DANS UNE CAGE, OU AILLEURS
Chapitre 47
Famous blue raincoat
Famous blue raincoat est une chanson de Leonard Cohen
Les filles tournent sur leur poney dans la carrière, je sirote mon troisième café à l'ombre du chêne qui jouxte la terrasse du clubhouse. La plupart des mères sont debout contre la barrière et encouragent leurs enfants, moi je tape à toute allure sur mon netbook en n'accordant aucune importance aux regards insistants des passants. Il fait beau et chaud sur Bordeaux, c'est bientôt la fin des vacances des filles, je m'efforce de ne pas y penser. Ça fait plusieurs nuits que j'écris sans discontinuer pour ne pas manquer un instant de la journée avec elles, la fatigue commence à se faire sentir sur mes épaules et ma nuque. Le temps file trop vite entre les cours de poney et les sorties, j'ai l'impression que c'est une nouvelle vie qui commence. Mais non, leur vie est auprès de leur mère, moi je ne suis père que pendant les vacances, par intermittence.
Tous les soirs Tara s'endort sur mes genoux devant la télé, j'ai besoin de ça, de la sentir contre moi, de me ressourcer à son énergie. Lily joue souvent à la petite maman en m'aidant à préparer à manger avec un tablier autour de la taille, pendant ces moments on partage de vrais instants de bonheur.
- Dis, papa, c'est quand que tu reviendras en France ? m'a-t-elle demandé hier soir au dîner, la bouche pleine de spaghettis.
- Je ne sais pas encore, ai-je répondu en haussant les épaules.
- Pourquoi tu pars toujours ? a renchéri Tara de sa petite voix.
J'ai regardé ses joues couvertes de sauce tomate, j'ai souri.
- Pour mon travail.
- Mais tu pourrais pas travailler en France ? T'as pas le droit ? a interrogé Lily avec un peu d'anxiété.
- Si, j'ai le droit. Qui t'a dit ça ? ai-je cillé.
- Oh, je croyais que c'était ce que maman avait dit, a-t-elle répondu en rougissant.
- Non, tu as dû mal comprendre. C'est un peu compliqué mais si je ne travaille pas en France pour le moment c'est que je l'ai choisi. Mais je reviendrai peut-être un jour. Sûrement même, ai-je dit en essuyant les joues de Tara. D'ailleurs il faut appeler votre mère les filles, c'est bientôt l'heure.
- Nan, hier elle a dit qu'elle sortait avec Jérôme, c'est elle qui appellera, lance Lily en servant un verre de jus de pomme à sa sœur.
Ah oui, c'est vrai. Jérôme. Je devrais être content pour elle mais après tous les tours de cochons qu'elle m'a faits je ne ressens que de l'amertume. Jérôme voit mes filles plus souvent que moi, ça fait mal. J'ai acquiescé pourtant avec un sourire.
- Jérôme il a dit qu'on irait à Disneyland pour mon anniversaire ! a repris Tara, ravie.
- Ah, c'est bien.
Facile d'acheter les gosses comme ça, je me suis efforcé de ne rien montrer de mon agacement.
- Mais toi tu viendras aussi pour mon anniversaire, hein papa ? Je préfère quand c'est toi.
- Bien sûr ma chérie, bien sûr, ai-je dit sans savoir si Esmée serait d'accord. De toute façon j'aurai une surprise pour toi, moi aussi.
- Ah oui ? Ce sera quoi ? Un cheval ?
- Un cheval ? Rien que ça ! Tu sais combien ça coûte un cheval ? Et il faut s'en occuper tu sais.
- Mais moi je m'en occuperai, promis !
- Tara, finis tes spaghettis, a lancé Lily. Un cheval c'est pas une peluche, ça s'achète pas comme ça.
- Oui mais Papy il a dit que…
- Tara, je n'ai pas assez d'argent pour t'offrir un cheval mais je te promets que je te ferai un beau cadeau.
Tara s'est carrée dans sa chaise, boudeuse, sa sœur lui a lancé un coup de coude avec un regard d'avertissement.
- Arrête Tara. Tu sais que papa n'a même plus de moto, alors… T'es bête ou quoi ?
J'avoue ça m'a fait mal, mais j'ai encaissé sans broncher.
Un chien s'approche de moi et me tourne autour, son propriétaire le siffle et vient s'excuser.
- Pardon, il n'en fait qu'à sa tête.
- C'est pas grave.
- Vous êtes Carlisle, non ? demande-t-il en me fixant avec intérêt.
- Oui, dis-je en soupirant.
- C'est bien que vous soyez revenu en France. J'ai trouvé la campagne de diffamation contre vous absolument dégueulasse. Quand on pense à ce que certains font et personne ne dit rien. C'est votre fille sur Nesquick ? ajoute-t-il devant mon silence gêné.
- Oui. Et mon autre fille est sur Orchidée.
- La mienne est sur Joyeuse, c'est pas donné ces cours mais ça leur fait tellement plaisir. On peut bien faire quelques sacrifices, pas vrai ?
- J'imagine, oui.
- Vous faites toujours de la télé ?
- Non, j'écris des scénarios maintenant, dis-je en lui indiquant mon ordi portable.
- Oh, d'accord. Tiens justement dans le journal ils parlent de… enfin, vous savez qui. Vous avez vu ?
- Non. J'écris, là.
- Oh, je vous dérange sans doute. Bonne journée !
- Bonne journée, je souffle en soupirant.
C'est ça vivre en France, être reconnu et interrogé, j'en avais perdu l'habitude. Le prof d'équitation les fait aller au trot, j'observe mes filles en souriant quelques minutes. L'homme a posé le gratuit sur ma table, j'y jette un œil blasé. De qui voulait-il parler ? Je le feuillette rapidement avant de tomber sur une photo de Edward dans les pages people. L'article, très court, annonce la séparation de Edward et April et affirme que ce dernier va quitter le cinéma. Merde. C'est des blagues ou quoi ? Sûrement. Encore une rumeur pour relancer sa carrière.
Ou pas.
Merde. Mon cœur se serre malgré moi, je fixe la photo et j'imagine sa peine, son désespoir. Merde. Merde. Comment il se débrouille ce con ? Comment il fait pour tout rater ? Je relève la tête, les poneys partent en promenade à travers champs avec leurs accompagnateurs, je fais un signe à mes filles dont le sourire va jusqu'aux oreilles. Sans réfléchir je sélectionne son nom dans mon portable, je ne sais pas si ce numéro fonctionne encore. Si Initials BB va résonner quelque part, s'il va répondre. À la dernière sonnerie il décroche, mon cœur accélère.
- Edward ?
- Oui, fait la voix éteinte.
- Je te réveille ? Tu es à L.A. ?
- Non, je suis chez moi à Londres. Tu veux quoi ? fait-il d'un ton franchement hostile.
- Je… j'ai appris, pour ta fiancée et toi. Désolé. Tu ne vas pas réellement quitter le cinéma ?
- Pourquoi ? Ce serait une grosse perte, tu crois ?
- Quand même ! Tu vas faire quoi ?
- … Don't know, souffle-t-il. Écoute, ne crois pas tout ce qui est écrit dans les journaux, c'est des conneries. Allez, bonne journée.
- Attends, ne raccroche pas. Je voulais te dire… J'ai écrit un nouveau scénario pour toi. Un inédit. Tu ne veux pas le voir ?
- What ? Are you joking ? Je te dis que je quitte le cinéma et tu me parles de ton scénario ? Tu te fous de ma gueule ou quoi ?
- Non ! Non. Je ne peux pas croire que tu fasses ça. Tu es un bon acteur, Edward. Vraiment ce serait trop con.
Un long silence s'installe sur la ligne, je me demande s'il est toujours là. Le vent se lève sur Bordeaux, je frissonne. J'espère que les filles n'ont pas froid.
- Comme tu dis. Trop con. Envoie-le à mon agent, comme ça t'auras une réponse officielle. Mais faut m'oublier maintenant.
- Non attends Edward, raccroche pas. J'ai écrit ce scénario pour toi.
- What ? émet-il d'une voix étranglée.
- J'aimerais qu'on se revoie et qu'on travaille ensemble, dis-je à ma propre surprise. On a assez souffert, non ?
- … don't understand.
- Si, tu comprends très bien. Je pense qu'on a payé assez cher nos erreurs, il est temps de passer à autre chose.
- Comme si c'était si simple. On recommence on oublie tout, c'est ça ? Non. Parce que j'ai trop souffert la dernière fois. Je ne supporterais pas un nouvel échec, Carl.
- Écoute, je ne te promets rien mais je suis libre à présent et je me fiche de l'opinion des autres. J'ai dépassé ce stade et… Zut, j'ai l'impression d'écrire les dialogues d'un mauvais scénario.
- Et les autres ? Ta notoriété, ta femme, tes filles ? fait-il d'un ton méfiant.
- Je suis sorti de la cage cette fois, Edward. Et toi ?
Le silence s'installe à nouveau sur la ligne, il n'y a plus que des grésillements. Je ne sais pas si c'est le vent mais je suis couvert de frissons de la tête aux pieds. J'ai envie de jeter tout mon cœur dans la bataille, pour une fois que j'ai envie de me battre. Il ne répond pas, l'homme de tout à l'heure m'observe de loin en se demandant sans doute ce que je fais.
- T'es où ? murmure-t-il.
- À Bordeaux, avec mes filles. Mais lundi je n'ai rien de prévu, elles seront retournées chez leur mère, je serai libre. Je suis libre.
Nouveau silence, je le sens hésiter, je sens sa détresse et sa méfiance. Je l'imagine en train de se gratter les cheveux, il doit être en vieux tee-shirt et short, pieds nus sur le carrelage. Peut-être même qu'il tremble. De froid. De peur.
- Il parle de quoi ton scénario ? dit-il avec réticence.
- D'un homme qui change de vie.
- Ça parle de cinéma ?
- Non.
- De journalisme ?
- Non.
- Il est gay ?
- Non.
- Mais ça parle de quoi alors ?
- De liberté. D'amour.
- Et c'est tout ?
- Ben oui. Enfin, c'est très résumé. Tu veux les détails ?
- Non. Et pourquoi moi ?
- Arrête Edward, tu sais très bien pourquoi.
- Si c'est juste pour me baiser, ce sera non. Si c'est parce que tu as besoin d'un bon acteur, je le lirai.
- J'ai besoin d'un bon acteur, dis-je rapidement.
- Si jamais je le fais nos rapports resteront strictement professionnels.
- Ok.
- Pas de baise sur le set ni à l'hôtel. Je ne veux pas de ça.
- Ok.
- Et je veux dix millions de dollars.
- Quoi ?
- Comme tu disais ok à tout, j'ai tenté le coup…
- Très drôle.
J'entends des grésillements à l'autre bout du fil, puis plus rien.
- Allo ? T'es toujours là, Edward ?
- Oui, oui. Je… enfin c'est rien. Je suis là.
- Tu veux que je te l'envoie par e-mail ?
- Ok. Mais il s'agit juste de lire le scénario, ok ? Je ne suis pas prêt pour autre chose.
- Bien sûr. Que le scénario, dis-je d'un trait en souriant.
- Et je suis très cher. Mon agent est un requin, mes contrats sont impossibles.
- Je m'en doute. Je vais chercher un financement. Sur ton nom ça doit être possible.
- J'ai pas encore dit oui.
- Je sais.
- Je veux juste le lire.
- Ok.
Un silence s'installe, je prie intérieurement. Les poneys passent au loin, j'aperçois le tee-shirt rouge de Tara, la poussière me pique la gorge.
- Dis-moi qu'on n'est pas en train de faire une connerie, Carl.
- C'est juste un scénario et après ce sera juste un film. T'es un putain de bon acteur, Edward, dis-je le cœur battant.
- On verra, maugrée-t-il au bout du fil.
Il raccroche, les poneys reviennent et il semble que le monsieur de tout à l'heure me fait un petit clin d'œil. Ou alors c'est juste une poussière dans son œil. Ou un clin d'œil du destin.
A suivre...
