveux, elle se dérobe à ma bouche, je tente de garder le sourire :

- Ca va mon bouchon ? Comme tu as grandi ! Tu as amené ton doudou, hein ? Il a pas trop eu peur dans l'avion ?

Elle hausse les épaules sans répondre, je la prends à nouveau contre moi, enfouissant mon nez dans ses cheveux, le cœur serré. Il fallait s'y attendre mais sa réserve me fait de la peine, mon bébé a grandi et ne me reconnait plus.

- Je t'aime tu sais, je suis content que tu sois là, je souffle à son oreille alors qu'elle reste immobile.

- C'est quoi ça ? dit-elle en me regardant enfin et en effleurant ma joue.

- Oh, c'est ma barbe. Je ne me rase plus maintenant, je suis mieux comme ça. Ca ne te plait pas ?

Elle secoue la tête négativement, je souris. C'est une vraie petite fille maintenant, je la trouve adorable avec sa robe en jean et ses petites converse blanches.

- Bon, je la raserai tout à l'heure, pour toi. Allez, on y va ?

Je la prends par la main, elle me suit en trottinant avec un peu de réticence, le nez toujours caché dans son doudou. Lily me raconte leur voyage, je suis épaté par sa maturité et son vocabulaire, tous ces mois que j'ai manqués. Après avoir récupéré leurs valises et passé la douane nous nous retrouvons au milieu de la foule, je cherche le parking des yeux.

- Papa, j'ai soif, on peut pas aller boire là ? demande Lily en montrant un bar du doigt.

- Ok, allons-y. On n'est pas encore arrivés, il faut à peu près une demi-heure pour être chez nous. Vous voulez boire quoi ?

Lily grimpe sur un tabouret en se dandinant et je soulève Tara pour la déposer sur celui d'à côté, elle sourit pour la première fois derrière son pouce, je lui fais un petit clin d'œil. Elle a un petit sac en bandoulière, elle en sort une poupée en tissu et son Caliméro en peluche, les revoir me fait sourire.

- Moi je veux un truc comme ça ! déclare Lily en montrant un énorme milk-shake à une table voisine. Au chocolat !

- Tu vas boire tout ça ?

- Oui !

- Et toi Tara ?

- Moi aussi z'en veux !

Son zozotement m'étonne mais c'est vrai qu'Esmée m'avait prévenu dans le long mail de recommandations et de menaces qu'elle m'a envoyé la semaine dernière. Ca fait bizarre de les voir à la fois pareilles et différentes d'avant, je ne me lasse pas de les observer alors qu'elles commentent la carte des boissons et glaces en poussant des exclamations.

- Il faut appeler votre mère les filles, dis-je sans préciser que c'est une obligation légale. Lily, tu veux lui parler ?

Je lui tends mon portable, je n'ai pas le courage de parler à mon ex-femme, je ne veux pas qu'elle gâche ma joie par ses remarques. Le serveur pose les boissons king size sur la table alors que Lily répond par monosyllabes aux questions de sa mère, en rafale. Tara secoue la tête négativement quand Esmée demande à lui parler, je reprends le téléphone avec un soupir :

- Bonjour Esmée. Tara ne veut pas te parler, je suis désolé.

- Qu'est-ce qui se passe ? Pourquoi ? fait-elle sèchement.

- Je ne sais pas. Elle est fatiguée, c'est tout.

- C'est clair, après 12 heures de vol. Tu te rends compte de ce que tu leur infliges, Carlisle ? Je ne comprends pas que le juge ait dit oui. Moi à sa place…

- Stop. J'ai pas envie qu'on s'engueule maintenant. S'il te plait. Elles sont fatiguées, c'est tout. Elles vont bien, elles mangent des milk-shakes. Tara s'en est mis partout sur les joues…

- Oh là là mais elle va tacher son chemisier blanc, sous sa robe. Tu fais attention, hein ? Et pas trop de sucreries non plus parce que le dentiste a dit que…

- Oui oui, je sais. Tu m'as bien expliqué tout ça. Bon, il faut que je te laisse Esmée, bonne journée ?

- Bonne nuit plutôt. C'est le soir ici. Et je suis seule dans cette grande maison…

- Bonne nuit alors. On te rappelle demain, les filles t'embrassent.

- Mais…

Je raccroche, excédé. J'attrape mon coca light pour en boire une grande gorgée et me calmer, il ne faut pas que je montre ma rancœur aux filles, elles n'ont pas mérité ça. Lily a coincé sa paille entre ses dents à la place d'une canine manquante, elle fait hurler de rire sa sœur.

- Bon vous savez quoi les filles ? On va faire une photo pour maman, qu'elle voie que vous allez bien. Allez, cheese…

Elles prennent la pose en faisant coucou avec leur main, j'expédie la photo à Esmée sans commentaire. On a les vengeances qu'on peut…

- Je comprends pas ce que les gens disent, remarque Tara. Pourquoi ils parlent pas comme nous ?

- Parce qu'ils sont américains, ils parlent anglais, comme l'hôtesse. Je t'ai expliqué déjà, Tara… souffle Lily en levant les yeux au ciel.

- Mais on va rien comprendre alors ?

- Mais c'est pas grave papa il parle anglais ! reprend Lily.

- Et puis entre nous on parle français alors on s'en fiche, hein les filles ? Vous verrez au bout de deux semaines vous comprendrez déjà un peu l'anglais. Bon, vous finissez vos verres et on va y aller, on a encore un peu de chemin.

Elles soupirent, évidemment les verres sont trop gros pour elles, je passe ma main dans les cheveux de Tara :

- Vous en pouvez plus, hein ? Allez, c'est pas grave. On y va !

Je reprends le chariot pour traverser le hall, mes filles trottinent derrière moi en discutant gaiement, j'ai à peine le temps de détourner les yeux de l'affiche du dernier film d'Edward. Encore un coup au plexus. Je me retrouve le souffle coupé pour quelques secondes, le temps de revenir sur terre. Non, pas lui. Pas ici, pas maintenant.

Nous quittons l'aéroport pour prendre la voie qui mène à Santa Monica, les filles ne parlent plus et observent en silence les paysages de la Santa Monica Freeway, je me détends peu à peu. 15 jours de bonheur c'est trop court mais c'est déjà ça, il faut que je profite de chaque moment sans penser à leur départ, au son de Lana del Rey, incontournable ici. Marrant quand on pense que Marina del Rey est tout proche de Santa Monica.

Nous arrivons à la petite maison en bois blanc que j'ai louée près de la plage, les filles poussent des cris de joie en voyant la mer, le ciel s'est un peu dégagé. C'est un petit bungalow comme il y en a beaucoup le long de la Côte, bas et bien aménagé, 5000 euros pour deux semaines, une paille. Mais pas question de recevoir mes princesses dans une chambre miteuse, Esmée serait trop heureuse de s'en plaindre au juge. Alors j'ai vendu ma moto mais je ne regrette pas, pas un instant. Elles sortent en courant de la voiture pour se précipiter dans le jardin, poussant des cris de joie en voyant le patio et le jacuzzi, incontournable lui aussi. La végétation est luxuriante sur la terrasse en bois, une sorte de jungle colorée.

- Waouh c'est trop beau !

- Cooool…

- On va déposer les affaires à l'intérieur, ok ? Je vais vous montrer votre chambre.

On traverse la grande salle à manger typique du style californien –meubles en rotin, coussins moelleux, plantes grasses - pour découvrir leur petite chambre aux lits côte à côte dont la fenêtre donne sur la plage, au loin.

- Chouette, on voit la mer !

- Et toi papa, tu dors où ? demande Tara de sa petite voix flûtée.

- Juste à côté mon ange, ma chambre est là, dis-je en l'emmenant dans la chambre principale. Si tu as besoin de moi tu pourras m'appeler, je t'entendrai.

- Comme chez nous ? demande-t-elle en remettant son pouce dans sa bouche.

- Oui, comme chez nous, dis-je en la prenant dans mes bras.

- Pourquoi t'habites plus avec nous ? me souffle-t-elle à l'oreille tandis que mon cœur se serre.

Je réfléchis rapidement, comment répondre ? Je me demande ce qu'Esmée lui a dit, ou pas. Bien sûr elle m'a donné une tonne de détails sur des choses insignifiantes mais rien sur sa version de notre séparation.

- C'est à cause de mon travail, ma chérie.

- Mais tu reviendras, après ? ajoute-elle en me fixant attentivement.

Merde. C'est trop tôt, je suis démuni d'un coup. Lily nous regarde depuis le couloir, je ne dois pas me louper sur ce coup-là. C'est leur confiance qui est en jeu, ma crédibilité en tant que père.

- Non, dis-je. On a divorcé, ta maman et moi, on ne vivra plus ensemble.

- Plus jamais ?

- Non. Mais on continuera à se voir, ta sœur toi et moi, parce que vous êtes mes chéries et que je vous aimerai toujours, j'ajoute en luttant contre les larmes.

- Mais ça fait loin…

- Oui, je sais. Pour l'instant je suis ici pour mon travail mais un jour je reviendrai en France, à Paris et on se verra plus souvent, promis…

Elle se blottit dans mes bras et murmure « Mais pourquoi vous vous aimez plus ? », je ferme les yeux et l'image d'Edward s'impose à moi, encore une fois. Il m'est interdit de parler de lui, Esmée en ferait une maladie et Tara ne comprendrait pas. Je soupire, je suis réduit au discours débile de ces cons de pères divorcés, je me déteste :

- C'est comme ça ma chérie… Un jour on s'aime moins, on n'a plus envie de vivre ensemble. Ca arrive parfois. Mais toi je t'aimerai toujours. Toujours…

Je l'embrasse en la serrant fort contre moi, elle se dégage :

-T'avais dit que tu couperais ça, fait-elle en posant un doigt sur ma barbe naissante. Ca gratte.

- Ok, ok ! Je vide vos valises, je me rase et après on va aller sur la plage, ok ?

- Oui oui ! fait-elle en battant des mains et je vois Lily sourire derrière elle.

oOo oOo oOo

C'est la nuit, les filles dorment paisiblement dans leur petite chambre, je fume une cigarette sur la terrasse en regardant l'océan, au loin. Elles sont crevées après le voyage et une baignade sur la plage, je fixe l'immensité plongée dans l'obscurité. J'ai préparé tout un programme pour elles, pour qu'elles ne s'ennuient pas, mais pour l'instant elles sont surtout attirées par le jacuzzi et l'océan, bah on verra bien, j'improviserai. Disneyland, Magic Mountain et les studios Universal seront pour la semaine prochaine, rien ne presse.

Il fait doux ce soir malgré un petit vent frais, je rentre quelques instants pour prendre un pull à l'intérieur, en fouillant dans ma valise je tombe sur le fichu bouquin. Ce fichu bouquin qui a gâché ma vie. Même s'il n'y a pas eu que lui, même si le bateau prenait l'eau par tous les côtés, de toute façon. Un beau naufrage.

Je retourne sur la terrasse, la gorge un peu serrée et je me réinstalle sur le petit canapé en rotin. Il y a une odeur qui flotte, une odeur de fleur un peu acide et puis l'air marin, humide. Je l'ai payé cher ce livre, trop cher, je devrais le jeter maintenant. Maintenant que l'autre version est sortie, la version légèrement expurgée. Pourtant je ne m'y résous pas. Peut-être parce qu'il parle de moi. Peut-être parce qu'il parle de lui. Dans mes rêves je le fous à la poubelle ce bouquin merdique et je repars de zéro, voire moins que zéro. Dans mes rêves je comprends ce qui s'est passé. Dans mes rêves seulement.

Je ferme les yeux, je revois Edward face à moi, le lendemain de la scène où il m'a tout avoué. Tout, à voir. C'était le matin, je n'avais pas dormi, pas une seconde, à reconstituer toute l'histoire. Il y avait ce truc qui me bouffait les entrailles, ce truc appelé rage. La rage de s'être fait avoir, baiser dans les grandes largeurs. De n'avoir été qu'un pantin pendant tout ce temps. En me levant j'étais sûr qu'il avait foutu le camp, comme à son habitude. J'étais sûr de ne pas le revoir.

Après une douche rapide je me suis rendu à nouveau à son bungalow, il était déjà là, dans le petit jardin protégé par les bambous, à boire un café. Je l'ai à peine entraperçu entre les roseaux mais nos regards se sont croisés, il a amorcé un sourire. Ou une grimace, je ne sais pas. Les oiseaux chantaient, quelques joggers passaient sur le petit chemin entre les bungalows, il s'est levé et il est venu m'ouvrir sa porte. Son visage était si grave que je me suis dit qu'il répétait un rôle, un drame sûrement. Un bon acteur.

-Tu veux un café ? a-t-il fait sourdement.

- Oui, pourquoi pas ? ai-je répondu en m'asseyant. Déjà debout ?

- J'ai un cours de yoga tout à l'heure.

Son calme m'a un peu déstabilisé, ce n'était pas l'attitude d'un coupable, du moins pas l'idée que je m'en faisais. Ou alors il était très fort. Il est très fort, il l'a toujours été. Il ressemblait à un vieil ado attardé dans son tee-shirt informe et son jogging qui lui tombait sur les fesses, quand il s'est assis je me suis dit qu'il allait se gratter les cheveux, cette tignasse impossible. Ca n'a pas raté. Il m'a tendu une tasse, j'ai refusé le sucre.

- Alors, tu vas faire quoi ? a-t-il murmuré sans me regarder.

- Faire quoi ? A quel sujet ?

- Ce qu'on s'est dit hier soir. Le… piège, you know ?

Foutue bonne question. Je me la posais aussi. Je l'ai regardé fixement, mes mains tremblaient si fort que j'ai dû reposer la tasse. Un sacré imbécile.

- Tu vas prévenir la police ? Me faire un procès ? Me casser la gueule ?

J'ai soupiré longuement :

- Ca me tente, beaucoup. Mais je n'ai pas envie qu'on reparle de cette affaire donc le procès et la police, c'est exclu. Quant à te casser la gueule, j'aimerais bien, oui. Mais… mais je ne te toucherai pas, je ne le supporterais pas… ai-je pensé.

On a échangé un sourire amer, j'aurais voulu être fou de rage je n'étais plus que triste, incroyablement triste. Je me suis brûlé les lèvres avec le café trop chaud et trop fade, un café américain. Des enfants passaient au loin en poussant des cris de joie, je leur enviais leur spontanéité. Edward me regardait avec attention, je décelais sa nervosité dans sa jambe qui tremblait. Un bon comédien.

-Tu sais Edward, je suis seulement venu pour savoir. Pour pouvoir tourner la page. Tant que je ne saurai pas la vérité ça me bouffera comme un crabe, de l'intérieur. Je sais que le passé est seulement du passé, mais c'est différent de se dire qu'on s'est fait avoir tout au long d'une histoire que de simplement se séparer à la fin, tu comprends ? Je sais que mon mariage n'a pas toujours été exemplaire mais on s'aimait Esmée et moi, au début, vraiment. Vraiment, ai-je répété en frissonnant.

Edward a hoché la tête, un rayon de soleil a glissé entre les arbres, m'éblouissant. J'ai fermé les yeux, saleté de soleil. Il s'est à nouveau gratté les cheveux puis le bras, je me suis demandé si c'était un signe de mensonge.

- Tu veux quoi, Carl ? La vérité ? Je te l'ai dite hier soir, a-t-il soufflé d'une voix morne. Oui c'était un piège au début, mais je t'ai aimé après. Vraiment.

Ce mot a résonné en écho au mien, j'ai ressenti un drôle de truc dans l'estomac, gênant. Le soleil m'incommodait de plus en plus alors j'ai un peu déplacé mon siège vers la droite, pour retrouver l'ombre. La fraicheur du matin. Une belle journée s'annonçait sur la Côte Ouest. J'avais tellement rêvé de cet instant, celui de la vérité. Enfin.

Je me suis rendu compte que j'avais envie d'en savoir plus mais pas d'entendre ça. Pas qu'il me dise qu'il m'avait aimé, pas sur ce ton-là. C'était cruel, plus encore que la théorie du piège finalement. J'aurais pu le détester au moins, si tout avait été factice. J'aurais dû le détester. Lui casser la figure, venger mon honneur.

-T'as l'air déçu, a-t-il repris en croquant dans une pomme. Tu ne me crois pas ?

Joker. J'ai haussé les épaules, la gorge nouée. Joker.

-Tu crois vraiment que j'aurais fait tout ce que j'ai fait si je ne t'avais pas aimé, Carl ? Tous ces voyages, ces risques que j'ai pris pour toi, ce tournage à Paris ? J'ai reversé presque tout mon salaire pour que Mortimer me fiche la paix, pour te protéger. Tu crois vraiment que j'aurais voulu mourir si je t'avais menti, si tu n'avais pas eu d'importance pour moi ? Oh bordel j'ai failli crever quand tu m'as quitté. J'ai voulu crever.

Il a secoué la tête dans un geste d'impuissance, je l'ai détesté. Je me suis détesté. Tout ce gâchis. Les trilles d'un oiseau ont attiré mon attention dans un arbre proche. A mockingbird disent les anglais. Edward s'est gratté le poignet, j'ai cru y déceler une fine cicatrice mais j'ai dû me tromper. J'ai détourné les yeux. Les enfants ont crié encore plus fort, dans le bungalow d'à côté.

- Mais c'est bien que tu sois là, Carl. C'est bien que tu saches. Je suis désolé que tu aies tout perdu, je suis désolé pour le scandale, je ne voulais pas ça. Pas vraiment. Je voulais juste…

- Quoi ? ai-je dit sourdement.

- Que tu sois toi-même, libre. Que tu vives enfin. Je suis désolé. Tout ça nous a dépassés je crois…

J'ai acquiescé amèrement, mon café était froid, j'ai frissonné. Vivre enfin. Quelle blague. Comme si je vivais, comme si ma vie avait encore un sens. Mon estomac s'est tordu, j'aurais voulu lui cracher tout mon désespoir et ma rancœur à la gueule mais les mots ne sortaient pas. Je ne voulais pas qu'il me plaigne, qu'il me montre sa pitié, surtout pas. Rester froid et garder la tête haute jusqu'au bout, c'était ma ligne de conduite. Parce que la moindre faille aurait pu s'ouvrir sur…

Parce qu'on ne sait jamais, parce que sa jambe tremblait et que mon cœur battait à toute allure. Les trilles de l'oiseau ont repris de plus belle, Edward a regardé sa montre.

- Il va falloir que j'y aille, c'est l'heure de mon cours. Sinon, tu deviens quoi ? Tu es toujours journaliste ? a-t-il demandé d'un ton plus léger en se levant.

- Oui, on ne m'a pas retiré ma carte de journaliste, je reste journaliste. Mais plus à la télé, j'ai été licencié, je suis à mon propre compte maintenant. Je fais des reportages que je vends à la TNT. J'ai quelques autres projets aussi, enfin je ne veux pas t'ennuyer avec ça…

- Mais ça ne m'ennuie pas ! Tant mieux si tout va bien, a-t-il ajouté en souriant.

Je n'ai pas dit ça, Edward… je n'ai pas dit ça.

- Tu restes longtemps en Californie ? a-t-il repris d'un ton neutre.

- Je ne sais pas encore. J'ai presque terminé mon reportage sur la Californie zen, après je ne sais pas ce que je ferai. Je suis libre maintenant, comme tu dis.

Il s'est crispé légèrement :

- Ecoute, je dois vraiment y aller Carlisle, ma prof est une vraie hystérique des horaires. Ca fait partie de ma cure. On reparlera de tout ça plus tard, si tu veux ? Reviens ce soir par exemple. Passe une bonne journée en attendant…

- Merci, toi aussi, ai-je-dit en me levant et en me dirigeant vers l'allée. Une cure de quoi ?

- Désintox. Tu me connais… C'est au point que les studios ne veulent plus m'assurer alors je suis obligé d'être clean pour tourner. Ils font des contrôles inopinés, comme pour les sportifs. T'imagine ? Tu sais, je voulais te dire… je n'ai pas fait exprès pour les photos. Je ne les ai pas vendues, pas du tout. Elles étaient trop intimes, tu te rends compte ? Comment j'aurais pu ?

- OK, ai-je dit rapidement en détournant les yeux.

C'était trop violent, trop douloureux encore. Les clichés voletaient devant mes yeux comme des papillons maléfiques. Inoubliables, impardonnables.

- Bye, à bientôt, a-t-il soufflé quand je suis sorti -je crois que je n'ai rien répondu.

Le soir même il n'était plus là, envolé. A mockingbird. Et j'étais comme un con avec mes questions et mes doutes. Mais je n'avais pas dit mon dernier, pas encore.

Et ce soir sur cette terrasse je me pose encore la question, en regardant l'océan. Jusqu'où va la vengeance ?

A suivre…