3 - Le foutu canasson

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Trop, c'est trop.

Il y avait des limites à sa patience. Une fois de plus, il venait de les franchir consciemment. Oh, après tout ce n'était pas comme s'il l'avait prévenu.

Trois heures, trois putains d'heures qu'il était resté le cul sur cette chaise à poireauter. Il n'espérait plus que deux choses : pouvoir sortir prendre l'air et étrangler son collègue, lui rendre la monnaie de sa pièce. Bien sûr, il n'était pas assez fou pour se permettre une envie pareille. Il trouverait bien autre chose à lui faire subir.

Tulio tapa nerveusement le pied sur le lino, assis, les bras croisés contre sa poitrine, une humeur très revêche ( pour ne pas dire massacrante ).

À ses côtés, Miguel montrait beaucoup d'appréhension. Cela pouvait se démontrer par la présence d'un acolyte très en rogne. Celui-ci le fixait avec tellement de dévouement dans son ressentiment que le blond avait l' impression qu'il tentait d'invoquer la foudre sur lui.

Au bout d'un très long moment de blanc, il se décida enfin à dire quelque chose.

— J'espère que ce n'est pas trop grave...

Ah, non la merde, ça va chier !

— Pour la dernière fois Miguel, ce n'est pas TON cheval !

— Et alors ? On n'allait pas le laisser dans cet état là quand même !

— Mais bien sûr ! C'était le seul truc à ne pas faire pour s'en tirer, MAIS NON. Il a fallu que tu piques le cheval de Cortés !

— Tu m'en vois navré, mais je ne pouvais pas rester là sans rien faire, répliqua-t-il sèchement.

De la surprise s'affichait sur le visage de Tulio alors qu'il s'attendait pertinemment à la réplique. La fatigue était telle qu'il ne parvenait plus à contrôler le lien entre ses émotions et ses muscles faciaux. Il se passa ses deux mains émaciées tout le long de son visage en soupirant, les cernes sous ses yeux lui brûlaient. Pas mal de choses le maintenaient éveillé et toutes restaient loin d'être positives.

— Bon Dieu de... se retint-il dans un immense effort pour ne pas élever la voix. À trop jouer les bons samaritains, on finit par s'attirer les ennuis des autres. Ce n'étaient pas nos oignons !

— Mais...

— Point barre ! Je n'veux plus t'entendre, coupa-t-il en mimant de coudre sa bouche.

Miguel ne pipa mot, il se contenta de baisser la tête et garder un mutisme plombant. Là, Tulio allait définitivement lui faire la gueule pour le reste de la soirée.

Vous vous demandez sans doute ce qui a mené ces deux-là jusqu'à cette clinique vétérinaire.

Pour se faire, remontons le temps en arrière.


Enfilant une chemise blanche propre, fermant les boutons précipitamment en ratant un au passage, il se remet à le reboutonner nerveusement en râlant.

Il n'avait pu compter sur la courte nuit de la veille pour bénéficier d'un peu de repos. Ajustant une ultime fois son col, il se contempla dans la glace en une tentative lamentable d'auto-persuasion, histoire de se rassurer, qui ne fonctionnait même pas.

Alors qu'il entamait un immense combat intérieur pour canaliser toute son anxiété apparente, Miguel entra dans le salon, ses cheveux blonds fraîchement sortis de la douche, ruisselant, perlant le sol de flaques distinctes. Il s'arrêta net alors qu'il était en train de sécher sa chevelure avec une serviette, considérant son compère d'un air pas dubitatif, mais presque.

Miguel lorgna tantôt la valise posée sur la table, tantôt son compère en train de piquer sa crise de stress classique du '' J'veux pas y aller, j'vais me faire massacrer ''. Son attitude était clairement justifiable. Bien grandes sont les chances qu'il se fasse descendre. Pourtant à y réfléchir de plus près, Cortés n'oserait tout de même pas lui coller une balle en public. Ou peut-être bien que si justement parce que l'individu en question se prénommait Cortés.

— Ça va aller ?

— Non, non et non, pestiféra Tulio.

Miguel fit la moue, soucieux pour Tulio. Il n'était pas du genre à devenir la proie du stress communicatif cependant si son collègue continuait à se ronger les sangs, il finirait par tout faire capoter.

— Tu sais qu'en ce moment même, tu ressembles au mec qui agonise du début à la fin dans Reservoir Dogs.

Il se figea net. Son sang parut glacé sur le coup.

— Si si, fit Miguel en s'installant à côté de lui. T'sais quand il fait '' Ils vont croire chaque putain de mot que je dis car je suis super cool ! ''. Par contre, je sais plus si cté le rose ou l'orange... Enfin de toute manière ils sont tous morts à la fin.

Et c'est sur cette touche d'une extrême candeur noire que Tulio se retourna vers son homologue silencieusement, tellement abasourdi qu'il ne put rien tirer de sa répartie naturelle. Tel un black-out interne suivi d'une énorme pancarte chutant sur le coin de sa gueule, avec des DEL lumineuses de toutes les couleurs formant le message : « VOUS ÊTES DANS LA MERDE ».

L'autre ne sut que rajouter alors il lança un sourire franc et un peu débile.

Tulio aurait pu lâcher quelque chose de consistant du genre : « Tu sais Miguel, il y a deux groupes de personnes. Celles qui savent remonter le moral et celles qui peuvent pousser des gens à se jeter sous un train par une référence filmique totalement inapte à la situation ! ». Il n'en avait pas la foi maintenant.

— Tu sais Miguel...

— Ouais ?

— […] Non rien. J'sais pas comment tu fais...

Le blond ne chercha pas à comprendre.

— T'es sûr que tu veux pas que je te suive ?

— Vaut mieux pas, tu connais le père Cortés. Faut se cantonner aux instructions si on veut avoir quelques jours de délais en plus.

— C'est d'un chiant cette affaire... se contenta-t-il de souffler.

— J'avoue que ça m'dit pas plus que ça non plus.

Il se couvrit de son manteau et attrapa dans la seconde qui suit la valise.

— T'en fais pas, tu conserves un net avantage par rapport à eux, tu vas les griller !

— Lequel ?

Entre jouer le gros blanc ou la franchise, Miguel hésitait toujours avant de prendre la bonne option. Surtout quand une paire d'yeux blasés se clouaient dans son regard, lui intimant l'ordre de ne terminer sa phrase ni maintenant, ni jamais.

Tulio préférait immédiatement se casser avant une autre tentative de remontage de moral, même s'il appréciait l'attention en soi. Il lui adressa un au revoir d'un vague signe de main, laissant la porte ouverte et s'effaçant dans le couloir et les escaliers.

Après un bref temps d'arrêt, Miguel pencha la tête en dehors du seuil de la porte et lui gueula :

— TULIO !

— Quoi ?

— Faut surtout pas que tu restes sur le carreau !

— Je sais bien, merci !

— Non, mais j'veux dire, s'il t'arrivait malheur, je ne saurais jamais me débrouiller seul avec la paperasse d'assurance décès et compagnie, c'est la galère ! Ah au fait, au cas où, c'est bien moi qui hérite de l'appart' non ?

Il ne put voir son acolyte disparaissant dans la cage d'escalier à toute allure et encore moins son rictus. Il put l'entendre distinctement par contre.

— TU M'EMMERDES, VAS DORMIR !

— Avec plaisir !


-2-


La splendide et archaïque traction noire se gara sur la place d'élite du parking. Un carré de goudron avec de l'espace pour sortir confortablement et aucune voiture aux alentours menaçant de s'égratigner les unes contre les autres. Dans notre jargon, on appellerait ça des places prévues pour les handicapés aussi.

Il sortit avec son cigare coincé entre ses dents blanches, l'air patibulaire. Son bras droit le suivit en direction de l'hippodrome. Tous deux partirent s'installer confortablement sur des sièges spéciaux qui supportaient les fesses de personne d'importance. Évidemment pour le civil lambda, le nom de Cortés n'évoquait pas grand-chose hormis Histoire, bateaux, Nouveau Monde. Pour ce qui était des gérants propriétaires de casinos, hippodromes ou autres, le sourire était tenu de rigueur. Et s'ils avaient de la chance, ils recevaient un petit pot de vin généreux. Généralement, quand ils ne cherchaient pas de noises à Cortés, ces gens-là étaient très bien traités, avec générosité. Après tout, tout le monde ressortait gagnant à s'attirer la sympathie du préfet de police de la ville.

Les deux hommes en costume prirent place dans une magnifique baie vitrée réservée rien que pour eux. Velázquez se servit en café, prit le soin de servir son patron avant. Cortés prit une inspiration et dégaina un large soupir.

— Quelque chose ne va pas ?

— Oh... L'habituelle galère.

Ses comptes en banques cachés dans les paradis fiscaux avaient été dévoilés. Tels des sacs en jute troués desquels se perdaient des billets sur le grand chemin, les autorités américaines et européennes avaient rebroussé chemin vers les fausses pistes, et adhérèrent à celles-ci en s'y accrochant telle une goutte d'eau tombée dans un désert.

Énormément d'argent perdu, beaucoup d'associés mis de côté par pression ou peur de trahison, sacrément de choses à penser jusqu'à en faire des insomnies.

— Ce n'est qu'une suggestion, mais ne pensez-vous pas qu'il serait mieux de se débarrasser de ces deux gredins ? Mine de rien, ils ont assez de preuves pour nous faire chanter...

— Nous en avions déjà parlé, il me semble. Ils ne représentent même pas une menace. Des moucherons qui ne cessent de revenir dans nos visages... poursuit-il en balayant de la main l'image des dits-moucherons.

— Continueront-ils pour autant à prendre nos menaces au sérieux ? Loin de douter de votre autorité naturelle et de votre réputation, ils sont très ingénieux. Si on les laisse faire, Dieu seul sait où ils pourraient aller.

Cortés ne s'en faisait visiblement pas pour ça. Il était aussi tenace que Staline quand il s'agissait de tenir quelqu'un par les testicules.

— Voyez les choses en face, continua-t-il à expliquer calmement. Ils ne pourront pas nous rendre l'argent.

— Ce n'est pas l'argent qui m'importe tant, mais c'est de les avoir sous la main.

— Ils ne présentent pas un net avantage pour notre groupe. Ils nous ont mis à dos de nombreux partenaires.

— Les Russes ne nous feront rien. Ce n'était que du menu fretin.

— Peut être oui, mais les Albanais... ?

Son cœur lâcha d'un bond puis repartit à fond d'emblée tout comme sa pression artérielle. Il était prudent pour lui de ménager son cœur, cependant la nouvelle n'allait pas l'épargner au niveau cardiaque, loin de là. Il serra son poing sur le gobelet en plastique, le brisant subito, son craquement retentit alors dans la salle. Cortés riva son regard vers l'homme de main.

— Ils n'ont tout de même pas osé... ?! demanda-t-il furieux, mâchoire crispée.

De toute manière, il ne le sentait pas vraiment avec les Russes. Les grands groupuscules n'envisageaient pas de collaborer avec lui. Cortés s'était donc rapatrié sur une maigre compensation – qui a échoué dès le premier test en se faisant avoir bêtement par une partie de poker. Cela lui à au moins permis de remonter la piste jusqu'à Tulio.

Mais les Albanais, sacrilège ! Il avait programmé son coup depuis des mois à rendre des services encore et encore, à prendre son mal en patience.

La mafia albanaise s'est aisément accrue et stimulée par l'explosion du bloc soviet et les nombreuses liaisons communicatives entre les différents pays de l'Est. Elle s'étendait sous plusieurs branches allant du trafic d'armes, à la prostitution, en passant par le trafic de drogues et stupéfiants et le racket excessif. Autant se dire qu'ils avaient pas mal de fric qui circulait et qu'ils n'envisageaient de le partager au premier venu.

Cortés était parvenu à gagner leur confiance difficilement. Il avait déboursé des investissements monstrueux, les plus coûteux même. Que lui et les Albanais partagent les bénéfices c'était une bonne chose. Qu'ils puissent le défendre en cas de pépin contre la police internationale, ç'aurait été mieux. Et bien sûr que non. S'ils apprenaient que celui qui les avait plumés en une partie de cartes avait un quelconque rapport avec Cortés, ça allait barder pour son matricule. Ce n'était qu'une question de temps. Quand on passe sa vie à rester accroché à ses tripes durant la Guerre froide, on apprenait très vite l'espionnage sur le tas, et fort bien. Si ça se trouve, ce malandrin avait dû étaler des renseignements croustillants à son sujet pour les inciter à leur table. Finalement, il regrettait de ne pas l'avoir dans sa manche.

— Comment sont-ils parvenus à entrer en contact avec des Albanais ? Un Albanais, ça ne court pas les rues d'Espagne tout de même ?!

— J'ai été informé par le réseau. Une famille de réfugiés s'était installée dans un petit village pas loin de Valladolid. Sous la pression d'un ancien clan, ils ont fui vers le Portugal.

— Domenico, tu es en train de me dire qu'ils ont fait le chemin jusqu'au Portugal pour faire une partie de cartes ?! rumina-t-il, n'osant à peine y croire.

— Concrètement oui. Le clan en question est parvenu jusqu'au pays pour régler ses comptes avec la famille. Ce n'était même pas une affaire d'argent, juste une histoire de mariage saboté ou je ne sais trop quoi. Sans doute ont-ils profité de cette opportunité pour les plumer.

— D'autres détails ?

— Non. J'ignore ce qu'il s'est passé par delà la frontière.

— Et combien ont-ils empoché ?

— Je l'ignore.

— Seigneur... se lamenta-t-il, se levant et marchant dans la pièce en formant un cercle. Tulio et l'autre ont une idée derrière la tête. Je sens le coup fourré siffler jusqu'ici.

Il passa quelques minutes à extérioriser sa colère sans prononcer un seul mot. Il balança sa canne sobrement de bas en haut. Il tenta de réfléchir à toute cette situation seulement, Tulio n'allait pas tarder à se présenter ici. Les préparations alambiquées allaient venir plus tard.

— Au fait, comment va Altivo ?

Velázquez eut un hochement de tête neutre.

— Et bien... Comme d'habitude ma foi.

— Parfait, se contenta-t-il.


-3-


« Ils vont croire chaque putain de mot que je dis car je suis super cool. »

Cette phrase restait scotchée au fond de son crâne tel un tube moisi de boys-band des années soixante. Pourtant, psychologiquement, ça faisait son effet. Il s'était mis à chantonner Little Green Bag en tapotant sa valise installée sur le siège côté passager, comme si c'était son bébé. Miguel disait souvent qu'il se montrait trop possédé par l'argent ( le terme qu'il voulait employer était " possessif envers l'argent ". Il n'en fit jamais la remarque à vive voix, inutile de répéter deux fois la même chose). Pas d'argent reviendrait à ce qu'il se balade nu dans la rue avec pour foule le monde entier qui s'agglutinait bien vicieusement en le dévisageant. Bien plus qu'une passion, cela devenait un réel besoin. Une quasi-obsession.

Il se sentit bien con après être arrivé dans l'hippodrome, ne sachant où trouver Cortés. Il rebroussa chemin vers l'accueil où les différents chevaux étaient classés. Les paris allaient de bon train, ça grouillait de bavardages, de critiques et d'embrouilles, ça s'insinuait dans toutes les oreilles.

Tulio n'aimait guère les paris équestres. Les animaux demeuraient des êtres imprévisibles et la triche pouvait autant vous arranger le coup que de vous mettre en taule. Il n'y a aucune traçabilité quand vous comptiez les cartes. Il ne comprenait pourquoi les gens aimaient lancer autant d'argent pour une simple course de canassons.

Tout ce raffut ne lui plaisait guère et il serra davantage sa valise en arborant un air semi-paranoïaque.

On venait de lui tapoter le bas du dos.

Il se retourna, les yeux virant de droite à gauche. Rien. Le manque de sommeil, ouais ça devait être ça. Puis une toute petite voix fit : '' Monsieu, monsieu ! ''.

Et là il baissa sa tête pour remarquer une petite gamine avec un manteau style imperméable sale et trois fois trop grand pour elle. Elle avait le teint mat, des cheveux bruns foncés tressés et son regard noir sérieux, qui malgré son jeune âge, décontenançait particulièrement Tulio. C'était une gamine du camp de gitans d'en face.

— Eh, y 'l'père Cortés là qu'veut te causer. M'a flé d'blé pour j'y vienne t'chercher ! récita-t-elle en vitesse accélérée.

« Ah ! » se réjouit-il d'avoir entendu le mot Cortés dans la phrase.

« Y Mieeerrdaa… » se félicita-t-il pour n'avoir rien compris à la suite. Il ne connaissait pas le jargon gitan. La parfaite langue de l'imbroglio. Généralement, ça cause vite, ça conjugue les verbes à la première personne du pluriel ou sinon ça restait à l'infinitif - si ça ne passait pas par un cérémonieux subjonctif imparfait - et ça a une tchatche aguicheuse. Tulio appréciait moyennement à avoir affaire avec des gitans, surtout ceux des deux principaux camps de Séville. Bien que si vous parveniez à copiner avec eux ( et encore il fallait être compétent dans l'argot, sans quoi on n'arrivait à rien ), ils peuvent se montrer d'un réel atout. Sauf si votre gueule ne leur revenait pas, ils en profitaient par vous détrousser par derrière. En groupe, ils savent se montrer intimidants, leur débrouillardise elle, est prodigieuse. Et justement, les qualités tournaient en gros désavantages lorsqu'on ne prenait pas le revers. Des malins, de vrai de vrai. Excepté, bien sûr, ceux qui ne faisaient pas exprès de parler correctement à défaut d'instruction.

— Petite, tu sais où est Cortés ?

— Ah ben pour sûr, qui z'y croyons pourquoi qui m'a payé ? C'pour te trouver !

« Enfin, bref peu importe … ».

— Bon t'arraches ouais ou t'attends que je te taille mon mignon ?!

Là, il en resta goudronné. Mâchoires complètement décrochées, tombant au sol. Dans la catégorie des phrases qu'il ne voulait jamais entendre de sa vie, celle-ci devait occuper une place très avancée dans le classement. La gamine n'avait même pas dix ans. L'innocence n'était carrément plus feinte à ce stade.

— Suis-moi, acheva-t-elle en se précipitant vers un des nombreux couloirs.


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La piste est boueuse à souhait, l'humidité torture mes pauvres os.

Ah ! À quand une retraite digne de ce nom ? Il faudrait m'expliquer un jour l'intérêt de courser avec des inconnus ( surtout que les nouveaux venus n'ont pas l'air commodes ) et ce nain vert fluo sur mon dos qui donne des coups de cravache à tout va. Faudrait expliquer un jour à ces humains que les chevaux, ça ne fonctionne pas comme leurs voitures !

Pfft... Encore ces tripes qui me font mal. Il faut que je prenne garde, Ouzo du box d'en face avait contracté une maladie appelée la gastro-machin-chose. Le pauvre y est resté sur le carreau. On a tous appris à craindre cette épidémie, surtout avec les enfants qui viennent nous caresser ou nous offrir de la nourriture. Ils sont gentils, bruyants, mais ce sont des véritables porteurs de colonies de microbes.

Ahh... Quand je pense que Falco s'est fait la malle lui. Il a évité l'abattoir de justesse. Désormais, il comble de bonheur une petite idiote de bourgeoise anglaise qui le pouponne matin et soir.

Chaque soir, tous les chevaux repartent chez eux. Ils ont une famille, un heureux propriétaire, un grand terrain rien que pour eux, une écurie cleanée tous les jours ou presque.

Au fond, c'est vrai, j'aurais pu être plus malheureux que ça. Je ne me fais pas battre c'est déjà ça.

Mon box reste une véritable porcherie, personne ne me sort pour le nettoyer. Patauger dans ses excréments n'a rien de plaisant, je peux vous le garantir. Il faut parfois attendre un mois pour me changer mon bloc de sel. Et là, ce que je trouve le plus aberrant, c'est que chaque fin de trimestre, il y a un gugusse qui vient me coiffer, il me met des élastiques dans le crin, il me fait le shampoing à sec et tout... Après c'est parti pour un bizutage en règle, je ne vous dis pas. Je me fais traiter de jument effarouchée pendant toute la semaine.

Sérieusement, on paye ce mec pour me tripoter le crin, et ils ne sont même pas fichus de trouver un palefrenier ?! Et d'abord POURQUOI PAYE-T-ON CE MEC POUR ME PEIGNER ?! Il n'a rien d'autre à faire de sa vie, non ?! Et ce n'est pas parce que je suis le dernier pur sang de l'hippodrome actuellement qu'il faut se lâcher ! Enfin bon, y aussi Barco Borracho, qui ne va pas rester longtemps car il va encore changer de propriétaire. Pourquoi on m'a changé de propriétaire aussi ? Bah. L'ancien n'était pas mieux. Croyez-moi, vous pouvez retrouver pire que de la merde dans votre box, c'est possible.

J'en ai ras la coupe de ces idiots de jockey. Enfin je dis idiot, il y en a un que j'aimais bien, hélas il avait grossi entre temps. Maintenant je me tape un petit irrité de la vie avec son air hitlérien, ses bottes et son pantalon bouffant, sa cravache et son attitude statique. Il ne lui manquait plus que la moustache !

D'ailleurs, il ne va pas tarder à arriver cet empaffé... Courir avec ce temps me désole. Si seulement je pouvais voyager loin d'ici. Dans les pays tropicaux tout ça, la festivité estivale, les jolies donzelles, la plage... Oh oui la mer, ça, ça me plairait !

Mes divagations sont telles que j'avais oublié que le jockey s'approche de mon box. Je soupire. Il me sort en tenant fermement mes rênes. Ce que j'aurais adoré avoir des dents d'acier pour briser ces liens. Je suis tellement mal à l'aise, équipé de cette selle qui me serre, qui me fait mal au dos. Et ce ventre qui continue à me lanciner. J'ai dû manger quelque chose de mauvais, à tous les coups.

Le jockey me tire et installe lourdement son attirail. Cet imbécile m'apprécie assez, je ne le déçois pas durant la course. Je méprise ce type qui ne sait s'exprimer qu'à coups de cravache. Si je pouvais parler, tiens, je le dénoncerais à la SPA. Lui et le foutu coiffeur !

Son téléphone sonne, il ne peut pas s'empêcher de beugler. Il s'éloigne au loin en tapant du pied dans une flaque. Cela éclabousse son pantalon, il se met à crier au scandale.

Quelles bandes de snobs.

Subséquemment, un autre débarque avec un sac d'épicerie à la main. Je n'arrive pas à le distinguer du gars un peu paumé ou du nouveau propriétaire jubilant d'admirer sa monture pour la première fois.

C'est là qu'il s'arrête au loin, il me fixe quelques secondes la bouche entrouverte. L'instant qui suit a été décisif : des milliers de petites étoiles brillent dans ses grands yeux. Oh-mon-Dieu. Voyez-vous, je pensais que seules les petiotes pouvaient exprimer une telle exaltation d'apercevoir un cheval au loin, pour tomber dans un coup de foudre, qui en vient à l'opération : harceler le père de famille afin de nous acquérir. Là encore, la vie nous réserve de sacrées surprises. Le gars en question porte les cheveux longs, un bouc encerclant sa bouche et doit faire un peu moins de la trentaine. Il n'est pas trop petit, bien taillé, il pourrait même me monter aisément.

Il vient prestement à ma rencontre.

— Ho ! Tout doux mon beau !

Il me caresse le crin amicalement en me l'ébouriffant. Il a un bon regard empli de bonté, un regard qu'on ne trouve pas chez les gens d'ici. Soudain, je remarque des pommes et des mandarines éparpillées dans son sac en papier. Ni une ni deux, j'en profite pour plonger ma tête dedans. L'autre, pas fou pour deux sous, l'écarte de ma trajectoire, je me suis retrouvé à fermer la bouche dans le vide.

— Héée, s'exclame-t-il en redressant sa marchandise. Il prend une pomme, me la présente devant mon museau en ajoutant : « C'est ça que tu veux ? Allez tiens, chope ! ».

Il me la balance et je la rattrape sans soucis au vol, me hissant sur mes deux pattes arrière. Il ne peut réprimer un « Wahou... » bluffé. Qu'espérait-il d'un cheval de compet' hein ?

— T'es balèze ! T'en veux une autre ?

Je hoche activement la tête, il m'en donne encore une, l'envoie dans les airs et je parviens à nouveau à la récupérer.

— Gééénniaaall... Oh dis, au fait, tu veux des mandarines aussi ?

Je hochais négativement. Il est déçu cette fois-ci et la minute qui suivit, un de ses sourcils se dressa.

— Attends un peu, tu comprends ce que je dis ?!

Je hochais la tête le plus naturellement du monde.

— C'est formidable ! Oh purée ! Je parle à un cheval !

D'accord... Si à cet instant j'avais eu des mains humaines, j'aurais produit à cet instant ce que vous autres appeliez un facepalm. Au fond, il est sympa, peut être qu'il n'a pas d'amis et que je suis sa première expérience sociale depuis quinze ans, je ne sais pas. Je parie dans la seconde qui suit qu'il va me poser tout un tas d'autres questions pour vérifier s'il ne délire pas.

— C'est dingue, c'est dingue... jubile-t-il sur place. Et t'es le seul à comprendre ce que je dis ou il y en a d'autres ?

Je lui réponds d'un non silencieux. Mes collègues n'ont sûrement pas en projet pour leur carrière de finir dans un cirque ou encore dans un laboratoire à expliquer pourquoi Descartes s'est planté au sujet de la psychologie animale. Je me dois de les protéger de ça.

— Et erm... Tu sors faire une balade ou bien tu vas courir aujourd'hui ?

Aie ! Pépin ! Moi je ne sais que répondre par oui et non. Comment lui faire comprendre ? Je mime alors le trot avec une patte en raclant le sol, je baisse mon buste, la tête presque à terre. Il devrait capter. Bon c'est vrai qu'il a mis du temps.

— Ah ! Je vois ! Tu te prépares pour la course. Ah ouais. Et tu le sens bien cette fois-ci ?

Je certifie que non. Il grimace. La jument du box voisin me lança un regard entre l'indignation et la stupeur. Elle doit se dire : « Doux Jésus, il parle avec un homme, je rêve ! ». Lâche-moi les fers, j'ai envie de lui répliquer. Je fréquente qui je veux après tout.

— T'as pas tort mon pote. Il fait vraiment un temps de merde. Ça doit être une vie pénible n'empêche, tu passes ton temps à galoper pour ne pas gagner grand-chose au final.

Oui, oui, oui ! Triple acquiescement. Ce mec avait tout intégré de ma déprimante condition. Hallelujah, je ne suis plus seul ! Avec un peu de chance, si je parviens à le convaincre de m'échapper de cet endroit...

— Allez, mon gros, les autres ne vont pas t'attendre ! m'appelle ce satané nabot.

Je pousse un hennissement faible qui voulait en dire long. J'adresse un dernier coup d'œil au gentil mec et je pars, la motivation nichée six pieds sous terre.


-5-


La vie, parfois, c'est pareil qu'à la télé.

Quand un truc hallucinant se produit, vous avez l'impression de passer aux infos. Quand vous êtes au bar à trinquer avec vos amis, vous vous retrouvez dans une sitcom réitérée, confortable, digne du bonheur de la routine. Quand la porte se referme sur vous en un claquement métallique, en constatant qu'on vous enferme avec une menace imminente et éternelle, là, ce n'est pas un polar ni une enquête, ni un thriller déroutant. Non, ça les enfants, c'est la réalité. Tulio était gainé comme si la rigidité cadavérique s'était prématurément installée. Il souffla un bon coup discrètement afin de se lénifier.

La gamine, après avoir dérobé sa récompense auprès de Cortés, fila telle une petite souris derrière la porte.

Cortés ne prit pas la peine de se retourner. Velázquez se leva et lui indiqua son siège juste à la droite de son vénéré patron. Il prit place, hésitant. Cortés demeura placide, la mine du parfait réfrigérateur blindé. Il avait la tête du père qui allait à l'enterrement d'un membre de sa famille, tentant de feindre le désarroi au lieu d'un désintérêt total. Ses mains étaient liées, se frôlant l'une à l'autre, s'embrassaient dans une sourde rogne. Velázquez proposa un café au plus jeune qui refusa aussitôt poliment. Par pur principe bien entendu. Se faire offrir par un café pour oublier le fait qui lui avait pété les dents la veille restait un manque d'amour propre considérable.

La voix grave et solennelle de Cortés s'éleva enfin :

— Je suppose que tu sais ce qu'il t'attend.

Des prévisions se bouleversèrent dans sa tête sans pour autant en effectuer une sélection des événements à venir.

— Tu as accumulé de graves ennuis. Ce n'est pas que je sois fâché après toi ou que je veuille expressément me débarrasser de toi sur le champ...

« Bon au moins ça c'est dit... »

— Tu as mis tous mes collègues à dos contre moi, Tulio. Donc contre nous. Car je ne t'ai pas encore expressément effacé de mon répertoire. Ce que tu aurais dû faire, c'est d'abord rembourser cette satanée dette pour rester en dehors de mes histoires et ensuite, me crépir par derrière. Que du bénéfice. Mais voilà Tulio, tu es trop empressé par l'appât du gain. Tu ne penses pas avec ta tête, ni avec tes couilles, mais avec ça ! ( Il dégaina son portefeuille en cuir en le montrant sous le nez de Tulio. Il le rangea dans sa poche dans les deux secondes qui suivirent. ) Tu vas y laisser ta peau à cause de ça. Et pas que la tienne.

Le truand ravala difficilement sa salive, les sous-entendus de ce genre ne le rassuraient en aucune manière.

— Mais vois-tu... Je gardais une bonne image de toi avant que tu ne viennes me prouver l'inverse.

« Tu parles d'une époque... » se lamenta-t-il mentalement.

— À tout l'argent que tu m'aurais rapporté, tes plans bien montés, ton sens de la diplomatie...

« Lorsqu'un un flingue est braqué sur ta poitrine, c'pas comme si tu avais le choix d'être diplomate ! » se remémora Tulio, bien heureux d'être à son propre compte désormais.

— Et si Dieu est assez bon pour te pardonner...

« Oh non. Pas ses serments du catho du dimanche... ! ».

— … pourquoi pas moi ?

Un bug général de l'ouïe survint. À moins qu'il s'agisse d'incompréhension. Plutôt de l'alerte. « Houuu... tu le sens venir le coup bas super vicieux ? Crois-moi, tu vas le sentir passer, ça va pas te faire du bien ! ».

Il pensait qu'on allait lui refiler une mission encore plus dangereuse pour qu'il ne puisse pas s'en sortir vivant.

— J'ai décidé donc de remettre ton sort aux mains du seigneur.

— Du... Du seigneur, répéta-t-il un peu largué.

— Oui, Tulio. Et on va voir si le seigneur t'aime assez pour t'épargner.

Et il tilta enfin. Il ne put que s'écrier, dans son for intérieur, une série de jurons interminable dite de manière aussi expéditive qu'elle en devint incompréhensible. Sa vie ne dépendait plus qu'une course hippique. Il ignorait sur quel cheval reposait son destin, toutefois il priait pour que celui-ci ait bouffé du kérosène au déjeuner.