5 - Mishap


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Ils remontèrent l'avenue de la Palmera, le chemin de las Delicias qui longeait le triste canal aux eaux calmes. Il ressemblait à de la cire noire qui bouillait en permanence. Une vingtaine de minutes plus tard, ils tournèrent en prenant l'avenue Maria Luisa. Ils poursuivirent tout droit jusqu'au carrefour de la rue Maria d'Auxiliadora pour prendre une succession de rues plus étroites sur leur gauche. Le souci était que la rue restait à sens unique. Et il était minuit passé et aucun des deux n'avait envie de se retaper plusieurs fois le même trajet. Ils ne se gênèrent pas pour commettre une infraction au code, juste pour un stupide panneau sens interdit ignoré. Et c'est là qu'ils furent bien emmerdés, car ils se trouvèrent dans un cul-de-sac. Contraint de faire retour arrière, ils refirent tout le tour du canal.

Enfin bref, ils avaient pu bifurquer sur la rue des Rois Catholiques et ils atteignirent enfin la rue Bailen.

Tulio finit par garer la voiture et ils s'infiltrèrent à travers les boyaux des passages entre les maisons et des patios vides.

Aucun des deux ne prononça un mot.

Il n'y avait plus personne ici. Le moindre son retentirait en des millions de fréquences se propageant dans ce labyrinthe. Discrétion était mère de prudence. En fait, ils ne désappréciaient pas ce silence hiémal. Ces temps-ci, ils n'ouvraient la bouche que pour s'envoyer des vannes, s'enguirlander, péter des douilles, stresser et toute cette affaire les pesait tellement. Cela devait faire sacrément longtemps qu'ils n'avaient pas engagé une discussion complètement triviale, un truc tout con, quelque chose d'agréable autres que '' Où est-ce que tu as planqué le reste du liquide ? '' et autres directives autoritaires sans aucune once de sympathie. Ils pensaient que tout était mieux avant. Ils se contentaient de remplir leurs poches en jouant aux cartes, en arnaquant par-ci par-là. Mine de rien, ça leur rapportait gros, mais pas à long terme. C'est la raison pour laquelle ils demeuraient très nomades. Et, ô grand jamais, il n'était venu à l'esprit à l'un d'eux de subvenir à ses besoins en travaillant honnêtement. Quand on leur demandait l'opinion sur la chose, ils employaient la maxime donnée par Woody Allen.

« Le crime paie. On ne fait pas beaucoup d'heures et on voyage beaucoup ».

Tulio c'était le fric, Miguel c'était rouler sa bosse un peu partout. Chacun y trouvait son compte. Puis tout tourna si rapidement au vinaigre.

Tulio ne semblait pas soucieux, juste assez pour se préoccuper de sa cigarette qu'il n'avait pas pris le temps de fumer. Miguel, les mains dans les poches, se laissa aller pareillement. Seulement les derniers mots de Velázquez se collaient au fond de son crâne, lévitaient tout autour de son cerveau. Il ne parvenait pas l'expliquer rationnellement. Il y avait quelque chose dans la voix de cet homme qui demeurait chaotique, pareil à un vieux prophète qui aurait lu l'avenir en y annonçant un funeste présage. L'impression d'être cerné par une force mystique dont vous ne pouviez pas échapper. Savoir que tôt ou tard on affrontera le mal, face à face. Il n'y croyait pas, néanmoins ça commençait par un murmure de vent qui tournait, tournait. On ne savait jamais par quoi cela se terminerait.

« HEP ! »

Miguel stoppa sa marche nette. Tulio avançait malgré tout avec nonchalance, traçant devant lui. Le blond baissa les yeux. Une femme, la trentaine, paraissant vingt années de plus avec ses rides creusées, ses cernes gonflés, ses habits amples et sales qui lui donnaient une allure maigrichonne, par surcroît qu'elle ne l'était. Ses iris ne reflétaient rien. Une épaisse brume sortit entre ses lèvres gercées. Un gobelet en plastique de Coca Cola récupéré de la poubelle du Macdo, levé vers lui. Elle avait de faux airs de la Pieta avec son sac de voyage rapiécé sur ses cuisses et sa couverture aux motifs amérindiens la couvrant de la taille aux épaules.

« Vous n'aurez pas d'la monnaie ? »

Miguel jeta un œil sur Tulio qui n'avait pas daigné s'arrêter. Tous deux connaissaient le point de vue sur la question, chacun avait le sien, aucun ne changerait d'avis là dessus.

« S'vous plaît ? »

Miguel engouffra une de ces mains dans la poche de son jeans et y ressortit de la petite monnaie que les distributeurs automatiques refusaient. Huit cents pesetas, c'est suffisant pour se substanter d'une baguette de pain, un croissant et probablement un café aussi. Il laissa couler les pièces dans le récipient et il sentit le cœur de la femme se gonfler. Se dessina un très beau sourire sur son visage suivi d'un simple et franc merci.

« Que Dieu vous garde. »

Miguel le lui rendit en souriant à son tour et en saluant d'une main.

Il partit rejoindre Tulio qui patientait à l'autre bout du pavé, le corps appuyé contre un lampadaire de fer forgé. Il se remit en route dès que Miguel fut assez proche de lui. Le chevelu écrasa son mégot sous sa godasse.

— Tu ne peux pas t'en empêcher...

Miguel avait été maintes fois bassiné par une anecdote de Tulio au sujet des clochards. Une fois il avait filé quelques centaines de pesetas à un vieux barbu qui empestait le scotch bon marché. Il l'avait harcelé sur le quai du métro et il lui avait donné son dû pour qu'il cesse ses jérémiades enfin. Le clochard n'avait pas arrêté de le remercier et de le suivre. Seulement au fur et à mesure de s'enfoncer dans les sombres galeries du métro, d'autres clochards apparaissaient tout droit sortis d'une ombre sans relief. Ils avaient l'air affamés. Tous. Il y avait des jeunes de son âge avec les bras nécrosés à force de se piquer dans la même veine, une vieille femme qui tenait deux ou trois chats, le même vieux barbu auquel il avait laissé une chance. Fort heureusement, son parrain était survenu pour le tirer de ce pétrin. Il n'avait que quatorze ans. Tulio apprit alors que s'il fallait en donner à un, il fallait en donner à d'autres jusqu'à se dépouiller de tout ce qu'on a gagné au fur et à mesure de sa vie. Hors de question de se laisser bouffer par des inconnus. Tulio constata que son avis n'était pas partagé de son collègue. Le monde est sale, Miguel s'efforçait de creuser indéfiniment pour y trouver quelque chose de beau, retrouver un sentiment de philanthropie mérité. Ce que les gosses s'efforçaient de croire durant toute leur enfance. On avait beau les rabrouer au sujet de la non-existence de la magie, ils s'entêtaient jusqu'à s'enfermer dans leur bulle. Miguel avait grandi dans ce contexte parce qu'il n'avait jamais rompu le fil qui le menait parfois au chemin de son enfance. Des rêveurs. C'était ce qu'il l'avait frappé lorsqu'il avait rencontré la famille du blondin. Surtout le barbare qui lui servait de frère. Encore plus le père à moitié branque. Flippants.

Ils arrivèrent enfin à destination.

C'était un beau cube subdivisé en d'autres blocs plâtrés d'un jaune de Naples et d'un rouge tomate, des volets peints d'un enduit embaumant la colle et le miel, qui au soleil brillait d'un plus bel éclat que l'ébène alors même que le bois pourrissait de l'intérieur, rongé par les termites au fil des mois. La devanture était une magnifique baie vitrée encadrée par des carreaux d'aspect vintage ternes, le bois similaire à ceux des volets. Un petit escalier à la rampe rouillée menait directement à la porte sculptée de l'antiquaire. Elle possédait un imposant heurtoir doré formant une tête de fauve.

Ils se maintinrent là sans osciller. Miguel s'enquit auprès de Tulio.

— Tu toques ou tu préfères que ce soit moi ?

— Hmmm... On va se faire démonter par le vieux, ricana-t-il nerveusement.

— Bof, au point où nous en sommes.

Tulio alla chercher des morceaux de briques cassées derrière le bâtiment, pas des gros, mais assez pour faire mal si on percute l'arrière d'un crâne. Il en proposa un à Miguel qui haussa d'abord les épaules et accepta en souriant.

Miguel lança le premier qui finit par s'abattre sur le mur.

Raté.

Tulio lança l'autre qui heurta un des balcons principaux. Le fer cogné émit un résonnement qui pourrait les démasquer. Aucune réaction du proprio. Fais chier. Il en balança un autre, puis ce fut au tour de Miguel, et ainsi de suite. Tulio atteint en somme tout le fameux volet. Il poussa un cri de victoire réservé en brandissant ses deux poings. Miguel grimaça pour ne pas changer. Il affirma que Tulio avait nettement l'avantage étant donné qu'il avait les bras plus longs, ce à quoi Tulio protesta finement que ce n'était pas la taille qui importait, seulement la manière de s'en servir. Ce à quoi Miguel répliquait que le vieux ne s'était tout de même pas réveillé. Il lâcha alors un bloc en l'air en prenant de l'élan, toucha le pot de géraniums qui se brisa en un feu d'artifice d'argile, de terreau et de pétales écarlates. Tout ce qu'il y trouva à redire, ce fut un sourire crétin synonyme du mot Oops.

Tulio le darda comme s'il était chez le véto tout à l'heure.

On ne lui laissa pas la peine de sermonner son pote. La lumière s'alluma à l'étage. Ils se dépêchèrent tous les deux de filer se cacher sous le porche. La porte s'ouvrit devant eux, les baignant d'une douce lumière.

Ce n'était pas le vieux.

Cependant, tout autant que Tulio, il demeura ultra sceptique. Un homme du même âge, de la même taille, brushing châtain clair, une belle gueule qui portait une barbe de trois jours, le tout bien attifé d'une chemise blanche tachée de peinture rentrée dans un pantalon ajusté, pieds nus. Il était juste un peu plus monté que son homologue espagnol.

— Le Ricain ?!

— Le demi-rital ?!

— Ne m'appelle pas comme ça !

— Reste pas là rentre, le vieux est souqué. Il est en train de refaire le débarquement dans sa chambre.

Il invita les deux truands à entrer dans la boutique. Le premier plancher comportait des dizaines de babioles surannées posées sur des étagères, des tables, des meubles désuets datant de plusieurs siècles pour certains. Au fond à droite, le comptoir tapissé de papier peint aux motifs victoriens trônait avec la caisse, préalablement vidée. Sous la vitrine inviolable, reposaient de véritables bijoux dont un sublime collier de perles paradant sur un écrin de velours bleu prussien. Quand on descendait par les escaliers au second plancher à gauche, il y avait les plus gros objets, massifs, imposants. Des meubles, des tableaux, des sculptures, des vêtements de l'époque, de l'ornement, des lampadaires. Le plancher à l'étage comportait de vieux livres et du matériel professionnel ancien. De vieilles fioles, de vieux béchers, un antique alambic qui fonctionnait encore. Le vieux avait renoncé à le vendre pour s'adonner à son passe-temps favori qu'était de rafler des fruits dans le verger du voisin et voir le goût que ça donnait une fois passé dans le cuivré.

— Ça fait une paie dis donc !

— Qu'est-ce que t'es devenu, on te croyait hors circulation !

— T'es revenu chez le vieux ?

— Comme tu peux le voir. Les affaires ne tournaient pas trop mal jusqu'à ce je me heurte à un gros mur...

— Ah ouais ?

— J'avais le WASP derrière moi, donc tu t'imagines que j'ai pas traîné !

— Quoi, le groupe de métal ?! s'écria Miguel impressionné.

Un gros blanc ponctua la discussion.

— Miguel, j'pense qu'il parlait du comité protestant enragé.

— Ah, dit-il déçu.

— Ouais, j'avoue que j'ai pas mal merdé à cause d'un plan cul tout ça.

— Tu t'es encore fait la femme du patron, releva Tulio même pas désolé.

— Non, pas du tout, car ce n'était que la maîtresse du patron. Et qu'elle était conne parce qu'elle m'a balancée ! Enfin je ne vais pas m'éterniser là dessus. J'vous offre à boire ? ( Il partit dans la réserve chercher quelques bouteilles ) Et vos affaires sinon ?!

— C'est pas la joie !

— L'père Cortés nous a dans le collimateur et il dit que si on ne lui file pas ses trois cent mille dollars, il nous démembre.

— Le pire c'est que cet enfoiré a joué et perdu l'argent qu'on lui devait pour qu'on lui remette encore du fric dans ses poches.

— Whooo, ça a l'air fun tout ça, fit l'américain qui revint avec son caisson de bouteille, de l'eau de vie de prune, pêche, pomme, poire William. J'suis pas trop au courant de ce qui se passe ici, faut dire, je reviens des States il y a une semaine.

— Ben dis-toi que ça va de mal en pis.

Puis un vacarme démesuré débarqua dans le couloir de la remise. Un troupeau d'éléphants poursuivi par des braconniers aurait été plus discret. Le vieux en peignoir, avec ses espadrilles usées, traversa la pièce tel un ouragan avec sa carabine. Il sortit pile sous le porche, exhibant une mine patibulaire et acariâtre, rentra à l'intérieur en claquant la porte, maugréant sur le compte de ces oligophrènes qui salopaient sa boutique. Miguel, Tulio, et le Ricain assistèrent au spectacle sans ciller. Au début ça dérangeait un peu certes, ensuite tout était une histoire d'habitude, on s'en foutait un peu. Ça devenait banal au fur et à mesure.

Tulio tenta de l'interpeller.

— Hé, monsieur Lazar, bon...

— Ho ! Tu permets que je m'habille ?! ( puis décampant à nouveau dans sa chambre ) Pfft ! Quelle bande de sales petits orchidoclastes, toujours là à faire les vautours à des heures pas possibles, bon sang d'bonsoir. Et ces attardés qui m'bousillent l'géraniums, c'pas vrai ça, c'pas vrai...

Et s'ensuivirent de longues lamentations virulentes qui s'éloignèrent avec son acteur.

— ... soir, termina enfin Tulio refroidi.

— N'empêche que j'avais la musique en sourdine au sous-sol. Si Miguel n'avait pas pété le pot, je ne serais certainement pas venu vous ouvrir.

— Comment tu sais que c'était moi ?

— J'sais pas, je dois avoir un radar, se moqua-t-il. À moins que ce soit le regard made in Tony Montana que t'a flanqué Tulio quand je vous ai ouvert.

Tulio leva les yeux au ciel mais le prit pour un compliment. Car c'était un excellent acteur. Et tout comme lui, il estimait que rien ne lui seyait mieux que le rôle du chef friqué.

— Who-ho, molo molo, signalait-il en voyant le Ricain lui offrir une dose de trop.

— Hé, c'est bon c'pas le vieux qui l'a fait. J'vais pas t'intoxiquer voyons.

— Déjà qu'on vient de se faire gazer par...

Tulio lui fila un coup de coude dans la taille pour qu'il se la ferme à temps. Ce n'était pas comme si le propriétaire des lieux appréciait ce genre de boutade à l'égard de sa culture et de son peuple. Il n'était guère très sain de picoler aux alentours de minuit, m'enfin il n'était pas bon non plus pour sa santé de chercher des emmerdes auprès de gens armés.

Rick le Ricain leur fit part de son histoire arrêtée aux précédents événements. Tout droit sorti de l'Alabama avec un dos qui pelait encore d'agressifs coups de soleil, il réussit à s'approcher d'un riche restaurateur qui entretenait et embellissait les anciennes églises baptistes en échange de tableaux. La femme du type était une sale frigide de la pire espèce, par contre sa maîtresse, une magnifique femme bien que trop cruche sur les bords. Nous compterons aussi dans le lot la muse, une magnifique Tahitienne qu'il peignait sur sa toile avec toute la chaleur des palettes de Matisse.

L'occasion était trop belle. Non content de refiler un faux tableau au restaurateur, il squattait le lit de la maîtresse en question, sabotant ainsi les projets de divorce de son client. Le restaurateur fut fou de rage quand il apprit la nouvelle par sa femme - épouse dont il tentait par tous les moyens de se débarrasser sans y laisser son entreprise. Les choses tournèrent en lie de vin, en un quart de tour, lorsque la maîtresse surprit Rick avec la Tahitienne, nu comme un ver. Ce à quoi, il récrimina qu'il posait nu pour une étude de lumière et éclairage.

Après avoir déclenché une guerre civile chez tout le monde, Rick préférait choisir un moment adéquat pour s'éclipser avec cent vingt-cinq mille deux cents dollars en poche. Or, ce qu'il ne savait pas ce même soir, c'était qu'une bande de hooligans avec des sacs de jutes blancs sur la tête firent leur apparition pour saboter l'Église. Il se fit la remarque qu'il n'y avait vraiment qu'au sud des campagnes les plus paumées des États-Unis que le charme de l'époque ségrégationniste restera toujours d'actualité aux pays des pauvres ploucs prêchant la parole du mauvais Dieu et de deux litres de whisky. « Dieu, booze et Remington. Amen ! » sortit Miguel en sifflant son verre aussi sec.

La femme du patron se joignit à la débandade, car il fallait avouer que le '' je ne te déteste pas vraiment '' n'était qu'un euphémisme balancé à la gueule de son mari lors du rendez-vous avec l'avocat. Il n'avait donc plus aucun souci à se faire au niveau des preuves, jusqu'à ce que ce fut au tour de la maîtresse de le faire chanter. « Ne me quitte paaaaas ! » hurlait-elle au balcon comme si elle jouait la plus mauvaise scène d'une telenovela. Il prit ses clics et ses clacs et quitta rapidement le continent avec son butin. Il acheva son histoire évidemment sur une déclaration charmante.

— Franchement, avec du recul, j'me dis que j'ai pas mal de chance de ne pas avoir chopé des mycoses à l'aine. Paraît que là-bas, c'est un fléau.

Rick le Ricain était l'un des sept habitués du Mishap, la boutique d'objets anciens et insolites, véritable musée de tout et de rien. Surtout de trucs que vous n'espéreriez pas voir en boutique, en bien et en mal. Il était aussi, depuis quelques années, le repère des quelques malhonnêtes de Séville.

Lazar, du haut de ses soixante-quinze ans et de ses seize de tension, était le grand gourou antiquaire. Vivant depuis des dizaines d'années ici, il connaissait toujours l'état des lieux concernant les affaires souterraines de la ville. Et parfois celle du pays. Le plus souvent, on venait dissimuler des objets compromettants ou de la came chez lui, car nul ne sait comment il se débroullait pour s'y retrouver parmi cet incommensurable bordel qu'était son sous-sol. Il était l'un des plus grands receleurs de tout le Royaume d'Espagne. On l'accostait aussi pour des conseils, pour qu'il file de bonnes affaires. Et il fallait mieux entrer dans ses faveurs que de se monter contre lui. Quand on crève de faim avec quatorze personnes et une caisse d'armes à feu dans quinze mètres carrés afin de liquider des enfoirés de franquistes, on apprenait à ne plus jamais se faire marcher sur les pieds.

Quant à Rick il voyageait souvent, mais venait toujours terminer ses travaux ici en tant que faussaire. Il complétait parfois la collection de trésors volés du sieur Lazar. Le Ricain ramenait bien souvent des tableaux. De son talent de peintre hyper-réaliste acquis en sûreté pendant ses années d'études aux Beaux-Arts, il copiait avec une minutie chirurgicale et revendait en usant du bouche-à-oreille.

Tulio s'était fait repérer par Lazar alors qu'il était encore très jeune, à l'époque où son parrain avait sa garde. Il y avait ce quelque chose dans les yeux du jeune homme qui dégageait un intellect précoce, fourbe et manipulateur saupoudré d'un grain de défi, d'avidité. Lazar lui amenait des clients à déplumer en échange d'un petit bénéfice, de bons gens dont leurs visages scintillants ne demandaient juste qu'à se faire arnaquer. Lazar ne connut Miguel quelques années plus tard. En aucun cas il ne possédait le profil du parfait escroc, oh non, néanmoins il parlait couramment anglais et il maîtrisait ses dix doigts. Cette complémentarité leur valait la solidité du duo. Ils ne sont pas trop de deux pour se surveiller.

Lazar descendit habillé de sa chemise, pantalon de velours et de sa redingote séculaire, les cheveux frisés argentés encore décoiffés, le regard de fou.

Les trois compères arrêtèrent leur palabre instantanément.

Il n'était pas bien grand, cependant encore très bien taillé pour son âge. Il dégageait un énorme charisme similaire aux hommes de poigne du dix-neuvième siècle.

Lazar parvint derrière le duetto, empoigna leurs deux oreilles de ses mains, tira et les entraîna vers la table en face. Ils lâchèrent un gémissement chacun en tentant de suivre le mouvement, faute de quoi, ça allait davantage les faire souffrir.

— Aïe, aïe ! Mais vous êtes malade, ça fait mal !

Lazar leur fit cogner la tête contre la table sans qu'ils eussent le temps d'ajouter quoi que ce soit en supplément. Rick assista à la scène en ne laissant aucun commentaire. Il avait déjà eu droit au même traitement, il compatissait donc.

— BANDES D'EMPOTÉS ! Avez-vous donc un tubercule de pomme de terre à la place du cerveau ?!

— AH ! Ayeeu ! Tirez-pas, tirez-pas !

— C'est Miguel qui a saboté vos fleurs !

— Traître, va ! C'est lui qui a eu l'idée !

— Ouais mais c'est quand même toi qui as pété le pot d'AYAAAÏE !

Lazar, excédé, les relâcha en repartant derrière le comptoir. Miguel et Tulio se redressèrent en vérifiant si aucune de leurs oreilles ne s'était détachée de leur crâne.

— Et toi, qu'est-ce que tu fiches ici, hein ? Tu n'as pas un tableau à repeindre ?!

Dammit ! s'écria-t-il avant de repartir paniqué, dans le sous-sol en vitesse grand V. J'ai laissé la lampe contre le vernis, tiens donc !

— Je préfère ! Tss... Toujours à se vanter.

Puis il rebraqua à nouveau ses yeux en direction du binôme.

— Quoi ?! finit par craquer Miguel de cette attitude de psychopathe stationnaire. Ne nous fixez pas de cette manière, on va vous rembourser, okay ? Non, sérieusement stop.

— C'est ça, ramène là gamin ! Tu as eu de la chance de ne pas être dehors quand je suis sorti avec la Winchester. M'enfin bref. Passons l'éponge. Si vous êtes venus ici, c'est que vous avez des emmerdes.

Les deux poussèrent un soupir à l'unisson en se consacrant chacun en un regard, style de se communiquer : '' Va y toi, commence ''. Le vieux parti derrière son comptoir et chipa un paquet de cartes qu'il se mit à battre automatiquement. Lazar aimait parfois jouer au tarot en parlant affaires. Il dégagea les quelques bouteilles qu'il remit dans la caisse, débusqua une petite pipe, se la fourra à la bouche, craqua une allumette, saisit une chaise et alla s'installer à la table aux reflets marmoréens. L'entretien de sa santé se résumait au régime strict de Winston Churchill. Pas de sport, fumer et boire à satiété. Bien plus efficace et de meilleurs goûts que ces stupides cachets pour l'arthrose et les rendez-vous à répétition avec les toubibs. Le septuagénaire était un de ces types qui se trouvait encore de bois vert pour ne rien laisser passer aux jeunots.

Tulio se racla la gorge, Lazar leva un œil discret à son égard.

— Nous avons trouvé un...

— Un moyen de vous en sortir j'espère ?

— Em... On aimerait bien accessoirement, mais ce n'est pas pour ça que nous sommes venus.

— Oh. Après tout ce n'est pas comme si Cortés souhaitait se débarrasser de potentiels gêneurs et comme si cela ne suffisez pas, vous le carottiez par derrière jusqu'à ce que les menaces pleuvent.

— Vous êtes bien renseignés, dis donc ! fit Miguel surpris.

— Bien sûr que je le suis ! Sinon il n'y aurait aucun clampin dans cette boutique qui oserait me faire confiance. Et ne faites pas les malins, car voler le butin des associés de Cortés, passe encore. Cela aurait pu être un beau coup, mais vous aviez eu l'ambition sacrément démesurée. MAIS le déposséder de ses biens, alors là, laissez-moi vous dire, même un chimpanzé n'aurait pas trouvé pire !

— Oh, minute, on ne l'a pas cambriolé à ce que je sache...

Et là Miguel lui lança une espèce d'exclamation muette afin de souligner ce foutage de gueule éhonté. Tulio le mira rapidement puis reprit à nouveau.

— Bon, peut être que si. Mais nous n'avons rien volé.

— Normal, y avait rien en même temps. C'té une idée à la con.

— Comme le cheval ouais.

— Aimablement : Je t'emmerde.

— Il suffit, vous réglerez vos histoires après ! Ce qu'il y a, c'est que vous êtes dans une merde notable. Ce n'est pas en donnant du pognon à Cortés qu'il va courber l'échine. Le fric, il en crève oui, donc ce n'est pas ce qui va le dissuader de vous descendre.

— Et cette histoire de dette alors ?

— Ouvrez vos mirettes enfin ! Il s'en fiche complètement de votre argent ! Tout ce qu'il souhaite c'est un moyen de vous avoir sous surveillance et c'est chose faite ! Mais quand il s'est aperçu que vous déraillez salement et bien il a décidé de s'occuper du problème en personne.

— Okay, si ce n'est pas l'argent, qu'est-ce qu'il veut au juste ?

— Seigneur, seigneur... Cela ne vous a jamais traversé l'esprit de regarder aussi ce que fait Cortés à côté ?

— Non, répondirent les deux en même temps d'un ton las. On ne galère pas assez dans not' bourbier, c'est pas pour aller non plus regarder chez le voisin, histoire de voir comment qu'y fait le ménage chez lui.

Le vieux eut un long soupir à son tour.

— Bonté divine... Vous vous ne bonifiez pas avec l'âge...

— Oui bon ça va ! se vexa Tulio. On a merdé, on le sait. Maintenant on aimerait bien rentrer dans le vif du sujet. Montre-lui les dés, Miguel.

Miguel sortit de la poche de son sweat les précieux dés qu'il déposa sur la table. Lazar les fixa, puis se rapprocha petit à petit. L'un d'eux finit sur le bout de son pouce et son index, l'observant à la lumière. Il se leva promptement et à l'aide des clefs fourrées dans la poche de son pantalon, ouvrit la vitrine du comptoir. Il prit une bague, puis se ravisa, referma la vitrine, se dirigea vers le tiroir à sa droite, puis y dénicha une sorte de monocle utilisé par les anciens bijoutiers pour déceler la pureté des pierres.

— Il n'a pas l'air de prendre ça à la légère... murmura Tulio.

— C'est bon signe, compléta Miguel à voix basse.

Le vieux partit ensuite en dépassant l'antre du sous-sol et ne revint que quelques minutes plus tard. Entre-temps on l'entendit gueuler après Rick en train d'enduire sa toile.

Il revint avec ce qui pouvait s'apparenter une vieille calculatrice de poche Hewlett-Packard noire, un stylo, un bloc-notes et sortit enfin – et avec soin - la bague de la vitrine.

Tulio et Miguel prirent la peine de s'asseoir autour de la table, Tulio s'amusant à mélanger les cartes du paquet. Miguel baillait. Ils n'écoutèrent désormais que le bruit de la pendule qui allait et venait.

Lazar semblait extrêmement concentré, si bien que personne n'osait lui quémander des explications au sujet de Cortés. Quand déborda une heure du matin, le vieux cessa enfin ses recherches.

— VVS.

Miguel scruta Tulio en espérant qu'il lui explique ce que marmonnait le vieux. Il n'en déchiffra rien non plus.

Lazar reprit sa bague, puis un des diamants et le fit défiler.

— Un bon E. L'est pas parfait mais c'est un bon E.

Ils avaient tous les deux une vanne moisie prête à sortir de leurs bouches, mais se ravisèrent. Ils sourirent en sachant ce qu'ils auraient pu raconter.

— Je pencherais plus sur du cinquante aisément. Il pèse quand même le bougre.

Là, ils reprirent une expression médusée, estomaquée, assommée. Miguel releva la tête, Tulio se retourna. Le vieux se sentit rapidement visé.

— Quoi ? Que voulez-vous que j'ajoute de plus ? Vous voulez vérifier peut-être ? questionna-t-il froissé.

— Nous n'avons rien dit, se défendirent-ils un peu confus comme s'ils s'excusaient de quelque chose.

— Cela fait une éternité que je n'ai plus manipulé de bijoux et de pierres et je n'ai pas le matériel à disposition. Néanmoins, les diamants j'avais l'habitude de pratiquer, ça va. Vous m'auriez apporté une pierre exotique comme les amazonites ou une bagatelle de ce genre, là, je n'aurai pas été d'un grand recours. Il ne s'agit pas de la même densité, poursuivit-il en enlevant son monocle et épongeant son front d'un mouchoir à carreau qu'il remit dans sa poche intérieure.

— C'est juste que...

— Tulio et moi, on n'y connaît pas grand-chose en carat. À part le classique, '' plus c'est gros, plus ça coûte cher '' on n'y capte nada après.

— Ouais. Si vous voulez bien nous donner une version abrégée, nous ne serions pas contre.

Le vieux Lazar inspira calmement et prit le soin de leur pondre un rapide exposé.

— Les 4C ça vous dit quelque chose ?

Et à en juger par leurs regards vitreux : non, pas le moins du monde. Ils hochèrent négativement de la tête.

— En anglais ça donne, la taille, la pureté, le poids et la taille – la forme – du diamant. Chacun de ses critères est important lors de la vente. Ils sont mesurés avec des unités différentes, le carat en est une.

— Et ?

— Un carat, c'est minuscule, mais pas au niveau du prix. Un carat, ça peut rapporter énormément. Autour de quatre cent mille ou cinq-cent-mille pesetas alors que ce n'est pas plus gros qu'une larme de bébé. Bien évidemment, je n'ai pas eu l'occasion de travailler avec des diamants énormes comme un poing non plus. Je ne sais pas ce que vous m'avez ramené, mais ça doit balancer dans la tranche des dix-mille dollars chacun si ce sont des vrais.

Il eut instinctivement l'attention de deux paires d'yeux fixés sur lui, hyper attentifs. Il ne savait pas si c'était la science qui les infusait sur le coup ou la projection du butin qu'ils allaient se faire. C'est bien connu après tout. Quand on parle pognon, à un certain chiffre, tout le monde se met à écouter.

— Mais ce n'est pas le carat qui fait le diamant. Il faut prendre en compte la pureté et la qualité de la taille faite par le diamantaire. Ici, le travail est impeccable, il n'y a rien à redire. Il est d'une très bonne clarté.

— Comment vous savez que c'est un diamant, vous l'avez raillé avec un autre ? demanda Miguel.

— Tu crois quoi gamin, répliqua Lazar, neutre. Que je vendais des bijoux en pâte à sel à mes clients ?

Miguel se tut, le vieux avait l'air de savoir de quoi il causait. Tulio ne lui en voulut pas le moins du monde. À sa place, il aurait souhaité lui aussi vérifier pour être certain de ne pas se faire entuber. Cependant, c'était de Lazar qu'il s'agissait. S'il ne pouvait pas lui faire confiance, alors il devrait se méfier de tout le monde dans une paranoïa extrême. Sauf de son acolyte évidemment.

— Alors ce sont de vrais diamants, et ils valent plus de dix-mille, admit nerveusement Tulio en se faisant violence de ne pas sourire béatement.

— Oui. Pour moi, ce ne sont pas des assemblages ou des reliquats. Il me faudrait un matériel plus précis pour être définitivement sûr. Bon nombre se sont fait avoir avec du zirconium récemment, même au marché d'Anvers...

— Combien ? coupa Tulio impatient.

— Je ne peux pas me prononcer, car d'une part, c'est une approximation à chaud. Le prix peut varier de plus ou de moins, rien n'est sûr. Et de deux, je n'ai pas envie que cela vous monte à la tête non plus, c'est le meilleur moyen de faire une bourde.

— S'il vous plait, monsieur Lazar on a fait tout ce chemin exp...

— Garde ton regard de clébard Miguel, avec moi on ne me l'a fait pas.

Il partit bouder de suite, vexé sur le champ. Il quitta la pièce en direction du sous-sol, quitte à ce qu'un objet aléatoire et complètement bizarre et déplacé lui tombe dessus, il n'en avait rien à secouer.

— Mais... où est-ce que tu pars ?!

— Vais voir le Ricain !

Tulio crut percevoir un : « J'en ai ma claque » et le laissa partir d'un pas lourd dans les escaliers poussiéreux et faiblement éclairés, alignés perpendiculairement à des étagères en bois dégueulant d'objets de toute sorte, s'étalant sur quelques mètres. Il s'était levé en même temps pour le stopper, se retint au dernier moment, penaud.

— Il est susceptible ces temps-ci, remarqua Lazar.

— Il ne faut pas nous en vouloir, on est terriblement à cran en ce moment.

— Ça, je n'en doute pas. Maintenant, vous allez éclaircir ma lanterne.

S'ensuit un court silence avant qu'il ne reprenne la parole.

— Où est-ce que vous avez trouvé ces dés ?


-2-


« Je te jure que ça me sort par les yeeeuuuxxx... ! »

— Les joies de bosser en solo, déclara le Ricain devant son tableau représentant les mages devant l'étoile de Bethléem. Il tira une taffe de sa cigarette.

— Comment tu fais pour vivre dans un bordel pareil, sérieusement ?

— Bof, question d'habitude.

— La dernière fois, je me suis ramassé un castor empaillé ! Qu'est-ce qu'il fiche avec ça, il pense vraiment vendre des merdes pareilles ?

— Il entrepose plus de merdes qu'il ne les vend. Ça a son charme.

Rick posa son armada de pinceaux et s'étira le long de sa chaise à roulettes. Miguel était posé sur une caisse en bois, scrutant l'indescriptible pagaille qui régnait dans le sous-sol étouffant. Que ce soit en été ou en hiver, la canicule ou la chaudière qui tournait, on finissait toujours par cuire là dedans ( excepté les jours de pluie relativement frais ). Il y avait tellement de tapis perses au sol qu'on ne pouvait déceler que quelques maigres centimètres carrés de parquet recouvert d'une épaisse pellicule de saleté. Toutes sortes de bibelots étaient entassés, encastrés dans les étagères subissant une terrible pression. C'était comme si une ethnie oubliée s'amusait à prendre n'importe quel objet leur passant sous la main et à le déposer dans un tombeau, en hommage à une divinité bienfaitrice. Une avalanche de machins abracadabrants formant à eux seuls un énorme dédale dans les sous-sols de la boutique. Peu de gens sont en capacité d'en ressortir sans un plan des lieux.

— J'ai juste envie de tout balancer et de me casser, confia Miguel un peu à bout.

— Et tu irais où ?

— Pas la moindre idée. Si je pouvais aller chez mes parents pour fêter Noël ça serait déjà un bon début. M'enfin Tulio voudra jamais. Il est parano, un truc de malade, pire qu'un amerloque en période de guerre froide !

— Cliché, quand tu nous tiens...

— Roh, arrête ton char, tu sais bien que je ne disais pas ça pour toi ! répliqua-t-il en levant son bras.

— Relax, mec ! Tu pars au trois quarts de tour ! haussa le ton Rick. Sérieux, tu m'étonnes que vous vous fritiez sans arrêt. Un peu de vacances vous ferait le plus grand bien.

— Mouais bon, aussi là, c'est un peu mort.

— Carrément.

Le Ricain se releva et attrapa sa bouteille de gin par terre avant d'en boire une petite gorgée en raclant sa gorge, due sans doute à une glaire gênante et un tabagisme récurrent. Il se mit debout, s'essuya les mains contre un torchon parsemé de croûtes de peintures.

— Dis, pourquoi t'as traité Tulio de demi-rital tout à l'heure ?

Le châtain clair se retourna et haussa les épaules indifféremment.

— Je ne le traite de rien du tout. C'est ce qu'il est.

— Quoi, vraiment ? s'exclamait le blond qui ne réalisait pas tout de suite. Il... il... c'est un vrai …

— Je te raconte pas de conneries, t'iras lui demander si tu ne me crois pas.

— Mais-mais, enfin... Non merde, je l'aurai pas cru.

— Vous êtes strange, really, ajouta-t-il perplexe en jetant son mégot dans un pot de peinture aux teintes oxydées servant de cendrier. Vous vivez pendant des années sous le même toit, et vous n'êtes pas foutus de vous connaître mieux que ça ?

— Tu parles, il me connaît mieux que je le connais lui... Non, il me connaît mieux qu'il ne me connaît... OUAIS, bon tu m'as compris hein ?! tentait-il d'articuler avec sa fatigue, ses yeux brillants.

— Aussi bien qu'une pute bourrée du Sunset Boulevard qui tente de me draguer dans un bar.

Miguel le lui rendit par un doigt d'honneur.

— Ses parents étaient italiens alors ? reprit-il l'altercation comique passée.

— Yep. Il est né sur le sol italien et il a obtenu la nationalité espagnole après.

— Ah ouais ?

— Disons que de sang, il est italien, mais sa mère italienne s'est remarié avec un espagnol et il a obtenu les papiers et tutti cuanti. Enfin, c'est ce que j'ai entendu du père Lazar un jour, hein ! J'ai essayé de creuser plus loin, il n'a pas voulu en rajouter.

Le blond en resta bouche bée. « C'est tellement dingue, je n'arrive pas à y croire ».

— N'empêche... On croit cerner les gens et pis là... pouf ! Révélation. Bon, hein, je veux dire ça pourrait être pire. J'vais te dire un truc. On croit tout le temps identifier les gens à force de rester avec eux. Mais ça, ce n'est rien.

— Dis le mec qui a emporté trente-deux visas au cours de sa vie.

— Les gens ce sont comme des livres. T'en vois juste la couverture et c'est rare qu'ils te donnent la permission de les bouquiner. Tu vois le résumé, et après t'en sais pas plus. Regarde-moi. J'ai dû vivre à travers une vingtaine de prénoms et dès fois je zappe complètement quel était celui de ma naissance. C'est grave, tu ne trouves pas ?

— Pas tellement, c'est pas non plus vital.

Soudain un bruit sourd parvint à leurs oreilles. Le verrou de la porte du haut qui se disloquait. Les deux se fixèrent dans le blanc des yeux. Puis le vieux en train de beugler.

— Hé Rick, c'est quoi ça ?

— Soit Tulio qui en train de se faire massacrer par le vioque, soit...

— Ce n'est pas Tulio.

Rick demeura surpris de cette réponse aussi vive.

— Je reconnaîtrais sa voix sinon, affirma Miguel.

— T'as une super ouïe, toi.

Non, juste l'habitude de me faire houspiller c'est tout.

Ce n'était pas une voix familière néanmoins il l'avait déjà écoutée quelque temps plus tôt. Il monta avec précaution, suivit du Ricain qui râlait de laisser son travail en plan.


-3-


Quelques minutes auparavant...

Tulio reçut ses cinq cartes, Lazar remit le paquet au milieu de la table et déployèrent leur main en même temps. Lazar jeta tout de suite deux cartes et en piocha le même nombre.

— Dans le cheval donc ?

— Pas commun pour une planque, je dois l'avouer, acquiesça le chevelu en prenant trois cartes à son tour, délaissant trois autres pour un meilleur jeu.

— Et peu pratique. Il faut ouvrir la bête pour récupérer ses biens. Ce qui signifie qu'il devait y tenir à ses dés pour qu'il ne puisse pas lui même y accéder.

— Vous ne voulez vraiment pas me dire le prix de leur vente ?

— Non. Tant que je n'ai pas d'estimation définitive, vous n'en saurez rien.

— Msieu Lazar, vous êtes un sale tortionnaire.

— Oui, je sais. J'en ai expédié pour moins que ça, répliqua-t-il en piochant une carte. Des diamants pareils, ça ne quitte pas les bourses aux diamants. Et vu leurs tailles très originales, néanmoins ineffables, j'émets des réserves à ce qu'ils soient de véritables diamants, et je l'espère de tout coeur.

— Vous avez raison. À trop baigner dans les étoiles, la déception n'est que plus grande.

— Certes, mais ce n'est pas de ça dont je faisais allusion.

— Je me passerais bien des allusions. Je dois porter tous les jours un sacré paquet de désillusions, inutile d'en rajouter.

Sur le coup, Tulio changea radicalement de sujet et dévoila les cartes. Paire de dames. Lazar releva légèrement le menton en apercevant le résultat.

— Ce n'est pas la peine de faire durer le suspens, msieu Lazar, vous avez un brelan de dix, le huit de pique et le roi de trèfle.

— C'est toujours aussi pénible de jouer avec toi, gamin, fit-il en livrant ses cartes sur la table, d'un geste évasif, il récupéra toutes les cartes du jeu en les fusionnant en un unique paquet. Je te signalerais au passage, lorsqu'on joue au poker des caraïbes à deux, il n'y a aucun mérite à se vanter de compter les cartes.

— Oui, je sais. Modestie c'est mon second nom.

— La pérennité du tricheur persiste tant que celui-ci ne se fait pas attraper en flagrant délit. Après ça c'est fini, aucun retour possible. Et que feras-tu le jour où cela arrivera ?

Tulio ne se laissa pas démonter et sourit en retour.

— Oh, ce n'est guère un problème. J'aurai amassé assez d'argent pour me la couler douce pendant un centenaire au moins.

— L'argent ne te servira à rien si tu te fais descendre avant. Ce n'est pas en enfer ou au paradis que tu en trouveras l'utilité, fit Lazar en distribuant.

— Il suffit d'être prudent.

— Le type qui se refait les couilles en or est rarement prudent. Et s'il se montre de la sorte, et bien il ne fait pas feu longtemps. On trouve toujours un plus gros poisson dans l'océan.

— Vous me mettez en garde contre quoi au juste ? insinua Tulio les sourcils froncés.

Lazar soupesa un regard empli de reproches en conservant sa main.

— Le souci avec vous les jeunes, c'est que vous pensiez être invincible, que le monde s'offre à vous sur un plateau et qu'il suffit de se servir le maximum avant de s'étioler. Moi aussi j'étais pareil à l'époque. « Ça arrive aux autres, jamais ça ne m'arrivera », ils se répètent tous ça en sourdine. La vérité, c'est qu'ils continueront à agir inconsciemment jusqu'à être confronté avec l'expérience de la mort ou de l'échec. En même temps, votre génération a été élevée un peu dans ce confort. On se demande sur qui retourner la faute.

Il appuya sa mâchoire sur la paume de sa main, le coude sur la table, d'un coup d'œil fixant ses cartes, de l'autre Lazar. Il fit mine de ne pas directement le confronter du regard. Le silence devint bien vite déplaisant. Il délaissa une carte et en reprit.

— Tulio. Tu le sais aussi bien que tout le monde ici. Vous êtes en train de couler dans un bourbier pas possible. Et quand on coule, on a tendance à faire moins attention aux détails pour s'en dépêtrer. Une connerie, ça arrive vite, plus vite qu'une balle flanquée entre les deux yeux.

— Nous ne sommes pas encore dans la merde à ce niveau-là, n'exagérons rien.

— Jusqu'à ce que vous mettiez la main sur ces diamants.

Dans la mouise, ils l'étaient, ils le resteraient un bon moment. Quoi qu'il puisse répondre, il ne put contredire les faits établis par Lazar. Il avait une cinquantaine d'années d'expérience supplémentaire dans ses bagages. S'il pensait se démerder seul, c'était aussi par orgueil et fierté cependant quand on a plus tellement le choix, on la ferme, on s'écrase.

Qui plus est, ces diamants étaient loin d'être un cadeau tombé du ciel.

Car pour amasser le pactole, il fallait trouver une personne en mesure d'acheter ces merveilles. Alors avant de profiter d'un énorme tas de billets ou d'un magnifique compte en banque off-shore, ils se baladeraient avec des dés bling-bling et se feraient sans doute harceler par les anciens possesseurs.

— Le Ricain reste une semaine tout au plus. Pourquoi ne lui demanderiez-vous pas de vous faire des faux papiers ? Ce serait bête de ne pas en profiter, surtout qu'il va repartir tout de suite après et vous n'êtes pas prêt de le revoir.

— Et pour aller où ?

— Comment ça ? Vous n'avez rien planifié au préalable ?!

— Est-ce que j'aurais pu prévoir que Miguel kidnapperait le canasson de Cortés ? Il devait y avoir une chance sur dix mille que ça arrive et bien non ! C'est tombé sur moi, voilà, je n'y peux rien, j'essaie de rattraper la situation et ça s'envenime au fur et à mesure !

— Entre autres, si vous déguerpissez du pays, Cortés retournera ses soupçons contre vous.

Sonnaient alors les deux heures.

Le heurtoir cogna contre la porte à peine plus tard. Le vieux et le chevelu eurent un sursaut commun qui les réveillèrent immédiatement de leur torpeur qu'occasionnait leur conversation prise de tête. Deuxième coup. Lazar quitta sa chaise, l'air méfiant et parti chercher sa Winchester. Troisième coup, il ouvrit en grand la porte, le fusil sur l'épaule. Pas un bruit ne circula.

Tulio alla voir ce qui se passe de loin. Il reconnut la silhouette.

— Msieu Lazar, baissez votre arme.

— Quoi, tu le connais celui-là ?

Le pauvre brun, les mains collées derrière la tête, fixait Tulio d'un air déterminé.

— Pour le cheval, on peut s'arranger.


Alors, une idée de qui ça peut bien être ? Hum ?
J'ai l'honneur de vous présenter le Sieur Lazar, un de mes personnages préférés xD j'adore ce vieux, il est complètement taré !
En fait hormis les personnages du film, les autres sont que j'ai crée pour l'univers alternatif, et franchement, j'ai adoré les créer, j'aime énormément ces personnages. Bref !

Laissez un petit commentaire, review, avis, ça fait toujours plaisir ! Merci à ceux et celles qui suivent cette fanfic, c'est beaucoup de travail, et je suis heureux que ça vous plaise !

Prochain chapitre - Chapitre 6 - Reine de Pique ! See ya !