DANS UNE CAGE, OU AILLEURS

Chapitre 44

Hallelujah

Hallelujah est une chanson de Leonard Cohen, je vous conseille la version de Jeff Buckley,

C'est une star. Il est assis seul dans sa chambre de Los Angeles, la télévision joue en sourdine, émettant des reflets bleus dans la pénombre. Il ne sait plus l'heure ni le jour, toutes les minutes sont identiques et cruelles, il respire difficilement. Il y a une petite boîte verte et blanche sur la table de nuit, et une bouteille de whisky entamée. Sa tête est vide, lourde, une seule idée tourne en boucle. Il n'est plus là, il ne sera jamais plus là. C'est fini. Fini. Game over.

Par habitude il appuie sur la petite touche de son portable, la sonnerie résonne dans le vide, il ne raccroche même plus. On tambourine à la porte de sa chambre, il crie : « Foutez-moi la paix, merde ! Tirez-vous…». C'est vrai qu'il avait des rendez-vous, importants, vitaux. Stratégiques. Des conneries. Comme s'il y avait quelque chose de plus stratégique que cet appel qui résonne encore au fond de son téléphone. Une photo de Marilyn sur le mur le fait frissonner, malgré la chaleur.

Los Angeles à ses pieds, et il n'est plus là. Il ne sera jamais plus là. Encore une petite barrette blanche peut-être, encore un autre verre de liquide rouge un peu épais. Bloody Mary. Le verre se renverse, ses mains tremblent, il se laisse tomber à nouveau sur le lit, fixant le plafond, qui se déforme légèrement.

Une sonnerie s'élève dans l'entrée de la chambre, il met quelques secondes à réaliser. C'est quoi ? Ca vient d'où ? Ah oui, c'est l'autre téléphone… l'autre portable. Est-ce que c'est lui, est-ce qu'il a changé d'avis ? Un sourire s'imprime sur ses lèvres, il se lève et marche sur le verre par terre, qui se casse. Un cri, une longue estafilade se met à saigner sous son pied, il boitille jusqu'à l'entrée, se penche et décroche.

- Allo ?

- Allo Edward ? Bonjour, c'est Alfred…

- Alfred ? Qu'est-ce que vous me voulez encore ? demande-t-il en glissant lentement le long du mur de l'entrée.

En face de lui dans la glace un homme maigre est recroquevillé, cheveux hirsutes et barbe naissante, il a exactement ses mains et cette manie de se frotter les cheveux.

- Je viens prendre de vos nouvelles, on parle beaucoup de vous dans les journaux. Votre carrière décolle, c'est bien. Bravo.

- Je ne sais pas, je ne lis pas les journaux. Laissez-moi, Alfred, je suis fatigué…

- Tss, tss… un instant, Edward. Je voulais juste vous prévenir, en ami. Vous savez que je suis votre ami, n'est-ce pas ?

- …

- Il y a quelque chose de pourri au royaume du Danemark, Edward.

- Quoi ? Ca veut dire quoi, je ne comprends rien… foutez-moi la paix.

- C'est du Shakespeare, mon cher. Bref. Ecoutez, j'ai pris toutes les mesures nécessaires pour que rien ne filtre du tournage mais je crains qu'un de mes assistants ne se soit montré indélicat, hélas...

- Comment ?

- Je viens de découvrir qu'un livre va sortir –sur vous a priori- avec des indiscrétions sur le tournage, je suis navré mais…

- Je m'en fous, dit-il en raccrochant d'un coup.

Il voudrait se lever mais ses membres sont lourds, il n'a plus la force de bouger. Il lui semble que le plancher tangue un peu, comme s'il était à bord d'un bateau. La sonnerie résonne à nouveau, il pousse un gémissement. Il aimerait tant que ça s'arrête… Mais le bruit est là, proche, obsédant, énervant. Il prend à nouveau le combiné :

- Allo ? Quoi encore ?

- Ca ne va pas Edward ? fait la voix doucereuse. Vous ne vous sentez pas bien ?

- Non. Foutez-vous la paix, Mortimer. Please.

- Je suis désolé d'apprendre ça, je vous ai vu il y a quelques jours à la télé, vous aviez l'air en pleine forme… que se passe-t-il ?

- Ca ne vous concerne pas.

- C'est lui, n'est-ce pas ?

- …

Il penche à nouveau la tête en arrière, se cogne contre le mur, une légère douleur le fait grimacer, il regarde son pied saigner. Quand il ne bouge pas ce n'est pas douloureux mais à chaque mouvement les chairs s'entrouvrent et c'est comme une rangée d'épines fichées dans son pied, l'empêchant de se relever. Ted revient tambouriner à la porte, Edward colle un coup de pied dans le bois épais, grimaçant à nouveau.

- Fous le camp, Ted !

- Allo ? Edward ? Vous êtes toujours là ?

- Oui… quoi encore ? Vous pouvez pas me foutre la paix ?

- Mais je suis là pour vous aider, vous prévenir. Je ne suis pas un monstre vous savez, et je vous promets que je mettrai tout en œuvre pour empêcher que…

- I don't care… I don't care anymore… (je m'en fiche)

- Edward ? Dites-moi tout, c'est lui, n'est-ce pas ? Il vous a quitté ? Encore une fois ?

- Quoi ? Pourquoi vous dites ça ?

- Oh come on Edward, vous le savez bien. On ne peut pas lui faire confiance, vous le savez. Il faut l'oublier, il n'en valait pas la peine. Il s'est moqué de vous, depuis le début. Vous n'étiez rien, qu'un passe-temps, pour lui.

- Non, non c'est pas vrai.

- Mais si… souvenez-vous au début, comme il vous méprisait. Vous croyez que son avis a changé ? Vous croyez qu'il tenait à vous alors qu'il rentrait tous les soirs chez lui, bien sagement ?

- Shshshshsh… taisez-vous.

- Vous l'avez vu à la télé, dernièrement ? Il avait l'air touché, accablé ? Non. Vous n'êtes sans doute ni le premier ni le dernier, vous savez. Ces salauds de journalistes sont des rapaces, ils se nourrissent de vous, vous séduisent pour mieux tout vous voler et vous larguer après. On presse le citron et on jette l'écorce. Il a fait son making-off, point barre. N'y pensez plus. Vous avez toute la vie devant vous pour devenir une star, Edward. Il n'est rien.

La voix est douce et persuasive dans le combiné, il commence à trembler. Lui sait bien que celui des deux qui n'est rien est celui qui s'est fait larguer par e-mail, comme un malpropre. Lui sait bien qu'il est le malpropre, tous les journaux le disent.

- Vous voulez attaquer l'auteur du bouquin qui fait des révélations sur vous ?

- Non.

- Mais vous êtes sûr ?

- I don't care.

- Ne réagissez pas comme ça, Edward. Il faut vous battre, faire interdire ce livre. Je vais prendre contact avec votre agent, lui il agira. Delcourt vous a déjà oublié, j'ai entendu dire qu'il allait avoir un nouvel enfant, à Paris. Tout cela ne vous concerne plus…

Il raccroche brutalement, le cœur broyé, regardant son sang goutter lentement sur la moquette de l'entrée. Un bruit dans la serrure le fait ciller, bientôt Ted entre avec le directeur de l'hôtel, ils le fixent abasourdis :

- Bon sang mais qu'est-ce qui se passe ici ? marmonne le Directeur. C'est quoi ce sang ? Et ce bordel, là ?

- Ce n'est rien, intervient Ted en se penchant sur lui. Comment tu te sens ? Edward tu m'entends ?

- Il n'a pas l'air bien, il faut l'évacuer. Je ne veux pas d'histoires dans mon hôtel, hein ? Je préviens les secours.

- Non, attendez. J'appelle le médecin des studios, il saura quoi faire. Il a l'habitude. C'est juste un étourdissement. Edward, qu'est-ce qui s'est passé, tu m'entends ? Tu t'es coupé ?

Il ne répond pas, fermant les yeux pour ne pas les voir.

- J'espère qu'il n'a pas tenté de se suicider, reprend le Directeur. Montez sa manche, qu'on vérifie.

Ted obéit et remonte les manches sans délicatesse, il gémit. Il voudrait dormir, juste dormir… il entend qu'on s'agite autour de lui, des pas, des coups de fil, des bruits de vaisselle et de tissus, il ne bouge pas. A quoi bon ? Soudain une petite douleur aiguë le fait grimacer, sans doute une piqure. Lentement son esprit s'apaise, glisse vers les images d'un champ de blé, des montagnes de verdure, un moulin immobile, et une musique s'impose dans son esprit, une musique qui lui rappelle un pays vert et sauvage, un château du Moyen âge.

Greensleeves was all my joy
Greensleeves was my delight,
Greensleeves was my heart of gold,
And who but my lady greensleeves.

oOo oOo oOo

Il rentre dans sa caravane, épuisé, et se couche sur le lit étroit. Il attrape la bouteille de whisky cachée sous le lit et un petit tube de médicaments, peut-être qu'il pourra dormir avant la prochaine prise. Il fait froid sur le plateau, il a les pieds et les mains gelées, il tremble un peu. Il y a un scénario ouvert à la page 22, il n'arrive plus à se concentrer sur son texte, les mots s'embrouillent, lui échappent. Si seulement il n'avait pas autant mal à la tête… Si seulement il pouvait dormir un peu…

Il prend le scénario d'une main et replie l'autre sous sa tête, contre l'oreiller. Dernière scène de la semaine, la plus difficile. Cindy, sa partenaire, le regarde souvent avec pitié et les techniciens se plaignent. Toujours en retard, toujours stone, il est un poids pour tout le monde mais il n'y arrive pas, il n'y arrive plus… encore une petite pilule avec le reste de la bouteille, les mots dansent devant les yeux et…

Un drôle bruit vient jusqu'à sa conscience, un air connu. Initials BB. Carlisle. Un air qu'il n'a pas entendu depuis longtemps, plusieurs semaines. Trop longtemps. Merde. Trop de brume, trop mal à la tête. Il grogne et tend la main, en vain. Rien. Putain, quelle heure il est ? La sonnerie s'élève à nouveau, il se redresse et attrape son portable dans la poche de son blouson, par terre.

- Yes ?

- Edward ?

- Yes ? fait-il agressivement.

- Je… je te dérange ?

- Yes. I was sleeping. What do you want?

- Voilà. J'ai appris par une indiscrétion que tu essayais de faire interdire une biographie de toi, je voulais en savoir plus.

- Really ? Tu t'intéresses à ma biographie maintenant ? lance-t-il d'un ton goguenard.

- Ecoute, on ne va pas jouer au plus malin, je sais qu'il y a un passage –ou des passages sur nous, je veux savoir de quoi il s'agit.

Et voilà. Il n'appelle que pour ça, il en était sûr. Sauver les meubles. Ses meubles. Ordure. Mortimer avait raison, au fond.

- Oh yes, of course. C'est ça qui t'intéresse, hein ? Ta petite vie, ta petite famille, ta petite carrière. Ca m'étonnait, aussi.

- Je comprends que tu sois amer, Edward, mais tu peux comprendre que …

- Oh yes, je comprends. Ca fait longtemps que j'ai tout compris, rassure-toi. Longtemps que je ne me fais plus d'illusions. Mais je te trouve un peu gonflé de venir me relancer juste pour ça…

- J'ai besoin d'infos pour mon avocat, pour préparer ma défense. Peux-tu, ou non, me dire de quoi il s'agit ? Y a-t-il des photos, des preuves ?

Il secoue la tête, sidéré. L'autre parle de ça comme si c'était une histoire banale, un reportage à illustrer. Il y a des photos ? Oui, lui sait qu'il y a des photos dans son portable, de belles photos, une bombe à retardement. Mais il n'en dira rien. Il s'en fout, de toute façon.

- Hum… je ne sais pas si j'ai vraiment envie de t'aider, Carl. T'as vraiment été un beau salaud, tu sais ?

- Oui, et toi t'as été un ange, bien sûr. C'est pratique de tout mettre sur le dos de l'autre, hein ? Ca évite de se poser des questions sur soi.

- Oh come on, Carl…

- Ecoute, j'ai pas envie qu'on s'engueule, ça sert à rien. C'est vrai que j'ai eu la trouille et que j'ai paniqué, j'ai sans doute eu tort mais c'est comme ça. Je suis désolé que ça ait fini aussi brutalement. Vraiment.

- Ouais, t'as eu la trouille comme tu l'as maintenant, hein ? Tu comptes vivre toute ta vie avec la trouille au ventre ?

- J'ai beaucoup à perdre, c'est toute la différence entre toi et moi. Tu veux quoi, Edward ? Des excuses ? Alors oui, je te demande de m'excuser, je regrette le mal que je t'ai fait mais aide-moi, s'il te plait. Si j'ai compté un tant soit peu pour toi…

- Stop. You're disgusting, fait-il en raccrochant brutalement.

Cette fois il est bien réveillé, c'est l'heure de la prise il se lève en titubant, ses habits sont froissés, il va se faire engueuler, il s'en fiche. Son pied lui arrache une grimace de douleur, dehors il fait beau et chaud, tout le monde s'agite et court dans tous les sens, c'est une scène de bataille aujourd'hui, il vérifie qu'il a toujours son arme sur son uniforme de pacotille.

oOo oOo oOo

C'est le petit matin, 6 heures, il est au maquillage déjà. Le mauvais café et le whisky à jeun lui serrent les intestins, le mec dans le miroir a une gueule pas possible. Un vrai junkie. Tu parles d'un héros du Viêtnam. La maquilleuse râle parce qu'il n'est même pas rasé, l'assistant de production le fixe en fronçant les sourcils, il ne sera pas prêt à temps. Cinq jours de perdus déjà.

Pas moyen de retenir le texte des scènes intimistes, son cerveau est tout le temps dans la brume de l'alcool ou de tout ce qu'il prend, on a dû lui coller des post-it partout hors champ avec les bribes de texte. En plus les mots ne sortent pas, il bégaie la plupart du temps, prétextant les médicaments. Tous les jours il se demande pourquoi il a accepté ce tournage avant de réaliser qu'il n'a pas vraiment eu le choix. D'après son agent c'était sa dernière chance de jouer dans une grande production, après les critiques négatives et le flop de son dernier film. Un film dont il n'a pas presque pas de souvenir, il était stone du début à la fin. Bientôt il n'aura plus d'assurance, aucun studio ne voudra parier un kopeck sur lui. Il n'est rien, plus rien. Cette fois c'est officiel.

La houppette glisse sur son visage, il se dit qu'il aurait bien besoin d'un autre verre, pour se réveiller. Ce soir le médecin du studio passera pour lui faire une nouvelle piqure magique, des vitamines interdites, et l'énergie reviendra. Pour quelques jours. The show must go on. Encore six semaines, merde. Son habit militaire l'attend sagement sur une chaise, il relit son texte avec lassitude.

Soudain la sonnerie « Initials BB » retentit, son agent commence à fouiller ses poches.

- Bas les pattes, Alan…

- Mais t'as pas le temps de répondre, tu dois être sur le set dans 10 minutes.

- M'en fous. Passe-le-moi, dit-il en se traitant d'imbécile intérieurement et en décrochant.

- Yes ?

- Euh… Edward ?

- Yes. What ?

- Ecoute, je voulais te dire… je ne sais pas si tu as eu mon message mais… il y a de plus en plus d'articles sur nous ici et avec ce fichu bouquin en plus, ça devient la merde. Est-ce que tu en sais plus sur ce livre ? L'auteur ? Il a des photos ? Qui est derrière ?

- Qui est derrière ? répond-il d'un ton amusé. En général c'était toi, non ?

- Allo ? Qu'est-ce que tu dis ? T'es bizarre… T'as bu ou quoi ?

- …

Il ricane, bien fait pour ce con de français.

- T'es toujours là Edward ?

- Yes.

- Je te dérange ?

- Yes.

La maquilleuse lui fait les gros yeux et l'assistant regarde sa montre d'un air excédé, il s'en fout.

- Désolé de te déranger mais il faut qu'on établisse une stratégie, tu comprends ? reprend la voix de Carlisle.

- « On » ? C'est qui « on » ?

- Hé bien toi et moi…

- Oh ? C'est ça « on » ? Mais ça n'existe plus « on », Carlisle. Souviens-toi, tu trouvais ça trop lourd à porter. Alors maintenant c'est chacun sa merde, glousse-t-il.

- Mais c'est ta biographie quand même ! On dirait que ça ne te fait rien…

- C'est pas la première rumeur sur moi, j'ai l'habitude tu sais. J'en ai vu d'autres. Mais c'est sûr que la première fois qu'on se fait prendre c'est très douloureux… Sorry.

- Non, attends, raccroche pas ! Tu sais quelque chose sur ce bouquin ? Une info qui pourrait m'aider ?

- Pourquoi je t'aiderais Carl ? reprend-il d'une voix sourde, un peu éraillée.

- Mais parce que… je ne sais pas moi. Pour tout ce qu'on a été l'un pour l'autre…

- Don't remember, fait-il en raccrochant.

Avec quelques verres en plus il aura tout oublié, son corps et son odeur. Et sa voix… Il se lève en se raccrochant au bras de son agent et met un pied devant l'autre avec difficulté. Elle parle de quoi déjà cette scène ?

La voix de Mortimer résonne encore à ses oreilles «Il s'est moqué de vous, depuis le début. Vous n'étiez rien, qu'un passe-temps, pour lui. » Rien. Il se prend les pieds dans un câble et s'écroule, tout le monde rigole autour.

oOo oOo oOo

Il enfile l'uniforme, c'est la suite du film de guerre, encore un uniforme, encore un scénario. Un pied, l'autre, puis un bras, un autre, les boutons bien fermés et la casquette. Il glisse l'arme factice dans son fourreau et se dirige vers le studio 22, accompagné par Alan, son agent. En passant devant les toilettes, il murmure :

- Attends-moi là.

- Mais t'es en retard, déjà !

- Et alors ? Tu veux que je pisse sur le décor ? Deux minutes, ok ?

Sous la lumière blafarde il s'observe attentivement, le maquillage trop appuyé le fait ressembler à un clown, il est pitoyable. Il passe dans le lavabo puis se lave rapidement les mains, son revolver tape sur l'émail. Et si ?

Il se souvient de cet acteur qui s'est tué avec une arme factice juste à cause de la violence de l'impact et du souffle. L'os du crâne n'avait pas résisté. Avec un sourire amer il approche l'arme de sa tempe, oui, ce serait agréable. Tentant. Le métal est froid, son doigt se crispe sur le barillet, il hésite. Non, il ne va pas se dégonfler, cette fois tout sera fini, bel et bien fini. Game over. Plus de pression, plus de cinéma, plus de Mortimer, plus de Carlisle. Et toute la fin de sa biographie de chiottes à réécrire… Bien fait.

Il ferme les yeux, inspire et tire. Il s'écroule lourdement, un filet de sang coule par terre.

Fin.

Je tape les derniers mots avec les larmes aux yeux, merde c'est la fatigue ou quoi ? Il n'y avait pas d'autre fin, aucune autre, je le savais depuis le début. Mortimer aussi. Il en avait rêvé, c'est ce qui faisait son génie. Foutu Mortimer. Génial Mortimer. Je jette un coup d'œil par la fenêtre, le vent souffle sur les champs, il va pleuvoir. Enfin. La dernière bûche s'éteint dans l'âtre, je frissonne. Il y a un journal ouvert sur mon bureau, annonçant sa mort. J'ai passé toute la nuit à écrire, j'ai faim, froid, sommeil, mal partout. Une douleur aiguë me prend la nuque, mes épaules sont ankylosées, je vois à peine les touches. Mais je devais terminer cette histoire aujourd'hui, absolument. Parce que demain il sera trop tard et que je ne veux pas venir les mains vides. Parce que demain je serai en Angleterre pour un dernier hommage, parmi les fans.

Après ma visite à Mortimer j'étais reparti écœuré pour l'Espagne, un lieu comme un autre. Parce qu'il fallait bien aller quelque part. Et parce que ça n'était pas trop loin de Bordeaux, lieu de villégiature d'Esmée, mon ex-femme. Pas trop loin de mes filles, pour les vacances. Un éclat de soleil dans le brouillard. Un petit village tranquille, une maison dans la campagne, l'idéal pour penser, écrire. Evacuer toute cette histoire, toute cette merde qui me collait à la peau. En instant j'ai rêvé écrire autre chose, une autre histoire, un roman. J'ai commencé mille débuts, mille ébauches. Mais il revenait sans cesse sous mes doigts, avec mes questions irrésolues, avec la rage et la honte. Il fallait évacuer tout ça pour repartir de zéro, si repartir de zéro était possible. Pas évident. Mais les mots sont venus finalement, petit à petit. Un flot amer et douloureux, salvateur au milieu de mon désert. Jusqu'à la fin. La fin, cette nuit.

Synchonicity disait Jung, pas de hasard. Je me lève pour me préparer un café, le chat me file entre les jambes. Je ne serai qu'un parmi d'autres dans la foule et avec ma barbe personne ne me reconnaitra, j'espère. Je vérifie les horaires de mon avion, il est temps que je prépare ma valise.

J'avais essayé de reprendre contact avec Edward à plusieurs reprises, en vain. Plus d'abonné au numéro demandé, le refus clair et net de son agent, les mises en demeure de la maison de production, un courrier de son avocat. Black out total. Pas une surprise à vrai dire. Je comptais lui envoyer le manuscrit par la poste, espérant qu'il le lise peut-être. Qu'il accepte de me rencontrer, peut-être. Mais les évènements ont été plus rapides que moi. Synchronocity.

oOo oOo oOo

La foule est nombreuse, massée autour du cimetière. Des badauds et des curieux pour la plupart. Il pleut, un beau temps anglais. Je reconnais des cameramen mais je ne vais pas les saluer, eux ne me reconnaitraient peut-être pas avec la barbe et les cheveux cachés sous un bonnet en laine. Les modes et le vedettariat passent vite, de nos jours. Je franchis les barrières de sécurité en montrant ma carte de presse, une relique bien utile. Je me demande combien de stars auront fait le voyage, juste pour être vues. Les plus éplorées ne seront pas les plus sincères, j'en jurerais. Surtout avec lui. Les gravillons crissent sous mes pieds, il règne une effervescence de mauvais aloi, on sent plus de curiosité que de chagrin réel.

Je reste à quelques pas, les producteurs de son dernier film sont là, mines sombres, accompagnés de leurs jolies épouses blondes. Près de la tombe Bella se cache derrière un foulard et des lunettes noires, pleurant à gros sanglots, je me demande ce qu'elle ressent, vraiment. Sur qui elle pleure. Pour un peu on pourrait croire que c'est elle la veuve alors que la vraie veuve reste digne au pied de la tombe, pâle. Un dernier bal des hypocrites, quelques stars murmurent des mots de désolation aux micros qui leur sont tendus, je cherche une silhouette dans la foule.

Enfin je l'aperçois, seul en retrait derrière un arbre, un frisson me traverse. Je serre convulsivement mon manuscrit contre moi avant de me diriger vers lui, discrètement. Un prêtre prononce une oraison parlant de pardon et de rédemption sous les rafales de vent, je suis derrière lui, il ne m'a pas vu. Je reste quelques secondes immobile, c'est plus facile d'écrire des répliques dans un scénario que de parler, dans la vraie vie.

- Une belle crapule, hein ? je murmure à son oreille. Sacré Mortimer, il aura au moins réussi sa mort.

Il sursaute et se retourne précipitamment, faisant un pas en arrière :

- Qu'est-ce que tu fais là ?

- Comme toi, Edward. Je fais semblant d'avoir de la peine. Mais on n'égalera jamais Bella, je le crains. N'aie pas peur, je ne te veux pas de mal.

Un homme vient vers nous à grands pas, je reconnais Ted, son homme à tout faire, qui me tire par le bras. Je me crispe, prêt à lui flanquer un coup de poing. Je n'ai jamais supporté ce petit con.

- Un instant… Je peux dire à mot à Edward, non ? dis-je en essayant de me dégager. Edward, dis à ton toutou de se calmer ou je vais crier et on va encore faire la une des tabloïds, tous les deux…

- Laisse-le, souffle Edward à contrecœur à Ted. Laisse-nous deux minutes.

Ted me dévisage avec haine et recule, Edward me fixe avec angoisse, remontant son écharpe sur sa bouche. Je tremble, ce doit être le vent.

- Tu veux quoi, Carl ?

- Rien que de très professionnel. J'ai écrit l'ébauche d'un scénario, je voudrais que tu le lises. J'ai pensé à te l'envoyer par la poste mais il aurait abouti à la poubelle, alors j'en profite…

- Un scénario ? A quel sujet ?

- A ton avis ?

- Non. Non, je ne veux pas, je ne veux plus en entendre parler, je veux oublier tout ça, fait-il en reculant. D'ailleurs j'ai déjà signé pour deux autres films.

- Lis-le juste, et dis-moi. Je le tournerai de toute façon, avec ou sans ton accord. Avec ou sans toi. Mais je préfère que tu saches ce qu'il y a dedans, je ne fais pas mes coups en traître, moi. C'est un peu romancé, tu verras, ça ne colle pas vraiment à la réalité. S'il y a vraiment des passages qui te gênent trop, dis-le-moi. Il y a mes coordonnées dedans, j'aimerais juste… une réponse, j'ajoute en le lui tendant.

Il l'attrape avec réticence, la bouche amère, et me tourne le dos. Je respire brièvement avant de m'éloigner, je me sens plus léger, d'un coup.

A suivre…

A bientôt ?