DANS UNE CAGE OU AILLEURS

Chapitre 43

Take the long way home

Does it feel that you life's become a catastrophe?
Oh, it has to be for you to grow, boy.
When you look through the years and see what you could
have been oh, what might have been,
if you'd had more time.

Supertramp.

Le taxi brinqueballe sur les routes défoncées au milieu des herbages, il pleut. Je remonte le col de mon imper, bientôt Briard Castle, les paysages me renvoient à des souvenirs amers. Bons à l'époque, amers désormais. Les tourelles sont toujours là, au détour du chemin, des moutons traversent la route en bêlant, le chauffeur grogne.

- Vous savez ce que vous faites j'espère, marmonne-t-il avec un fort accent, il ne reçoit personne. Jamais.

- Oui, je sais très bien ce que je fais, rassurez-vous. J'ai rendez-vous.

- Vous êtes médecin ? demande-t-il en jetant un coup d'œil à ma mallette.

- Non…

Je n'ai pas le temps de lui demander pourquoi qu'il pile à quelques mètres du château, avec un soupir.

- Bon courage… fait-il en empochant la monnaie. Z'avez ma carte, pour le retour. Mais essayez de ne pas repartir trop tard, la route est si mauvaise que je n'aime pas la prendre de nuit.

- Ok, dis-je sans m'avancer.

Il repart et je reste quelques secondes immobile devant la lourde porte, sous la pluie. Foutue porte. Foutu château. Trois ans déjà. Je ne verrai plus Steph et Georges, je crois qu'ils travaillent pour une autre chaîne, maintenant. Jamais eu de nouvelles non plus. Pas que j'en ai espéré mais… bref. Je frappe sur le bois épais, un mouton m'observe de loin. Pas de réponse. Je recommence. Encore et encore. Pourtant le castle ne parait pas désert, il y a de la fumée qui sort de la cheminée. Je fais un pas en arrière et lève la tête, un rideau bouge. J'éternue, la pluie s'insinue dans mon cou, mon dos, mes pieds sont trempés. Ridicule.

Finalement la porte s'entrouvre dans un grincement, une frimousse rousse apparait à la porte. Aileen me fixe avec inquiétude, elle souffle :

- Faut pas rester là, Monsieur Delcourt. Faut rentrer chez vous…

- Mais je veux voir M. Mortimer. Je suis venu des USA pour ça. C'est important, dis-je sans la quitter des yeux.

- Mais il ne reçoit plus personne. Jamais. Il est très malade, vous savez ?

- Ah bon ? Non, je ne savais pas, dis-je avec indifférence –non, un certain contentement.

Je pense « bien fait », je ne dis rien. Elle se mordille la lèvre :

- Vous allez attraper la mort, rentrez chez vous…

- Chez moi ? Impossible. Je n'ai plus de chez moi. Et puis le taxi est parti, comment je fais ? On est au milieu de nulle part.

Elle secoue la tête, désolée et murmure en refermant la porte :

- Il ne reçoit personne. Jamais.

Je me laisse tomber au pied de la lourde porte, par chance il y a un petit renfoncement en haut des marches, je suis presque à couvert. Je m'y blottis en enfonçant mon nez dans mon écharpe, il y traîne encore un vague parfum, celui que je portais à l'époque. A Paris. Quand je me parfumais, quand j'avais une maison, une famille, un job. Un amant. Trop de choses peut-être.

Maintenant je n'ai plus rien qu'un sac en toile, un jean et de vieilles godasses trempées mais je suis libre. Libre. Oui finalement c'est ça la liberté : le nirvana. L'absence de tout. Alors je ne partirai pas parce que rien n'est à moi, nulle part. Aller où ? Un autre hôtel, un autre pays ? Inutile. Alors je reste là, sous la pluie battante, à regarder les moutons paître tranquillement sous la pluie battante, indifférents. Je frissonne un peu en sentant la pluie dans mon cou, avant je n'aurais pas supporté ça, je prenais soin de moi, j'avais toujours peur d'être malade.

J'avais toujours peur. Résumé de ma vie passée. Plus on a de choses, plus on peur de les perdre, c'est banal mais inévitable. La seule chose qui me reste ce sont mes filles, perdues elles aussi. Prêtées par intermittence, sur autorisation du juge. Mais je ne peux pas me plaindre, je l'ai bien cherché paraît-il. J'en voulais trop, j'ai tout perdu. Morale de l'histoire.

Il me reste un vieux paquet de cigarettes dans ma poche mais les allumettes sont humides, je ne pourrai même pas me réchauffer un peu les doigts. M'intoxiquer un peu avec des cochonneries. Je pourrais supplier pour qu'elle appelle un taxi qui me ramènerait au village ou dans un hôtel minable mais non. Non. Je suis là et j'y resterai, parce que la mémoire et les questions sont tout ce qui me reste, ce qui me fait vivre.

Le temps passe, les minutes s'écoulent lentement, j'ai posé la tête contre le bois humide et j'essaie de me souvenir de l'intérieur du castle pour m'occuper un peu l'esprit, ne pas désespérer. Il y a une entrée sombre avec des têtes d'animaux empaillés, une odeur de poussière et de moisi, un tapis effrangé. La cuisine à gauche au bout d'un couloir en pierres, une immense armoire centenaire et le bas de l'escalier. Sacré escalier. J'y vois encore monter Bella et Edward, le jour de leur arrivée, comment elle se tordait les chevilles en râlant et comment il la suivait, l'air morne.

La porte s'ouvre d'un coup, je sursaute.

- Oh God, vous êtes toujours là, sous la pluie ?

- Ah bon, il pleut ? dis-je sans broncher.

- Mais pourquoi vous ne partez pas ? gémit-elle comme si j'étais une tache rebelle sur le perron.

- Je vous l'ai dit. Je veux voir votre patron. Pas longtemps. Juste quelques questions…

Elle soupire, lève les yeux au ciel.

- Impossible. Je vous appelle un taxi, il sera là dans une heure.

- Inutile. Je ne bougerai pas, dis-je en me carrant dans mon recoin humide. Appelez l'armée plutôt.

- Mais vous êtes trempé déjà !

- Alors laissez-moi entrer…

Je vois son regard vaciller, c'est une brave fille je le sais. Je lis nettement dans son visage contracté le combat entre sa peur de Mortimer et la pitié qu'elle a pour moi mais l'issue en est incertaine.

- Vous voulez quoi ? Faire un reportage, une interview ?

- Non. Pas du tout. Je veux juste lui poser quelques questions sur le passé, l'époque où on était ici. Comprendre un truc.

- Mais c'est loin, on s'en fiche, non ? Vous ne croyez pas que…

J'éternue, elle ouvre enfin la porte :

- Oh my, entrez, tant pis. Mais juste le temps de vous sécher, hein ? Il ne voudra pas vous voir. Il ne voit personne, même plus son médecin.

« Ca ne m'étonne pas de lui » me dis-je en me levant difficilement, ankylosé. Les odeurs poussiéreuses de l'entrée m'assaillent, avec tous les souvenirs. Oui c'est vrai, il y avait ce vieux coffre ici, et le miroir, là. Le tapis effrangé et l'escalier en pierres… Un chat file en Bellaulant, j'éternue à nouveau.

- Vous avez une caméra, un micro ? fait-elle méfiante en regardant mon sac.

- Non. Rien. Vous pouvez fouiller. J'ai tout laissé à l'hôtel et je ne fais pas de reportage sur lui. Plus jamais, j'ai déjà donné, j'ajoute avec un sourire amer en entrant dans la cuisine surchauffée.

Elle me verse un thé bouillant avec un soupçon de lait, j'y rajoute une cuillère de sucre. Un plat mijote sur l'antique poêle, probablement fait à base de chou, mon ventre gargouille. Tiens je me m'étais même pas aperçu que j'avais faim.

- Vous voulez un autre pull ? Il est trempé… Vous allez être malade.

- C'est pas grave, je survivrai.

- Quand même… attendez, ne bougez pas. Je vous en amène un autre que j'ai gardé dans l'armoire de l'entrée. Au moins vous serez au sec.

Elle revient et me tend un pull beige en laine, en l'enfilant le parfum qui y traîne me fait frémir, c'est une fragrance que je connais bien. Trop bien.

- Il est à qui ? je demande malgré moi, frissonnant.

- Je ne sais plus, répond-elle en détournant le regard. Quelqu'un qui l'a oublié ici, il y a longtemps.

Est-ce que ça pourrait… ? Je comprends à son air fuyant que c'est sans doute plus un emprunt qu'un oubli, elle était amoureuse de lui à l'époque, si je me souviens bien. Elle retourne à ses fourneaux, je sirote mon thé brûlant. Le pull est un peu étroit, ce qui ne m'étonne pas. Il a toujours été si étroit… je chasse les pensées qui me viennent, non je ne veux pas replonger, pas ici, pas maintenant. Et pourtant c'est ici que nous avons passé notre première nuit ensemble, il y a trois ans. Quatre ? Il avait peur des fantômes… Depuis c'est moi qui suis poursuivi par des fantômes, dont le sien. Ironie de l'histoire.

Dans les vapeurs de la cuisine il me semble sentir à nouveau son corps frêle contre moi dans la chambre du deuxième étage, alors que je croyais qu'il dormait. Un beau piège. Je n'y suis pas tombé tout de suite mais la chute a été d'autant plus longue, profonde. Une sorte de fièvre s'empare de moi, je me sens rougir, je secoue la tête. Aileen me découpe une tranche de pain de campagne et me tend un pâté et du saucisson :

- Je ne peux pas vous inviter à manger mais prenez déjà ça. Il ne supporte plus personne vous savez, même pas ses enfants, et il ne sort jamais de sa chambre. Il ne vit qu'avec son vieux chat, je pense que…

Elle pense « qu'il n'en a plus pour très longtemps » mais ne le dit pas, par superstition. Elle fait un rapide signe de croix, je me souviens qu'il la traitait de sorcière.

- Et vous ferez quoi, quand il ne sera plus là ?

- Oh my God, il ne faut pas y penser vous savez ! Oh no, no...

- Ses enfants vendront le château, non ? Ils ne viendront pas vivre ici, ils vivent aux Etats-Unis, dis-je froidement.

- C'est possible, oui. Mais… qu'est-ce que je vais devenir ? Et mon vieux père qui entretient le jardin ? gémit-elle en se tordant les mains.

- Vous n'avez pas d'argent de côté ? Il va peut être vous coucher sur son testament…

- Me coucher où ?

- C'est une expression française. Il va peut être vous laisser de l'argent. Il n'a pas l'air très proche de ses enfants.

Ca m'étonnerait… Il y a un avoué qui est venu l'année dernière, j'ai cru comprendre qu'il voulait mettre toute sa fortune dans une fondation à son nom ou un mausolée ou je ne sais plus comment ça s'appelle. Un musée ? enfin il ne laissera rien à personne je crois.

Charmant. Logique. Le thé me réchauffe peu à peu, je dévore à belles dents du pain et du saucisson, ça fait du bien. Le chat vient s'enrouler autour de mes pieds en ronronnant, soudain un bruit de cloche nous fait sursauter.

- C'est lui, dit-elle avec effroi. D'habitude il dort à cette heure-ci. J'espère qu'il ne vous a pas entendu. Oh my…

Elle disparait dans les escaliers, je continue mon repas improvisé. La pluie ne cesse pas, belle constance. Rafraîchissant après la Californie, finalement. Je regarde le décor de la cuisine, rien n'a changé. Depuis sans doute 40 ans, voire plus, rien n'a changé. J'imagine que Georges dévorerait le pâté et le saucisson en deux coups de cuillère à pot, je souris. Elle redescend les escaliers la mine morne :

- Il veut vous voir…

- Ah ? Vous voyez, je m'en doutais.

- Ne le fatiguez pas trop…

- Ne vous inquiétez pas, dis-je en mentant sans remords.

Je la suis le long des marches en pierres, elle me donne moult recommandations, je n'écoute rien. Je suis venu de loin pour avoir la vérité et je l'aurai, tant pis s'il crève. Tant mieux s'il crève. Je sens une certaine excitation dans mon ventre, je dois cacher ma joie.

- Ne faites pas attention au désordre, comme il ne sort jamais je ne peux pas faire le ménage correctement. Et comme il fait froid on n'aère pas beaucoup… murmure-t-elle en ouvrant la porte avec crainte.

Tout d'abord je ne vois rien dans la chambre sombre mais une odeur forte de médicaments et de poussière me prend à la gorge. Il y a autre chose aussi. Le parfum âcre et doucereux de la maladie, de la vieillesse. De la mort ? Je reste souffle coupé trois secondes, une respiration rauque et pénible m'indique où il se trouve. Peu à peu mes yeux s'habituent, je perçois sa silhouette entre les draps, un visage barbu blême et en sueur sur l'oreiller. Malgré moi mon cœur se serre, ses yeux caves et sa peau grise ne laissent pas de doute sur son état de santé.

- Monsieur Delcourt… souffle-t-il.

- Monsieur Mortimer, dis-je en m'installant sur la petite chaise à côté du lit.

- Passez-moi le bidule, là…

Je lui tends un inhalateur, il prend une grande bouffée puis un verre d'eau d'une main tremblante, je me demande s'il va pouvoir aligner trois mots. Peu à peu sa respiration rauque se calme, il ferme les yeux pour récupérer, je me demande quelle est la part du cinéma, dans sa vie.

- En fait je devrais pratiquement vivre toujours avec sous respirateur artificiel mais je ne supporte pas ces machines. Saloperie de cancer. Bah, avec tout ce que j'ai fumé… On est toujours puni par là où on a péché, pas vrai ?

Je souris. Jaune. Il a de beaux restes, le salaud. Une lueur brille au fond de ses yeux, fièvre ou sadisme ? Je n'ai plus envie de rire, ni de m'apitoyer.

- Que me vaut l'honneur, mister journalist ?

- Allons, on ne va pas tourner autour du pot. Moi j'ai tout mon temps mais vous…

Il me semble qu'il frémit, je continue en me penchant un peu sur son lit –de mort ?

- Je veux savoir. Comment et pourquoi vous m'avez piégé. Il y a prescription maintenant et je ne pourrais même pas vous assigner devant un tribunal vu votre état, alors dites-le-moi. Soulagez votre conscience…

Mortimer émet un bruit, un rire rauque qui se change en toux, je recule, l'odeur est pestilentielle.

- Vous êtes drôle Carlisle, mais je ne peux plus rire, ça me fait tousser. Dommage. Bon, vous perdez votre temps. J'ai appris vos ennuis, je n'y suis pour rien. Je fais du cinéma moi, je n'ai pas de temps à perdre avec des combines vaseuses… Allez, foutez le camp.

- Non. Ca ne sert à rien de nier, Alfred –je peux vous appeler Alfred ?- Edward m'a tout dit. Presque tout. C'est le presque que je veux élucider. Savoir jusqu'où je me suis fait baiser. Par lui. Par vous.

- Comment ? Comment osez-vous ?

- J'ai tout perdu, Alfred. Mon job, ma famille, mes filles. A cause de vous. N'espérez pas ma pitié, je n'en ai plus non plus. Si vous n'aviez pas trop fumé vous n'en seriez pas là et j'aurais le plaisir de vous casser la gueule. C'est mon seul regret.

Encore une quinte de toux, je me lève pour entrouvrir la fenêtre avant de mourir asphyxié.

- Vous voulez quoi exactement ? grimace-t-il.

- La vérité. Pourquoi moi ? Pourquoi un réalisateur comme vous en est arrivé là ?

Il me fixe avec intérêt, je l'ai flatté et ça lui plait. Je continue :

- Vous êtes un génie. Vous n'aviez pas besoin de ça. Pourquoi, Alfred ?

- Le monde a changé, Delcourt. Le talent ne suffit plus. Il faut vendre un film, faire le buzz comme ils disent maintenant. Il y a 40 ans l'art suffisait, l'art était tout. Imaginez mon film avec James Dean… c'est en pensant à lui que j'ai écrit le scénario, vous savez. James Dean avait tout. Etait tout. Le talent, la jeunesse, la beauté… ajoute-il d'une voix rêveuse. La force et la fragilité, le masculin et le féminin, le yin et le yang. Tout. Maintenant il faut faire du bizness, mais avec quoi ? Avec qui ? Je les ai tous rencontrés vous savez, les jeunes acteurs. Ils sont fades, creux, même pas beaux. A pleurer. Pas un qui capte la lumière, pas un qui ait un éclat au fond des yeux. Mais il fallait bien tourner. Il fallait bien tourner mon dernier film, mon dernier chef-d'œuvre…

Je fronce les sourcils, il ne me voit plus. Il est ailleurs, bien au-delà du château, du temps. Quelque part avec Kennedy et James Dean, Marilyn peut-être. Je n'étais même pas né. Je suis le chemin de son regard vitreux, il n'y a que la pluie en face.

- Il fallait bien trouver un acteur pour incarner tout ça, la force et la fragilité. La rage et le désespoir. Mais ils ne savent pas jouer. Aucun ne sait plus. L'Actor's studio, c'est fini. Ils ne savent plus qu'être. Alors si on veut capter quelque chose sur pellicule, il ne faut pas qu'ils jouent, non. Il faut qu'ils soient. Amoureux. Malheureux.

- Oui, ça vous me l'avez déjà dit mais quel rapport avec moi ? Edward et Bella étaient en couple, ok, ça colle avec votre théorie mais pourquoi moi ? Qu'est-ce que je fous là dedans ? –je me retiens d'ajouter « bordel » pour ne pas interrompre sa transe.

- Il y avait ce jeune acteur, là… Edward. Fade et gauche. Il n'avait tourné que des séries pour ado. Pas de culture, rien. Shit. Pas meilleur que les autres mais un beau regard. J'ai essayé de la faire parler, pendant les essais. Il était mauvais comme un cochon, à essayer de se vendre. Pathétique. Mais il y avait ce petit truc chez lui… une petite grâce. Alors je lui ai demandé sa dernière folie et il m'a raconté votre rencontre. Le portable dans la poche et le Ritz. Et c'est là que je l'ai sentie. Sa fêlure. Une toute petite fissure, qui ne demandait qu'à s'élargir. Vous l'auriez vu, quand il parlait de vous…

Je ferme les yeux, couvert de frissons, il continue.

- Il m'a tout dit, le con. La moto, comment vous l'avez humilié au Ritz, j'ai cru qu'il allait pleurer. Ses yeux brillaient… oui, ils renvoyaient bien la lumière, dans l'objectif. Il était beau et fragile, abîmé. Un bon début. Et à la question d'après, j'ai eu une idée… j'ai su que ça pouvait marcher.

- C'était quoi la question d'après ? dis-je d'une voix sourde.

- Ce qu'il était prêt à faire par amour.

Le silence s'installe, j'ai peur de poser la question. Non, j'ai peur de la réponse. Mortimer sourit doucement, il ne tousse presque plus. Un chat saute sur le lit, il le caresse avec douceur, le chat ronronne. J'envisage de partir, je suis fatigué d'un coup. Il fait trop chaud dans cette chambre, il y a trop d'odeurs aigres, ma tête tourne. Mais si je pars je ne saurai jamais. La pluie se calme, un rayon de soleil se glisse par les volets mi-clos.

- Je ne comprends pas, dis-je.

- Mais si, vous comprenez. Je le voulais amoureux et désespéré sur le tournage, comme le héros. Je vous ai invités tous les deux ici, j'espérais que… que cette fois l'étincelle serait réciproque. Vous vous étiez regardés avec tellement de complicité, pendant l'interview initiale. J'étais curieux de savoir jusqu'où ça pouvait aller. Alors je lui ai proposé de l'argent pour aller dans votre chambre. Ca tombait bien, il en avait besoin, une histoire de fan qui s'était suicidée, un truc comme ça. La jeunesse actuelle… J'ai pas trop eu à le forcer, vous savez…

- Arrêtez…

- Ben quoi ? Je croyais que vous vouliez tout savoir ?

Une quinte de toux le prend, il devient écarlate puis mauve, Aileen entre dans la chambre avec un appareil médical, un respirateur et me fait signe de sortir.

- Non non, marmonne Mortimer. Qu'il reste.

- Mais le docteur…

- Foutez-moi la paix. Deux minutes.

Il respire longuement et difficilement avec le respirateur sur la bouche et reprend des couleurs, je le regarde fasciné. Un souffle de vie, dit-on. Toute une vie est là, entre le premier et le dernier souffle. Ténu. Aileen hésite puis ressort, apeurée, il retire l'appareil et le pose sur le drap, essoufflé, suant à grosse gouttes.

- Vous avez fait ça pour me piéger, prendre des photos ? je demande en le fixant.

- Non. Non, Carlisle. Ca c'était le prétexte. Ou le bonus. La cerise sur le gâteau, au cas où… J'ai fait ça pour qu'il tombe amoureux de vous et que vous le fassiez souffrir. Pour avoir ça dans mon objectif. Son amour et sa souffrance.

- Mais c'est idiot ! J'aurais pu l'envoyer paître, tout simplement.

- Oui. Mais vous ne l'avez pas fait.

- Comment ? Mais si !

- Oui, au début. Ah vous avez bien résisté, c'est vrai. A un moment j'ai douté. Alors je lui ai mis la pression, ainsi qu'à cette petite conne. Je savais qu'il viendrait vers vous en cas de problème. Vous aviez promis de l'aider, pas vrai ?

- Mais…

- Il a quand même fallu qu'il se retrouve à l'hôpital pour que ça bouge enfin. Vous êtes long à la détente, dites donc. Méfiant, non ? Alors j'ai pensé au making off. Mon arme secrète. L'atout dans ma poche. Vous et lui sur le set. Bon, ça a été plus long et difficile que je ne le pensais mais il a réussi. Il vous a séduit, hein ? Il était déjà à bout nerveusement et vous étiez dans le même hôtel. Hé hé… un bien beau garçon, cet Edward, hein ? Presque aussi beau que mon James…

- Taisez-vous.

- Je voulais ça aussi… le filmer alors qu'il était fou de vous, quand vous étiez à deux pas de lui en train de le filmer. Un miroir. Cette étincelle dans ses yeux, cette rougeur sur ses joues. Je buvais du petit lait à vous observer, vous savez. Le chat et la souris. J'ai tout vu, tout noté. Au cas où…

- Salaud ! dis-je en sentant la rage monter.

- Il m'a tout donné sur l'écran parce que vous lui avez tout donné. Le désir, le plaisir, la honte. Deux hommes qui s'aiment, étourdissant et écœurant. Vous viviez les affres des personnages, c'était magique. Ma plus belle réussite.

- Ordure ! Et c'est tout ? Vous avez ça seulement pour ça ?

- Non. Vous savez quoi ? ajoute-il avec gourmandise. Pour qu'il ne soit pas trop heureux avec vous, parce que dans le script il devait souffrir, je l'ai fait chanter. Pour filmer son angoisse. Il m'a rendu tout l'argent que je lui avais filé, ce con ! Pauvre Edward… pas futé.

- Je vais vous tuer ! dis-je en me levant et en le saisissant par le col.

Je le secoue, il se laisse faire, une grimace aux lèvres. Son œil me met au défi de continuer, si ça se trouve il veut que je le tue pour me faire passer en jugement, vengeance ultime. Je le relâche, écœuré.

- Vous n'êtes pas comme ça… souffle-t-il. Pas de couilles. Passez-moi mes pilules, là, je ne vais plus pouvoir parler longtemps. Vous connaissez la suite. Vous avez continué à vous voir après le tournage, vous avez tendu le piège tout seul. Et vous y êtes tombé tout seul.

- Mais tout a éclaté au moment de la sortie du making-off ! C'est quand même pas un hasard !

Mortimer hausse les épaules et ferme les yeux, épuisé. Merde. Je reprends, fou de rage :

- C'est quand même pas un hasard, bordel ! Vous vouliez un scandale pour booster les ventes, hein ! Les couvertures de journaux, internet. Vous avez fait ça exprès… et les photos !

- Les photos ?

- Edward et moi. Sa queue dans ma bouche.

- Oh ?

L'esquisse d'un sourire apparait sur ses lèvres, il murmure :

- Vous avez tendu le piège tout seul, Carlisle. Je ne connais pas ces photos. Laissez-moi maintenant.

- Dites-moi que c'est vous qui avez fait éclater le scandale, Mortimer.

Il entrouvre un œil :

- Vous l'aimez toujours, hein ? Vous le croyez innocent ? Pfffff…

Une rage me dévore les entrailles, je veux savoir, je dois savoir.

- Je sais que c'est vous qui avez fait éclater le scandale, vous êtes une belle ordure. Il vous en fallait plus, hein ? Filmer son intimité et son âme ne vous suffisaient pas, hein ? Avouez !

- …

- Et vous avez fait ça pour quoi ? L'argent ? Ou pour votre gloire posthume ? Mais vous vous rendez compte que c'est tout ce qui restera de votre œuvre, ce scandale, vous n'avez pas honte ?

- Honte ? Non. Et ce n'est pas le scandale que je cherchais. Pas que ça… je voulais bien plus. Mais c'est vrai qu'il m'a déçu, votre Edward. Vraiment déçu. Il m'a menti.

- A quel sujet ?

- Ma dernière question du casting…

Je cherche rapidement dans ma mémoire. Quelle question ? Soudain je me souviens.

- « Ce qu'il était prêt à faire par amour ? » je murmure avec angoisse. Il vous a menti sur ça ?

- Oui. Il n'a pas fait ce qu'il avait dit, dommage. C'est pourtant ça que je voulais, ça qui aurait fait entrer le film dans l'éternité. L'ultime réussite, quand l'acteur rejoint le personnage, à jamais. Il a essayé, remarquez. Sans succès. Foutue jeunesse. Mon James, lui, a réussi, souffle-t-il avant de fermer les yeux.

Un étau m'étreint, je commence à reculer dans la chambre. J'ai peur de comprendre.

- Il avait répondu quoi, Alfred ? Il a dit qu'il était prêt à quoi, par amour ? dis-je d'une voix éraillée.

Il semble dormir, un mot passe ses lèvres, je dévale l'escalier en courant, bouleversé.

A suivre...