DANS UNE CAGE OU AILLEURS

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LA NUIT AMÉRICAINE

Mardi 26 mai. Veille du tournage. J'erre au milieu du matériel et des techniciens, je n'en mène pas large. Les caravanes sont montées depuis deux jours, les assistants s'affairent, la script râle déjà. Un sacré cirque, j'espère que je m'en sortirai. Mais je ne dois pas leur montrer mes doutes alors je donne des ordres secs au régisseur et au caméraman pour masquer mes craintes. Le financement a été difficile à trouver, heureusement j'ai gardé de bons contacts avec des collègues du passé. Certains ont accepté d'investir par amitié ou par calcul, quand ils ont su que Edward ferait partie du casting.

Edward n'a pas été le plus facile à convaincre, j'ai dû signer un contrat hyper détaillé avec plein d'interdictions et promettre qu'il ne se passerait rien pendant le tournage, pas un geste, pas un mot, rien.

- Mais pourquoi ? lui ai-je demandé par téléphone quand son agent m'a confirmé son acceptation.

- Je te l'ai dit, je ne supporterai pas un nouvel échec. Et pas question de faire les gros titres avec nos gueules en première page, j'ai déjà donné. Je ne veux plus qu'on parle de moi que pour des raisons professionnelles, pas people.

- Mais pourquoi tu acceptes de tourner avec moi, alors ?

- Parce que le scénario est bon et le personnage aussi. Je ne reçois plus que des conneries, j'ai trop déconné, a-t-il ajouté amèrement.

- Oh… je vois. Bon, rendez-vous le 26 mai alors ?

- Non. Je ne suis pas libre avant le 1er juin, mon agent l'a fait spécifier dans le contrat, par avenant.

- Mais comment on va faire pour les répétitions ?

- Tu les feras sans moi. C'est une question de confiance.

- Et la rencontre avec Marie, l'actrice ? J'espérais que…

- N'espère rien ou on annule tout, désolé, a-t-il conclu en raccrochant.

C'était il y a deux mois, et depuis j'espère qu'il ne va pas me claquer dans les doigts au dernier moment. J'ai pris discrètement contact avec l'acteur Jérémy Mandry, au cas où… Changer d'acteur principal au dernier moment n'est pas l'idéal mais de toute façon rien n'est idéal, jamais. Edward ne répond jamais directement à mes appels, il m'envoie des e-mails ou des SMS, je me demande à quoi il joue.

Mercredi 27 mai. Premier jour de tournage. Extérieur jour. Il pleut et on commence par des extérieurs. Merde. Pourtant il fait toujours beau à Bordeaux d'habitude. J'ai choisi ce lieu pour ne pas être trop loin de mes filles, on est bien peu de choses. Et puis c'est moins cher que Paris. Marie, l'actrice principale, vient d'entrer dans ma caravane en trombe, au bord de la crise de nerfs.

- Non mais t'as vu cette robe ?

- Quoi ? Elle a quoi cette robe ? Va voir ça avec la costumière, dis-je en soupirant.

- Non mais c'est juste pas possible, je suis immonde là-dedans. Regarde-moi ça comme ça baille à la poitrine et les hanches c'est le contraire, je peux à peine bouger. Mais c'est quoi ces habits ?

- Ce sont les vêtements du personnage. C'est une mère de famille banale, je ne t'ai jamais promis de la haute couture.

- Oui, mais quand même, à ce point-là !

- Va voir Catherine, s'il te plait. J'ai d'autres soucis. Merci.

Elle sort en claquant la porte, je reçois un mail de l'agent de Edward qui m'avertit qu'il n'arrivera que dans une semaine, son film précédent ayant plusieurs jours de retard. Il se venge ou quoi ? Bon. Je décide de garder mon calme et de ne pas tomber dans la paranoïa, il suffit de décaler ses scènes. Donc revoir tout le storyboard. Merde.

Lundi 1er juin. Un des caméramans a eu un accident de voiture hier et est à l'hôpital, Marie est malade et éternue sans discontinuer, il recommence à pleuvoir. Pourquoi je me suis fourré dans ce pétrin, moi ? Gérer une équipe de trente personnes – équipe pourtant réduite par rapport à la plupart des productions- est un challenge quotidien, j'envisage sérieusement de me remettre à la cigarette ou de plonger définitivement dans l'alcoolisme. Rien n'avance, tout le monde vient se plaindre chez moi, un vrai défilé. Le perchman vient de quitter la maquilleuse et les voitures de location ne sont pas de la bonne couleur, la Mairie rechigne à présent à nous louer sa salle des fêtes, faisant grimper les prix.

Pas de nouvelles de Edward, je relis nerveusement le contrat, il y a une clause précisant que s'il ne vient pas il devra me verser une indemnité, j'aurais dû en doubler le montant. Clément, mon assistant, vient me chercher en courant, j'ai même pas fini mon café.

Mercredi 3 juin. Extérieur jour. Enfin une éclaircie, enfin une belle image sur le combo. Une image qui ressemble à un film, un vrai film. Finalement j'aurais dû me cantonner à la photo, François le chef opérateur est excellent, les yeux de Marie sont des lacs sur certains plans. Je me demande comment il filmera Edward s'il arrive un jour. Le régisseur me rappelle quotidiennement que nous payons une chambre vide dans le meilleur hôtel de la Région, chaque jour je me dis que le choisir était une erreur et croire qu'il allait venir une plus grande encore. J'entends bien les commentaires moqueurs de l'équipe, je leur ai indiqué hier que s'ils ne me faisaient pas confiance je ne retiendrais personne, je crois qu'ils m'ont cru. Je crois que j'en ai marre.

Vendredi 5 juin. Intérieur jour. C'est la fin d'après-midi, on a bouclé tout ce qu'on a pu filmer sans le héros principal, Lily et Tara galopent dans les décors, folles de joie, on va passer le week-end ensemble. J'envisage sérieusement de recontacter Jérémy, je ne rattraperai jamais le retard perdu mais au moins on avancera. Mon ami Gilles qui est co-producteur me fait la gueule, prétextant que j'ai des danseuses un peu coûteuses, je laisse un dixième message à l'agent de Edward à L.A., j'imagine qu'un petit réalisateur français ne l'impressionne pas et qu'un dédit ne le gêne pas. Edward est une star chez les préados. Je ne suis rien, personne, au cas où je l'aurais oublié.

Lundi 8 juin. Extérieur jour. Treize heures. L'équipe est sous la tente en train de déjeuner, une limousine apparaît au coin de la rue, je cille sous la réverbération des vitres, mon cœur accélère. Je suis debout devant ma caravane, perplexe, je n'y croirai que quand je le verrai. La porte s'ouvre, il sort, dégingandé et blême, les yeux au sol. Les cheveux ultracourts. Merde. Ted fait le tour rapidement pour lui tendre sa veste et récupérer un sac dans le coffre en m'ignorant volontairement, je n'ai jamais pu sacquer ce type. Finalement Edward me tend une main un peu molle, Ted réclame de voir la caravane, une jeune femme sort à son tour de la limousine et me tend une liste de choses exigées par « Monsieur Pattinson », j'ai envie de lui faire avaler son fichu torchon mais je me force à sourire et rester professionnel. Elle m'explique que « Monsieur Pattinson » est fatigué par le voyage et ne débutera les prises que demain, je demande si je peux le voir et lui parler au moins. Mais la star s'est enfermée dans la caravane avec Ted et la maquilleuse, je sens un méchant gargouillis dans mon estomac. Tiens, un ulcère. Il ne manquait plus que ça.

Mardi 9 juin. Extérieur jour. Je frappe à la porte de sa caravane, il est arrivé avec une heure de retard ce matin. Toute l'équipe poireaute, les techniciens sont là depuis sept heures.

- Oui ? grimace Ted en me dévisageant avec mépris.

- Je veux le voir, il a une heure de retard. Plus une semaine. Laissez-moi passer, c'est moi le chef ici, dis-je d'un ton cassant en l'écartant sans ménagement.

Je me dirige vers Edward qui se fait maquiller en buvant un café et en lisant – relisant j'espère- la scène qu'il doit jouer. On lui met une perruque car il est horrible avec les cheveux rasés, encore plus émacié que d'habitude.

- Je peux avoir cinq minutes ? lâche-t-il en me regardant dans le miroir - de travers.

- T'as déjà une heure de retard. On n'est pas à Hollywood ici, j'ai pas des millions à dépenser, chaque heure de retard me coûte un max.

- Tu t'en fous, t'es pas producteur, si ?

- Si, j'ai dû investir pour réassurer la dette alors va falloir t'y mettre sérieusement. Je peux te parler en privé ?

- Non, coupe Ted.

- Ok, dis-je sans lui prêter attention. T'as voulu que nos rapports soient uniquement professionnels alors sois professionnel, Bon Dieu ! Brief dans ma caravane dans dix minutes.

Son regard croise le mien dans le miroir, un peu surpris. S'il faut jouer au con, je peux le faire aussi. Il arrive le premier dans ma caravane, je l'attends les mains sur les hanches.

- Pourquoi t'as accepté ce film si c'est pour faire la gueule ?

- Je fais pas la gueule.

- Eh bien c'est bien imité.

- Je suis fatigué, c'est tout.

- Alors repose-toi le soir dans ta chambre. Fais pas tout foirer, s'il te plait.

Il acquiesce en passant sa main dans ses cheveux, hésitant.

- Pourquoi on en est là, Edward ? je murmure alors que Marie frappe à la porte.

- Je respecterai ma part du contrat, affirme-t-il alors qu'elle s'installe à la table de formica.

Mercredi 10 juin. Intérieur jour. C'est officiel, Marie et Edward se détestent, ça ne leur a pas pris trente secondes, comme un coup de foudre. À l'envers. Les premières scènes sont mauvaises, ils sont mauvais tous les deux. Edward ne fait aucun effort pour articuler et elle semble absente. Le chef op me jette des coups d'œil inquiets, bon, on peut dire que c'est une espèce de répétition mais j'espère qu'ils s'y mettront vraiment, après. Un spot vient de péter, les fils traînent partout, tout le monde gueule. Je commence à comprendre Mortimer, quelque part.

- Edward, je peux te parler ? lui dis-je après la septième prise ratée.

- Ok, fait-il en cherchant Ted du regard.

- Seul. T'as peur de quoi exactement ? Je suis ton metteur en scène, non ? Viens, on va prendre un café.

Il me suit à regret, je m'installe en face de lui autour de la petite table en formica beige de ma caravane, bien moins luxueuse que la sienne.

- C'est quoi le problème ?

- Le problème ? No problem, répond-il en lisant ses e-mails sur son portable.

- Tu te fous de ma gueule ? dis-je en faisant tomber le portable sur la table d'un geste énervé.

- What ?

- Tu cherches quoi ? Tu joues à quoi ? T'es absolument pas concentré, tu joues faux, tu connais pas ton texte, c'est quoi le jeu ? T'avais dit que tu ferais ton boulot.

- Je viens d'arriver, murmure-t-il d'un air gêné. Donne-moi un peu de temps.

- Un peu de temps ? J'ai déjà deux semaines de retard dans la vue, si tu t'y mets pas de suite c'est pas la peine, on peut arrêter.

- …

- C'est ça que tu veux ? Qu'on arrête ?

- Non.

- Ok. Je fais venir Marie et vous vous mettez à bosser, bordel !

Vendredi 12 juin. Intérieur nuit. Enfin une bonne scène entre eux, je vérifie le combo avec Daniel et Clément, on dirait qu'ils ont compris. Ils se détestent toujours mais ça colle plutôt bien avec le scénario du couple en voie de rupture. David, le jeune acteur que j'ai embauché pour jouer le fils de Marie est excellent, on ne voit que lui. Tant pis pour les autres s'il leur vole la vedette, au moins lui n'est pas une erreur de casting. Edward commence à s'ouvrir et à se donner à la caméra, parfois il est si beau que j'en perds le fil, même si je le cache bien. Il refuse toute conversation privée hors témoins, je garde mes sentiments bien cachés, avec mon ulcère. Tout le monde nous observe, sa froideur n'est pas feinte. Il est professionnel cette fois. Trop.

- Pourquoi t'es comme ça avec moi ? lui ai-je glissé au démaquillage un soir, alors que les cernes lui creusaient le regard.

- Je me suis déjà trop fait avoir par les réalisateurs, a-t-il répondu en me fixant dans le miroir, me faisant baisser les yeux.

- Tu sais, tout ce que je t'ai dit reste vrai, ai-je murmuré en me penchant vers lui.

- Moi aussi. No zob in job, a-t-il mimé alors que la maquilleuse lui appliquait une bonne couche de crème démaquillante sur le visage.

Mardi 24 juin. Intérieur nuit. L'équipe est réduite au minimum à la demande des acteurs. C'est une scène d'amour, une des seules du script. Le chef op a passé la matinée à régler la lumière, Edward et Sharon ont répété dans leur caravane avec Clément, chaque geste est millimétré, précis. C'est jour de relâche pour Marie qui est repartie pour Paris rejoindre ses enfants.

Sharon et Edward s'entendent bien. Très bien. Sharon joue une jeune serveuse qui couche avec le héros dans sa dérive, sa grâce illumine le film et le regard de Edward est plus clair, face à elle. L'accord est parfait entre eux, hier la scène était si belle, tellement empreinte de magie que j'ai failli pleurer en les voyant sur le combo. Surtout Edward, transfiguré. François le chef op' m'a dit qu'il avait rarement vu ça, ce qui est pour le moins un compliment dans sa bouche, lui qui a tourné avec les plus grands.

Sharon arrive la première dans son peignoir blanc, elle a ramené tous ses cheveux sur sa poitrine pour cacher ses seins, elle s'installe dans le lit avec une petite grimace, mal à l'aise, et remonte le drap sur elle. Edward la suit de près, lui aussi retire son peignoir mais sans émotion particulière, instinctivement mes yeux tombent sur son minuscule cache-sexe, je détourne les yeux. J'avais presque oublié sa maigreur et ses bras frêles, la maquilleuse vient les repoudrer. Une fois, deux fois ils miment la scène d'amour, la langue de Edward s'attarde sur les seins dressés de Sharon, elle gémit avec conviction, je connais la version officielle, les scènes d'amour sont tout sauf excitantes, bla bla bla. Je connais aussi cette crispation de son menton si caractéristique, cette rougeur sur ses joues quand le désir monte, cette manière de rejeter la tête en arrière parfois quand il n'en peut plus. Je connais tout ça et le revivre est cruel, je me concentre sur les aspects techniques pour ne pas me laisser troubler. À la fin de la quatrième prise ils disparaissent ensemble, le délégué des techniciens veut me voir pour me parler des heures sup.

Vendredi 27 juin. Extérieur jour. Dix heures. C'est la fournaise absolue sur l'esplanade où nous nous sommes installés pour la journée. Des badauds passent et prennent des photos, je demande à Clément de les éloigner.

Pas de photo de Edward, c'est contractuel. Tout est contractuel avec lui, il a dû être juriste dans une autre vie. Son agent me noie sous les mails, on est à la limite du harcèlement. Les figurants passent au maquillage sous la tente montée le matin même, une équipe de télé locale attend pour une interview. Je sais que c'est de la publicité gratuite mais je redoute leurs questions.

- Sabine, me dit une jeune femme en me tendant la main.

- Carlisle.

- Oui, je vous connais, sourit-elle d'un air entendu. Alors c'est quoi ce film ?

- Oh euh… c'était une vieille envie, un scénario qui me trottait dans la tête. Le rêve de tout le monde vous savez, tout envoyer balader et recommencer.

- C'est un peu votre histoire ?

- Comment ? Non, pas du tout. Le seul point commun est d'avoir divorcé et quitté mon boulot. Mais ça c'est très banal, ça concerne tout le monde…

- Oui, fait-elle d'un ton peu convaincu.

- Pour le reste tout est inventé, j'ajoute d'une voix plus ferme. Aucun rapport avec ma vie.

- C'est le même métier que le journalisme ?

- Pas du tout. Là il faut à la fois être créatif et manager, c'est beaucoup plus difficile.

- J'imagine, oui. Tout se déroule bien ?

- Les ennuis habituels sur un tournage, les retards, les orages, etc… Rien que de très banal.

- Oui, concède-t-elle à nouveau en plissant les yeux. Mais d'avoir choisi un acteur dont on a beaucoup entendu parler à propos d'un scandale qui vous a touché aussi, c'est pas banal.

Ben voyons. Connasse. Je m'efforce de sourire et de répondre calmement.

- Edward est un très bon acteur et nous sommes en effet amis mais rien de plus. Ce scandale avait été orchestré pour faire le buzz, tout le monde le sait maintenant. S'il y avait eu quoi que ce soit de vrai dans ces rumeurs nous n'aurions jamais tourné ensemble. Je vous assure que nos relations sont et restent strictement professionnelles, je conclus avec assurance.

Et c'est vrai, hélas.

Vendredi 27 juin. Extérieur jour. Vingt heures. Il fait encore chaud sur l'esplanade, les techniciens remballent. Tout à l'heure je vais rejoindre mes filles chez leurs grands-parents pour récupérer leurs affaires, elles passeront une partie de leurs vacances sur le set avec moi, j'ai enfin eu l'autorisation de l'avocat de Lucie, mon ex-femme. Avec la présence indispensable d'une baby-sitter que je paierai à prix d'or mais c'est non négociable.

Je rejoins Sharon et Edward qui discutent assis sous le tilleul, ils ne bronchent même pas lorsque je m'assois à mon tour. Un petit vent fait voleter leurs cheveux, leurs parfums viennent jusqu'à moi, je m'autorise à relâcher la pression et souffler un peu. Porter ce tournage à bout de bras est épuisant, souvent François me regarde avec compassion, je suis tout le temps sur les nerfs à force de sollicitations constantes.

- Vous faites quoi ce week-end ? je demande d'un ton neutre.

- Je vais à Paris rejoindre des amis, répond Sharon les yeux pétillants. Et toi ?

- Oh, je récupère mes filles, c'est le début des vacances.

- Elles vont venir sur le tournage ?

- Oui, avec une baby-sitter. Je pense que ce sera une bonne expérience pour elles, ça fait longtemps qu'elles me tannent.

- Parfait, fait-elle en se levant et en se dirigeant vers sa caravane. Bon week-end alors. Ciao Edward. T'es sûr que tu ne veux pas venir ?

- Oui, sûr.

Elle disparaît au loin, les rayons du soleil commence à rougeoyer, ça ferait un beau plan, me dis-je en sirotant mon eau gazeuse. Edward ne bronche pas, des bruits métalliques un peu lointains nous parviennent. Je ne me demande plus pourquoi il agit comme ça, c'est comme ça et c'est tout. Ted a dit à François hier que le père de Edward serait très gravement malade, j'attends qu'il m'en parle, lui. S'il le veut.

- Tu crois que c'est une bonne idée d'avoir tes filles dans les pattes ? lâche Edward en finissant son coca.

- Pourquoi ? Elles ne nous gêneront pas. Elles ne me gêneront pas.

Il me fixe avec un air indéfinissable, Clément vient me reparler de l'aménagement de la maison qu'on a louée pour la semaine puis Edward se lève et part, je soupire. Plus qu'un mois, ouf.

Lundi 7 juillet. Extérieur jour. Sharon a fini ses prises, elle nous quitte dans des embrassades émues. Edward semble affecté par son départ, sans doute parce qu'ils parlaient anglais tous les deux et que du coup il va se sentir bien seul. Ou peut-être pour une autre raison que je préfère ignorer.

Mercredi 9 juillet. Intérieur jour. Lily s'est improvisée en assistante de l'assistante, elle adore courir chercher un truc ou un autre, apporter des boissons à l'équipe, elle est toute bronzée. Une bonne expérience pour elle. Tara, elle, s'improvise en star, elle se fait maquiller tous les matins et se met du vernis bleu sur les ongles, cachée derrière ses lunettes noires. Je la mêle aux figurants dans les scènes de foule, elle passe ses meilleures vacances, je crois. Tous les soirs nous rejoignons la petite maison que j'ai louée pour le mois, elles sautent dans la piscine en poussant des cris de joie, je suis heureux. Un peu chaque soir.

Vendredi 11 juillet. Vingt heures, les techniciens rangent tout, je rejoins Edward au démaquillage.

- Ça va ?

- Oui, ça va, pourquoi ?

- Rien, comme ça. Ça se passe bien, je suis content, merci.

- Je ne fais que mon boulot, répond-il en haussant les épaules.

- On ne discute pas beaucoup. Je me demandais si tu viendrais boire un verre chez nous un soir ?

- Nous ?

- Les filles et moi. On a loué une maison avec piscine.

- J'ai déjà une piscine à l'hôtel, merci.

- On pourrait prendre un verre.

- On verra. Peut-être, dit-il sans me regarder – et en mentant mal.

Mercredi 16 juillet. L'orage a détruit une partie du décor, j'appelle les assurances, impossible de trouver le bon interlocuteur. Clément et François errent au milieu des décombres, Lily, Tara et David, le jeune acteur, ramassent bravement ce qui traîne, la caravane de Edward reste vide, j'envisage de tout laisser tomber. Je viens de raccrocher après une conversation kafkaïenne avec l'assureur quand mon portable privé sonne. Edward.

- Edward ? T'es où ? On t'attend, là.

- Mon père a été hospitalisé, il n'a plus que moi tu sais. Je suis à l'aéroport.

- Merde… C'est grave ?

- Oui.

- Je suis désolé.

- Merci. Ciao.

- Attends, tu reviens quand ? Lundi ?

- Don't know. Aucune idée.

- Attends. Dis-moi que tu vas revenir, hein ? Edward ?

- …

- On a déjà beaucoup de retard et je ne pourrai pas le finir sans toi. Impossible. Il manque trop de scènes. Edward ? dis-je en sentant un flot de terreur me parcourir.

- Don't know, dit-il avant de raccrocher.

Jeudi 24 juillet. Neuf heures. Intérieur jour. On a tourné toutes les scènes qu'on pouvait encore tourner sans Edward, l'équipe est démotivée, les filles courent entre les éléments de décor, on a improvisé une réunion de crise, Gilles est pâle et défait.

- Il faut que tu l'appelles, Carlisle.

- Pour lui dire quoi, bon sang ? Que la santé de son père n'est pas importante ?

- Que le film est fichu s'il ne revient pas au minimum une semaine. Trois jours. C'est ton job, merde !

- Je sais, dis-je d'une voix sourde.

- Et je ne comprends pas pourquoi tu as été choisir ce fichu… Anglais pour le rôle. Il y a suffisamment de bons acteurs ici.

- Oui, mais…

Soudain je ne trouve plus les mots. Des raisons j'en ai. J'en avais. Sûrement.

- Carlisle. Appelle-le.

- Ok, ok, dis-je en soupirant. Je peux avoir un peu de tranquillité ?

Il sort en claquant la porte, j'appelle Edward, le cœur lourd.

- Allo ? fait-il d'une voix altérée.

- Comment tu vas ? Comment va ton père ?

- Mal.

- Mince, je suis désolé. Vraiment. Je t'appelle parce que… on est dans la merde ici.

- I know, dit-il doucement.

- Je sais que c'est pas le bon moment mais si tu ne reviens pas, le film est fichu.

- Mais mon père…

- Je sais. Je sais. Juste une semaine. Trois jours ? S'il te plait.

- Fuck, I don't know. C'est pas le moment.

- Écoute, je pourrais menacer ton agent mais j'ai pas envie de faire ça.

- La force majeure est une des clauses du contrat.

- Quand on a un père malade depuis des mois c'est pas de la force majeure. S'il te plait, je ne veux pas aller sur ce terrain-là.

- Bon, je vais voir, fait-il en raccrochant. Je ne te promets rien.

Lundi 28 juillet. Extérieur jour. Huit heures. Les techniciens font la gueule, même s'ils sont payés. Edward ne m'a pas répondu, il est injoignable, comme son agent. À la fin de la semaine Lily et Tara partiront en vacances avec leur mère et son nouveau compagnon, elles me manquent déjà. Il faudra rendre la maison de location et rentrer à Paris, peut-être sans film. Merde.

Dix heures. Un taxi s'arrête devant les caravanes, je cille depuis mon fauteuil, cent mètres plus loin. Edward en descend l'air sombre, Tara part vers lui en courant et lui saute dans les bras, heureuse que le tournage continue, simplement. Heureuse de pouvoir continuer à jouer les stars. Je le rejoins et je l'étreins brièvement, j'aimerais lui sauter au cou moi aussi mais tout le monde nous regarde, il rougit.

- Merci, lui dis-je en lui serrant longuement la main.

Douze heures. Dans l'enthousiasme de la reprise les techniciens décident de ne pas s'arrêter pour déjeuner, Lily court chercher les sandwichs livrés par la boulangerie du village, dont nous sommes les meilleurs clients. Edward est pâle mais fait beaucoup d'efforts pour se concentrer et raccrocher les wagons, même Marie lui parle doucement, un exploit. Une énergie nouvelle circule sur le set, j'ai simplifié le scénario, les scènes s'enchaînent jusqu'au soir sans fatigue apparente.

- Merci encore d'être revenu, lui dis-je le soir alors qu'il va retourner à son hôtel. Tu me sauves la vie.

- Ça me fait du bien de penser à autre chose qu'à mon père et de ne plus voir les murs de l'hôpital, dit-il avec un faible sourire. Je serai là à six heures demain.

Mercredi 31 juillet. Huit heures. Extérieur nuit. Nuit américaine. Procédé un peu démodé qui permet grâce à une sous-exposition de simuler la nuit. Pas le choix. Trop de dépassement de budget déjà. Marie et Edward sont tendus, c'est le dernier jour de tournage. Clément court partout, on a deux scènes à boucler dans la journée, une petite fête est prévue pour ce soir, il ne sait plus où donner de la tête. Demain Marie part sur un tournage à Berlin, lui retournera à l'hôpital voir son père. Demain le cirque pliera bagage.

14 heures. Marie pleure, à bout de nerfs. Trop de stress, trop d'émotions. Je la prends dans mes bras, j'aimerais que ce tournage ne finisse jamais. Je fixe le visage de Edward sur le combo, cherchant à décrypter chaque frémissement de son visage comme quand on faisait l'amour. C'est une scène de rupture, sous l'urgence les sentiments et émotions paraissent réels, ma gorge se noue, je lutte contre la poussière qui m'irrite les yeux. David et Lily ne se quittent plus, je sens que la fin du tournage va être difficile.

19 heures. Tout est bouclé, miraculeusement. Le dernier clap, le dernier « coupez ». Marie court au démaquillage, elle ne restera pas à la petite fête ce soir, elle a un vol à 21 heures. Clément est abattu et François heureux, il me glisse « ce sera un beau film », j'en doute. Les techniciens ouvrent des bières, les camions sont déjà là.

22 heures. La fête bat son plein sous la tente, le crémant et la bière coulent à flot, je meurs de chaud. Lily et David dansent le disco, Tara sautille sur place, un collier de fleurs dans les cheveux, je la photographie sans relâche. Les moustiques sont au festin aussi, ma chemise en lin est trempée. Edward boit seul du coca au bar improvisé, repoussant gentiment tous ceux qui viennent lui parler. Un à un ils partiront, la grande famille que nous formons se disloquera, ça aura été un beau rêve.

Minuit. Lily a disparu avec David, Tara dort sur une chaise, Clément nous joue de vieux airs de guitare, nous chantons tous à mi-voix. Pas envie de rentrer, l'ambiance fin de colo me prend à la gorge. Edward se lève et vient vers moi, me tendant la main.

- Je vais rentrer. J'ai un avion à neuf heures demain.

- Déjà ? Enfin je veux dire… Merci. Merci d'être revenu et resté.

- Je t'en prie. C'était dans le contrat.

J'acquiesce sans lâcher sa main.

- Tu ne veux pas boire un verre avec moi ?

- Je ne bois plus, tu sais.

- M'aider à porter Tara dans la voiture ? Elle est crevée.

- D'accord, dit-il en haussant les épaules.

Je soulève ma fille délicatement, il me précède pour ouvrir les portes de la BMW dans l'obscurité. Après l'avoir déposée sur le siège en cuir à l'arrière je fais le tour du véhicule et je me dirige vers Edward sans réfléchir, posant mes mains sur son visage et mes lèvres sur les siennes.

- Ne pars pas. Reste avec moi.

- Mais j'ai mon avion…

- Reviens après. Ou je te rejoindrai à Londres. Ne pars pas, je répète avec obstination. Je t'aime…

- Bullshits.

Profitant de l'obscurité je me colle contre lui, bientôt sa langue se mêle à la mienne, ses mains sont sur moi, je frissonne de la tête aux pieds.

Deux heures du matin. Nos corps tremblent et sont couverts de sueur, ses mains s'ancrent aux miennes alors que nous gémissons. Il n'y a plus de mots, de doutes, de contraintes, rien que nous. Edward s'abandonne à moi, je le possède comme il m'a possédé, avec fureur. Désespoir. Bonheur.

Sept heures. Edward se rhabille en grimaçant, le cheveu en pétard, le jour perce à travers les volets, on entend les premiers oiseaux. J'ai mal partout, un sentiment de vide au fond du cœur. J'observe son profil gracile tandis qu'il tapote sur son portable en me tournant le dos, merde, c'est trop con.

- Dis-moi que tu me rejoindras à Paris, Edward.

- Pour la post-synchro ? lâche-t-il sans lever le nez.

- Non, pour vivre avec moi.

- Rien que ça. Et les autres ? Ta femme, tes enfants ? fait-il en se tournant enfin et se grattant la tête.

- Ex-femme. Je m'en fous des autres, on est divorcés. Dis-moi oui.

- Non. Ne me pose pas d'ultimatum, pas de question définitive, pas de chantage. Avec mon père qui meurt à l'hôpital et tout ce qui s'est passé ces derniers temps, je ne sais plus où j'en suis. Ne me demande rien, please, souffle-t-il d'un air gêné. C'est trop tôt.

Je tique mais ne réponds pas, la nuit a été longue, je crains qu'elle ne signifie rien. Pas plus qu'une ligne sur un contrat, un avenant provisoire, une illusion. Je comprends sa détresse et sa souffrance, je ne sais plus quoi faire pour lui prouver ma bonne foi, voire plus. Je sais que je me suis comporté comme un con longtemps, trop longtemps, mon crédit confiance est épuisé. Je récupère mes vêtements par terre, il appelle son taxi. Sans un mot je me lève et je le rejoins à la fenêtre, me collant contre son dos, posant tristement ma tête sur son épaule.

- Dis-moi qu'on se reverra. Qu'on n'a pas traversé tout ça pour rien.

- On se reverra peut-être, souffle-t-il plus doucement. Mais sans engagement. Sans promesses. Sans scénario.

Je cherche un espoir sur son visage, je n'y vois que des cernes mauves, sa lèvre qui tremble légèrement et une ombre au fond de ses yeux, sans doute de la crainte, pourtant je ne lui veux pas de mal, je ne suis pas chasseur.

- OK, ok, dis-je vaincu. Comme tu veux. Mais pourquoi ?

- Parce que je ne veux pas être le énième acteur qui couche avec son réalisateur, c'est tellement banal, tellement absurde. Je n'en peux plus d'être manipulé. Sur un plateau il faut que les choses soient claires, chacun à sa place, sans mélanger le boulot et les sentiments. C'est important pour moi. Sinon je ne suis plus rien, qu'une marionnette.

- Je comprends, je réponds doucement, un peu blessé de n'être qu'un réalisateur pour lui. Mais cette nuit…

- Cette nuit le tournage était terminé, c'était différent. Faut que je rejoigne mon père, faut que je réfléchisse.

- D'accord, je réponds un peu mortifié. Ton avion est à quelle heure ?

- Neuf heures.

Sa valise est bouclée, il est prêt, il va partir, mon cœur accélère, ça ne peut pas se finir comme ça, aussi bêtement.

- J'espère que ça va aller pour ton père. Appelle-moi si tu as besoin de parler, je tente un peu désespérément.

- Merci.

- Là je dois retourner à Paris mais je peux te rejoindre à Londres vendredi ou samedi, si tu veux. Enfin, si tu en as envie…

Il me fixe avec étonnement puis hausse les épaules en fourrageant dans sa valise.

- Si tu veux mais je passe mes journées à l'hôpital, tu sais.

- Pas grave, je prendrai les nuits.

- ?

- Toutes les nuits avec toi. Enfin, tant que tu voudras de moi.

Son sourcil s'élève encore, il va s'envoler si ça continue.

- Sans blague ? Et tu feras quoi toute la journée ?

- Je me reposerai. Et puis je travaillerai sur mon film ou le prochain. J'ai des tas d'idées, no soucy, fais-je d'un ton désinvolte. En plus j'adore Londres, j'adore la pluie.

Il éclate de rire et secoue la tête en levant les yeux au ciel, je prends un air innocent. Le taxi est déjà là, il se retourne sur le pas de la porte.

- Bon eh bien… à la prochaine ?

- Oui. À vendredi, je réplique fermement. Je t'appelle quand je descends du train. Bon courage pour ton père.

- Merci, dit-il doucement en baissant les yeux et en posant la main sur la clenche.

- Edward ?

- Oui ? fait-il en se retournant alors que le taxi klaxonne.

- Tu me manques déjà.

- Pfff… cinéma.

En trois pas je suis à la porte et je l'embrasse avec avidité, l'empêchant de partir, de me quitter encore une fois. Tant pis pour le taxi, j'emmerde le monde entier.

- Je veux vivre avec toi. Je me fiche du reste, je souffle à son oreille en me pressant contre ses hanches maigres. Tu peux avoir confiance cette fois, je serai là. Je suis là.

Il hoche la tête, un sourire vrai sur le visage, puis murmure « yes » de cet air penché qui n'appartient qu'à lui, avant de se dégager doucement et monter dans le taxi. C'est la fin du tournage, le début d'une nouvelle vie.

Je vais à la fenêtre voir disparaître la voiture dans un nuage de poussière, des oiseaux s'envolent dans un bruissement léger. Ailleurs.

A suivre