II - Le merdier


-1-


— Comment ils ont su qu'on était ici ? demanda Miguel à la fois naïf et inquiet.

— Si t'avais pas gueulé tout à l'heure aussi, ajouta Tulio fronçant les sourcils.

— Parce que c'est de ma faute maintenant ? répliqua le blond en abordant un visage peu amical à son tour.

— Oui, c'est toi le responsable !

— C'est la meilleure de l'année ! Je savais que j'aurais jamais dû me lever.

— Maintenant il va falloir courir, soupira-t-il en tapotant l'épaule de son ami, puis sortit de la pièce ( un peu comme la Tumbleweed dans le chapitre précédent ).

Son compère jeta un œil en soulevant prudemment le store et vit une nuée de policiers postés un peu partout, sortant, claquant les portes de leurs autos, appelant des renforts à travers leurs talkies-walkies. Il se rappela d'un sage proverbe, sans doute pêché d'une sitcom lambda à la télévision, dictant ainsi que rien de bon ne se passait après deux heures du matin. Ce fut fait avéré, plus jamais il ne sortirait de son lit pour vider une saloperie de coffre fort ultra friable, non résistant et surtout entièrement vide.

Il perdit soudainement l'équilibre et se fit traîner par le bras. Apparemment Tulio n'appréciait pas qu'on lambinât durant leur fuite imminente.

Ils traversèrent le couloir et tentèrent de sortir par où ils étaient rentrés auparavant. Ils se stoppèrent, écoutant les lourds bruits de pas menaçants, les escaliers grinçaient sous le poids des agents. Ils se retournèrent et hormis la porte du bureau, aucune pièce ne pouvait s'ouvrir assez aisément pour permettre une rapide échappatoire. Merde, merde, merde !

Pas à gauche, pas à droite, tout droit hors de question, en haut non plus... En haut ?

Tulio leva la tête et son regard rencontra celui d'une grille d'aération et par conséquent l'entrée à une bouche qui conduirait à l'extérieur. Il exécuta un sourire crispé.

— Qu'est-ce qu'on fait, qu'est-ce qu'on fait ?! paniqua le blond à voix basse au fur et à mesure que les flics approchaient.

— Tu vas me tracer le chemin et en vitesse ! répondit-il en le soulevant par les jambes. Miguel poussa un cri de surprise en se retrouvant si surélevé. Rare étaient les fois où Tulio le portait durant leurs dérobades néanmoins ça le surprenait toujours autant.

— Ah ouais, je vois !

D'abord il tenta de dévisser les boulons, ce qui fut une perte de temps alors que Tulio galérait pas mal à tenir l'équilibre. Et puis dans ce genre de situation, avoir la tête dans les fesses de son acolyte alors qu'une armée de flic débarquerait dans quelques secondes n'était pas une chose des plus encourageantes. Étant donné que le résultat fut nul, il appuya tel un forçat sur cette grille, quitte à s'en faire mal aux mains qui virèrent du blanc au rouge sous ses gants.

— Dépêche ! le pressa-t-il en sentant la menace arriver à grands pas.

— J'peux pas, cette fichue grille veut pas se dégager, grogna Miguel tout en persévérant dans sa tâche.

— Fais vite, on a plus le temps là !

Il ne fallut qu'une poignée de minutes pour qu'un groupe de policiers ne pénètre enfin dans le bâtiment. L'un d'eux se planqua contre un mur, flingue à la main, et s'apprêta à commencer l'intervention dans la pièce à côté.

— C'est bon, RAS. Ils ont dû sortir d'ici il y a peu de temps. Bouclez le périmètre.

— Chef, je crois qu'ils ont dynamité le coffre !

— On verra ça plus tard. Inspectons les alentours extérieurs.


-2-


Les deux cambrioleurs à l'improviste scrutèrent à travers les fines ouvertures de la grille la scène suivante. Ils les avaient eus en beauté et l'avaient échappé belle. Ils avaient sacrément flippé sur le coup et apparemment l'adrénaline avait donné suffisamment de force à Miguel pour qu'il puisse déboîter la grille de manière aussi prompte. Quand le feu devint enfin vert, ils purent pousser un soupir coordonné et enfin reprendre leur conversation.

— Dynamité, sérieux ? fit Tulio en arquant un sourcil. C'est plutôt le bâtiment qui tombe en ruine. Manquerait plus qu'on tombe sur de l'amiante, teh !

— Faudrait peut-être que j'arrête de manger de l'Ovomaltine le matin, murmurait-il.

Faudrait que t'arrêtes de mater la télé surtout, pensa son collègue en roulant des yeux. En attendant, on ferait mieux d'avancer. Je ne sais pas où cela nous mènera, mais c'est toujours mieux que de se faire cueillir par les flics ici.

— Eh bien tout ce que je peux affirmer c'est que nous sommes dans une bouche d'aération et que le reste ne fait pas partie de l'étendue de mes connaissances.

Ce fut en employant un ton à la fois neutre et une constatation bassement tangible qu'il s'attira l'indifférence glaciale de son acolyte. Malgré la pénombre qui régnait dans ses vastes tubulures, il pouvait distinguer une paire d'yeux azurins exaspérées qui le contemplait.

— Quoi ?

— Rien.

Et ils commencèrent à ramper à quatre pattes.

Quelques pas plus tard, Miguel se prit plusieurs fois des recoins en pleine figure. Il se stoppait, faisant marche arrière et repartant, Tulio esquivant ses coups de pied d'un chouïa à chaque fois. Au bout de vingt minutes à crapahuter dans cette bouche d'aération ils en vinrent à se demander s'ils ne tournaient pas justement en rond. Il n'y avait aucune autre grille donnant sur l'extérieur, aucun signe de luminosité en dehors, ils étaient complètement paumés au milieu de la poussière et de l'obscurité. S'il y en avait bien un qui se retenait de fulminer parce qu'il ne voulait pas être repéré, c'était Tulio. Miguel commençait à crever de chaud, il étouffait sur place, des gouttes de sueur perlèrent sur son front. Faut qu'on sorte de là sinon je vais cuire sur place. Ils arrivèrent sans doute à leur quatrième intersection divisée en un carrefour. Le blond qui guidait la route ne se sentait pas capable de continuer sans avoir repris une bonne bouffée de dioxygène.

— Miguel, l'appela son collègue en lui prenant le pied.

— Ouais ?

— À gauche. Le fond de l'air y est beaucoup plus frais.

Oh seigneur, oui de l'air !

— Passe devant, je te suis.

Il tâta la paroi de la bouche d'aération quand il sentit le vide autour de lui et les chaussures de son collègue, il n'hésita pas une seule seconde à bifurquer. Ils progressèrent encore alors que de la poussière s'agglutinait sur eux.

Enfin Tulio poussa un soupir de soulagement quand il vit de la lumière au bout du tunnel. Ce n'était pas une lumière forte, éblouissante et artificielle qu'il percevait. Ce fut une grille verticale qui donnait sur un cul-de-sac. Une brise légère s'y engouffrait, le rafraîchissant docilement. Elle apportait avec elle une lueur à la fois hâve et soyeuse, teintée d'un jaune maussade rutilant sans doute d'un seul réverbère de l'autre côté de la rue. Une fois la sortie dénichée, ne restait plus qu'à éjecter la porte pour s'en aller. Là commença le problème.

— Qu'est-ce que t'attends pour sortir ? s'impatienta le blond, pressé de ressentir la fraîcheur et de s'échapper de ce lieu dans lequel il suffoquait. Un coup et c'est parti, ça a pas l'air solide ce machin !

— Justement, je réfléchis à un moyen de sortir dans le calme. Y a des flics postés un peu partout et ils risquent de nous découvrir si nous faisions trop de raffut, expliqua Tulio à la fois placide et aux aguets.

— Mais qu'est-ce qu'il y a réfléchir ? s'indigna-t-il derrière. La sortie est juste devant nous ! Si tu tiens à attendre le déluge, c'est ton problème, moi je sors.

— Non, non Miguel ! protesta Tulio qui fut poussé par Miguel qui s'incrusta à ses côtés. Si tu le fais, je te jure que je te colle une rouste !

— Ah ouais, dit-il de manière totalement flegmatique. Vraiment ?

Il se mit à cogner, le visage de Tulio se crispa. Il continua à taper à plusieurs reprises, Tulio saisit son poignet et lui ordonna d'arrêter sur le champ. Miguel, pas le moins du monde impressionné, se mit à tambouriner avec son autre main, Tulio l'attrapa tout aussi bien.

— J'ai dit stop ! s'écria-t-il passablement énervé.

Le plus petit du duo devait bien reconnaître que son évasion ne serait pas un franc succès s'il n'usait pas un minimum de ses mains. Tulio, placé devant la grille, lui bouchait la sortie. Était-ce pour autant ce qui allait l'arrêter ? Il posa sur lui un regard désabusé, puis haussa un sourcil.

Sérieusement ?

Ce qui poussa le plus grand à s'exclamer mentalement : « Oh non, merde ! Il ne va tout de même pas… »

— Si jamais, si jamais tu oses faire ça... ! menaça Tulio tempétueux, cependant il n'eut même pas le temps de terminer sa phrase que le blond se mit à sourire pareil à un mioche qui allait réaliser sa bêtise, tout fier de lui. Ses yeux verts brillaient tellement de malice qu'ils auraient pu faire office de phares à Gibraltar. Miguel posa son pied avec précaution sur la cage thoracique de son compère et lui lança un ultime rictus.

— Hasta la vista, baby !

Pas une seule seconde ne s'écoula entre le temps où Tulio se demandait ce que mijotait ce type et l'instant où il planait momentanément en dehors de la bouche d'aération. Miguel l'avait simplement poussé et s'était servi de son poids pour balayer cette grille hors de leur chemin. Tulio tomba dos et tête en arrière en poussant un cri, stupéfait et très alarmé. Miguel cessa de sourire enfin comme un crétin lorsqu'il se rendit compte qu'il y avait plusieurs étages qui les séparaient entre eux et le sol. Il avait carrément oublié ce monstrueux détail. Il se précipita vers la sortie de la bouche, se penchant vers le bord, mort d'inquiétude d'avoir fait une connerie. Il ne voyait pas son corps désarticulé effondré sur le trottoir, ce qui était un point positif en soi. Pourtant il était angoissé ne pas avoir de preuve catégorique démontrant que son ami était sain et sauf. C'était comme s'il s'était évaporé. Plus rien.

— Ow ! T'es toujours vivant ou quoi ? brailla-t-il le visage blême.

Le silence le terrifiait désormais. Il craignait que Tulio ait perdu connaissance, qu'il saignait, ou que sa nuque soit brisée.

— Tu me fais la gueule ou bien t'es vraiment mort ? lui demanda-t-il d'un ton hyper hésitant.

Un blanc ponctua sa réponse.

— C'est pas possible, il fait le con ? marmonna-t-il à moitié catastrophé. Il n'avait vraiment pas envie d'avoir ça sur la conscience.

— Je t'assure que si j'avais eu les deux mains libres, je t'aurais foutu la beigne de ta vie.

Une voix au ton acerbe, menaçant, la gorge raclée pour que le ton paraisse plus agressif. Sourcils froncés, regard d'assassin fiché sur le blond. Miguel tourna la tête vers sa droite et vit Tulio, suspendu dans le vide, ses mains tenant une barre de fer correspondant à une marche d'une échelle de secours accrochée à un escalier extérieur.

— Sombre crétin !

— Parle pour toi !

— C'est ça. Et maintenant, si tu éclairais un peu ma lanterne, moralisait-il l'air sceptique. Tu fais comment pour descendre toi au juste ?

Il tira la tronche du mec foncièrement écœuré en fixant les mètres qui délimitaient la frontière entre sa charmante tête blonde et le sol. Ensuite il zieuta son compère, fit la moue et resta sans prononcer un mot. Vexé de ne pas trouver quelque chose à lui répondre, il lui renvoya la balle.

— Et toi, comment t'as réussi à choper l'échelle ?

— J'en sais rien, la chance sans doute.

— Bien, et pour poser tes pieds par terre ?

S'installa alors une courte séance de mutisme dans laquelle ils se dévisagèrent l'un et l'autre.

— Saute, tu verras bien.

— Hein ? À cette hauteur !

— Pourquoi ça te dérangerait, après tout tu m'as bien balancé par-dessus bord !

— Ouais mais je savais pas que c'était si... élevé ?

— Pfft... Mauviette.

Miguel plissa à son tour les sourcils. Il était aisé de le provoquer. Néanmoins Tulio sut que cela n'allait pas fonctionner ici. Il préféra alors le brosser dans le sens du poil.

— Allons bon, tu ne me fais pas confiance ?

— Mouais...

— T'en fais pas j'ai un plan !

On a bien vu ce que ça a donné tes supers plans, se lamenta-t-il tout en conservant une expression de méfiance sur son visage.

— Et c'est quoi au juste, ton plan, je te prie ?

— Justement, si je te le dis, tu ne voudrais pas monter.

La curiosité du blond fut piquée à vif. Tout comme son partenaire, il demeurait un casse-cou dans l'âme et l'idée du danger quand il n'était pas mortel, le stimulait, l'emmenait dans des situations tarabiscotées dont il gardait d'ailleurs d'assez bons souvenirs. Tulio changea de côté avec circonscription et fit signe à son compère d'embarquer avec lui. Miguel fit une grimace, hésita puis se décida à son tour de faire le grand saut. Il essaya de tenir l'équilibre en se levant faiblement, les mains se tenant sur le carré que formait la sortie de la bouche, hissé sur la pointe de ses pieds. Tulio reconnut immédiatement ce rayon étincelant qui rutilait dans ses yeux, cet entrain, cet optimisme face à toutes les situations. L'espagnol aux cheveux noirs fit un tour complet, se penchant un peu dans le vide et tendit sa main.

— Tu avais dit que tu n'attendrais pas le déluge, murmura-t-il en râlant dans sa barbe.

— Donne-moi deux secondes, tu veux ? répliqua-t-il, contrarié qu'on le dérange pendant qu'il se préparait.

Il jaugea approximativement sa puissance, puis il bandit ses muscles tel un chat prêt à bondir, se propulsa à l'aide de ses jambes, poussant contre le mur avec ses mains. Il poussa un cri subit quand il fut dans le vide et crut ne jamais atteindre la main de son collègue. Pourtant il réussit avec brio à empoigner le barreau de l'échelle le plus bas, brassant l'air avec ses jambes, jetant un œil vers le bas. Il n'était pas atteint de vertige pourtant il sentit son cœur s'empoigner rien qu'en se projetant dans une probable chute. Il se dépêcha de remonter, poussant un long souffle, le sourire retroussé jusqu'aux yeux.

— 'Kay ? Maintenant, c'est quoi le plan ?

— Tu ne bouges pas et tu restes bien accroché à l'échelle.

Son sourire disparut tout aussitôt.

— Quoi ? s'exclama-t-il en ne captant pas bien ses desseins.

Il entendit soudain comme un craquement métallique. Ça ne le rassurait guère et ne le confortait pas dans l'idée que l'échelle puisse tomber en ruine avant même d'y avoir atteint le sommet. Tulio grimpa un peu plus haut, Miguel releva la tête, son visage se figea. Son collègue était en train de dévisser les boulons qui tenaient l'échelle de secours à la rembarre de l'escalier.

— Erm... Je ne veux pas jouer les rabat-joie mais ce ne serait pas du tout un suicide organisé là ?

Tulio tapa contre l'échelle en soupirant. Il le remarqua lever un bras, sa main exécutant une gestuelle passablement tendue, énervée.

— Je sais ce que je fais ! affirma-t-il comme si ni Dieu ni personne ne pouvaient le contredire sur ses faits et gestes.

— Ben j'espère, bougonna l'autre en bas.

Deux autres boulons furent détachés. Ils chutèrent avant de rebondir sur le goudron en un léger tintement. Miguel les regarda soucieusement. Il ignorait combien de boulons il restait à dévisser. Il appréhenderait sûrement la montée de stress dès le moment où l'échelle succombera à la pesanteur. Il entendit encore un boulon tombant sur le sol et ne se doutait pas qu'il s'agissait du dernier. Il tressaillit lorsque l'échelle locha d'avant à en arrière. Tulio jeta un œil en arrière et s'accrocha fermement aux barreaux. Il craignait durant l'espace d'une seule seconde que son plan foire, qu'ils allaient sévèrement se rétamer à terre sans pouvoir se réveiller. Peu importe, il était trop tard pour se soucier de ça. Il se pencha en arrière, ordonna à son collègue de ne pas lâcher prise quoiqu'il arrive.

Enfin, l'échelle bascula soudainement vers le vide. Affolés, ils réprimèrent un cri qui résonnait de manière stridulante dans leurs boîtes crâniennes. Un bruit extérieur vint compléter leur cacophonie interne. La fin de l'échelle s'entrechoqua brutalement contre le mur de l'autre bâtiment, les deux branches verticales le raclèrent bruyamment tel un train en furie qui déraillait en perdant le contrôle. Ne manquaient plus que les étincelles. Il n'empêche que cette action leur permit de diminuer conséquemment la vitesse de cette chute, jusqu'à enfin se bloquer brutalement contre un robuste morceau de taule posté à environ deux mètres du sol.

Quand leur descente fut enfin achevée, ils poussèrent un souffle qui voulait en dire long. L'échelle formait une diagonale. Tulio se déplaça barreau par barreau, atteint la taule, sauta sur quelques caisses en bois contenant les machines d'une quelconque entreprise et atterrit à terre sain et sauf. Le blond fut bluffé, la bouche grande ouverte prête à gober les mouches. Il ne put que féliciter le coup de maître de son compère qui se mit à crâner fièrement.

— C'était génial, bon sang !

— Oui, comme toujours. Bon, rejoins-moi vite.

— Dis, si les flics ont encerclé tout le périmètre, on passe par où pour rejoindre le quartier juif ?

Dans le vieux Séville, le quartier juif demeurait un lieu relativement paisible. Le qualifier de quartier sensible serait une simple hérésie mise à part les quelques pickpockets qui sévissaient au grand dam des touristes. Les gigantesques patios ressemblaient à des entrées de temples où régnaient des profusions de plantes qui s'y sentaient à leurs aises, grimpant sur les murs et les pergolas, s'entassant sur les balcons, poussant tout autour d'un probable bassin d'eau. Il n'était pas rare de voir ces bâtisses envahies de bougainvilliers. Malgré les chaleurs de l'été, les patios restaient frais, les plantes demeuraient en permanence hydratée et se déployaient arborant ainsi une jungle miniature. Cependant l'hiver était tombé et la beauté des patios subsistait à travers la désertification des lieux.

Ce n'était vraisemblablement pas pour admirer l'élégance du pâté de maisons, non. Le quartier juif ( doté de ruelles étriquées comme toutes les rues d'Espagne ) demeurait un dédale à touristes assez commun les journées estivales. La nuit, il se trouvait être une parfaite planque pour deux escrocs qui y résidaient. Ils logeaient dans une des rues parcourues de fils électriques s'insinuant telles des veines dans des murs rouges et jaunes.

De toute manière, les rues se ressemblaient si elles n'étaient pas dotées d'un point de rendez-vous marqué monument historique ou autres. Toutefois, le quartier juif restait un quartier de flâneur hors saison touristique. Beaucoup de terrasses, cafés, restaurants, hôtels, commerces artisanaux... Même les moins benêts pourraient passer six fois dans une rue et dans la minute qui suite et s'exclamer : '' Je l'ai déjà vu quelque part ce magasin... ce café... ect '' ( Tulio appelait cela le syndrome du paysage monochrome ). Il demeurait un réseau fort agréable de visu, et surtout un véritable labyrinthe pour ceux qui cherchaient à semer des traqueurs.

Aucun souci n'était à se faire s'il parvenait à atteindre la première rue du quartier.

Le principal ennui fut justement de rejoindre Santa Cruz en sachant qu'un énorme paquet de policiers se baladait dans les parages. Et là en fait, ça emmerdait davantage Tulio. Miguel eut le temps de descendre lui aussi, pendant que son compère, plaqué contre un mur, scrutait deux ou trois fonctionnaires de police rôdant sur le trottoir, lampes éblouissantes et armes menaçantes en mains. Vraiment pas mal comme variante du jeu du chat et de la souris.

Ils étaient sortis de ce vieil immeuble et davantage de kilomètres les distançaient de leur appartement que de ce fichu coffre-fort. Miguel vint à son tour derrière Tulio pour admirer dans quel bourbier ils s'étaient empêtrés. Pas que cela le tracassait, non au contraire.

— Est-ce qu'on a à un plan en réserve ?

Tulio appréciait le '' on '', surtout quand il concevait les plans pour deux.

— Non. Et je suppose évidemment que tu n'en as pas non plus, petit génie !

— Hé ! Pourquoi tu te fâches ? C'est toujours toi qui nous sors de la besogne !

— Si on t'a donné un cerveau à la naissance, c'est pour que tu t'en serves.

— Ah ouaiiiisss ?

— Ouais.

— Ouais, répéta-t-il, fort décidé. Très bien, dans ce cas...

Tulio sut qu'il allait amèrement le regretter.

Miguel partit à découvert. Tulio le fixa en marmonnant des maximes typiques telle que « Mais quel con ! » et diverses formes d'élocutions peu élogieuses.

Non mais je rêve !

— Reviens ici, nom de... ! siffla-t-il vraiment en colère.

Le blond n'y prêta pas la moindre attention. Les mains dans les poches, il semblait un peu dans la lune. Il traversa la rue alors qu'il entendit derrière lui des reproches sur son inconscience ou justement sa confiance trop aveugle.

Tulio aperçut soudainement un policier au coin de la rue patrouillant. Il partit illico à la poursuite de son pote, le tirant par la capuche rouge de son sweat dépassant du col de son perfecto. Pour ne pas lui faciliter la tâche, il se débattit, râlant, attirant ainsi l'attention du flic qui se dirigeait vers eux.

— Hé, vous !

Santa maaadrreee de Dios !

Il allait finir par le tuer. C'était désormais son entière conviction.

— Miguel, reste pas planté là, lui ordonna-t-il à voix basse et discernable. Cours !

Au lieu de ça, il saisit Tulio par la manche, lui intimant de rester ici, lui rassurant qu'il n'y avait pas de quoi s'en faire. Bien sûr qu'il y avait de quoi se faire de la bile ! Le flic s'avançant enfin vers eux leur fit mine de lever les mains en l'air. Tulio commença à exécuter le geste. Autant y aller en bons termes avant de compliquer la situation, néanmoins Miguel lui saisit les poignets.

— Reste pas crispé, il va se douter de quelque chose ! Tais-toi et laisse-moi faire.

— Messieurs les mains en l'air !

Tulio considéra son collègue et dénota l'imminente vélocité à laquelle il changeait d'expression faciale. À ce moment même, il ressemblait à une sorte de merlan frit, déployant d'immenses yeux verts frétillants de leurs orbites. Ils symbolisaient un peu de la peur, de l'ignorance et énormément de naïveté. Le flic leur redemanda une énième fois, mais rien n'y fait.

— Vous êtes sourd ou quoi ? interrogea le flic, non pas excédé. Plutôt déconcerté, il haussa un sourcil.

— What ? Excuse me, what'da r'you talkin' about ?

La nuque de Tulio fit un rapide virage à quatre-vingt-dix degrés. Il ne se préoccupait même pas s'il allait se faire un torticolis sur l'instant.

« C'est ça ton foutu plan, sérieusement ?! ». Il bouillit sur place mais se contenait.

« Tu crois que j'allais réellement rester à me tourner les pouces en attendant que tu nous trouves quelque chose ? ». Il roula des yeux avant de reprendre son sérieux. La conversation mentale ayant été interrompue, il reprit son rôle de touriste/étudiant anglais paumé au beau milieu du petit matin.

— He doesn't understand a single word of spanish, no need to yell at him !

Tulio préférait se la fermer. Miguel parlait l'anglais infiniment mieux que lui. Il devait remettre son sort entre ses mains en espérant qu'il allait les sortir de ce guêpier. Il n'empêche qu'il se sentait vexé. Il s'évertuait à préparer des coups tordus phases après phases en prévoyant tous les pépins qui allaient avec, les plans d'évasion, les plans B, et enfin les probabilités de choisir telle ou telle solution ; il trouverait cela injuste si le plan de Miguel fonctionnait. Une étincelle d'idiotie avait dû passer sous son nez et il avait inventé ça, bam, como este ! S'ils s'en sortaient, son ressenti hésiterait entre le soulagement et le dégoût.

Le flic se frotta les yeux en murmurant une sorte de '' Oh non, c'est pas vrai... ''.

Ils se rendirent vite compte que la chance soufflait fort, il fallait bien la saisir pour ne pas la laisser s'envoler.

Miguel démarra son long monologue anglophone, ne faisant qu'accroître le malaise chez le flic qui s'accommoda de le fixer d'un regard signalant sa grande incompréhension et son désarroi total. Au fur et à mesure, il jactait de plus en plus vite jusqu'à fusionner les mots entre eux. Ajoutant les gestes à la parole, soliloquant comme un acteur enfiévré, il s'attira l'énervement complet du policier dérouté du début à la fin.

— Stop ! D'accord, où vous êtes-vous perdu là... ?

— Just overthere, dit-il en pointant du doigt l'endroit en avançant. Le flic lui barra la route.

— Non, non ! La route est barrée là ! C'est une scène de crime. Crrriiiiime. Vous comprenez ?

— Euh... Si ?

— Bon on s'en fiche, écoutez j'ai pas temps à perdre avec...

Miguel se remit à débiter un flot de paroles sans fin qui devait à présent se jeter dans la mer Méditerranée. Tulio crut saisir une épaisse veine ressortir du front de l'homme pendant qu'il réprimait une violente envie de rire.

Le supérieur de ce policier les avait prévenus. Ils allaient sans doute rencontrer des gens en état d'ivresse vu le climat des fêtes, du tapage nocturne, de probables querelles... Un coup de téléphone anonyme les avait avertis qu'un coup se tramait dans une ancienne presse sportive locale. Il fallait dissocier les malfrats des flâneurs nocturnes. D'abord délesté d'exécuter sa ronde dans le coin le plus enluminé, il se rendit compte que ce n'était pas tout à fait un coup de chance. Des anglais... Peu importe ! Fallait que ça tombe sur lui, évidemment.

— Bon sang, d'bonsoir, mais qu'est-ce que vous voulez à la fin ?!

— Phone, we need a phone, répondit-il en exécutant le signe avec sa main, puis roulant des yeux, il se mit enfin à parler sa langue natale de manière confuse avec un accent britannique bien maîtrisé. Téléphone, maison ! Nous sont perdus, nous devons rejoindre aéroport en peu de temps, bagages chez l'hôtel, nous sont perdus depuis une heure !

— C'est pas à moi qu'il faut s'adresser, je suis en mission !

Recommença alors un débordement de mots. Le flic ne mit pas longtemps avant de craquer.

— Vos papiers !

Tulio frissonna, Miguel se décontracta avec un flegme qui lui était propre.

— Luggages. In the valises, overthere.

— Bon... Vous allez m'écouter ! Je vais appeler un taxi, vous vous débrouillerez avec, mais je ne veux plus vous revoir sur mon chemin !

— Eh ?

— Taxi ! articula-t-il en s'aidant de ses mains pour communiquer. Pour vous !

— Oh, si si, muchas gracias !

— C'est ça, c'est ça, fit le type en s'essoufflant, passant devant eux sans prendre la peine de les aider davantage. Déguerpissez d'ici, je ne veux plus vous voir !

Il saisit un téléphone, appuyant diverses touches. Une fois qu'ils eurent le dos tourné face au flic, Tulio prit son acolyte à part, lui faisant remarquer les quelques accrocs qui pourraient survenir. Il restait toujours méfiant et très perfectionniste sur les bords. Miguel estimait qu'il était seulement jaloux qu'il puisse dénicher une idée en dernière minute. Il était aussi froissé que Tulio ne lui accorde pas plus de confiance. Le plus grand pensait qu'une bagnole allait les emmener en garde à vue, l'autre rétorqua qu'ils avaient fait très bonne impression.

Très bien, continue de stresser, tu vas tout foutre en l'air !

Soudain, des phares transpercèrent l'épais rideau noir que formait la ruelle. La voiture s'arrêta devant eux, et Miguel dévoila un sourire éclatant lorsque s'afficha l'icône TAXI sur le sommet de la carrosserie. Quant à Tulio, ses bras l'en tombèrent. Le flic les laissa partir et poursuivit sa ronde en avertissant de l'incident '' anglais égarés '' à travers son talkie-walkie. Profitant de cette occasion servie sur un plateau, ils ouvrirent la porte arrière et ce fut à peine si ils s'y jetèrent directement à l'intérieur.

— 'Soir les gars, des ennuis avec la flicaille ?

— Toujours. On a eu de la chance de tomber sur un pas fut'fut' du poste quatre.

— Où est-ce que je vous dépose ?

— Chez nous, Youssef, soupira Tulio. La vitre froide lui atténua la douleur de sa mâchoire.

Le chauffeur démarra, la voiture s'éloigna peu à peu des ruelles bondées, transformées désormais en un immense poulailler.

Il ne préféra pas entamer une quelconque discussion tout de suite. Il s'attardait dans sa tête, l'idée que le chauffeur puisse être de mèche avec la police et l'ensemble de leur clique grouillant le quartier. Pourtant là n'était pas la raison de son éreintant silence. Vanné, harassé et extrêmement écœuré. Murmurait cette phrase en boucle, comme un écho à l'intérieur de son crâne : « Tout ça pour ça ? ».

Miguel à côté de lui, tout frais, souriait de cette mésaventure qu'il prit avec un peu de recul comme une petite promenade de santé nocturne, histoire de ne pas perdre la main. Sa fièvre miraculeusement envolée par un effort physique soutenu n'était guère qu'un mauvais souvenir déjà oublié. Sa tête blonde appuyée contre la vitre, ses yeux absorbés par les maigres lueurs de la nuit. Les lampadaires s'embrasaient les uns après les autres, dévoilant un trottoir blanc qui s'étalait telle une moquette onctueuse, scintillante. L'inoccupation de ces rues dévoilait toute sa beauté à la fois riche et si minimaliste. Bien qu'éveillé, il se laissa bercer par le bruit du moteur. Miguel n'aimait guère causer à Tulio pendant qu'il digérait sa mauvaise humeur dans un néant sonore, la majorité du temps son irritabilité retombait souvent sur lui. Il ne lui en voulait pas, il fallait bien que cela chute sur quelqu'un à un moment ou un autre. Le blond brisa le calme apaisant, donnant lui aussi un peu de son ressenti.

— On est le vingt-quatre aujourd'hui.

— Moui, se contenta de répondre son collègue.

Ce ne fut qu'en quittant le taxi qu'ils s'adressèrent à nouveau la parole.


-3-


Tulio entamait les escaliers avec une sourde colère, ce qui le rendait un peu plus rapide que d'habitude. Miguel posté derrière lui, feint d'ignorer son aigreur. Ayant franchi le premier étage, il se risqua de sortir quelques mots.

— Sale journée, hein ?

Ouais, surtout qu'elle n'a pas encore commencé...

Miguel sut alors qu'aucun dialogue ne serait alors possible tant que Tulio n'aurait pas vidé son sac. Il pouvait parler à un mur, la discussion aurait été tout aussi garnie. Pourtant Miguel avait l'irrésistible envie de le saouler à mort avec cette date butoir. Noël. L'un des rares jours durant lequel paix et prospérité demeurèrent les mots d'ordre. Cela signifiait aussi que demain ils pourraient prendre un ticket à la gare, se faire gâter par sa mère et le reste de la famille, avoir un super gueuleton et tout le reste folklorique associé à la période des fêtes. Miguel n'avait jamais raté un dîner de Noël, ô grand jamais, et si par cette année faisait exception, il allait gueuler. Ensuite il irait quand même dîner chez sa mère, qu'importe la situation.

Étages franchis. Tulio se stoppa net. Miguel jeta un œil par-dessus son épaule, se pencha d'un chouïa.

Une vive lueur se dégagea de leur appartement et éclaira une parcelle du couloir. Ils se rapprochèrent timidement pour comprendre la cause de l'incident et faillirent s'exclamer en notant la porte démontée et collée contre le mur d'en face. Certes, Tulio était à la fois furieux et désemparé, ce qui ne l'empêcha pas pour autant de faire de l'ironie. Des cambrioleurs novices cambriolés ! Il fallait le voir pour y croire. À peine sortis d'un sacré bourbier, les voilà repartis pour affronter une nouvelle crise.

— Quel culot ! marmonna le plus grand. Ils vont sortir en quatrième vitesse ça va pas tarder !

— Non, Tulio ! Et s'ils étaient armés ? fit le second, le retenant par le bras pour freiner son entrain.

— Et tu veux faire quoi, appeler les flics ? Pour qu'ils viennent tous nous chercher, c'est ça ?

— J'en sais rien, moi ! Puis, c'est pas normal je trouve ! Et les voisins qui n'ont rien entendu, tu parles d'un voisinage bienveillant.

Tulio s'arrêta et massa ses tempes : « Okay, réfléchissons cinq minutes... ». Mais il n'en eut pas l'occasion. Une voix qu'il devinait très bien s'éleva lourde et menaçante tel le souffle empoisonné d'un dragon le grillant momentanément sur place. Il grimaça salement, se retournant vers son pote qui fit un geste rapide de la main en serrant les dents. Ce qui signifiait vaguement '' Alors là, on est morts ! ''.

— Vous parlez beaucoup trop pour des hommes qui marchent dans l'ombre. Montrez-vous.

Miguel le poussa légèrement dans le dos pour qu'il se rapproche, lui léguant ainsi sa place au hara-kiri. Son collègue qui ne fut pas du tout du même avis, le prit par les épaules et le plaça devant lui, bien en évidence dans la lumière. Par la suite, il arrangea sa chemise, passant une main sur les plis pour la défroisser, réajustant le col, fin prêt pour sa mise en scène. Il rejoint alors son compère statufié qui avait délaissé son texte de côté.

Prônant comme un souverain sur le fauteuil, un verre de whisky à la main, costume blindé, son poignet affichait une énorme montre argentée où chaque heure correspondait à un mois de salaire minimum brut. Il s'élevait dans le salon un air poisseux, envenimé de vapeurs de cigare cubain. La mâchoire carrée, le regard acerbe, son visage évoquaient celui d'un despote tyrannique usé par le temps. Âgé de soixante ans depuis peu, son corps imposant tendait à prouver le contraire.

Il se leva avec sa canne en ébène mun, les glaçons de son verre tintinnabulaient contre la paroi. Velàzquez était lui aussi présent, adossé contre le plan de travail de la cuisine.

— C'est une très belle pièce que vous avez là... En centre-ville, pas de vis-à-vis, bien emménagé.

Miguel leva la tête, lorgna son acolyte un court moment en l'interrogeant mentalement sur les motifs de cette visite. Tulio ne put réceptionner le message, il était bien trop préoccupé à bientôt faire face à celui qu'il avait appris à craindre. Par crainte, il n'entendait pas le respect, ni le pouvoir, mais la puissance que véhiculait cet individu. D'un simple hochement de tête, il était en mesure d'assassiner une bande ou une famille par le biais de ses hommes. Le connaître n'était qu'un mensonge mal dissimulé, il restait fermé, insaisissable et vous menait en bateau jusqu'à vous abattre à coups de couteau, lorsque vous vous rendiez compte qu'il est déjà trop tard. Il n'existait pas d'état d'âme chez cet homme. Seul comptait le résultat.

Il se retourna complètement vers les deux escrocs. Cortés était bel et bien devant eux. Très loin de son petit îlot fiscal qu'était Cuba.

— On pourrait en tirer un très bon prix. Je connais des propriétaires qui seraient prêts à l'acheter à... Je ne sais pas, trois millions six cent soixante douze-mille pesetas ? estima-t-il d'un ton neutre en marquant une pause afin de bien épeler le nombre en question. Domenico, peux-tu me dire à combien estimes-tu la somme de trois millions six cent soixante-douze mille pesetas en dollars ?

— Environ trois cent mille dollars.

— Bien.

Un des membres du binôme ravala douloureusement sa salive. Cortés montra un agenda bien garni, l'ouvrit, l'éplucha de long en large.

— Les affaires ont l'air de rouler pour vous on dirait... ( puis refermant sèchement le carnet, dévoilant dans ses yeux une mer tumultueuse de hargne et d'agressivité ) Pas pour moi.

Il marqua un temps d'arrêt et reprit son discours qui sonnait plus sinistre, réveillant ainsi leur vigilance.

— J'ai choisi, mes associés, avec une infinie précaution. Mais comme Jésus et ses disciples, il semblerait qu'il y ait un traître parmi nos rangs, persifla-t-il en balançant lourdement l'agenda sur la table. Je suis à peine surpris qu'il puisse s'agir de vous.

— Techniquement, tenta subtilement Tulio atteint d'une diaphorèse subite, je ne fais plus partie intégrante du groupe, et Miguel ne l'a jamais été.

— Silence ! tonna Cortés. L'accord était que vous remboursiez une dette et ensuite, nous vous considérerons comme étranger à nos yeux. En attendant, vous devez me payer et je ne vous laisserai pas de répit tant que je n'aurai pas tout cet argent.

— Oui, ça se conçoit mais...

— Quand on a montant aussi colossal à payer, on reste discrets. Je dois avouer que vous ne manquez pas de toupet de vider mes fonds pour me les emballer ensuite.

— Qu'est-ce qui vous fait dire que...

— Ne me prenez pas pour un imbécile. Vous étiez prêt à piller un coffre bien rempli ce soir.

— Mais qu'est-ce que ça peut faire, il était vide ! osa Miguel dans un élan d'audace qu'il regretta bien vite.

Velázquez, silencieux au fond, souleva une petite valise cadenassée, la secouant tout en restant placide. Voici où était gardé le contenu du coffre. Tulio se rendit compte bien tard que son plan, son idée du siècle fut une aubaine formidable pour le camp adverse, un guet-apens minutieusement préparé. Quoi qu'il puisse entreprendre, Cortés avait toujours de nombreux coups d'avance par rapport à lui. Voilà pourquoi il restait cloué à ce cercle infernal. On l'a manipulé comme un pion, cela lui donnait une mauvaise estime de lui-même, entretenue par de la fatigue accumulée.

Les sourcils de Cortés se froncèrent, les rides sur son front se plissèrent. Il saisit sa canne, dévissa son sommet orné d'une fine sculpture de la Vierge Marie, Tulio voulut saisir son collègue et lui éviter une grosse balafre cependant il n'en eut pas le temps.

Une lame jaillit de son fourreau, le parrain traça un chemin vers sa cage thoracique, les deux yeux émeraude de Miguel s'ouvrirent expressément, il recula immédiatement dans un jeu de jambes soigneusement contrôlé. Son dos percuta le mur, Cortés planta sa lame dans la cloison. Quelques centimètres séparaient sa gorge du trou qu'il laissa dans le placo. Miguel fut en rogne de cette impuissance qu'il véhiculait et si cela n'en tenait qu'à lui, il se serait battu œil pour œil. Pourtant, il était dans l'incapacité de sortir son côté belliqueux. Il ne souhaitait pas surcharger Tulio de problèmes. Ses ennuis étaient aussi les siens, raison de plus pour ne pas s'en attirer. Il se contenta de le fixer dans les yeux de manière irrévérencieuse.

— Tu vas me retirer ce ton discourtois ou je me ferais un plaisir que cette conversation s'achève ici même.

— E-excusez-le, il est très franc-parler, ça ne se reproduira plus... !

Le verre de whisky valsa pile au-dessus de son épaule avant de s'écraser en une centaine d'éclats, déversant une mare d'alcool et de verre sur le sol. N'étant pas en position de dire quoi que ce soit, il se tut, laissant le destin décider pour lui.

Cortés s'écarta du blond, rangea subtilement son épée dans son fourreau, réempoigna sa canne à nouveau et fit signe à son bras droit de le suivre. Il adressa une dernière déclaration à Tulio avant que sa silhouette ne s'évanouisse dans la noirceur du couloir.

— Rendez-vous à deux heures à l'hippodrome, et apporte l'argent seul. Je ne tolérerai aucun retard, s'il te prend la moindre envie de me faire faux bond, sachez que vous le regretterez.

Le colosse remit la porte à sa juste place puis se retira à son tour avec son supérieur.

Le premier réflexe de Tulio fut de s'assurer qu'il n'entendit plus leurs pas dans les escaliers, il prit la peine de traîner le fauteuil derrière la porte afin que celle-ci tienne debout. Ensuite il alla vers son collègue, une main sur son épaule. Miguel lui affirma qu'il n'était pas blessé, ça aurait pu être pire. Un long soupir se dégagea de nos deux protagonistes.

Ils examinaient leur parcours depuis le début et en vinrent à la conclusion que, plus ça passait, plus ça devenait épineux. Remonter la pente face aux crashs restait une chose qu'ils avaient tous les deux bien appris à faire avec l'expérience pourtant ce soir, ça frisait un niveau nettement supérieur, un point qui paraissait péniblement infranchissable. Le pire n'ayant pas encore montré le bout de son nez, ils restaient loin de franchir le sommet de cet énorme, gigantesque, titanesque tas de problèmes.

Si le Cortés avait quitté Cuba cela prouvait que ça urgeait pour le blé. Ou qu'il avait des casseroles au cul, peu importe, la tournure que prenaient les choses demeurait loin d'être favorable. Parfait schéma pour illustrer la scène, le bateau prit dans la mer des Sargasses sans aucune once de vent.

— Je te jure que si ça n'avait pas été lui, je lui aurais fait avaler son épée !

— J'ai bien cru qu'il allait t'embrocher, il en serait capable en plus.

— Heureusement que mon frangin m'a bien habitué aux mauvais traitements, maugréa-t-il en regardant les bouts de verre jonchés sur le sol.

Pour sûr, il avait joué les fiers cependant sur le coup, il ne pouvait nier qu'il avait eu une de ces trouilles.

Les cloches sonnèrent six heures du matin. Grand moment de solitude.

— Je crois que j'vais aller me coucher.

— Si tu me réveilles à nouveau, je t'assomme à coup de réveil en pleine poire.

Dit le mec qu'il l'avait balancé du troisième étage d'un immeuble.


Tadaaaa ! Voilà antagoniste numéro 1 faisant une entrée bien badass et fracassante. Cortés va en faire baver à ces deux-là !

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