DANS UNE CAGE, OU AILLEURS
Chapitre 46
Dans les rues de Londres
« Dans les rues de Londres » est une chanson de Mylène Farmer
Incapable de partir je décide de prendre un dernier verre au bar, j'y consulte mes messages en essayant d'oublier que je m'inquiète pour Edward. Il n'allait pas si mal que ça, non ? Si. Mais c'est un acteur. Je passe mes messages en revue d'un doigt nerveux, espérant le sien. La jeune Sharon m'informe qu'elle souhaite un salaire plus élevé pour tourner dans mon film, le chiffre me fait tousser. Elle blague ou quoi ? À ce tarif-là je pourrais avoir Bella directement. Plusieurs mails concernent mon futur film, je ne les ouvre même pas. De toute façon il a dit non, le film ne se fera pas. Tout ça pour ça. Et je le comprends. Sous l'angle de ma vengeance tout était admissible mais là je ne veux pas tirer sur l'ambulance. End of the story.
Je consulte mes autres mails, Lucie me confirme que les filles m'attendront chez ses parents à Bordeaux, elle ne sera pas là. Jean m'informe qu'il a validé le projet de contrat que je lui ai envoyé et qu'il m'invite à son mariage dans un mois, je soupire. Finalement en sirotant mon verre je surfe sur les pages people, j'y vois plusieurs photos d'Edward et April, les articles disent qu'ils vont se marier à San Francisco cet été, il sourit mais son regard est vide.
Je commande un autre verre, l'esprit et le cœur embrumés. Une jeune fille s'installe non loin de moi, elle est belle, il me semble la connaître sans pouvoir mettre un nom sur son visage. C'est sans doute un mannequin ou une actrice, elle regarde sa montre à plusieurs reprises avec angoisse puis son portable, je me dis que les hommes sont des salauds. Plus je l'observe plus je me dis qu'elle est superbe, avec des cheveux plus blonds elle pourrait très bien interpréter Bella elle aussi, peut-être qu'elle serait moins chère que Sharon. Je pourrais lui envoyer le scénario, tiens. Ah non merde, c'est vrai que le film ne se fera pas. Merde.
Son portable sonne, elle répond et pâlit, sa lèvre tremble, les larmes ne sont pas loin. Je suis désolé pour elle, je détourne les yeux, gêné. Tous des salauds. Moi le premier, me dis-je en laissant un billet sur la petite table et en me levant. Sans hésiter je passe devant l'accueil et je prends l'ascenseur vers le premier étage, la tête un peu lourde. Je frappe à la porte de la chambre 120 sur une impulsion. Pas de réponse. Fait chier. J'espère qu'il n'est pas déjà trop tard. Je frappe à nouveau, lançant des petits coups d'œil inquiets à la caméra de surveillance. C'est pas possible. Non, pas ça. Pas maintenant. J'insiste, un peu affolé, mon cœur bat à tout rompre. S'il a fait ça je ne m'en remettrai pas. Parce que l'assassin ce sera moi cette fois. J'imagine les gros titres des journaux, le cauchemar recommence. Oh non, non. Ouvre Edward, par pitié. Ouvre !
Finalement sa tête apparaît dans l'entrebâillement, on dirait que je viens de le réveiller, il a les cheveux en bataille, les yeux gonflés et il me fixe l'air mécontent.
- Quoi encore ?
- Je… je voulais récupérer mon scénario, j'improvise assez misérablement.
- Oh putain mais t'es lourd, toi ! Fous le camp, dit-il en faisant mine de refermer la porte.
- Non attends. C'est pas vrai. Je m'inquiétais pour toi. Je ne voudrais pas que tu fasses une bêtise, je réponds en glissant mon pied dans la porte.
- Pourquoi ? Ça collerait bien avec votre scénario, non ? Enfin vous seriez satisfaits de moi.
- Non, Edward. Laisse-moi entrer s'il te plait…
- Pourquoi ? fait-il l'air méfiant.
- Je… je veux pas te laisser seul cette nuit, j'ai peur.
Un sourire cynique apparaît sur ses lèvres, il ouvre plus grand la porte, je m'engouffre dans la chambre. Elle est dans un désordre indescriptible, la télé est allumée ainsi que toutes les lumières du petit salon et de la salle de bain. Je me souviens qu'il a toujours détesté dormir seul. Il porte un tee-shirt et un short un peu misérables mais reprend avec un air entendu :
- C'est toi qui as peur des fantômes, cette fois ? Tu veux me baiser pour me convaincre d'accepter ton scénario ?
- Non, pas du tout.
- Tu parles, tu en es bien capable. Je te connais. Prêt à tout pour parvenir à tes fins. Pas de scrupules, hein ?
- Comment ? Mais si…
- Comme quand tu couchais avec moi en regrettant de tromper ta femme ? En ayant juste la trouille de te faire piquer ? C'est ça tes scrupules ?
- Non. J'ai changé je te jure. J'ai tout perdu, j'ai changé.
Il fait une petite moue et s'installe sur le bord de son lit en se grattant les cheveux, je me demande ce que je fais là.
- Tu sais que même si on couche ensemble ça ne changera rien, je ne veux pas que ce film sorte. Je vais me marier, tu comprends. Vivre une vie normale, enfin.
J'attends qu'il me dise qu'il l'aime, ça ne vient pas. C'est sous-entendu, compris dans le packaging. Détox et mariage, bébé à la clé. Le bonheur hollywoodien sur papier glacé.
Je suis debout devant la porte, je n'ai plus qu'à repartir. Je n'en ai pas envie. Nous nous regardons longuement, muets. Il penche un peu la tête, ce geste je le connais bien, trop bien. Une émotion étrange m'envahit, mon cœur bat à tout rompre, je fais un pas en arrière.
- Eh bien je vais y aller, dis-je à voix basse. Je… je te souhaite d'être très heureux avec May, Edward. Encore pardon pour tout…
- April, murmure-t-il. Attends, je te rends ton scénario, fait-il en le prenant sur la table de nuit et en venant vers moi.
Il me le tend, nous sommes face à face, pour la dernière fois peut-être. Je perçois son odeur, cette odeur qui m'a toujours troublé et je vois ses lèvres bouger, il me parle, je n'entends pas, hypnotisé par sa présence, sa beauté. Sa bouche se rapproche en gros plan, son contact contre la mienne est frisson, le scénario tombe à terre et il me colle contre la porte d'un mouvement de bassin. Immédiatement mon corps réagit, c'est si bon de le sentir contre moi, de retrouver sa chaleur que je gémis et entrouvre mes lèvres, le laissant m'envahir doucement. Le passé me saute à la gorge, je replonge comme un alcoolique replonge à la première gorgée, soudain j'ai envie de tout. Envie de lui, à crier.
Nous nous embrassons fiévreusement contre la porte, ses hanches frôlent les miennes avec impatience, je plante mes doigts dans ses cheveux. Une petite voix me souffle que c'est une vraie connerie, sa voix peut-être mais ses mains sont partout sur moi, je geins sans retenue, glissant mes mains sous son short. La brûlure du désir m'embrase alors que nos vêtements tombent à terre sans bruit et que je l'empoigne fermement. Le contact de nos chairs tièdes nous électrise, ça fait si longtemps que j'en ai envie, besoin, si longtemps que personne ne m'a touché comme ça…
Je veux tout, tout de suite. Nos bouches lèchent et mordent nos peaux tremblantes, il tombe à genoux et sa langue m'envoie au paradis, il connait mes points faibles et mes préférences, il me semble que je décolle, je ne contrôle plus rien. Je me soustrais difficilement à ses caresses habiles, je ne veux pas jouir si vite, pas comme ça. Je le rejoins à genoux par terre pour le faire tomber d'un coup de rein et voir ses yeux s'écarquiller. Cette fois c'est moi qui prends l'avantage, j'aime voir son visage rougir et ses yeux tourner, il gémit alors que je le caresse délicatement, observant chaque réaction. Bientôt nous ne serons plus qu'un, bientôt nous ne serons plus rien, il s'arque pour mieux me recevoir et je m'introduis doucement, submergé par les sensations, ces sensations que je ne pensais jamais revivre. Nos corps s'ancrent l'un à l'autre, ils ont leur vie propre, leurs désirs, leurs besoins, nous on se regarde avec avidité, essayant d'inscrire ces brefs instants de bonheur dans nos mémoires, à jamais.
Parce que tout sera si court on sait que ce sera violent, et trop vite le plaisir nous fait geindre et feuler sur la moquette. Mon corps épuisé repose contre le sien, j'entends battre son cœur. Je le ressens plus que je ne l'entends. À la télé une chanteuse en robe lamée pousse des feulements de plaisir, ce n'était qu'une chanson, un clip. Elle vient de mourir, fins des feulements, fin du disco. Finalement il se dégage, s'assoit et se gratte à nouveau les cheveux.
- Ça ne change rien, tu sais, Carl.
- Je sais, dis-je sourdement en frissonnant.
Il y a une tache sur la moquette, j'ai froid. Je récupère mes affaires froissées, le dos douloureux. Edward se glisse nu entre ses draps, l'air épuisé, je voudrais trouver les mots.
- Je…
- Ne dis rien, Carl. C'est pas la peine. C'est non.
- Mais…
- S'il te plait, va-t-en vite. J'ai trop souffert, je ne veux pas recommencer. Je ne le supporterais pas. Alors pars vite s'il te plait, fait-il en fermant les yeux. Claque la porte derrière toi.
Je finis de m'habiller et j'obéis, laissant le scénario par terre, ouvert sur la tranche et froissé. Je redescends dans le hall le cœur et les membres lourds, retrouver les rues de Londres et ma solitude.
A suivre...
