3 - Le foutu canasson
(2/2)
-6-
« Les concurrents sont priés de prendre leurs positions ! »
Hanches relevées, le jockey se campe, prêt à l'assaut. La piste est crade mais d'un crade... Le moral stagne autour de zéro.
Combien de temps ai-je passé ma vie à faire tout ça, combien ? Et pourquoi je fais tout ça au juste ? Par désir de reconnaissance ? Ou parce que je n'avais ma place nulle part ? J'en sais trop rien. Et ce n'est que maintenant que je me pose ces questions. Quel abruti.
— Allez cette fois, faut mettre la dose !
Le cheval à côté de moi s'agite nerveusement. Il ressemble à un petit poulain dans un vaste champ tempétueux à la recherche de sa mère. La crainte se lit dans ses yeux noirs et brillants. Son cavalier lui tire les rênes, il retient un hennissement néanmoins j'ai pu remarquer que sa mâchoire le perce de douleur. Sur le visage du jockey bleu s'affiche un vice intrinsèque que l'on ne peut qualifier de bestialité, un désir plus fougueux et destructeur que celui de la libido. Ils ne rêvent que du piédestal promis, de la gloire, de tout leur satané argent. Ils ne jurent que de ça.
La sonnerie émet son cri strident, je suis resté tellement ancré dans mes tergiversions que je ne me suis pas rendu compte que les chevaux sont tous partis dans une trombe tumultueuse ; déchirés, déchaînés par la folie contagieuse de leurs cavaliers. Comment font-ils ? Beaucoup d'entre eux le font de force, et le reste je ne souhaite pas en savoir davantage. Dope ? Oh... ça devient de plus en plus banal en effet. Il paraît qu'absorber une pipette de cette chose rend ton urine tellement fertile que les plants de tomates poussent quand tu les arroses. Légendes urbaines ou non, imagine l'effet destructeur sur ton estomac.
Je n'ai toujours pas bougé d'un pouce, le nain vert commence à péter son câble. Un, deux, quatre, sept coups de cravache.
Trop de surmenage, trop de questions, trop de pression. Il faut que je lâche la détente, je dois immédiatement effectuer une action aléatoire nécessitant aucun sens, ni de but !
Je parviens à me mettre sur mes pattes arrière, et je mime le fait d'être assis. Le jockey s'accroche durement à mes rennes, alors je roule à même le sol en me crépissant de boue. Il galère le bougre à retirer ses pieds des étriers et il se retourne. Il évite de peu de se faire écraser par mon poids, se relève et là miracle. Il reste totalement abasourdi, il a perdu son talent pour la poussée de beuglante, il n'a plus envie d'y croire. La gueule qu'il sort à ce moment-là est juste mythique.
Et là j'ai su que c'était la chance inestimable de ma vie. Je me suis relevé aussi vite que mes pattes le permettent.
J'ai ensuite regardé tout autour de moi. Du bruit, la foule émane un cri de déception, mais aussi d'inquiétude. Ils sont tous ici à observer mon sort. Ce qui me fichait naturellement les pétoches. Du coup, il n'y a pas photo, j'ai suivi direct mon instinct.
Et il me récrit : « Mais qu'est-ce que tu fiches, barre-toi ! ».
Alors je me suis mis à foncer à l'instar du cheval d'Alexandre le Grand, faisant tomber les hommes pareils à des mouches. Je me précipite tel un taureau furieux, les gens se jettent à terre pour m'éviter de justesse. Seigneur, quel sentiment de toute puissance ! J'ai l'impression que rien ne peut m'arrêter. L'adrénaline, voilà ce qui transforme un cheval en pégase !
Deux hommes ferment la porte de service avant que je puisse passer de force, mais trop tard pour eux, je donne deux puissants coups de sabot, je fais bélier et vamos ! J'enfonce la porte, pénètre dans les locaux réservés aux paris et aux clients. Jamais je ne suis parvenu ici auparavant, c'est tout nouveau et ça reste une étape particulièrement délicate compte tenu de tout ce peuple effrayé de me voir. Je me cambre dès lors que des hommes tentent de me contrôler. Je me rue dans les couloirs à la recherche d'une probable sortie.
Un homme débarque avec un fusil de véto. Le fusil de véto, c'est un bâton de ferraille qui ne tue pas, cependant il vous inflige une bonne piqûre capable de rendre groggy un éléphant. J'exécute alors une cascade, je me baisse au maximum au ras du sol, l'homme tire et blesse un autre homme qui, quelques secondes plus tard, dodeline et s'effondre à terre. Je pousse l'individu par la suite et arrive au hall d'entrée avec une armée d'hommes en uniformes, masques, matraques et des sortes de boucliers en plexiglas ( d'un point de vue scénaristique, cela frisait toute logique qu'ils soient au courant de mon escapade et qu'ils se soient pointés immédiatement ). J'essaie de reculer même si la manœuvre s'annonce mal. Là, un type se met à crier : « Encerclez-le ! Emparez-vous de lui ! ». Ils s'avancent vers moi d'un air plus que menaçant, leurs visages inanimés.
Il faut que je calcule mon coup, là. Il faut que je le calcule ! J'ai l'adrénaline qui me monte trop au cerveau.
Soudain, en cherchant une issue pour m'échapper, je vis un semblant de miracle tout à fait fortuit. CE gars qui passe par hasard en sifflotant, jusqu'à ce qu'il se rende compte qu'il est le seul dans le hall à ne pas être scotché au mur ou planqué dans les couloirs. Du coup, il cerna la situation d'un air un peu '' Ah ouais, s'passe quoi ici ? '' puis lorsque les flics décident de se retourner vers lui pour l'avertir d'un quelconque danger, son regard se porta sur moi.
Le timing est bon là !
Je recule juste un petit peu et là, je prends un élan fulgurant. Les hommes commencent à paniquer bien qu'ils ne s'écartent pas, relevant leurs boucliers. Je parvins à sauter par-dessus eux et retomber lourdement de l'autre côté. Une de mes pattes avant craque, elle me fait mal sur le coup. Les gars demeurent silencieux, sur le cul, ils semblent époustouflés de ma performance. Croyez-moi sur parole, je ne réitérerai pas ceci de si tôt !
Okay la porte. Trouver un moyen de l'ouvrir. Vite, vite...
— Comment a-t-il pu sauter par-dessus nos têtes ?!
— C'pas l'moment de discuter, chopez-le !
Pasbonpasbonpasbonpasbonduuuutout !
Dieu que c'est la première fois que j'ai affaire à ce genre de porte que je la déteste déjà. Vous savez, ces portes où il faut appuyer sur le bouton en même temps. Ouais et comment on fait si on n'a pas de doigts, bande de malins ?
Des doigts ! Mais voilà ce qu'il me faut !
Je me retourne vers le mec blond aux yeux verts rencontré dans l'épisode précédent et je fronce les sourcils ( enfin, si j'en avais eu... ). Enfin bref, pris de court, il paraît un peu intimidé, recule d'un pas. Je lui donne un hochement de tête en direction de la porte qu'il se mit à regarder.
— Ah ouais, mais... débute-t-il en balbutiant. Chuis pas trop sûr que ce soit une bonne idée.
— Hé le canasson, fiche-lui la paix ou je dis à mes hommes de tirer !
— Hein ?! Vous n'avez aucun respect pour les animaux, fit une bonne femme dans un coin de la salle.
— J'ai dit qu'on tirait s'il devient dangereux ! Oh, on n'est pas des monstres !
— Ouais, mais vous l'avez quand même menacé ! récria un type dans un coin.
— Le cheval, pas monsieur !
— Oui, vous avez sciemment menacé le cheval !
Celui qui semble être le chef de la troupe d'hommes-boucliers poussa un profond soupir.
— Qu'est-ce qu'on fait, on tire ou pas ?
— Oh ! Je vous ai demandé l'heure ?! Maintenez vos positions ! N'oubliez pas que c'est un animal et qu'il reste imprévisible. Ne vous laissez pas surprendre.
Même un terroriste aurait causé moins de scandale. Cette situation frise le ridicule ! J'aurais dû sauter par une fenêtre, oui.
Je donne un petit coup de tête dans le dos du gars afin qu'il se décide à bouger un peu.
Il se tourne vers la porte puis vers la bande d'allumés aux boucliers. Il a l'air un peu perdu et je le comprends, seulement voilà, il y a un moment où il faut agir.
Il presse enfin le bouton de la porte.
— Vous n'allez pas coopérer avec lui ?!
— Arrêtez la parano cinq minutes, dit le gars blond. C'est qu'un cheval !
— Un cheval qui coûte très cher surtout !
« Ouvre cette pooooorte! » lui criai-je.
J'en peux plus de tout ce monde autour de moi ! Il passe sa main sur sa bouche faisant mine de réfléchir puis m'offrit l'échappatoire. Pourtant, je n'ai pas eu le temps de sortir à fond la caisse. Il m'a enfourché à vitesse grand V et une fois sur mon dos, il a lancé un regard hautain à l'armée de gugusses ici bas. Je reste médusé par tant de culot ; le reste de l'ensemble des gens peuplant cette salle également.
— Je vous le rapporterai une fois que j'aurai fini mon tour, bye bye !
Et il me donne un petit coup de pied, me signalant qu'il est l'heure d'un départ précipité. Croyez moi, il a bien dû s'accrocher à mon crin tellement j'ai décollé tel un bolide. J'ignore où tout cela va me mener.
-7-
Tulio observa la scène avec deux gros yeux ronds en se demandant s'il devait rire ou pleurer, s'il venait de rêver, si Cortés allait avoir une réaction virulente à son égard.
Là, il avait les jetons.
Le silence monastique s'installa après que tous les trois eurent tourné la tête dans un même mouvement symbolisant leur surprise totale et un étonnement réservé.
Le cheval venait délibérément de faire chuter son cavalier avant de se mettre au trot vers la sortie, bousculant quelques personnes au passage.
Si le destin était une entité capricieuse, alors Tulio ignorait ce qu'il avait bien pu commettre dans sa vie antérieure pour s'en attirer sa vendetta. Alors que par des balbutiements mentaux, parvenant à peine à réaliser les événements récents, une onde de peur émana de ses tripes, répandant une longue effluve de fatalité. Cortés se retourna enfin vers lui, se procurant gracieusement la mallette.
— C'est bien ce que je craignais...
Quoi ?! Att-attendez deux secondes. Ainsi, il aurait volontairement choisi le mauvais cheval ? Aurait-il truqué la course ? C'est quoi l'intérêt de truquer une course si cette dernière était compromise d'avance ? C'est pas possible ce type me déteste ! Ce fut la seule thèse plausible qui lui vint à l'esprit.
— Je te laisse encore trois semaines Tulio. Pas un jour de plus. Je veux mon argent pour trois semaines, les trois cent mille dollars. Me suis-je bien fait comprendre ?
— Pour sûr... Et, ajouta-t-il d'une petite voix, comment suis-je censé m'y prendre pour acquérir une telle somme ?
— Cela reste ton problème. Si tu merdes une nouvelle fois dans mon dos, je te préviens ça ne va pas être bon. Oh et encore une chose.
Tulio avala douloureusement sa salive.
— Chaque jour de retard, je ferais en sorte que mes hommes vous coupent un doigt chacun. Jusqu'à ce qu'il ne vous reste plus aucun doigt. Ce sera ensuite la main. Et sans mains, vous ne pourrez plus tenir quoi que ce soit. Donc si vous n'êtes plus d'aucune utilité, vous savez ce qu'il reste à trancher ?
— Vous n'oserez pas.
— Tulio, franchement, ajoute-t-il dans un sourire bien entendu, tel un adulte qui donnait des explications à un gosse. Penses-tu que ce brave trader ait basculé tout seul dans le canal ?
Il resta silencieux, et vraiment gueule à terre que Cortés lui balance la préméditation d'un crime como este.
— Je t'ai posé une question, j'aimerais que tu me répondes.
— Oui, oui...
— Oui quoi ? répéta Cortés en fronçant les sourcils, le ton plus lourd.
— Je pense que ceci n'est pas le fruit du hasard.
— Bien, au moins sais-tu te servir de ta langue. J'aurais donc quelque chose de plus à couper... poursuivit-il, se levant, en prenant appui sur sa canne. Mon cher Vélazquez, nous y allons.
— Que doit-on faire au sujet d'Altivo ?
— Ah, soupira-t-il. C'est vrai. Je ferais ce qu'il faut.
Il se retourna une ultime fois vers le plus jeune. Il peinait vraiment à préserver un teint de peau légèrement rosé, beige car celui-ci vira dans des tons blancs et maussades.
Cortés dévoila un archaïque Taurus des années quarante, le canon bien rayé. Il fixa Tulio qui porta son attention sur l'arme à feu, telle la dernière chose qu'il verrait avant de tomber au sol dans une marre de sang dans laquelle plongeraient ses dents et quelques lambeaux de sa propre cervelle.
Il cassa l'arme et laissa tomber au sol dans un tintement cristallin les balles une à une.
Il rangea à nouveau son arme et s'en alla avec son bras droit hors de la pièce, laissant Tulio encore dans un état qui restait peu enviable à la terreur. Ne pouvant plus rester trop longtemps sur ses deux jambes il décida de s'asseoir quelques minutes, souffla autant d'air que ses poumons lui permirent, se passa les mains sur son visage puis ses cheveux. Pour sa survie, il avait grandement intérêt à acheter son amnistie le plus vite possible, question qu'on lui foute enfin la paix. Sans la protection ou plutôt l'influence de Cortés, il se retrouvait à la merci de tous les prédateurs mafieux à qui il s'était avisé de dénicher leur magot par la magie du jeu. Il était coincé dans de très gros engrenages.
-8-
« Papa, papa, c'est quand qu'on arrive à la pissscinneee ?! »
— Un peu de patience mon lapin, Papa essaie de garder son calme et...
— Conneries de bouchons ! J'en ai plein le cul ! dit le type en tapant contre son volant.
— Chéri pas devant les enfants, et puis tu vas déclencher l'airbag !
— Ça ne serait pas arrivé si on ne s'était pas arrêté !
— Chéri, il fallait bien laisser les enfants aller aux toilettes !
La gamine chiala derrière en gueulant que c'est de sa faute s'ils n'allaient pas à la piscine. Le père en avait plein le...
— Tout ça pour voir ta soeur, cette conne.
— Ne parle pas de ma sœur sur ce ton !
Progressivement, la gamine stoppa ses pleurs et, avec son jeune frère, ils restèrent agglutinés contre la vitre de l'automobile, les yeux rêveurs, la bouche dessinant un O proéminent. Même les parents arrêtèrent leur dispute. D'ailleurs tous les possesseurs d'automobiles restant coincés dans cette longue file mécanique demeurèrent totalement ébahis.
— Oh papa, maman, regarde y a un cheval ! firent à l'unisson quarante gamins cloîtres à l'arrière des voitures.
Et les papas et les mamans en tombèrent des mues.
C'était un bel Andalou sale tout en muscle ; d'une teinte gris clair, tachetée de gris légèrement plus foncé, le bas des pattes parsemées d'éclats de boue. Son cavalier était un jeune homme blond, qui buvait modestement sa canette de soda tout en faisant marcher son cheval au pas. Le cheval leur passait sous le nez et ils en étaient tous babas ou dégoûtés.
— Papa, papa, j'veux un ch'val pour mon nanniverfaire !
— Maman, pourquoi on prend pas un ch'val, ça irait vachement plus vite qu'en voiture !
Sans crier gare, des sirènes fulminèrent au loin, suivies de quelques flics, la tête hors de la vitre, hurlant des ordres à travers un énorme microphone.
— Écartez-vous tous, écartez-vous tous ! fit-il signe dans une gestuelle maniaque et comique digne d'un film des années trente.
— Ah ouais, niveau crédibilité, tout fout le camp, rigola Miguel en se retournant vers eux puis parlant au cheval. « Admire-moi ça. Le poste 4 dans toute son impuissance. »
— Chef, la voie est archie-archie bouchée, il est impossible de passer dans ces conditions !
— Ce n'est pas vrai ! ENVOYEZ-MOI LES MOTARDS, CRÉNOM DE DIEU ! C'est pas possible ça... Et l'autre regardez le, regardez-le ! Il se paie de notre tête !
— Même le cheval semble ricaner, fit le collègue sur le siège passager, très vanné, en fumant sa clope.
— TU TE FICHES DE NOUS, HEIN ?! TU VAS PAS FAIRE LE MALIN LONGTEMPS, CROIS-MOI ! ( puis s'adressant à son collègue ) Mais put... IL RIGOLE ! NON MAIS JE N'Y CROIS PAS, IL SE FOUT DE NOUS !
— CRIEZ LE PLUS FORT, JE NE SUIS PAS SÛR QUE TOUT LE MONDE AIT CAPTÉ LA NUANCE, LÀ ! se ficha royalement Miguel.
— Il la ramène, il la ramène, non mais t'y crois ça qu'il ose la ramener ! PROFITES-EN ! ON A VU TON VISAGE, T'ES FICHÉ, ON TE RETROUVERA !
« Bien sûr, comme le poste 2, hier soir… »
Le cheval soupira au loin.
— Ouais, j'allais dire la même chose, répondit Miguel à Altivo. C'pas que j'ai vraiment que ça à faire mais il faudrait que je rentre fissa.
Il adressa un salut aux policiers suivi d'un « Adios los perdedores ! » avant de donner le feu vert à Altivo.
— Allez, mon grand, il est temps de leur montrer ce que t'as dans le bide.
Miguel prit bien le soin de tenir fermement les rênes, car le départ avec Altivo restait très brutal. Limite si on pouvait parler de décollage. Il traversa l'allée de voitures en les slalomant, les zigzaguant et le cas échéant sautait majestueusement par-dessus sous les yeux des enfants qui ne purent lâcher leur excitation fébrile. C'est vrai que le périphérique était impraticable et pénible ces jours-ci. Enfin, ça, c'était usuellement. Pour une fois, Miguel ne rechignait pas à aller sur cette maudite route. Contrairement à Tulio qui se cognait actuellement la tête contre le volant en signe de grande désespérance.
-9-
Donc pour en revenir à l'acolyte qui n'avait pas eu de chance récemment.
Après avoir franchi tous ces obstacles, la pression fut retombée pareille à un sifflement d'obus qui finit par exploser plus loin. Généralement, c'est dans cette période d'accalmie que vous êtes censé recracher toutes les larmes de votre corps par les yeux, hurler sur le premier venu, ou encore commettre une action totalement stupide, là où même les questions d'éthiques ne se posent pas. Autant l'admettre il n'avait pas lésiné sur la première alternative.
Il était rentré dans un état, le moral en pleine décomposition. Pour sûr, il s'étalerait sur son lit et ne raconterait la mauvaise nouvelle à Miguel qu'une fois qu'il aurait tout évacué. Mais non. Vous le savez depuis le début, il n'en aura certainement pas l'occasion.
En se dirigeant vers leur immeuble, il entendit des jets d'eau et supposait qu'un voisin devait laver sa voiture.
Que nenni.
Déjà, arrivé à la cour interne de leur immeuble, un petit patio carré exclusivement blanc, son cerveau s'éteignit. Parce qu'à ce moment même, Tulio demeurait dans l'incapacité à penser à quoi que ce soit. Juste une série d'images qui défilaient devant lui.
Miguel qui lavait un cheval.
Le cheval de Cortés.
Et le temps que cette information anodine percute son système nerveux, Miguel se retourna et lui accorda un franc sourire.
— Ben t'en as mis du temps ? J'me demandais où t'étais passé.
— Le périphérique était bouché... marmonna-t-il en pointant un doigt maladif sur l'animal.
— Ah ben c'est vrai, j'suis bête. Il est toujours bouché ce périphérique. On devrait le rebaptiser le côlon d'Elvis !
Un maigre temps d'arrêt.
— Le cheval...
— Oh, oui le cheval. Ouais c'est le erm, cheval d'un voisin.
— Miguel... Qu'est-ce qu'il fout là au juste ? demanda-t-il lessivé.
— Ah. Trop long à t'expliquer, t'façon tu comprendrais pas.
— Mais tu me prends pour un con en plus ! explosa-t-il enfin, ce qui fit carrément un bond à Miguel qui écarquilla directement les yeux.
— J'te jure, j'te raconte pas de salades !
— Ce cheval, ce satané cheval... m'a fait perdre trois cent mille dollars et toi, toi, tu ne trouves franchement rien de mieux à faire que de le ramener ici ?!
— Ben...
— Merde, Miguel, je t'avais dit ne pas me suivre en plus ! Tu fais chier, j'ai l'impression d'avoir affaire à un gosse !
— Oh, oh, attends deux secondes, tu as perdu COMBIEN ?!
— N'inverse pas les rôles !
— T'as joué notre argent ?!
— Non, enfin oui, PUTAIN C'EST MON POGNON QUE J'AI JOUÉ, PAS LE TIEN ! s'embrouilla Tulio. Dis-toi que j'avais le père Cortés à côté et qu'il avait un beau calibre de neuf millimètres, est-ce que j'ai besoin de t'en dire plus ?!
— Ah... Ça change la donne ouais.
— Bon... finit-il en se massant le muscle procérus. Et Altivo ?
— Qui ?
— C'est le nom du cheval.
— Ah... Bon. T'as intérêt à rester accroché car c'est complètement alambiqué, hein.
Il éteignit alors le jet d'eau et jeta le tuyau dans le coin de la cour. Altivo se secoua dans un coin, Miguel regrettait de ne pas avoir de serviette pour le sécher convenablement par ce froid.
— Cause toujours, de toute façon au point où on en est.
— Alors, premièrement, je suis venu en bus, je me suis arrêté à l'hippodrome et je l'ai rencontré lui. Et figure toi que c'est pas un cheval comme les autres, il comprend tout ce qu'on lui raconte.
Les muscles faciaux se crispèrent avant de partir dans un éclat de fou rire garanti et non dépourvu d'une certaine amertume. Miguel resta sérieux au possible.
— Tu te paies de ma tête là ?
— Bien sûr que non !
— Alors, prouve-le-moi ! Tu vas lui faire quoi, des tours ?
Miguel tira une méchante mine risible prit le portefeuille de sa poche et le donna à Altivo qui le saisit entre ses dents.
— Altivo, peux-tu aller me chercher s'il te plaît un pack de bière ?
Le cheval partit avec l'argent sous le regard un tantinet inquiet de Tulio, qui s'était assis sur le banc en pierre de la cour.
— Et tu le laisses faire ? En plus, trempé comme il est ?
— Tu verras, tu verras. Dans quelques minutes tu riras moins.
— Ouais, laissa Tulio planer, sceptique. Et la suite ?
— Pour en revenir à tout ça, j'ai commencé à chercher au hall d'accueil et pis là, je vois une armée de flics partout partout, et là y avait le cheval qui débarquait de nulle part, j'ai cru que les mecs allaient désamorcer une bombe, genre un mec de l'ETA ou je sais pas !
— Et qu'est-ce que tu as fait ?
— Ben ce qu'il me semblait légitime de faire. Je me suis cassé avec le cheval et puis voilà.
— [...] Comment ça, tu t'es cassé avec le cheval ET PUIS VOILÀ ?!
— Bon c'est vrai qu'il m'a un peu forcé.
— Mais tu te rends compte de la gravité de la situation Miguel ? Tu me racontes ça comme si c'était une blague ! Ce n'est pas drôle !
— Bah, pris avec un peu de recul...
Tulio se leva en pétard, saisit Miguel par le col de sa chemise et le plaqua contre le mur en positionnant son visage à proximité du sien afin d'éviter de crier pour lui faciliter l'écoute qui allait suivre. L'autre aurait pu aisément répliquer s'il avait pu parer l'effet de surprise.
— T'as intérêt à imprimer sur le fond de ton crâne ce que je vais te dire à présent, je ne me répéterais pas. Ce cheval appartient à Cortés. Cortés, qui, m'a explicitement formulé de lui ramener trois cents milles dollars avant trois semaines ou sinon ils viendront chaque jour couper un doigt de notre main.
— Un doigt de notre main... souffla Miguel qui assimilait enfin l'importance de la situation.
— Oui, et quand nous n'aurons plus de mains, devine ce qui va suivre ensuite ! Tu nous as foutu dans un sacré pétrin, poursuivit-il en s'écartant de lui. Manquerait plus que les flics soient à nos trousses et là on aurait gagné à la loterie !
Miguel pensait alors qu'il n'aurait pas dû narguer la policía de la loose sur la rocade.
— Bon. Dès que ce foutu canasson revient, tu le ramènes à Cortés.
— QUOI ?!
— Oh que oui ! Tu m'as bien entendu ! T'iras le ramener chez Cortés.
— Je ne sais même où il habite.
— Je m'en contrefiche royalement, tu te débrouilles. Demain matin je ne veux plus le voir !
— Hmmm, maugréa-t-il.
Au même moment, Altivo arriva en transportant un sac plastique, maintenant l'anse entre ses dents. On pouvait voir qu'il contenait plusieurs bouteilles de bière par sa transparence. Il le posa sur le banc.
Tulio demeura bluffé de la démonstration même s'il refusait d'afficher quoi que ce soit sur son visage. Miguel dénicha les six bières dans le sac y compris la monnaie.
— Ça, ça c'est un bon cheval ! le félicita-t-il en lui donnant une tape amicale.
— Mouais, c'est ça... râla Tulio dans son coin.
Puis Altivo se déplaça et baissa sa tête. Ce qu'il prenait pour un petit toussotement se transforma rapidement en quinte de toux. Miguel prit place à côté de lui en lui caressant le crin et il fit un début de panique.
— Mais qu'est-ce qu'il a bon sang, il n'arrive pas à respirer ?!
— Oh bon Dieu de... fais-le boire, fais quelque chose !
— Attends, je crois bien que j'ai vu un truc.
Le blond essayait de tourner la tête du cheval, celui-ci se débattait. Il dégobilla d'abord un gros crachat, puis un second et ensuite, quelque chose apparut dans sa gueule, entre ses dents. Miguel l'extirpa lentement veillant à ne pas lui faire de mal. Il reconnut d'emblée la texture du cuir et lorsqu'il vit la lumière du jour à nouveau, son passeport n'avait plus la fière allure d'autrefois.
Tulio derrière peinait à dissimuler un sourire de triomphe signifiant sans doute un '' Qui avait raison ? ''.
— Au lieu de rire abruti, aide-moi à l'emmener chez le véto ! Tu ne vois pas qu'il s'étouffe ?! Il va mourir, il ne peut pas vomir !
— Ah je regrette, c'est ton portefeuille, pas le mien.
— Bordel... Le cheval est en train de crever et, tout ce que tu trouves à me dire, c'est que tu t'en fous parce que ce n'est pas ton pognon ?! se fâcha Miguel en laissant s'échapper un postillon de colère.
— Ne me fais pas dire des choses que je n'ai jamais dites ! s'écria-t-il à son tour. C'est entièrement de ta faute je te signale ! Faut être complètement inconscient pour laisser un cheval s'acheter des bières !
S'il avait eu le temps de se préoccuper de compter les points, il en aurait attribué au moins un à Tulio, cependant ce n'était pas ça qui importait en cet instant.
— J'en ai cure ! Tu m'accompagnes !
— Alors là pas question !
— T'es dégueulasse parce que moi je suis parti défoncer un coffre-fort avec toi pour des prunes, je savais que t'allais faire une connerie et j'y suis allé malgré tout !
Un point pour Miguel. Égalité, ex aequo.
— Oh, mais si tu le prends de cette manière... Figure-toi que j'en ai aussi des bonnes à te raconter. Comme, je ne sais pas moi, LA FILLE DE BARCELONE PEUT ÊTRE ?! haussa-t-il le ton férocement en dernière mesure. Le score chute vertigineusement pour le blond qui se reçut assez mal le coup entre les dents, toutefois merde, Altivo suffoquait alors ce n'était pas une histoire ancienne qui avait mal tourné qui allait l'empêcher de le sauver. Alors il poussa plus loin le jeu en espérant gagner la manche.
— Putain Miguel, non. Pas ces yeux.
Altivo entre en scène ! Beaucoup d'AU que je lis ne mentionne pas la présence du cheval, et bien, j'ai réparé cette injustice.
Et oui, il l'a fait. Il a chouré le cheval de Cortés, oui ! Et Tulio va lui rappeler chaque putain de jour de sa vie xD
Remarques ? Commentaires ? Votre moment d'antologie ? Laissez-le en review ^^
Prochain chapitre - Chapitre 4 - Al Puerto. See ya !
