DANS UNE CAGE, OU AILLEURS
Chapitre 45
Le bar de l'hôtel
Pour combien tu m'aimes ? Pour combien tu me quittes ?
"Le bar de l'hôtel" est une chanson de Raphaël.
Il ne lui a fallu que trois jours pour m'appeler, à ma grande surprise. J'étais encore à Londres quand mon portable a vibré dans ma poche, un soir. J'ai reposé mon verre de whisky et demandé pardon à mon hôtesse, une actrice à qui j'avais envoyé le scénario pour le rôle de Bella, une jeune anglaise parfaitement bien élevée, un peu dubitative. Nous étions dans un bar à la mode, elle prenait bien soin de se montrer à son avantage et de sourire à toutes les célébrités du lieu.
- Mais vous avez déjà tourné des films ? m'avait-elle demandé, dubitative, en buvant sa coupe de champagne.
- Des films, non. Mais j'ai fait beaucoup de reportages. Et j'aurai un assistant réalisateur qui a tourné avec les plus grands. Un très bon technicien.
Je lui avais cité quelques noms, elle avait acquiescé, hésitante. Je voyais bien que l'aspect scandaleux de l'histoire lui plaisait mais qu'elle n'avait aucune confiance en moi. Après tout je n'étais qu'un ex-présentateur du 20 heures viré par sa chaîne pour avoir couché avec un acteur, pas un titre de gloire. Du moins pas de quoi obtenir un oscar. Elle pesait le pour et le contre quand mon portable avait vibré, j'avais reconnu le numéro –comment aurais-je pu ne pas le reconnaître ?- je me suis excusé brièvement et j'ai décroché.
- Carl, on peut se voir ? avait-il dit de son petit accent anglais.
- Bien sûr, quand ?
- Je repars après demain pour Tokyo, on peut se voir demain soir ?
- Non, moi je repars demain matin pour Bordeaux, c'est le début des vacances scolaires et c'est ma semaine de vacances avec mes filles. Pas question d'être en retard ou Esmée va en profiter pour se plaindre au juge. Désolé.
- Quand, alors ?
J'ai regardé la jeune Sharon, elle sirotait son champagne et balançant sa jambe croisée sur l'autre, j'ai répondu :
- Ici, au Broken Bar, dans une heure.
- Ok, avait-il répondu. Mais t'as pas peur qu'on nous voie ensemble ?
Une foule de souvenirs m'a sauté au visage, j'ai soupiré :
- Hé bien ça fera de la pub pour mon film, ce sera toujours ça de pris.
- T'es devenu bien cynique, Carl.
- Tu ne peux pas avoir à quel point… A tout à l'heure ?
La jeune actrice m'a fixé d'un air interrogatif en décroisant les jambes, je me suis qu'avec une teinture platine elle serait parfaite pour le rôle.
- Je vous laisse réfléchir Mademoiselle ? Vous avez mes coordonnées ?
- Heu, oui. Il faut que j'en parle à mon agent…
- Bien sûr. J'ai été très heureux de vous rencontrer, ai-je dit en me levant cérémonieusement et en lui tendant la main.
Elle s'est éloignée dans un sillage de Trésor Midnight, j'avais un début de migraine.
oOo oOo oOo
Et le voilà qui entre dans le bar, efflanqué et mal rasé, tel qu'en lui-même. Tous les regards se retournent vers lui, heureusement je me suis déplacé dans un petit box au fond du bar, moyennant un bon pourboire. Je le vois approcher dans le miroir en face de moi, mon cœur accélère. Enfin, ce qu'il en reste. Il s'assoit et passe sa main dans ses cheveux, sa marotte. Signe d'anxiété.
- Merci d'être venu, Edward. Tu bois quelque chose ? Un Bloody Mary ?
- Un Bloody Mary ? fait-il en sourcillant, mal à l'aise.
- Hé bien oui, tu ne te souviens pas ? C'est la première boisson qu'on a bue ensemble, au Ritz. Quand tu avais oublié ton portable dans ma poche, tu te souviens ?
- Hmmm…
- Tu sais, quand je te prenais pour un imbécile, que je te sous-estimais, à tort ? Pourtant c'est dans mon scénario, tu ne l'as pas lu ?
Il me fixe, blême puis acquiesce :
- Oui, je l'ai lu. En entier. Mais c'est juste pas possible, Carl, de quoi j'ai l'air là-dedans ?
- Pardon ?
- Tu te rends compte que tu as raconté toute notre histoire dans ses moindres détails, y compris mon deal avec Mortimer, pour qui je vais passer ?
- Non, non, il y a beaucoup de passages romancés ou arrangés, je n'ai pas tout raconté. Loin de là. Je préciserai que c'est une histoire inventée, dis-je sans répondre directement.
- Tu parles. Qui le croira ?
Un serveur s'approche, Edward commande un coca je vois sa main trembler même s'il fait de gros efforts pour paraître calme. Je reprends une gorgée de mon Bloody Mary en l'observant en silence. Ca me fait bizarre de le voir là en face de moi, tant de souvenirs, tant de douleurs. Tant de mensonges aussi. Avons-nous posé les masques cette fois ? Quand les poserons-nous ?
- Je ne te comprends pas, Carl, dit-il enfin. Tout ça a fait un scandale affreux et tu veux en faire un film ? Mais pourquoi ?
- Pourquoi ? Pour rétablir la vérité. Tu sais ce qu'on a raconté sur nous, quelles rumeurs ont couru ? Des trucs incroyables, immondes. C'est un fardeau que je porterai toute ma vie alors je veux au moins donner mon point de vue. Ma version, tu comprends ? Pas les horreurs des tabloïds. De toute façon quoi que je fasse maintenant on me renvoie cette histoire à la figure, alors autant l'évacuer. Après je passerai à autre chose. J'espère.
Il me fixe dubitatif, je le vois jouer avec la petite serviette en papier sous son verre. Il y a un brouhaha autour de nous, comme un brouillard protecteur. J'oublie qu'on est dans un endroit public, je joue ma vie sur son consentement, sinon tout ça n'aura servi à rien. J'ai mis mes tripes dans ce scénario, je n'abandonnerai pas comme ça. Oh non. Pas maintenant. Je reprends :
- Je voulais juste raconter l'histoire d'une rencontre improbable sur fond de manipulation. Tu sais, la romance de Jane Birkin et Serge Gainsbourg a aussi commencé sur une manipulation d'un réalisateur et ça a donné de belles choses, par la suite. Au début je voulais juste en faire un livre et puis finalement je me suis dit que ce serait un beau film, peut-être.
- Mais je ne comprends pas que tu veuilles reparler de cette histoire, pourquoi ne pas
l'oublier ?
- Parce que je ne l'oublierai jamais, et le public non plus. Je porterai ce truc comme une croix toute ma vie, alors je veux donner ma version, comme tout ceux qui ont été accusés, qui ont vu leur vie privée étalée. C'est un défouloir aussi…
- Et par rapport à ta famille ? Tes filles ? Ca ne risque pas de te poser problème ?
- Bonne réflexion. C'est vrai que j'ai hésité. Longtemps. Mais les rumeurs sont encore plus insupportables que la vérité, et puis je raconte juste une histoire d'amour, Edward. Parce que de mon côté c'était juste une histoire d'amour, du début à la fin. Et je ne crois pas avoir à en rougir. Si, peut-être… j'ajoute, hésitant. Peut-être que je n'aurais pas dû tomber dans le piège. Je passe pour un imbécile ou une victime mais je suis sincère, moi. J'étais sincère en tout cas. Je veux que ça se sache. Je veux qu'on sache que j'ai aimé, c'est tout.
- Moi aussi j'ai été sincère tu sais. Moi aussi je… j'ai aimé aussi, répond-il en serrant son verre à s'en faire blanchir les jointures.
Soudain une jeune fille blonde vient jusqu'à notre box, Edward fait un bond de côté, elle bafouille timidement :
Je pourrais avoir un autographe Monsieur Cullen ? J'aime beaucoup ce que vous faites…
Il lance un regard un peu désespéré puis grimace un sourire, mal à l'aise :
Oui, oui. Vous avez un papier, un stylo ?
Ah non, j'ai rien. Désolée, fait-elle en nous fixant tour à tour.
Je fouille dans mon portefeuille comme un imbécile, Edward a l'air paumé, il se gratte la tête en grimaçant. Tiens, je pourrais lui filer une de mes anciennes cartes de visite qui traine encore, obsolète depuis longtemps. Edward signerait un autographe derrière, ce serait assez drôle, finalement. Edward retourne le ticket de nos consommations et le signe rapidement, la jeune fille le prend avec enthousiasme, ajoutant :
Merci ! Je le garderai toute ma vie. Et April va bien ? Elle est avec vous à Londres ? Je vous adore tous les deux…
Hum, no. Elle est… euh, à Los Angeles. Pour un tournage, ajoute-il sans conviction.
La gamine se penche vers lui pour lui voler un baiser sur la joue, il prend un air dégoûté dès qu'elle a le dos tourné.
April, hein ? je demande.
Oui, April, fait-il d'un ton morne.
Inutile que je lui pose d'autres questions sur elle, j'imagine une starlette blonde, je ne suis plus l'actualité des stars depuis pas mal de temps. Il faut que je recentre le débat, je le fixe à nouveau plus intensément.
Bon, en bref je voulais juste savoir quel passage te gêne particulièrement, s'il y en a un.
Edward soupire, levant les yeux au ciel :
- Tout me gêne. Moi j'ai tourné la page tu sais, j'ai refait ma vie, je n'ai vraiment pas envie d'en entendre reparler.
- Et si je change un peu le scénario ?
- Même si tu changes un peu le scénario tout le monde fera le rapprochement entre nous, et je ne suis pas prêt pour ça.
On se regarde froidement, il va me parler de son avocat, je lui parlerai de la liberté d'expression, on va dans le mur. Le serveur nous dépose deux autres verres, je me dis que je ne le reverrai peut-être jamais.
- Je croyais que tu n'avais pas peur… dis-je en relevant le menton.
Il sourit faiblement puis hoche la tête :
- Je n'avais pas peur, non. Mais j'en ai trop bavé, depuis. En plus t'as repris nos vrais gestes, nos vrais dialogues.
- Oui, de mémoire. Mais personne ne sait que ce sont les vrais…
- Et je passe pour une crapule, un mec prêt à coucher pour avoir un rôle.
- Tu ne serais pas le premier, non ? En plus t'as plutôt le beau rôle, à la fin. La plus belle scène c'est ta mort, dans le dernier plan. Ca rachète tout le reste, tu meurs en victime, en héros presque.
Il sursaute, je feins l'indifférence.
- Je ne comprends pas pourquoi tu m'as tué, à la fin… souffle-t-il d'une voix rauque.
- Parce que c'était le plus logique. Il n'y avait pas d'autre fin possible, pas d'échappatoire. Et puis parce que c'était l'idée de Mortimer, aussi. Au fond le scénario c'est lui qui l'a écrit…
- Quoi ?
- Tu n'es pas au courant ? Ou alors tu as oublié peut-être. Tu sais, j'ai été le voir il y a quelques mois, pour comprendre. Après avoir été te voir, toi. Il m'a raconté une histoire un peu différente de la tienne. Très instructive. Et j'ai su pourquoi il t'a choisi, toi.
- A cause de cette stupide histoire de téléphone laissé dans ta poche, non ?
- Non, pas seulement. Ca c'était la réponse à la première question « quelle est la dernière folie que vous ayez faite » mais il y avait une autre question, qui a été décisive.
Je le vois se gratter le crâne, perplexe, je bois du petit lait. Enfin c'est moi qui tiens les ficelles, enfin je sais tout, et pas lui. Une impression étrange, une victoire au goût amer. Whisky trop épicé. Il tremble un peu me semble-t-il, j'hésite à tout lui révéler. Mais pas longtemps.
- Je ne me rappelle pas…
- C'est dommage parce que c'est pour cette réponse-là qu'il t'a choisi.
- Arrête de jouer au chat et à la souris, Carlisle. C'était quoi ?
- Rappelle-toi… il t'a demandé « qu'est-ce que vous seriez prêt à faire par amour ?». Et tu as répondu quoi ?
Edward se tait, sourcils froncés, anxieux. Il simule bien, le bougre. Son portable sonne, il ne bouge pas.
- Je ne sais plus. Qu'est ce que j'ai bien pu dire comme connerie ? J'étais prêt à tout pour avoir le rôle, comme un con. Si j'avais su…
- Vas-y, réfléchis bien, resitue-toi dans le contexte. Tu as répondu quoi ?
- Oh, tu m'agaces avec tes devinettes…
- Allez, un dernier effort, c'est important. Tu as répondu quoi ?
Soudain il pâlit, secoue la tête comme pour chasser une pensée gênante. Puis il ouvre la bouche, hésite :
- … mourir, souffle-t-il, blême. J'ai répondu « mourir »…
Il change de couleur, j'ai l'impression qu'il va s'écrouler. Je le laisse réfléchir encore un peu, comprendre toutes les implications de cette réponse. Reconstituer l'histoire, le film à l'envers. Comme moi je l'ai fait, jusqu'à m'en rendre fou.
- Hé oui. Voilà pourquoi il t'a choisi. Il m'a dit que tu l'avais beaucoup déçu, soit dit en passant, parce que tu n'as pas tenu ta promesse. Tu n'es pas mort quand on s'est quittés. C'est ça qu'il espérait. C'est pour ça qu'il a laissé éclater le scandale, pour que tu en crèves. Que tu te suicides et que le film reste célèbre à jamais pour ça. C'est ça la vérité, Edward.
Sous le choc il tremble un peu, il me fait presque pitié. Il me fixe avec incompréhension puis horreur, j'ai mal pour lui.
- C'est… c'est pas possible, hein ? C'est pas vrai ?
- Hé si. Son idole était James Dean, qui a eu la décence de vivre vite, mourir jeune et faire un beau cadavre. Il en espérait autant de toi.
- Non…
Il secoue la tête, livide, je pose ma main sur la sienne :
- Mais il n'a pas réussi, heureusement. Alors remets-toi, c'est lui qui est mort, toi tu es encore là.
- Je… je n'arrive pas y croire… quel salaud ! Mais quel salaud ! Tout ce qu'il m'a dit sur mon jeu nul, la pauvreté de mes expressions, et tous ses appels pour me dire que tu te foutais bien de moi, que je n'étais rien pour toi, c'était pour que je me suicide ? oh my…
Edward se met à trembler plus fortement, je pose mes mains sur les siennes pour l'inciter à se calmer, j'aurais dû prévoir le choc, j'ai agi comme un imbécile. Il semble s'affaisser sur son siège, je cherche les mots. Même si j'aurais mieux fait d'y penser avant. La vengeance n'est pas si douce que ça, finalement. Je me penche vers lui, murmurant :
- Il n'a pas réussi et tu sais quoi ? Je vais changer la fin pour en faire un happy end, pour le faire chier, là où il est maintenant. En enfer. Arrête de trembler Edward, je suis désolé, je ne pensais que ça te ferait un tel choc… pardon. Je croyais que tu t'en doutais.
- …
- Enfin non, je savais que tu ne t'en doutais pas. J'ai été idiot, j'ai voulu me venger de tout le mal que tu m'as fait, alors que tu ne l'as pas fait exprès.
- Si tu savais… Si tu savais tout ce qu'il m'a dit, tout ce qu'il m'a fait pour m'humilier… J'ai failli en crever Carl, j'ai vraiment failli en crever… Oh mon dieu il voulait ma mort.
Je reste muet, embarrassé. Je ne trouve pas les mots pour le consoler, il cache se yeux derrière ses mains.
- I'm nothing you know, nothing…
- Chuuut. Il n'a pas réussi. C'est lui qui est mort, toi tu es bien vivant. C'est l'essentiel. Tu es là, Edward, et moi aussi. On est vivants et on va raconter cette histoire, rétablir la vérité. C'est un monstre, enfin c'était un monstre. Il n'avait aucune humanité, aucune compassion, tu ne dois pas le prendre contre toi, il s'en serait pris à n'importe qui.
- No… I'm nobody. I was nobody for him…
- Mais tu as des millions de gens qui t'aiment, et une fiancée. Tu es une star, Edward. Et quelqu'un de bien. Oublie ce que je t'ai dit. C'était un malade, un fou. Oublie… Ca n'a pas d'importance…
Il sourit faiblement, fixant ses mains devant lui :
- You're right. Ca n'a pas d'importance, rien n'a d'importance. Ca fait longtemps que rien n'a d'importance pour moi… Je ne devrais même plus être là, Mortimer l'avait prévu. Mais je vais te raconter la vraie fin de ton histoire, puisqu'on en est aux révélations. Tu sais ce que j'ai fait quand tu m'as envoyé ton mail d'adieu ?
- Non…
- J'ai regardé toutes les photos, toutes les vidéos que j'avais de toi sur mon portable, que j'avais filmées en douce. Je t'aimais tellement Carl… j'avais besoin de ces images pour penser à toi en ton absence. Je suis ridicule, hein ? Mortimer m'avait appelé la veille pour me dire qu'il allait faire sortir un bouquin avec toute notre histoire, qu'il voulait de l'argent pour ne pas le faire. Beaucoup d'argent. Je l'ai cru. Mais comme tu m'avais quitté, plus rien n'avait d'importance. Alors j'ai pris toutes les pilules que j'avais sous la main avec un grand verre de whisky et… j'ai sombré. C'est ce con de Ted qui m'a trouvé, j'étais dans le coma. Les secours sont intervenus, j'ai été hospitalisé discrètement sous un faux nom et quand je me suis réveillé… on m'avait volé mon portable. Avec toutes nos photos. Voilà… voilà la vraie fin de l'histoire.
- Oh merde…
La dernière pièce du puzzle vient de se mettre en place, j'ai la tête qui tourne. Mortimer avait bien failli réussir, finalement. Je voudrais dire tant de choses à Edward, je ne sais pas par où commencer.
- C'était un bel enculé, hein ? dis-je finalement.
- Oui.
- Mais toi tu vas mieux, maintenant ? Tu as May avec toi, hein ? Vous êtes fiancés ?
- April. Elle s'appelle April. Et non, on n'est pas fiancés.
Je fais signe au serveur pour régler notre note, il est tard déjà, l'alcool semble creuser un trou sur mon estomac vide, il faut que je sorte. Même s'il pleut. Je n'ai aucune idée du temps qu'il fait dehors, je n'ai plus aucune notion de rien.
- Edward, et si…
- Oui ?
- Et si on allait dîner ? T'avais prévu quelque chose ?
Ses yeux délavés par le désespoir me fixent avec méfiance. Non, je ne joue pas, je n'ai plus envie. Ni de me venger, ni de lui en vouloir. On est sonnés tous les deux, des rescapés.
- Non, je n'ai rien prévu. Je n'ai pas très faim. Je vais rentrer à l'hôtel, plutôt.
- T'es sûr ? T'es maigre comme un clou et il y a un restaurant pas trop mauvais à côté.
- Oui, je suis sûr. Je vais rentrer.
- Il est loin ton hôtel ? dis-je avec inquiétude.
- Non, à deux rues d'ici. Pourquoi ?
- T'as pas l'air bien, je vais te raccompagner. Je vais pas te laisser repartir seul, comme ça. Il y a quelqu'un qui t'attend là-bas ? Ted ?
Il hausse les épaules, nous nous levons et nous sortons sur l'avenue, surpris par la fraîcheur du soir et par le fait de marcher côte à côte. Nous ne parlons pas, il fixe le sol, les épaules basses, je me dis qu'avec mes révélations je vais peut-être achever le boulot de Mortimer, comme un con que je suis.
Nous entrons dans le hall du Palace, Edward va directement chercher sa clé et se dirige vers l'ascenseur sans prêter attention à moi, je me dis qu'il a peut-être déjà oublié mon existence, sous le choc. Il ne m'a pas regardé depuis que nous sommes sortis du bar, je prendrais bien un autre verre, moi. Je m'arrête sur le pas de sa porte, il hésite.
- Merci de m'avoir raccompagné, Carl.
- Ca va, tu es sûr ? Tu trembles encore on dirait. Il y a quelque chose que tu peux prendre, dans tes affaires ? Ou un whisky ?
- Non, je ne bois plus et je ne prends plus rien, depuis ma cure de désintox. J'ai arrêté tout ça, même si ça fait mal. Faut que je fasse face, coûte que coûte.
- Oh, je ne savais pas. Ted est là ?
- Non.
- Tu vas appeler April ?
- Oui. Enfin non, avec le décalage horaire ça ne va pas le faire. Ne t'inquiète pas, je vais bien. Ca va passer. Bonne soirée.
- Attends… dis-je affolé. Tu me donneras des nouvelles, hein ?
Enfin il lève les yeux sur moi et j'y lis tout son mépris, je recule d'un pas.
- Oh, tu t'inquiètes ton scénario ? C'est pour ça que tu es là, hein ? Pour t'assurer que je vais dire oui ? Au fond tu n'as jamais perdu le nord, n'est-ce pas ?
- Dis pas ça, Edward. Si je peux faire quelque chose…
- Oui. Oublie-moi, lance-t-il en claquant la porte. Et c'est non, pour le scénario.
Merde. Je me retrouve comme un con, sur le tapis moelleux, la honte au front. J'hésite entre repartir et rester là, taper à sa porte. D'un côté il a été très clair et je ferais mieux de partir, de l'autre je m'inquiète pour lui. Il n'était vraiment pas bien et je ne voudrais pas qu'il passe aux actes pour nous donner une dernière fois raison, Mortimer et moi. Pour nous culpabiliser.
Des clients montent par l'ascenseur, c'est un couple visiblement heureux et amoureux, ils me croisent en me jetant un petit coup d'œil étonné, en général les invités ne campent pas dans les couloirs. Je dois partir, rentrer dans mon propre hôtel, oublier Edward.
Mais arrivé en bas je me dirige vers le bar, cet idiot est bien capable de faire une connerie, comment expliquer ça à l'accueil ? « Appelez les secours, je pense que la chambre 120 va faire une connerie » ? Ouais, moyen. Je m'assois dans un des fauteuils profonds, je soupire. Le cuir patiné est si confortable que je m'y endormirais presque, après toutes ces émotions. S'il n'y avait pas cette crainte qui me bouffe à l'intérieur. Que faire ? Appeler son agent ? Sa fiancée ? Pour leur dire quoi ?
Un jeune serveur me dépose mon Bloody Mary, il a la même coupe en pétard qu'Edward. Etonnant, dans ce genre d'établissement. A moins que ce ne soit à la mode. Oui, ça doit être ça.
Je devrais rentrer mais quelque chose me retient là, je ne sais pas quoi. Et je ne veux pas savoir quoi. Sur la petite table traîne un magazine avec Edward en couverture. «Le choc Edward Cullen » s'étale en gros sur sa photo, une nausée s'empare de moi, j'ai trop bu. Et je n'arrive pas à détacher mes yeux de sa photo, y voyant comme un signe. En fermant les yeux je laisse ma tête partir en arrière contre le dossier du fauteuil, le coeur au bord des lèvres. Chambre 120. Et si...
A suivre...
