7 - Les affaires des autres...


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Il resta planté sur la chaussée, le nez en l'air vers l'enseigne. Troisième boutique plongée dans l'obscurité et protégée par ses grilles. Pourtant ce n'étaient pas les fleuristes qui manquaient dans le quartier. L'effet vacances de Noël ? Une sacrée indisponibilité des commerces et des services, aka démerde toi avec ce que t'as. Il retourna faire une nouvelle balade en voiture.

Auparavant, il effectua un rapide saut à la clinique vétérinaire afin d'avoir des nouvelles d'Altivo qui se portait plutôt bien. La véto lui avait rappelé avec une petite once d'animosité qu'ils n'étaient pas une pension pour animaux et qu'il devrait bientôt garder le cheval par leurs propres moyens. Tulio allait finir par l'achever et surtout, bonjour pour trouver une écurie ! Cortés avait dû ratisser toutes celles de la ville pour retrouver le pur sang. À retenir en plus que le cheval devait se reposer le temps de la cicatrisation, c'est à dire trois semaines sans effort. Deux mois sans le monter.

Quelle galère, ils ne pourraient même pas faire galoper le bestiau en cas d'urgence.

Il tourna à nouveau le volant, dérapa un chouïa sur le carrefour à cause du verglas. Enfin, il aperçut le ticket, le cadeau d'entrée chez le sire Lazar. Il se gara en un créneau assez foireux, sortit, oublia de fermer, fit demi-tour, mit le frein à main et referma. Le blond marcha, les mains dans les poches, en traînant ses Mayura boots à lacets, soulevant la neige par-ci par-là.

Il entra chez le rare fleuriste de la ville encore ouvert, il franchit le seuil en laissant le carillon retentir. La femme sur le comptoir, à moitié affalée, salua son client d'un vaste geste évasif de la main. Front recouvert par une large mèche de cheveux longs, couleur sang de bœuf attachés par une queue de cheval, tâches de rousseur, et une vieille chemise de lumber-jack presque trop grande pour elle. Le portrait en question coïncidait plus avec celui de la vendeuse de t-shirts à tête de Joe Strummer que marchandes de jonquilles.

Miguel s'approcha de la demoiselle à moitié dans les vapes.

— Euh... Bonjour ?

Elle réagit à retardement, se tint subitement droite.

— Oui, oui, je suis tout à fait éveillée, bonjour, monsieur que puis-je pour vous ? bredouilla-t-elle apathique.

Miguel fut un peu décontenancé.

— Scusez moi, je suis kapout.

— Vous excusez pas, je ne suis pas votre patron.

Elle se mit à rire un peu malgré l'énorme paire de cernes édictant un brin de pitié sur son joli minois, finement maquillé pour dissimuler au mieux les signes de fatigue. Miguel avait ce don pour mettre à l'aise les gens dès les premiers mots. Sa bonne gueule plaisait à tout le monde.

— J'ai ma fille qui fait ses dents, j'ai les oreilles défoncées.

— Faites des gosses. Mon frère cté pareil.

— Oh. Et il parvenait à les calmer ?

— Si je m'en souviens. J'avais pas encore un an qu'il m'avait bâillonné à coups de cellophane. Mes parents ils m'ont retrouvé, j'étais tout bleu.

La fleuriste le fixait l'air épouvanté. Le pire étant qu'il racontait son histoire avec l'air du gars qui partait à la pêche.

— C'est vrai que j'aurais pu y rester, mais c'est plutôt marrant pris avec du recul.

— Euh... bégaya-t-elle abasourdie. Marrant, c'est cela... Vous voulez des fleurs ?

— Vous avez des géraniums ?

— En pagaille ! Toutes les vieilles en prennent pour leurs patios. C'est facile d'entretien et ça éloigne les moustiques alors... Puis c'pas en hiver que les stocks vont descendre.

Le carillon résonna de plus belle pour une autre cliente.

— Parfait, vous me sauvez la mise ! Mettez-m'en deux gros siouplaît.

— Je vous les emballe en paquet cadeau ?

— Pas la peine. Ça ira.

Sa main caressa la poche arrière de son jean, se rendant immédiatement compte qu'elle était devenue plus légère. Il tâta toutes ses poches, fouilla celle de son perfecto en espérant que la fleuriste n'allait pas le prendre pour un sans-le-sou.

— Combien je vous dois ?

Miguel zieuta à sa droite et eut un soupir de soulagement. Il vit directement la petite qui tenait son portefeuille dans les mains en déballant un joli billet à la fleuriste qui la remercia. L'adolescente lui offrit un sourire dévoilant son entière rangée de dents.

— Merci !

— Tiens ! Qu'est-ce que tu fais ici ? Ne me dis pas que tu m'as suivi exprès rien que pour me dépouiller ?

— Oh, ça m'attriste tellement que tu le prennes comme ça. Tiens ton portefeuille.

Décidément, celui-ci avait voyagé un peu partout.

— Tu ne me présentes même pas Abi ?

La jeune noire aux cheveux entièrement tressés poussa un petit ricanement aigu.

— Si je le connais ? Bien sûr, c'est un larbin de mon tuteur !

— Larbin, t'y vas un peu fort...

— Tu t'es quand fait mettre au tapis pour lui, mine de rien.

— Parce que je n'avais pas trop le choix. Hé, d'où tu sors cette histoire ?!

— À vous, il ne vous dit rien, à moi il me raconte tout, répondit-elle d'un clin d'œil. Au fait Calisto, tu n'aurais pas vu des types louches dans le coin ?

— Des vous-avez-vu-cet-homme ? Y en deux qui sont venus dans la matinée. J'étais pas d'humeur je les ai envoyés promener un peu. À ce qu'il paraît, ils s'amusent à faire tout le tour de Santa Cruz.

Miguel les scruta avec ce regard aussi vide et vague quand son compère avait mentionné le dépôt de garantie. Soit le quartier filait au commérage soit les gens avaient vraiment des kilomètres d'avance sur eux. Ce qui n'était pas plus mal lorsque vous étiez dans le pétrin et aussi une des choses dont Tulio demeurait incapable de supporter. Il fallait qu'il contrôle tout, toujours. Ne s'en remettre aux autres qu'en extrême cas de nécessité.

— Si tu veux, proposa Abigail, je rentre avec les fleurs et je dirais que c'est de ta part.

— Je te remercie de l'intention, mais je dois voir Rick pour les passeports.

— Pas terminés.

— Merde, siffla-t-il. Bon, je squatterais.

— Toi, tu te fais incendier, non ? Je parie que c'est pour le cheval, ricana-t-elle malicieuse.

— Hein ?

Purée, il ne t'a pas raconté ça aussi...

— Cela ne me regarde pas, je vais aller arroser les plantes, s'éclipsa Calisto derrière son comptoir afin d'aller chercher le tuyau d'eau. Tu iras à la réserve Abi prendre le colis.

— Pas de soucis ! De toute façon, j'ai un chauffeur pour me ramener pépère !

Miguel la vit disparaître de l'autre côté en laissant vibrer son petit rire de lutine. Il exécuta sa moue habituelle alors qu'il vit la fleuriste se marrer toute seule, arrosant les amaryllis.

— Faites des gosses, n'est-ce pas ?


-2-


Rick laissait un gémissement du parfait chouineur, la main sur un verre de liqueur qui enivrait salement en une seule vapeur inhalée. Ça puait plus que ça embaumait. La liqueur du vieux n'avait rien de fameux, il se demandait comment Lazar pouvait boire et tenir ce chasse-cousin. À moins qu'il l'utilisait pour désinfecter les plaies depuis la guerre civile ou élaborer des cocktails Molotov. Car sérieusement, ce truc était bon pour dissoudre l'estomac d'un bovin.

— Reuuuhh...

Miguel passa derrière le ricain qui lâcha une plainte morne une fois de plus. Il releva sa tête, cheveux gras, décoiffés, garnis de sueur et de cire coiffante de la veille, le teint assez livide. Il n'y avait pas plus rare denrée que le sommeil de ces hommes.

— Hey ? le secoua Miguel délicatement par les épaules. Rick était affalé sur la table, le dos rond non calé sur le dossier de la chaise. Il ressemblait à un étudiant ayant planché sur sa dissertation toute la nuit, abattu par la deadline.

— Laisse-moi mourir en paix, mec, je suis mort d'chez mort.

— Si tu veux, mais ça serait plus intéressant pour nous si tu nous filais nos passeports avant.

— Et tu crois que ça se fait en un claquement de doigts ? V'zêtes marrants vous.

— Hé ho, c'est pas moi qui suis pressé. Tulio bout, il est pire qu'une vieille en crise d'hémorroïdes.

— Parlons-en de celui-là ! Il peut pas se bouger et venir en personne ? se releva le Ricain, le blanc de ses yeux tapissé de rouge.

— Ben tu vois, c'est ce que j'aurais aimé moi aussi. Il y a eu un imprévu de dernière minute.

— Genre un satellite russe s'est écrasé pile sur sa tête ce matin ? ironisa-t-il en accentuant sur le fait que Tulio est l'être le plus poisseux de l'ensemble de son maigre entourage.

— Pas du tout. Son ex a débarqué chez nous je ne sais trop comment et il m'a viré dehors le temps qu'ils s'accrochent, d'un ton las et la grimace en bonus.

D'un coup, Rick fut attiré davantage par la suite. Une fille dans l'histoire, une ex qui plus est. Il demanda sur le coup s'il était vraiment sérieux ou s'il lui racontait des cracks. Ce à quoi Miguel répondit qu'il espérait qu'ils forniqueraient, que ça allait le détendre pour le reste de l'année et la suivante. L'ambiance s'empoisonnait tellement à l'appart', il ne pouvait plus tellement faire avec. Rick le questionna quant à la beauté de Chel. Évidemment, Miguel fit la moue. Qu'il s'en prenne plein pot n'émouvait personne à première vue.

— Plus sexy que Uma Thurman ?

— C'est qui ?

— Purée ! Mais t'as pas encore vu Pulp Fiction, t'es à la ramasse !

— Vu quoi ?

— Le dernier Tarantino, récompensé par les oscars et tout. C'est tellement n'importe quoi et ça fonctionne tellement bien ! Et l'actrice Uma Thurman, quelle bombe !

Le blond le dévisagea avec un profond mépris refoulé. Comme si son principal loisir du moment était de patienter pour les prochaines sorties ciné.

— Pour info, oui, l'ex de Tulio est un putain de canon, poursuit-il, croisant les doigts pour que la conversation prenne un tournant plus lucratif.

— Elle sortait avec lui pour le fric ou bien ils s'aimaient vraiment, vraiment ?

Tiens, ça il n'y avait pas songé.

— Tulio l'aimait, y a pas de doute pour avoir été le bureau des pleurs, je peux le confirmer. Elle, je ne sais pas trop. Elle m'échappe un peu.

Au rez-de-chaussée, Lazar salua une cliente portant son bébé et son achat dans ses deux bras. Le bébé tenait une sucette, la tête reposant sur les épaules de sa mère.

Rick prit place à proximité d'une des grandes fenêtres de l'étage. L'énorme mezzanine fut imprégnée d'une pâle lueur jaune baryum illuminant la moquette, les particules pulvérulentes se soulevant dans les airs. Elle était suspendue par deux gros piliers principaux et une énorme poutre en fer rattachée à l'ensemble par une flopée d'épais câbles en acier. Une rambarde en bois et fer forgé vert chrome entourait l'ensemble de cet espace.

Ils contemplèrent la ville plongée dans un ciel gris maussade, un climat hivernal guère complaisant. Très peu de personnes furent déterminées à sortir ce jour là et pourtant avec la période des fêtes, une effervescence prit possession de la population, les poussant à s'éjecter hors de chez eux pour aller festoyer chez d'autres. De belles réunions de famille, une sortie entre amis, des pauvres gars qui s'en allaient travailler malgré cela. Et tous ceux qui restaient à l'intérieur. Ce silence qui pesait dans la salle n'était qu'une pensée unique, muette et clémente envers ceux qui devaient supporter l'esprit des fêtes de Noël.

Rick se gratta sa barbe de six jours et demie, lâcha un soupir. Il confirma à Miguel qu'ils obtiendront les passeports à la fin de la semaine. Mercredi prochain, il décollera pour la Hollande. Il se maudit ensuite pour avoir salopé son maudit tableau de la veille et commençait à croire qu'il n'était plus fait pour peindre la nuit. Et quoi qu'on en dise, il continuerait de picoler en peignant, ce qui n'arrangerait pas son cas pas des masses.

— Hé le yankee ! Viens un peu par ici, on ne nourrit pas les bouches inutiles !

L'Amerloque en question roula les yeux.

— Ouais, ouais, j'arrive...

Voyant qu'il allait s'éloigner, Miguel l'interpella de suite.

— Deux minutes après, je t'embête plus. Tu m'avais dit hier que Tulio était un demi-rital.

— Oui. Tu crois que je t'ai raconté des salades, c'est ça ?

— T'en tenais une couche avec le gin...

— Je le jure sur la vie d'moi, allez.

— Bon, tu sais s'il s'appelait Riverte avant ?

— Quoi ? J'en sais rien, dude, t'as qu'à demander au vieux pas moi. Je suis le gars de passage, y a pas écrit non plus CIA sur mon front.

— C'est pour aujourd'hui ou pour demain ?! s'excita Lazar en bas, derrière son comptoir.

— Scuze, on m'appelle sur l'autre bout de la ligne, acheva-t-il en dévalant les escaliers en colimaçon. Me voilà messire, je viens, j'accours.

Miguel se pencha au-dessus du balustre pour bénéficier d'une plongée parfaite de la scène. Lazar présenta un paquet cubique, Ricain le lorgna. À peine effleura-t-il le colis du bout de ses doigts que le vieux vint lui taper le dos de la main d'un mouvement sec, tel un gosse pris sur le fait de toucher un gâteau sur la table destinée aux invités.

— Pas touche ignare, c'est extrêmement fragile !

— Mais ! Roh... Qu'est-ce que vous me voulez au juste ?

— Sur un autre ton je te prie.

— Oui, souffla-t-il.

— Premièrement, lista le propriétaire en plaquant sur le paquet un billet et une enveloppe kraft, tu iras me chercher des timbres et du tabac. Deuxièmement, tu iras déposer ce colis chez le teneur du bar Navarro et fils en main propre. Reviens ici avec le colis s'il n'est pas présent. Troisièmement, tu lui donneras aussi cette lettre contenant les directives et le pot de vin. Me suis-je bien fait comprendre ?

— Et pourquoi vous n'y allez pas vous même ? Pas que je manque de respecte à votre égard, mais franchement ce n'est pas si... loin que...ça ?

Il ne put terminer sa phrase que faiblement, car Lazar prit son air de tueur effréné. Ah pour sûr, il était offensé oui.

— Ah non ! Ce n'est sûrement pas la bande de béotiens que vous êtes qui irez tenir la boutique pendant mon absence ! Vous seriez capable de couler le navire en à peine un quart d'heure.

Si Lazar ne prenait pas le risque de sortir, ce fut pour une tout autre raison qui ne semblait pas assez évidente pour le reste de la bande. Son groupe de vastes connaissances lui permettaient de ramener des alliés à sa cause et consolider sa défense, mais qui disait alliés renvoyait nécessairement à une flopée d'antagonistes qui n'attendaient qu'une seule chose : le mettre hors circuit. Nombreux étaient ceux qui souhaitaient prendre la tête de Lazar que cela soit pour ses richesses ou l'influence politique et sociale qu'il exerçait.

La police ne fut en aucun cas le problème majeur, ils n'étaient descendus que très rarement chez lui ( et ce, pour se perdre et affirmer qu'ils n'ont rien trouvé qui mériterait perquisition ). Seuls les faibles gredins, les crapules de bas étage couvraient d'un regard aliéné et possessif ses affaires qu'il dissimulait précieusement.

Les légendes urbaines circulaient, toutes plus insensées les unes que les autres. Certains prétendent même qu'il y aurait peut-être les cadavres de bandits trop curieux sous les décombres de poussière. La cave à Lazar suscite mystères et convoitises et tous sont repartis bredouilles. Cela l'amusait en partie et ne l'inquiétait guère depuis des années, pour autant il ne relâchait pas sa vigilance. Alimenter pareil folklore demeurait loin d'être sage, pourtant Dieu ! Que Lazar s'amusait bien avec tout ça.

Non. La véritable menace restait une poignée d'individus cherchant à lui mettre des bâtons dans les roues. Qu'il s'agisse de parfaits imbéciles antisémites qui s'amusent à foutre la merde durant les mariages ou encore les mafiosos qui se disputent entre eux - se jetant sur Lazar comme un morceau de viande de premier choix dans une cage aux fauves.

La boutique de Lazar était un sanctuaire. Les risques pour qu'ils viennent l'assassiner sont minimes. Sauf si par malheur un avion empli de napalm décide de s'écraser pile sur les coordonnées géographiques du Mishap. C'était la forteresse dans laquelle il accueillait amis et alliés. En d'autres termes, larbins et clampins.

De plus Rick voyageait souvent et logeait que très peu de jours ici, il donnait souvent des nouvelles par cartes postales. La majeure partie du temps, il restait au fond de la cave pour compléter ses activités illégales. Le visage peu connu, il était apte à faire un coursier méconnaissable.

— Garde-le dans ce sac en plastique, ne perds pas de temps en chemin.

— No problemo, sourit Ricain insouciant. Dites-moi, y a quoi là dedans, ça pèse mine de rien c'machin !

— Si tu le déballes mon cher, menaçait Lazar, je me débrouillerais pour te fabriquer un second fondement.

— Ce qui me dissuade vraiment de le faire... grimaça Ricain en ayant en image la carabine du vieux. C'est pas une bombe, j'espère !

— C'est parfaitement inoffensif ! Allez, cesse de traîner, ouste ! rouspéta-t-il avec un vague mouvement des mains.

— C'est pas une vie ça, je devrais être payé pour des heures sup' !

— Je t'en ficherai des heures sup...

— Hey, msieu Lazar ! Appela Miguel en lui coupant la parole, penché par-dessus le balustre.

— Que me veux-tu blondin ? fit-il en relevant la tête vers le plafond.

— Un renseignement au sujet de Tulio.

— Et bien va quémander auprès de l'intéressé.

— Justement, il veut pas.

— Dans ce cas, je n'en ai cure.

— Roh, s'il vous plaît !

Lazar se tourna, la mine blasée pendant que Ricain rangeait l'argent dans ses poches, le colis et la lettre dans un sac plastique opaque.

— Riverte, ça vous dit quelque ch... ?

— Taisez-vous !

Miguel recula de la barre, les yeux ronds. Rick eut un vif sursaut, manquant d'avaler la clope qu'il avait mise à la bouche. Lazar déboula hors de son comptoir vers l'Amerloque, il crut sur le coup qu'il allait se recevoir une rouste sans comprendre pourquoi. Lazar le prit vigoureusement par le bras, ouvrit la porte menant aux sous-sols et l'y jeta pareil à un ivrogne assiégeant les bars.

— File à la fenêtre, secteur C !

— Quoi ? Le coin fauteuil ?

— On s'en fiche, fous-moi le camp, allez ! pestiféra-t-il en claquant la porte violemment. Miguel, tu restes caché là haut et je ne veux plus entendre un mot !

— Qu'est-ce qui s'passe msieu Lazar ?!

— Pour l'amour du ciel, fais ce que je te dis !

Il n'en rajouta pas plus et se plaça au fond de la mezzanine, niché au fond d'un angle dans lequel personne, au rez-de-chaussée, ne le localiserait. Lazar reprit sa stature de tenancier et se tint, implacable.

La clochette retentit. Il leva un sourcil, feignant qu'il aurait affaire à un client trivial. L'homme s'avança d'un pas lourd en parcourant de ses yeux la boutique.

— Toujours aussi surchargé, ici.

Le blond eut la bile coincée dans la gorge. Il prit le courage de pencher à peine sa tête, le nouvel arrivant bloqua son regard directement vers l'étage. Miguel se plaqua à nouveau contre une étagère, retenant sa respiration, le visage plus livide tu meurs.

Lazar quitta son comptoir et s'avança vers son client. Ils se serrèrent la main fermement d'un air entendu.

— Il est rare que vous me rendiez visite, n'est-ce pas ?

L'autre en haut rampa discrètement afin d'avoir une vue en parfaite plongée. Toujours aussi secoué et aussi avide de détails.

— Je suppose que ce n'est pas pour prendre de mes nouvelles. J'en aurais été agréablement surpris.

— Auriez-vous oublié ? questionna-t-il d'un ton sous-entendant la menace. J'espère ne pas en venir à vous rafraîchir la mémoire, tout de même.

— Que nenni. Il est juste alarmant de vous voir en ces lieux.

— Alors puisque vous vous en souvenez, apportez-le-moi.

— Très alarmant. Les affaires vont-elles si mal que ça ?

— Je vous ai demandé d'aller me chercher mon dû. Pas de me tirer les vers du nez.

— Je vous connaissais plus affable.

Velázquez était prêt à s'interposer vis-à-vis du manque de respect de son chef, seulement ce dernier lui barra la route de sa canne, calmant le jeu d'une traite.

— Les temps ne jouent pas en ma faveur,

— C'est le Mexique qui vous pose problème ? Ou votre purge interne ?

Cortés eut quelques difficultés pour dissimuler la baisse immédiate de son sang-froid.

— Il faudrait être aveugle pour ne pas le voir. Si vous êtes de retour sur votre terre natale, c'est que les choses se présentent sous une tournure déplaisante.

Il hocha silencieusement.

— Si ce n'était que ça...

— Bien, conclut Lazar. Je vois que ce n'est pas la peine d'insister. Attendez-moi ici.

L'ossature carrée du visage de Cortés dessina une expression excédée. Il n'avait nul besoin que son probable opposant vienne lui montrer la merde qu'il avait sous son nez.

— Monsieur ?

— Ce n'est rien Velázquez. Réglons cette affaire au plus vite. C'est une plaie de rester dans ce quartier.

— À cause des...

— Oui.

Lazar revint en n'omettant pas de laisser un message très explicite à l'américain caché dans les dédales. Des sbires attendaient à l'intérieur de la traction noire garée devant la boutique. S'ils apercevaient un type sortir de chez lui, Lazar craignait le passage à tabac. À l'oral ou par balles.

Cortés, toujours aussi peu enclin à dévoiler un visage souriant, jeta une série de coups d'œil autour. Lorsqu'il observa la mezzanine, Miguel se décala aussitôt, un souffle retenu de justesse.

Lazar lui remit la petite valise noire lourdement dans le creux de ses deux mains.

Il prit la peine de l'ouvrir sèchement. Miguel entendit les bruits d'un pack de papiers s'effeuiller à la hâte. Il n'était pas Tulio pour dire s'il s'agissait de documents ou de billets. Il perçut le claquement de la valise et les cliquetis des deux loquets, enfermant l'ombre dans sa cage blindée.

On ne pouvait deviner si Cortés était satisfait. Rien ne se lisait sur son visage.

— Je vais enfin pouvoir me rendre au tribunal dans l'après-midi.

— Veuillez m'excuser, mais puis-je vous parler un instant ?

— Faites vite. Je ne veux pas perdre une miette de mon temps.

— Je tenais juste à signaler que ma petite fille n'appréciait pas que vos sbires traînent autour de sa maison.

— Quels sbires ? questionna-t-il en fronçant un sourcil.

— Ah ça, c'est à vous de me le dire ! Je ne connais pas toutes vos grandes familles par cœur.

— Ce n'est pas un problème majeur. Si vous vous tenez tranquille, je ne vois pas pourquoi ils viendraient vous contrarier.

— Ils ont écrasé un de mes arrière-petits-enfants alors qu'il jouait dans la rue. Il risque de passer sa vie en fauteuil roulant. Comprenez-vous mon amertume dès à présent ? lui lança directement Lazar sans aucun signe d'hésitation.

Cortés parut à la fois désolé et contrarié.

— Ils assurent la protection du quartier. Ils ne feraient pas ça.

— Comment pouvez-vous en être aussi sûr ?

— Un enfant n'a pas à rester seul dans la rue sans surveillance, affirma-t-il en s'approchant du comptoir. C'est encore une chance qu'il soit en vie.

— Alors pourquoi se sont-ils enfuis en laissant le garçon gésir sur le bord de la route ?

Là, Cortés eut une expression de rage qu'il tenta de dissimuler. Lazar lui fit face, impassible. Cortés serra les dents en soufflant par le nez, comme un taureau se préparant à être lâché dans l'arène.

— Velázquez ? Qui était de patrouille pour débusquer ce vaurien de la Castille ?

— Hum... Mardi c'était Jorge et Vicente, deux hommes de main de Ulluo.

— C'était dimanche.

— Jour de repos, monsieur. Personne n'a reçu l'ordre de le traquer.

— Alors qui était-ce ? menaçait-il, l'air nocif.

De Contreras, il me semble, et quelques complices ? répondit le propriétaire des lieux pour combler la liste des noms.

Les deux hommes en costards le fixèrent et cela ne leur avait pas plu des masses.

— Et vous vous demandez d'où je tiens mes sources ? Nous avons relevé la plaque et contacté la police. Croyez-le, s'il n'y avait pas eu de victime dans cette histoire, nous nous en serions abstenus – même si la compagnie de vos rôdeurs autour de ma descendance ne me laisse pas dormir tranquille. Mais quand je vois, qu'ils avaient été arrêtés quelques heures plus tôt avec, tenez vous bien, cinq grammes quatre ! Cinq grammes quatre au volant, nous n'avons pas fait de cadeaux et les flics non plus d'ailleurs. Et quand je mentionne cinq grammes quatre, il ne s'agit pas uniquement de l'alcool.

Cortés tira des couteaux de ses pupilles telle une AK-47.

— Le fils de pute... ne put se contenir Cortés.

— Je plussoie totalement.

— Vous avez bien fait de me prévenir, je remettrais les pendules à l'heure.

— Cortés. Je ne suis pas à votre place. Et vous êtes sûrement à deux endroits à la fois. Mais bon Dieu, arrêtez de les prendre aussi jeunes. Ils ne vous attirent que des ennuis.

Il resta silencieux ne pouvant qu'approuver.

— Si vous n'êtes pas capable d'instaurer une unité au sein de votre groupe, le Mexique ne fera qu'une bouchée de vous. C'est ce qui est arrivé à Cuba, et c'est en train de se reproduire une nouvelle fois. Brûlez l'hydre qui rampe dans vos rangs.

— C'est un sage conseil pour un vieux fou, néanmoins je suis la seule personne en mesure de gérer ma propre maison, grinça Cortés en tournant le dos, se préparant à partir. Pour ce qui est de votre arrière-petit-fils, je promets une certaine garantie financière pour les frais médicaux. Elle viendra de la poche de ces idiots et non de la mienne. Je ne suis après tout, pas responsable de leurs actes.

— Compris.

— Encore une chose, monsieur Germàn Zahav Lazar, épela Cortés distinctement en posant le bout de sa canne à terre. Veillez à ce que votre nez reste en dehors de mes affaires.

— Je connais votre ressentiment à mon égard.

— Contrairement à ce que supputent les médias, je ne suis pas antisémite. Mais vous, qui filez le vent des informations et des rumeurs et qui le soufflez à l'oreille de qui veut entendre... Je ne vous fais strictement pas confiance. Pour l'enfant, c'est un accident. Je peux comprendre votre attitude, il y a un temps où moi aussi j'étais père.

— Je ne vous porte aucunement préjudice.

— Tiens, tiens... Allez dire cela au petit rat qui se cache là haut !

Miguel arc-bouta ses lèvres en une grimace grave, les mains plaquées contre le sol. Il se prit d'effroi que les deux hommes dégainent leurs armes et troue la plaque forgée de la rambarde contre laquelle il se planquait. Il sentait presque le regard de Cortés lui trancher la nuque.

Lazar ne chercha pas à nier. Son expression soutint qu'il n'allait rien se passer à l'intérieur de ses murs et il faudrait être écarté de la bonne raison pour affirmer le contraire. Cortés aurait pu éliminer Lazar s'il le souhaitait, il ne manquait ni de moyens ni d'effectifs. Seulement ce vieux grincheux restait en mesure de vous pourrir, six pieds sous terre y compris. Avoir Lazar sur le dos se résumait à se faire poursuivre par des centaines de diables en costards cravates prêts à vous empaler à coups de procédures judiciaires et autres formalités illégales aux détails scabreux. Cortés était de la même trempe, c'était pour ça qu'il le savait.

À ce qu'il paraît, Lazar aurait une trappe au plancher du rez-de-chaussée. À vrai dire, cela relevait plus du roman policier traitant du mystère véhiculé par les antiquaires. Rien à voir avec des bribes d'attrape-touristes, non, personne n'aurait posé les pieds dans sa boutique et son chiffre d'affaires ( celui déclaré aux contrôles fiscaux, évidemment ) se serait ratatiné tel un gastéropode pris par le froid. Cette trappe se serait ouverte sous les pupilles d'un effronté et l'aurait happé tout droit dans l'obscurité. Lazar aurait alors pris son fusil et aurait liquidé le trouble-fait avant de refermer la trappe. On repérait les imbéciles lisant entre les lignes creuses du parquet à la recherche de la fameuse trappe fictive, avec cette curiosité malsaine propre aux touristes explorant les pièces d'une maison où toute une famille s'est faite assassiner par le fils aîné qualifié de '' possédé '' ou assez perturbé pour l'être.

Bien que ce genre de sornettes ( qui ne décollait pas au-dessus des histoires de gamins racontées autour d'un feu de camp ) fassent rire pas mal les squatteurs du Mishap, aucun ne prenait à la légère les choses qu'aurait pu dissimuler Lazar à l'intérieur de sa cave, ni même son passé. Avoir un feu pour se réchauffer en cas de besoin restait fort agréable tant qu'on n'y jetait pas de l'essence dans les flammes.

Et s'il y avait bien une chose que Cortés ne souhaitait pas parmi la liste des indésirables, c'était bien d'être mêlé d'une manière ou d'une autre aux affaires de l'homme le plus suspicieux de Séville. Il ne chercha pas plus loin.

— Si vous avez des informations pour moi, n'hésitez pas à me contacter au lieu de les relayer à n'importe qui.

Cortés connaissait énormément sur la composante du système juridique et il avait des hommes trempés dans le milieu, une armée de bourreaux prête à abaisser le marteau ou retirer une plainte sur ordre de celui qui, en secret, restait l'un des hommes les plus influents d'Espagne. Cortés ne se présentait jamais aux élections. Bon nombre de ses '' amis '' destinés à la politique lui rendaient bon nombre de services. S'ils étaient promus à tel siège, ce n'était ni leur portefeuille, ni leur charisme, ni leurs prédispositions qui les avaient avantagés. Cortés avait l'incroyable capacité à les attirer et à en faire ce qu'il souhaitait. Cela demeure un pari plus risqué que d'avoir un pantin à sa botte, cependant la récolte demeurait salutaire.

Ils quittèrent les lieux en laissant la lourde porte se refermer doucement. Lazar surveilla la traction démarrer dans un ronronnement grave. Lorsque la voiture n'était plus visible, il appela le blondin pour descendre de l'étage. Il resta en face de Lazar qui soupira, bras croisé sur sa poitrine.

— Ne prends pas ça comme un coup de main. Je ne l'ai pas fait parler pour que tu puisses écouter paisiblement là-haut.

— Je n'étais pas tranquille, surtout avec l'animal qui traînait en bas.

— Bon, souffla Lazar irrité par cette histoire. Maintenant, tire-toi.

— Quoi ? s'offusqua Miguel. Vous n'avez pas répondu à mes questions ! Et puis c'est quoi cette histoire encore avec le Mexique ? Vous êtes de mèche avec ce conquistador de la pègre ?!

— Bien sûr que non ! Je n'ai pas d'autre allié que moi-même. Oh, et puis diantre ! J'en ai assez entendu ! AH ! Cette conversation va me rendre d'humeur déplorable toute la sainte journée !

— Vous n'allez pas me laisser sans réponses, non ?!

— Demande à ton collègue !

— C'est quoi le délire, au juste ? demanda Rick désabusé, apparaissant dans l'entrebâillement de la porte de la cave.

Lazar vira de suite au rouge en serrant les poings à proximité de sa cage thoracique.

— DEHORS ! J'en ai assez de voir vos têtes me tourner autour !

— Wooo, on a touché une corde sensible ?

À la vue du regard fou du Lazarus Rex, les deux énergumènes se dirigèrent vers la sortie sans émettre la moindre parole, préférant ne pas se faire expulser par la force.

Ils tombèrent sur Abi assise sur les escaliers du perron, sa main fouillant dans un cornet blanc tâché de graisse et rempli de frites. Sa bouche était aussi emplie que les abat-joues d'un hamster et ses mirettes de sardine effrayée prouvaient qu'on la surprenait en flagrant délit de grignotage. Lorsqu'elle avala sa part, gênée, elle en proposa aux deux hommes qui refusèrent. Rick partit de son côté accomplir sa corvée, l'air frais allait peut-être remédier à sa terrible gueule de bois. Il les salua avant de se presser.

Miguel se prépara à retourner à l'appartement, perturbé par cette scène encore toute fraîche. Abigail lui adressa un '' Hey '' alors qu'il tourna le dos, les mains dans les poches.

— Miggy, j'me demandais si pour mon annif, tu pourrais m'accompagner à un festival ? Le vieux jeu qui me sert de tuteur ne voudra jamais, pis ma mère elle a pas le temps, ni l'énergie avec tout le boulot qu'elle a. Ça serait cool si une personne majeure m'accompagne, plus pratique. Et toi, au moins t'as du goût.

— Tu as demandé d'aller à un festival à Lazar, sérieux ?

— Qu'est ce que je risquais à part de me faire traiter de péronnelle ?

— Pas faux.

— Tu comprends, j'ai pas envie de me faire embarquer dans une rave party chelou.

Miguel approuva. Il ne put s'empêcher de sentir un vent vide et froid à l'intérieur de son être. Une émotion intense, empreinte de nostalgie. Il se souvint brutalement à l'époque où la scène était réservée à son groupe, à son nom. Les projecteurs s'étaient brusquement éteints, ils s'étaient effondrés du petit sommet qu'ils avaient bâti, leur séparation demeura fulgurante.

Miguel avait quitté l'industrie musicale il y a des lustres. Chaque fois qu'il allait à un concert, une partie de lui s'éclatait à fond, et l'autre avait sa part de remords. C'était un travail très pénible de démêler les bons et les mauvais souvenirs quand cela s'avérait chose impossible.

— Miguel ? appela Abigail.

— Hein ?

— Tu ne m'as pas répondu. Je crois que t'étais dans la lune.

— Ah ouais, scuze. Disons que c'est pas trop le moment chez nous pour réfléchir aux vacances. Renseigne-toi quand même voir ce qu'il y a l'année prochaine.

— Okay. J'espère que ce sera une sacrée chouette année ! s'exclama la jeune qui se tapait le reste de ses frites en s'essuyant sur son jean sans embarras, aucun.

— Yep, une chouette année... répéta Miguel sans y croire vraiment.


-3-


Chel était assise seule au comptoir d'une brasserie avec son Red Flame. Bien qu'elle aurait préféré de loin un granita tropical elle s'abstint d'émettre la moindre remarque. Ce serait chercher la petite bête du chevelu qui n'a pas desserré les dents depuis leurs retrouvailles. Collision restait le mot le plus approprié selon Tulio.

Chel inspecta l'arrière du comptoir. Diverses bouteilles, dont une gigantesque de Chianti, des cadres photo de clubs sportifs du coin. Cependant, elle ne pouvait se détacher de l'imposante vitrine fardée de photographies et d'autographes de basketteurs célèbres, de répliques de trophées, et un ballon authentique signé Pau Gasol. Sa paille tenue de ses deux doigts frôlait ses lèvres, elle admirait le décor.

— C'est qui lui ? demanda-t-elle.

Le gros bonhomme à la peau mate essuya un verre puis pointa le doigt vers le visage du basketteur.

— Wilt Chamberlain, un des types les plus légendaires du monde du basket ! D'ailleurs...

Chel regretta d'emblée d'avoir posé la question. Elle désirait juste faire la conversation pour s'amuser un peu et ne se doutait pas qu'elle aurait droit à un cours théorique sur le dunk.

Le tenant du Liham s'éprit d'une folie passagère qui lui poussa à mimer un mouvement de bras roulé lors d'un match, qualifié lui aussi de légendaire. Nader était le genre de type discret que personne ne remarquait habituellement excepté lorsqu'on lui soufflait le mot basket à l'oreille. Sa réputation fit de lui une figure sympathique de la ville et il y eut même un reportage le présentant sur la chaîne locale. Le genre de gars empreint d'une ardeur bien cachée et qui refait surface quand il s'agissait de l'objet de sa passion. Il s'en allait parfois pendant plusieurs semaines avec une poignée d'amis, sans prévenir de la fermeture de la brasserie, assister à des matchs à l'étranger et ensuite faire un road-trip en bus. Évidemment, son mur en liège témoignait de tous ses épiques récits.

Elle profita le temps que Nader stoppe sa démonstration pour reprendre sa respiration.

— Oui, oui, je connais Magic Johnson.

— C'est la base tout de même !

Tulio pénétra dans la brasserie à l'instant avec un journal sous le bras, l'air habituellement contrarié. Nader lui fila un regard en biais afin qu'il s'essuie bien les pieds. Ses escarpins aiguisés aptes à frôler le carrelage usé du Liham, il se dirigea vers une table d'habitués et se débarrassa de son journal en le balançant aimablement. Un des trois vieux remercia Tulio en langage des signes et débuta sa lecture. Il s'agissait de Taleb, beau-frère de Youssef. Youssef, médaillé pisse-vinaigre de 1954 jusqu'à nos jours. D'ailleurs, n'ayant pas de rival, il avait été décidé de lui décerner, en cas d'imprévu le titre posthume. Le chef de ce vieux trio d'allumés, Otto était la fine fleur des joueurs d'échecs. Bel homme sur lui et infiniment plus gentleman que Lazar avec qui il avait fait équipe dans le passé. Tous deux avaient bien connu le parrain de Tulio.

— Fais-moi une liqueur au café. Une vraie, pas de Kahlùa.

Voyant la tête de Tulio qui n'était pas d'humeur à sourire, il s'exécuta sans un mot.

Chel lui colla un poing délicat contre son bras afin qu'il se tourne vers elle.

— Je n'apprécie pas trop qu'on me plante de la sorte.

— Oh ? Et c'est toi qui me dis ça, chérie ? persifla-t-il.

— Est-ce que tu pourrais oublier...

— Non, le coupa-t-il d'une traite en s'envoyant des pistaches au fond du gosier.

— Mettre ça de côté juste une heure le temps qu'on parle business ?

— Merci Nader. Au fait, c'est elle qui paie.

— Tu vas te calmer Tulio, car ni toi ni moi n'avons envie que je me mette en colère.

Ce dernier était en train de boire une bonne gorgée de son verre, le reposa, puis soupira par le nez, bras croisés sur le comptoir.

— Si je bosse avec toi, Chel, ne t'attends pas à ce que l'on devienne les meilleurs amis du monde.

— Alors tu acceptes ?

— Non, j'attends que tu m'en dises plus. Je ne vais pas prendre une décision hasardeuse sans détails. Surtout que je dois en parler avec mon collègue.

— Ton collègue, insinua à nouveau Chel.

Tulio n'avait pas envie de se faire prendre au jeu, la discussion devait rester sérieuse. La Mexicaine réajusta ses fesses sur son tabouret.

— Il faut que je te parle de quelque chose avant.

Il y eut un moment sans paroles où l'on entendait juste les froissements des feuilles d'un journal, des pièces d'échecs qui avançaient sur un plateau, la vaisselle qui se terminait paisiblement, un fond de radio qui passait une reprise de Johnny B. Goode. Enfin, une réplique vint écraser l'ambiance pesante.

— Sacrebleu, ils ont volé un cheval à cheval ! Oh les mecs, dis donc ils sont pas culottés ! s'écria Youssef hilare, ayant arraché le journal des mains de son beau-frère.

— Et c'est étrange, vous ne remarquez pas ? La police signale un individu blond, taille un peu en dessous de la moyenne, la trentaine. On croirait presque votre collègue, Tulio !

L'interpellé se pinça les lèvres, levant ses mains en l'air, semblant étrangler une force invisible au-dessus de lui. Il souffla comme une locomotive, se leva et prit son manteau en intimant Chel de le rejoindre. Elle le suivit sur la terrasse en envisageant d'aller fumer une cigarette. Après tout, Nader lui avait indiqué plus tôt du panneau rouge dans laquelle une cigarette était barrée. Tulio lui tint la porte, par pure galanterie, et vit le trio infernal se payer de sa tête.

— Il l'a fait oui ! rigola Youssef.

— Que cela ne tienne de la stupidité ou de la hardiesse, je me demande comment ces jeunes gens arrivent à s'en sortir.

— Mêlez-vous de ce qui vous regarde, bandes de vieux grigous ! rouspéta Tulio avant de refermer derrière lui.

— La créativité, nul doute ! ajouta Otto.

Une fois à l'extérieur, il referma son manteau et se tint droit comme un I, crispé, énervé. Il lui fila par la suite son zippo, elle alluma sa troisième clope de la journée. Tulio jeta un œil sur les passants sur l'autre trottoir, il trépignait. Il craquait. Chel voulut poser une main rassurante sur ses épaules, il la rejeta d'emblée.

— Ne me touche pas !

Chel recula, elle comprit que cela n'en valait pas la peine.

— Une satanée journée, une journée où on voudrait crever dans son sommeil pour ne pas se réveiller le matin, cracha Tulio austère. Ni jamais.

— Désolée que ça tourne si mal pour toi en ce moment, dit-elle avec une pointe de remords.

— J'en ai rien à carrer que tu sois désolée, ça ne changera que dalle. Maintenant, sors ce que tu as à sortir et vite, qu'on soit débarrassé.

— Si tu prends mes affaires comme ça, tu peux te remballer, je me démerderais seule !

— Mais c'est quoi ton problème ? Tu viens me proposer un marché, et là tu m'envoies chier !

— Mon problème ?! s'offusqua Chel. C'est toi qui as un problème ! « Je viens t'aider à te sortir de cette situation, et toi, saleté de vindicatif que tu es, tu te plains, tu fais ta victime à deux balles. Fais-moi le plaisir de ravaler ta merde de fierté et de retirer les doigts de ton cul, je ne suis plus là pour te ramasser ! » aurait-elle voulu poursuivre, mais d'ores et déjà, elle avait perdu l'attention de Tulio. De toute manière, elle ne se voyait pas de déblatérer de tels propos. Si elle partait trop loin dans la réprimande et les grossièretés, Tulio - qui ne pourra plus se braquer davantage - finira par fuir afin d'éviter le scandale.

Il entendait les paroles de Chel sans que son cerveau ne les percute vraiment, juste un bruit de fond qui finissait par lui rappeler la vieille radio de Miguel. Dans la brume de la foule se détacha une silhouette familière.

Al Puerto traversait la rue, habillé d'une veste gris tourterelle et d'un béret qui cachait ses cheveux. Tulio ne parvenait pas à se focaliser sur autre chose que son énorme ecchymose sur la joue gauche. Le bleu s'était répandu sous sa peau comme de l'encre diluée sur du papier mouillé. Les bords de cette tâche se dégradaient en un marron noirâtre compact. On ne remarquait plus que ça. Il n'était pas le seul à qui cette blessure lui faisait cet effet. Les passants avaient cette attitude identique lorsqu'ils faisaient semblant d'ignorer un gamin trisomique en fauteuil roulant, et qu'ils ne se privaient pas de jeter des coups d'œil. Tulio aurait souhaité sonder le fond de ses yeux noirs cependant il avançait tête baissée quand il traversa le passage piéton à quelques mètres d'ici.

Il s'attendait, presque choqué, à ce qu'une voiture déboule de l'avenue et le heurte.

Al Puerto traversa la route sans incident. Ce dernier releva sa tête vers le chevelu à l'autre bout du trottoir.

Chel comprit que l'ecchymose de cet homme était impliquée aux affaires de Tulio, sinon il n'aurait pas autant insisté sur le regard. Elle se sentit délaissée au milieu de la conversation. Elle claqua plusieurs fois des doigts pour regagner sa concentration.

— Hé ! cria-t-elle.

— Deux secondes.

Il crut que Al Puerto allait passer son chemin en lui laissant un salut. À la place, il se planta devant lui, mains dans les poches. Ils s'arrimèrent dans les pupilles de chacun. Chel devint transparente. Elle sentit qu'il y allait avoir affaire.

— Bonjour.

— Salut.

Court blanc.

— Il faut qu'on cause toi et moi.

— Maintenant ?

— Ouais. En privé si ça te dérange pas...

Si Tulio s'était retourné, il aurait cru que le crâne de Chel allait cracher des jets de lave en fusion.

— D'accord. Faisons vite.

Il donna les clefs à Chel en lui expliquant que Miguel devait être rentré depuis, qu'il serait de retour dans une petite heure. Elle leva les yeux au ciel. Tulio lui lança une pique silencieuse pour qu'elle cesse tout autre geste pouvant être pris comme de l'impolitesse. Elle ne pouvait plus supporter l'attitude de Tulio, alors elle prit le soin de lui faire un doigt en lui signalant que son collègue, lui, se montrait plus agréable à son égard.

Une fois sur son chemin, les deux hommes pénétrèrent à nouveau dans le bar afin de poursuivre leur échange.


Trop de questions dans ce chapitre, trop de mystère, mais tout sera éclairci bien vite !

D'autres persos secondaires font leurs apparitions ! Vous allez les revoir bien assez vite ^^ j'espère que vous les apprécierez !

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Prochain chapitre : Chapitre 8 : ... Et chacun chez soi. See ya !