Les jours défilent et le plan de Marinette continue de se dérouler sans le moindre accroc.
Adrien et elle font preuve d'une parfaite pudeur devant leur famille et leurs amis, se cachant derrière une prétendue timidité naturelle pour justifier leur absence d'effusions publiques.
Jamais ils ne se prennent dans les bras, jamais ils ne s'embrassent.
Marinette a conscience que certains s'étonnent de les voir agir de façon si platonique, loin des mille petites marques d'affection physique qu'ont souvent les couples à l'aube de leur relation.
Ce raisonnement irrite la jeune femme.
Bien sûr, les choses seraient différentes avec Chat Noir. Force est de reconnaître qu'elle a souvent toutes les peines du monde à garder une distance rigoureusement professionnelle avec son coéquipier lorsqu'ils sont en public, alors que cela fait pourtant déjà longtemps qu'ils se fréquentent.
Mais elle pourrait tout aussi bien être réellement mal à l'aise avec le fait de se montrer affectueuse avec son compagnon, surtout devant témoins.
Tout ce que Marinette espère à présent, c'est qu'après lui avoir tant mit la pression pour qu'elle se mette en couple, son entourage aura au moins la décence de ne pas tenter de lui dicter sa façon de se comporter avec celui qu'elle fréquente.
Mais au final, peu importe.
Adrien et elle forment officiellement un couple.
Leurs mains jointes et leurs doigts entrelacés sont autant de preuves de la nouvelle nature de leur relation, et leurs mensonges communs achèvent de convaincre leurs proches.
C'est tout ce dont elle a besoin.
En dehors du fait qu'on la laisse (enfin !) en paix avec son apparente absence de vie sentimentale, la principale évolution que Marinette observe est le temps qu'elle passe avec Adrien. Par la force des choses, tous deux sont amenés à se voir désormais bien plus fréquemment qu'auparavant.
Lorsque l'un est invité quelque part, l'autre se voit aussitôt proposer de venir aussi.
Lorsque l'un a du temps libre, tout le monde l'encourage immédiatement aller passer un moment avec l'autre.
Chacun s'attend à ce que Marinette et Adrien agissent comme un « vrai » couple, alors les deux jeunes gens font de leur mieux pour donner le change. Ils vont au restaurant, au cinéma, se baladent main dans la main dans les rues de Paris.
Tous les stéréotypes sont bons pour donner assez de crédibilité à leur petite comédie.
Heureusement pour eux, tous deux s'entendent suffisamment bien pour que tout ce temps passé ensemble ne leur soit pas pénible. Ils ne forment certes pas un véritable couple, mais ils sont de vrais amis.
Ils rient, bavardent, passent d'agréables moments l'un avec l'autre.
Souvent, sous couvert d'une visite à sa prétendue petite amie, Adrien se réfugie chez Marinette pour échapper un peu à la pression paternelle et à ces éternelles séances photo qu'on lui impose. Il défie alors son ancienne camarade de classe à de longues parties d'Ultimate Mecha Strike VI, ou lit tranquillement sur son canapé tandis que la jeune femme travaille sur sa prochaine création.
La principale ombre à ce tableau plutôt paisible reste Chloé, dont Marinette redoute toujours une potentielle réaction à retardement.
Et hélas, les craintes de la jeune femme se trouvent malheureusement confirmées le jour où Adrien vient la retrouver chez elle pour lui confier avoir eu droit à une crise magistrale de la part de son amie d'enfance.
« Trois heures », gémit-il piteusement, affalé sur le canapé de Marinette. « J'ai dû passer TROIS HEURES consécutives à essayer de la calmer. »
« Oh, Adrien », soupire-t-elle en lui donnant une tape compatissante sur l'épaule.
En ce qui la concerne, elle a déjà du mal à supporter Chloé trois minutes.
Alors trois heures…
« C'était aussi affreux que ce que j'imagine ? », reprend-elle avec curiosité.
« Pire. », réplique dramatiquement le jeune homme en levant les bras au ciel. « Tu vois, une fois j'ai dû m'épiler les jambes à la cire. Un pari perdu avec Nino », précise-t-il devant le sourcil circonspect que hausse la jeune femme. « Pari qui, heureusement, a eu lieu en hiver, ce qui fait que mon père ne s'est jamais rendu compte de rien », ajoute-t-il avec une moue amusée. « Bref. Quitte à choisir, je préfère mille fois ça plutôt que revivre l'aprem que je viens de passer avec Chloé. »
Alors que Marinette se lève pour aller chercher des pâtisseries qui feront office de soutien moral auxiliaire (en plus de celui qu'elle offre déjà par sa présence compatissante), Adrien commence son récit.
D'une voix lasse, il raconte dans les moindres détails comment il s'est retrouvé à devoir convaincre Chloé qu'il tenait beaucoup à leur amitié – en insistant très fermement sur ce dernier terme. Comment il a dû faire face à un chantage affectif éhonté et aux prémices d'une sévère addiction à l'alcool. Comment il a dû expliquer à Chloé que s'il n'était jamais sorti avec elle, ce n'était guère parce qu'il avait voué sa vie au célibat mais juste parce qu'il la voyait uniquement comme une simple amie.
« Et je peux te jurer que je n'ai jamais prononcé les mots 'simple amie' si souvent en si peu de phrases », précise-t-il avec un soupir fatigué.
Le jeune homme s'empare avec reconnaissance d'un des gâteaux ramenés par Marinette, en prend une généreuse bouchée, puis reprend le fil de son récit.
Lorsqu'il termine enfin son discours, Marinette se sent envahie par une sourde inquiétude.
Certes, Adrien lui affirme à présent avoir arraché à Chloé la promesse de les laisser tous les deux tranquilles, sous peine de perdre définitivement son amitié. Mais malgré ça, la jeune femme ne peut s'empêcher de sentir ses craintes revenir la tenailler désagréablement.
Ce n'est pas qu'elle se méfie, mais la fille du maire a élevé au rang d'art le fait de faire de la vie de son prochain un enfer.
(En fait, si, Marinette se méfie. Elle se méfie même tellement que suspendre Chloé au sommet de la tour Eiffel pour les semaines à venir lui parait être une option parfaitement envisageable.)
(Mais Tikki n'approuverait pas.)
(Dommage.)
Marinette appréhende de se retrouver de nouveau face à face avec Chloé. Mais à sa grande surprise, un jour où Adrien et elle la rencontrent par hasard, la fille du maire reste d'un calme olympien.
Pas de cris, pas de larmes, pas de scandale.
Chloé se contente juste de saluer Adrien - et uniquement Adrien -, puis de poursuivre sa route avec un petit reniflement hautain.
Au fil des jours, il devient évident que cette attitude est définitivement la nouvelle ligne de conduite adoptée par Chloé. La fille du maire parle à Adrien de tout sauf de la vie sentimentale de ce dernier, fait semblant de ne pas entendre quand quelqu'un mentionne malencontreusement le nom de Marinette et continue d'ignorer obstinément la jeune femme les rares fois où elle a le malheur croiser son chemin.
'Si je n'en parle pas et si je ne la regarde pas, alors elle n'existe pas' semble être devenu sa nouvelle devise.
Et en toute franchise, rien ne pourrait mieux convenir à Marinette.
Entre leur amitié grandissante et leur statut de couple apparent à maintenir, Marinette et Adrien ont de plus en plus souvent l'occasion de se retrouver tête à tête. Ces petits rendez-vous sont tout sauf emplis de silence. Au contraire, ils sont pour les jeunes gens tout autant d'occasions de parler librement entre eux, loin des attentes pesantes de leur entourage.
Et fatalement, de bavardages quelconques en discussions diverses et variées, leurs conversations finissent un jour par dériver vers le sujet de leurs amours respectives.
Marinette est ravie d'avoir enfin une personne avec qui discuter de sa véritable vie sentimentale - autre que le principal intéressé.
Oh, bien sûr, elle a aussi Tikki. Elle a toujours eu Tikki. Mais se confier à une créature millénaire n'a rien à voir avec le fait de parler avec quelqu'un qui comprend réellement sa situation.
Adrien sait ce qu'elle traverse.
Il sait à quel point c'est difficile de devoir se priver de plaisirs aussi anodins qu'un verre à la terrasse d'un café avec la personne qu'on aime ou qu'une promenade main dans la main dans un parc. Il sait combien il est dur de toujours devoir éluder, mentir, prétendre que l'autre n'existe pas alors que l'on ne rêve que de vivre enfin sa relation au grand jour.
Il sait, et Marinette se sent merveilleusement comprise.
Lorsqu'elle parle de son grand amour à Adrien, la jeune femme ne s'attarde pas sur les détails.
Trop compromettant.
Trop risqué.
Elle préfère rester dans le vague et, à son grand soulagement, Adrien ne la presse pas de questions pour en savoir plus.
Il accepte gracieusement ses explications évasives sur ce mystérieux garçon qui partage désormais sa vie (à savoir, qu'elle est « tombée par hasard » sur lui au détour d'un petit boulot), sans chercher à lui soutirer plus d'informations. De ce que Marinette croit comprendre de ses remarques, il suppose qu'il s'agit d'un humoriste qu'elle a rencontré à un gala quelconque, alors qu'elle livrait des pâtisseries pour ses parents.
Bien sûr, elle ne fait rien pour le détromper.
Adrien n'a pas besoin de savoir qu'elle est littéralement tombée sur celui qui est désormais son petit ami – manquant certainement de lui causer une commotion cérébrale au passage -, ni que son soi-disant « petit boulot » consiste en réalité à lutter contre des supers-vilain dans un costume rouge à pois noirs.
Ce que Marinette lui avoue sans réserve, en revanche, c'est combien elle aime son compagnon. Elle lui dit à quel point il la rend heureuse, lui parle de ce sourire solaire qui lui réchauffe le cœur, déclare sans la moindre équivoque que personne d'autre en ce monde ne la fait se sentir aussi extraordinaire.
Des étoiles brillent dans ses yeux quand elle décrit celles qu'ils arrivent parfois à admirer dans les cieux de Paris, lorsque la nuit leur donne l'impression que la capitale entière n'appartient plus qu'à eux.
Elle lui confie rêver de pouvoir un jour sortir avec lui en toute simplicité, sans tous ces tracas qu'entraîne leur relation secrète.
En retour, Adrien lui parle à son tour de cette mystérieuse fille qui fait battre son cœur.
Il lui avoue l'admirer depuis le premier jour et être sans cesses émerveillé par son professionnalisme et sa volonté de toujours agir au mieux. Elle lui donne envie d'être quelqu'un de meilleur, admet-il avec une franchise désarmante. Sa simple présence à ses côtés lui donne envie de se dépasser et le motive à devenir une personne de digne de tout le respect qu'elle lui inspire.
Tout comme Marinette, Adrien reconnait volontiers regretter que sa situation ne lui permette pas de profiter librement de sa relation avec celle qu'il aime.
Il aimerait l'emmener en vacances, confie-t-il avec un soupir nostalgique. Loin de leurs responsabilités et loin de toutes les contraintes dues à leurs statuts de célébrité. Dans un éclat de rire, il avoue qu'il se contenterait même de juste l'emmener aller manger une glace.
Juste comme deux amoureux quelconques.
Juste pour avoir l'impression d'avoir une vie normale.
Juste un peu.
Mais l'ombre des journalistes rôde, et sa compagne et lui ne peuvent se permettre que leur relation devienne publique, soupire-t-il presque aussitôt.
Heureux d'avoir enfin quelqu'un à qui se confier, Marinette et Adrien passent des heures à parler de ce qu'ils éprouvent pour ces personnes si chères à leurs cœurs et à décrire amoureusement leurs rêves d'avenir.
L'ironie de la situation n'échappe guère à Marinette.
L'adolescente qu'elle était ne se serait jamais attendue à être horrifiée à l'idée d'embrasser Adrien, pas plus qu'elle ne se serait imaginée qu'il puisse être un jour son confident privilégié pour tout ce qui concerne sa vie amoureuse.
Mais plus le temps passe, plus elle se trouve de plus en plus à l'aise avec son ancien camarade de classe.
Parler à Adrien est facile. Tellement facile que Marinette s'étonne un peu plus chaque jour qu'ils ne soient pas devenus aussi proches plus tôt. Tous deux s'entendent à merveille et elle sait qu'elle peut (presque) tout lui dire sans qu'il la juge et sans qu'il ne répète rien à personne.
Elle regrette juste que la présence d'Adrien ne lui rappelle que trop l'absence de Chat Noir.
Bien sûr, elle apprécie énormément le jeune mannequin.
Mais ce n'est pas lui qu'elle veut présenter à sa famille. Ce n'est pas avec lui qu'elle veut sortir en couple, ce n'est pas dans ses bras qu'elle veut se blottir amoureusement.
Elle doit faire semblant de sortir avec Adrien, et Chat Noir lui manque terriblement.
Heureusement pour elle, Marinette est une personne résolument optimisme. Elle sait faire contre mauvaise fortune bon cœur, quelle que soit la situation.
Elle ne peut pas être officiellement en couple avec Chat Noir, c'est un fait. Mais dans toute cette histoire, en plus d'une certaine tranquillité, elle aura également gagné un confident privilégié en la personne d'Adrien.
Et c'est un fait dont elle ne peut que se réjouir.
Si Marinette voit régulièrement Adrien, Ladybug retrouve quant à elle Chat Noir presque chaque soir.
Seule la nuit est le témoin de leurs rencontres. Le manteau qu'elle déploie sur la capitale offre aux jeunes gens la discrétion à laquelle ils aspirent, leur permettant d'échapper encore un peu plus aux regards indiscrets. Ces moments qu'ils passent ensemble n'appartiennent qu'à eux et à eux seul, et Paris n'a pas besoin de connaître le lien qui uni ses héros favoris.
Ladybug sait que Chat Noir est à présent lui aussi engagé dans une fausse relation, mais elle n'en sait pas beaucoup plus.
Elle ne veut pas en savoir beaucoup plus.
Surtout pas.
Ladybug ne se sent pas en droit de se plaindre. Après tout, toute cette histoire est son idée, et tant mieux si cela permet également à Chat Noir d'avoir un semblant de tranquillité de la part de ses proches.
Mais la situation est… difficile.
C'est plus fort qu'elle. Elle a une confiance absolue en Chat Noir, mais elle ne peut s'empêcher d'éprouver un amer sentiment de jalousie en songeant à cette fille avec qui il peut aller au restaurant ou au cinéma. A cette fille qui peut rencontrer sa famille et ses amis. A cette fille qui peut le fréquenter à visage découvert.
A cette fille, qui peut faire tout ce dont Chat Noir et elle doivent se priver au nom de leur sacro-saint secret.
Elle voudrait tellement, tellement être à sa place.
Elle le voudrait, avec une intensité presque viscérale.
Mais elle ne l'est pas, alors elle doit apprendre à composer avec sa jalousie, ses espoirs et ses regrets.
Et pour cette raison précise, elle ne veut pas en savoir plus sur le quotidien de son coéquipier et de cette fille. Le moindre détail ne ferait que souligner de façon plus concrète – et plus cruelle - tout ce à quoi elle renonce par devoir envers Paris. Alors, pour éviter de martyriser son cœur blessé, elle ne pose pas de questions à Chat Noir.
Elle ne lui pose pas de question, et il ne lui en pose pas non plus.
C'est mieux comme ça.
Les jours, les semaines passent, sans que sa prétendue relation avec Adrien ne pose le moindre problème à Marinette.
Du moins, jusqu'au jour où un innocent repas prend soudainement de dangereuses allures de kidnapping.
« Alya, non ! », proteste vigoureusement Marinette au sortir du restaurant où elle vient de déjeuner en compagnie de ses amis. « Ce n'est pas du tout ce qu'on avait prévu ! »
« Au contraire », rétorque joyeusement la jeune blogueuse. « C'est exactement ce que j'avais prévu. »
« Alya… », gémit Marinette en se prenant la tête à deux mains.
Aujourd'hui, elle pensait juste manger avec Nino, Alya et Adrien, puis s'éclipser pour aller retrouver son cher Chat Noir.
Elle ne pensait absolument pas à…
« … une surprise pour notre anniversaire d'un mois, vraiment ? », reprend-elle avec un désespoir à peine dissimulé.
En temps normal, elle n'aurait vu aucune objection à passer un peu de temps supplémentaire avec Adrien.
Mais là, elle a un rendez-vous avec Chat Noir.
Elle ne connait pas les détails de la vie privée de son coéquipier, mais elle ne sait que trop bien qu'il lui arrive régulièrement d'être délaissé par ses proches. Hors de question pour elle de lui faire à son tour un coup pareil. Surtout sans le prévenir.
« Je ne peux pas, Alya », poursuit-elle, dans une vaillante tentative de contrecarrer les plans de son amie. « J'ai déjà quelque chose de prévu. »
« Ah ? Autre chose à faire que fêter le fait que ça fait tout juste un mois que tu sors avec Adrien ? », s'étonne Alya, surprise. « Mais tes parents ne m'ont parlé de rien tout à l'heure. »
Aussitôt, Marinette se fige.
Elle ne peut décemment pas avouer qu'elle compte abandonner son « petit ami » au profit d'un rendez-vous avec un autre garçon. Saisie d'une brusque bouffée de panique, la jeune femme jette un coup d'œil désespéré à Adrien.
Comprenant visiblement le message de détresse silencieux de son amie, le mannequin ouvre la bouche…
« Et on a même contacté ton père », lui lance gaiement Nino, le prenant de vitesse. « Tu n'as rien de prévu cet après-midi ! Si ce n'est pas une bonne nouvelle… »
« Oui, c'est une excellente nouvelle… », approuve piteusement Adrien, alors que Marinette sent son cœur se décrocher de sa poitrine.
Bon. Elle ne pourra manifestement pas compter sur une quelconque excuse du côté de son complice et de son emploi du temps habituellement surchargé.
Alors que Nino et Alya se mettent joyeusement en route, ordonnant à leurs amis de les suivre, Adrien se penche discrètement vers Marinette.
« A priori, ils ont organisé quelque chose juste pour nous deux », lui glisse-t-il à l'oreille. « Du coup, je te propose de filer dès qu'ils nous auront laissés. »
« Je suis entièrement d'accord », approuve Marinette, soulagée.
Tant pis pour les plans de son amie. Chat Noir est celui qui passe avant tout.
Au bout de plusieurs minutes de marche, Nino et Alya s'arrêtent brusquement.
« Et maintenant, fermez les yeux », ordonne Alya à ses amis, poings fermement posés sur les hanches.
« Sérieusement ? », s'exclame Marinette en haussant un sourcil circonspect.
« Sérieusement, » confirme Alya avec un bref hochement de tête.
« Et pas de triche ! », renchérit malicieusement Nino.
Marinette et Adrien échangent un regard perplexe, puis s'exécutent.
Les paupières à présent closes, Marinette sent Alya la saisir délicatement par la main pour guider ses pas. Sur l'impulsion de son amie, elle se met à avancer avec mille précautions. Elle pose délicatement un pied devant elle, puis l'autre, puis recommence lentement son geste.
Elle devine sans le voir qu'Adrien progresse à ses côtés, très certainement dirigé par Nino.
Pendant d'interminables minutes, les deux jeunes gens poursuivent leur marche aveugle.
Incapable de se situer précisément, Marinette ouvre grand les oreilles pour tenter de deviner où ils vont. Malheureusement pour elle, les vrombissements des moteurs et les murmures insistants de la foule la privent de tout repère. Elle ne peut se fier qu'à Alya et à sa main qu'elle sent dans la sienne.
Elle traverse une route, monte sur un trottoir, descend une longue volée de marches, tourne, avance à nouveau.
Et Alya la guide, toujours, sans cesser d'exiger d'elle qu'elle garde les paupières fermées.
Puis, soudain, son amie la lâche.
« Défense d'ouvrir les yeux, vous deux ! », leur ordonne-t-elle fermement. « Ce n'est pas encore prêt. »
« Qu'est-ce qui n'est pas prêt ? », s'élève aussitôt la voix inquiète d'Adrien.
« Vous verrez bien », réplique Alya d'un ton espiègle. « Surtout, ne bougez pas ! »
Guère rassurée, Marinette se plie aux instructions de son amie.
Parfaitement immobile, elle attend.
Encore.
Et encore.
Et manque soudain de mourir d'une crise cardiaque quand tout à coup, sous ses pieds, le sol bouge.
La jeune femme sursaute violemment, ouvre les yeux, et peine à croire les images que ces derniers lui renvoient.
Un bateau.
Adrien et elle sont sur un bateau.
Qui plus est, un bateau en mouvement.
« Oh non ! », s'exclame Marinette en se précipitant vers la rambarde la plus proche.
Avec un peu de chance, peut-être a-t-elle encore le temps de descendre.
Mais il est trop tard.
Le bateau s'est déjà éloigné du quai de plusieurs mètres, rendant tout échappatoire impossible.
(A moins, bien sûr, d'arriver à des extrémités comme par exemple se jeter dans la Seine ou se transformer en Ladybug.)
(Ce qui est hélas rigoureusement hors de question.)
Alors qu'elle jette un regard éperdu autour d'elle, Marinette aperçoit Alya, qui lui adresse un immense sourire depuis la berge.
« Profitez bien de votre croisière en amoureux ! », lui hurle-t-elle en lui faisant de grands gestes.
Notant distraitement qu'Adrien vient de la rejoindre et observe avec incrédulité la rive qui s'éloigne lentement, Marinette sort hâtivement son téléphone de son sac. Elle tape un rapide message, tambourine impatiemment des doigts contre le bastingage, et fronce des sourcils quand lui parvient enfin une réponse.
« Mauvaise nouvelle ? », lui demande Adrien en reportant son attention sur elle.
« Je viens de demander à Alya pour combien de temps on en avait », grogne-t-elle avec irritation. « On est coincés pour au bonne heure. »
« Aussi longtemps ? », s'exclame Adrien, abasourdi.
« Oui », confirme Marinette avec une grimace. « Je… Je suis désolée, j'ai juste besoin d'appeler mon copain pour lui dire que j'aurai du retard. Beaucoup de retard », ajoute-t-elle d'un ton désabusé.
« Pas de soucis », réplique son ami en se passant machinalement la main derrière la nuque. « Je vais faire pareil avec ma copine. »
Ignorant le regard surpris que lui jette Adrien, Marinette sort un second téléphone de son sac et s'éloigne de quelques pas. Il ne lui faut que quelques secondes pour déverrouiller ce nouvel appareil et pour trouver le seul et unique numéro qui y soit enregistré.
Le numéro personnel de Chat Noir.
Sans perdre une seconde de plus, Marinette presse le bouton d'appel…
… et le téléphone d'Adrien sonne.
Surprise, Marinette sursaute et raccroche par réflexe.
Aussitôt, l'appareil d'Adrien se tait.
Les deux jeunes gens échangent un regard perplexe.
L'esprit en ébullition, Marinette fixe Adrien comme si elle le voyait pour la toute première fois. Une idée commence lentement à prendre forme sous son crâne. Morceau par morceau, bribe par bribe, comme tout autant de pièces de puzzle qui s'assembleraient d'elles-mêmes pour ne plus former qu'une seule et unique image.
L'hypothèse qui se dessine devant elle est à peine croyable.
Mais son intuition lui souffle qu'elle ne pourrait pas être plus juste.
Marinette appuie de nouveau sur l'écran pour appeler Chat Noir et le téléphone d'Adrien sonne encore une fois.
Elle raccroche, et la sonnerie s'interrompt.
Elle réitère son geste une dernière fois, avec un résultat strictement identique.
Le doute n'est plus permis.
Rangeant mécaniquement son téléphone dans son sac, Marinette s'approche d'Adrien.
Elle le voit presque tous les jours, mais là, elle le regarde. Vraiment. Elle scrute avec attention ses yeux verts écarquillés de surprise, observe la courbure de son nez et le dessin de sa bouche, remarque pour la première fois combien sa stature n'est que trop semblable à celle d'un autre garçon de sa connaissance.
C'est à peine croyable.
Mais pourtant…
« C-Cha… Chat Noir ? », murmure-t-elle dans un souffle.
« Ma Lady ? », répond Adrien – Chat – sur le même ton.
Pendant un bref instant, tout semble suspendu.
Le bateau poursuit lentement sa course, les vaguelettes clapotent le long de sa coque, mais Marinette et Adrien sont figés hors de l'espace et du temps.
Et soudain, Marinette sent déferler sur elle un indescriptible raz de marée de joie et de soulagement.
« Chat ! », s'exclame-t-elle en se jetant au cou du jeune homme pour le serrer de toutes ses forces contre son cœur.
Elle l'a trouvé.
Elle l'a enfin trouvé.
Et plus beau encore, elle découvre à présent que sous le masque, il est aussi l'une des personnes auxquelles elle tient le plus au monde.
Même Ladybug ne devrait pas pouvoir avoir tant de chance.
« C'est toi », lui murmure-t-elle avec ferveur. « C'est vraiment toi. »
« Ma Lady », articule Adrien d'une voix étranglée. « Marinette. »
De ses mains, il cherche à tâtons le visage de sa compagne. Marinette sent ses doigts courir le long de ses joues, de sa mâchoire, la suppliant silencieusement de tourner la tête vers lui.
Il ne faut à la jeune femme que le temps d'un battement de cœur pour accéder à sa requête, juste avant qu'il ne se penche vers elle et ne l'embrasse.
Et à cet instant précis, le monde achève de disparaître.
Plus de bateau. Plus de mensonges. Plus de secrets.
Il n'y a plus qu'eux, deux amoureux éperdus savourant le bonheur de s'être enfin retrouvés.
Alors qu'Adrien continue de l'embrasser avec une infinie tendresse, Marinette peine encore à croire qu'elle n'est pas en train de rêver. Elle s'émerveille de sentir sa peau sous ses doigts et du doux contact de sa paume contre sa joue.
Tout n'est que chaleur, douceur, et elle se sent si heureuse qu'elle a l'impression que son cœur est sur le point d'exploser en une myriade d'étincelles de bonheur.
Avec un petit rire incrédule qu'étouffent à peine leurs baisers, elle fait courir sa main le long de la clavicule d'Adrien, trouvant de l'étoffe là où elle ne connaissait jusque-là qu'un costume de héros. Ce n'est qu'un détail parmi tant d'autres, mais cela ne fait que rendre la situation plus réelle.
Chat Noir, sans le masque.
Elle ne sait même plus depuis combien de temps elle attendait ce moment.
Ignorant les regards scandalisés des autres passagers devant de tels débordements d'affection, Marinette passe ses bras autour du cou d'Adrien et le serre de plus belle contre elle. Elle connait par cœur le goût de sa bouche, le mouvement de ses lèvres contre les siennes, mais elle a l'impression de l'embrasser pour la première fois.
« Je t'aime », laisse-t-elle échapper dans un souffle, incapable de rester plus longtemps sans exprimer à voix haute ces merveilleux sentiments qui font chanter son cœur. « Adrien. Chat Noir. Je t'aime. »
« Je t'aime aussi, ma Lady », réplique Adrien avec un petit rire étouffé. « Oh, si tu savais comme je t'aime ! »
Marinette ne peut s'empêcher de rire à son tour.
Jamais elle ne s'est sentie aussi heureuse, ni aussi légère.
Peu importe leurs identités secrètes et les vœux de leurs kwamis.
Peu importe si le lendemain matin, Marinette et Adrien ont droit au réveil le plus abrupt – et probablement le plus embarrassant - de leur existence lorsqu'Alya débarque brusquement dans la chambre de son amie en voulant venir aux nouvelles.
Peu importe si dans les années à venir, tout l'entourage de Marinette et Adrien s'étonne que les deux jeunes gens s'acharnent à fêter leur anniversaire en automne alors qu'ils ont officiellement commencé à sortir ensemble en mai.
Chat Noir et Ladybug se sont enfin trouvés.
Et c'est tout ce qui compte.
*** FIN ***
Note : Et voilà, c'en est fini de cette petite histoire ! (qui ne devait pas faire plus de 2-3 chapitres et qui finalement en fait 5, on ne se refait pas... xD ) . Je l'avais en tête depuis pas mal de temps, mais je n'avais jamais trouvé l'occasion de l'écrire. Maintenant, c'est chose faite :) .
J'espère que vous aurez prit au moins autant de plaisir à lire cette histoire que moi à l'écrire, de mon côté ça a été un régal d'imaginer les déboires de nos pauvres héros. Merci à toutes celles et ceux qui m'ont encouragée pendant la rédaction de cette fic et merci de m'avoir lue jusqu'ici !
