8 - … Et chacun chez soi

(1/2)


-1-


— Tu as tout ce dont tu as besoin ?

— Vous en faites pas. Une fois sur place, il y aura tout ce qu'il faut.

Ils s'arrêtèrent un moment, le bruit de l'averse les entourant à l'extérieur de la boutique. Ils peinèrent à se quitter - pourtant ce n'était pas le genre de ce vieux renfrogné. Lazar fronçait les sourcils en tapant du pied, le parquet grinça. Rick tira un léger rictus en jetant un coup d'oeil à la porte. Abi étouffa un petit rire derrière le comptoir, amusée de voir peut-être son tuteur coller un coup de pied aux fesses du squatteur américain, qu'il expédie avant que ne débute la séquence- émotion.

Ils se retournèrent illico. Lazar la réprimanda : « Encore debout à cette heure-ci ?! Déguerpis d'ici petite créature, va te cacher au fond de tes draps, allez ! »

— Vous êtes si aigri. Je voulais juste dire au revoir à Rick.

— Grmm… Soit ! Ne traînaille pas.

Abi quitta le comptoir, embrassa chaleureusement le faussaire qui lui rendit son étreinte.

— Tu reviens quand ?

— Hm… Je pense pour avril, à voir.

— N'oublie pas de nous écrire !

— Ah, ça risque d'être compliqué, tu sais… Je saisirais une occasion, t'inquiètes.

— Tu vas nous manquer, Rick.

— Bien, c'est chose faite. File au lit maintenant, toussa Lazar.

L'adolescente dégagea des lieux dans un grognement sourd. Elle passa la porte derrière le comptoir, puis celle à sa droite peu avant la cave. On l'entendit grimper les escaliers à toute vitesse.
Lazar l'invita à sortir à l'extérieur. Rick pénétra dans les ténèbres de l'hiver. Une fine averse se répandit du ciel à la terre en un voile translucide et serein. Il réajusta sa vieille veste militaire, fourra ses mains au plus profond de ses poches, remit la hanse de son sac bandoulière en place. Lazar se posta sur le perron, les mains derrière le dos.

— Oh, j'oubliais de vous remettre un petit quelque chose. Sur le bureau à l'étage.

— Le loyer, effectivement.

— Votre humour est tout aussi ravageur. Non, je parlais des papiers des deux zigotos ! Ils ont intérêt à en faire bon usage.

— Je n'hésiterais pas à leur rappeler lorsque je leur remettrai.

— Sur ce, sire Lazar, plus rien ne me retient en ces lieux.

— Tes bagages, peintre en herbe ? l'interrogea-t-il en lui jetant une valise légère, plus une vieille malle à roulettes dans laquelle reposait l'intégralité de son matériel.

— Votre finesse me manquera, rigola-t-il en attrapant sa valise en vol.

Il saisit sa malle et emboîta le pas sans se retourner.

— Que votre Dieu vous garde ! hurla-t-il au bout de la rue.

Lazar ne vit qu'une petite silhouette noire sur un fond bleu nuit et gris brumeux. De là, il pouvait le voir courir, se protégeant maladroitement de la pluie avec sa veste. Il disparut en tournant au carrefour, traînant précipitamment sa malle derrière lui.

Quand il laissait un de ses jeunes protégés partir vers d'autres horizons, il se sentait toujours inquiet. L'habitude. Il avait vu un gamin de quinze ans se faire tirer dessus alors qu'il pensait changer le cours d'une guerre. Il ne comptait plus ces gosses qui avaient vécu trop précipitamment. Il était l'un de ces enfants, seulement lui, était rentré entier.

Lazar resta appuyé sur le perron, sortit sa pipe et son mélange de tabac. L'humidité ruinerait l'arôme, mais tant qu'à faire, il était dehors et en profita pour fumer. Il ignorait quel genre de type pouvait être son dieu. Peu lui importait si c'était un bon gars ou le pire des salauds, tant qu'il continuait à veiller sur lui et qu'il fructifiait son business. Toute sa descendance bénéficiait d'une bonne santé - mis à part l'accident de voiture de son arrière-petit-fils -, le dernier de ses frères était mort sans souffrance ; il n'avait gardé aucune blessure physique de la guerre civile. Il conservait en lui des souvenirs de camaraderie. Toutefois, les horreurs de la guerre s'immisçaient en lui, influençaient les gestes du quotidien. Lazar n'était pas un sage, il restait un boutefeu en permanence. Sa vie n'était qu'un iceberg, les gens n'en connaissent uniquement la surface. Dans le lot, il y avait également de très mauvais moments. À chaque fois que Lazar devait priver un homme de sa vie, il pensait à l'instant fatidique où il allait perdre la sienne. Il se retournait continûment l'esprit afin de trouver la personne adéquate à qui transmettre le Mishap. Hors de question de léguer cela à ses petits-enfants, il ne tenait pas à ce qu'ils deviennent de mauvaises graines.

À qui remettre le Mishap ?

Lazar aurait apprécié résoudre ceci avant de rendre l'âme. Quand il sentit le flux de tabac venir sur sa fin, il rentra à l'intérieur et verrouilla sa porte.

Lazar monta à la mezzanine suspendue, fatigué, s'appuyant à la rambarde. Il prit la peine de sous-peser l'enveloppe déposée par Rick avant de l'ouvrir. Deux plaques lourdes tombèrent sur le bureau tandis que deux cartes plastifiées restèrent coincées dans l'enveloppe kraft. Il prit l'une d'elles dans sa main veineuse et l'examina de plus près. Quand il comprit de quoi il s'agissait, il rata un rire aussitôt remplacé par une toux.

— Ah, ah ! Les sales nigauds. Ils vont bien s'amuser…


-2-


13h30.

Chel n'en pouvait plus. Elle n'était pas la seule d'ailleurs.
Au balcon, la clope entre ses doigts fragiles, elle assista à un spectacle des plus horripilant. Ils étaient encore en train de putain de s'engueuler. Tulio ne se montrait pas aimable, Miguel subissait malgré lui, et là, sa bile débordait. Miguel était un gars patient à l'inverse de son collègue, néanmoins il avait trop pris sans rien dire. Chel pensait réellement que ce genre de disputes s'étalaient dans une relation parents/ados ou dans un couple au bout de quinze années de mariage et plus. Ce qui rendait ça d'autant plus affligeant.

— Tu m'emmerdes Miguel, vraiment tu me pisses par le nez. L'autre était en train de serrer les dents. Chel pressentit le hurlement venir, elle reprit une bouffée de tabac.

— Tu me fais tout un monde pour stopper la clope, mais ça serait tellement plus facile si t'arrêtais et de te comporter comme un homme, plutôt que… que… une adolescente qui a ses règles !

Et qu'est-ce que ça volait bas, au ras du sol, creusant pour s'enfoncer davantage.

À la base, tout allait bien. Miguel était juste en train de manger un bout sur le canapé devant la télévision. Chel et lui s'amusaient à reluquer les sitcoms et à faire leurs petits commentaires de mégères. Tulio, qui ne pouvait plus endurer la présence de Chel, préféra rejeter son ressentiment sur Miguel. Sujet du jour : Les miettes sur le canapé.

— Arrête de t'empiffrer, sérieusement arrête, tu me rends malade à bouffer de la sorte. Tu vas devenir énorme !

— Qu'est-ce que ça peut te faire, il fait ce qu'il veut non ? le défendit Chel.

— Toi la furtive, on t'a pas sonnée.

Chel leva une main en guise d'abandon, puis reprit sa place de spectatrice. Miguel avala sa rage, mais pas sa fierté pour autant. Il se fit violence pour tirer une adorable face et défroncer ses sourcils. Sortir sa gueule de labrador, son ultime atout. Tulio fut décontenancé quelques secondes. Miguel dévoila la carte du sarcasme sur un ton des plus agréables.

— Si j'ai mes règles Tulio, alors toi, tu n'es pas juste ménopausée, tu as en plus un manche à balai dans le cul, ce qui fait de toi une sale conne frustrée, car tu es vieille et constipée.

— De… ?!

Il n'eut pas le temps de s'offusquer que Chel partît dans un fou rire intégral. Tulio ne trouva rien à répliquer de cette terrible répartie ni à la bonne tête de blond qui venait de lui asséner le coup final. Rouge de rage, il pointa Chel du doigt - pas le moins du monde intimidée - et lui cria : « Toi… Toi, tu la fermes ! ».

La Mexicaine ne parvenait plus à s'arrêter, la réplique restera gravée dans sa mémoire. Miguel était définitivement entré dans son estime. Tulio lui posa un regard lourd.

— Tu prends tes clics et tes claques, et tu files chez tes parents.

Et l'autre, les paillettes dans les yeux.

— Enfin ! Je ne l'espérais plus !

Honteux et indigné qu'on lui retourne sa mauvaise colère si aisément, Tulio partit dans sa chambre en claquant la porte.

— T'as raison mon pote, pète la porte, on vient de remettre l'autre à sa place ! lui lança Miguel vis-à-vis de sa réaction immature.

Il pressentait un classique " Je t'emmerde ! ". Le silence attestait que la joute verbale était close et qu'il en ressortait vainqueur. Tulio devait être en train d'étouffer sa colère dans un oreiller, recroquevillé dans son lit. Pour un tricheur et un menteur, c'était le comble de laisser affluer ses émotions. Chel observait le reste des lieux en se demandant ce qu'il allait se passer. Miguel sautillait presque sur place en se hissant sur la pointe des pieds. Avec toute la gaieté d'un gosse qui sort en trombe de sa classe en gueulant qu'il est en vacances, il s'empara de sa veste, de ses bottes, s'habilla prestement et rangea le reste dans un sac à dos défraîchi.

— Une minute ? Il boude dans sa chambre et toi, tu te casses ?

Le blond était en train de boucler son étui à guitare quand il leva les yeux vers elle.

— Tu plaisantes ? C'est l'occasion rêvée ! Il vient de me donner son feu vert !

Bienvenue dans le royaume de la maturité, ma jolie ! pensa la squatteuse.

Miguel sortit, fin prêt, ouvrant la porte avec méfiance, si cette dernière était en proie aux caprices.

— Tu n'as même pas de valise ! s'écria Chel.

— Y a tout c'qui me faut chez mes parents, je serai traité comme un prince !

— Non, tu ne vas pas me laisser avec lui, n'est-ce pas ? ricana Chel timorée.

— On ne laisse pas les enfants sans surveillance. Je compte sur toi ! Ciao ! la salua-t-il de la main, fermant la porte avec délicatesse.

— Non, attends… !

Chel fut délaissée à nouveau. Elle était loin d'être le genre de femme que les mecs plantaient et elle n'appréciait pas. Entre l'autre grand con qui lui en voulait toujours et refusait d'écouter son deal, et le sympathique, volatil blondinet qui s'éclipsait à tout de bout de champ, elle craignait que son séjour n'allait pas finir par payer.


-3-


Miguel descendit dans la rue, son étui en main et marchant, bondissant sur place. Il passa un coup de fil dans une cabine aux carreaux pétés. Il affirma à la voix grave et monocorde de son père qu'il allait débarquer le soir même venir dîner en leur compagnie.

« Ah » fut sa seule réponse. Son fils ne doutait pas que le paternel avait le coeur qui palpitait de joie.

Lorsqu'il remit en place le téléphone sur le combiné, il souffla et inspira une bonne bouffée d'air frais. Le froid mordait sa peau, le soleil d'hiver l'éblouissant, la lumière peinait à se frayer un chemin à travers les nuages. Le blond sortit de la cabine, d'humeur florissante.

Le ras-le-bol général avait cédé sa place à un vide épurateur. Il s'était débarrassé de la merde en tirant la chasse, qu'importe si elle revenait ; il était libre, voilà le mot. Il fallait être un imbécile pour ne pas déblayer le reste à grands coups de pompes. Il cessa de réfléchir, nulle pensée ne flagellait son être. Rendre enfin visite à sa famille après huit mois d'absence. Le train d'enfer avait besoin d'un break. Il partit en bus jusqu'à la gare. Miguel ne se souciait pas de rencontrer des flics ni de flipper à leur simple vue, non. Il ne se souciait plus de Tulio en train de faire sa déprime. Il n'aspirait plus se tracasser pour quoi que ce soit.

Miguel profita des trois heures de voyage pour récupérer un peu de sommeil. L'assoupissement était venu de manière naturelle, en fixant le paysage, en se laissant porter par le train. Il fut sorti de sa sieste lorsqu'un bébé pleura une vingtaine de minutes avant son arrivée. Le soleil plongeait dans un ciel orange vermillonné. Les rayons crépusculaires transperçaient les énormes nuages noir et indigo. Il ne se souvenait plus à quelle heure il était parti. Un fond d'humidité demeurait, pas une brise de vent ne soufflait.

Madrid. Il fixa l'horizon et le quai dans toute sa longueur, son coeur se réchauffa à cet instant.

Et il en allait avoir besoin, car il attendit trois quarts d'heure aux escaliers de la gare qu'on vienne le récupérer. Il fut d'abord sous le choc de voir la vieille Citroën GSA bleu et blanche de son père. Son père ? Venir le chercher dans un lieu bondé de monde ? Autant être à l'affût de Jésus qui le prendrait en stop ! Il s'étonnait que ce soit sa mère puisqu'elle détestait conduire la Citroën de Santiago.

Miguel prit son étui, descendit avec hâte les marches et alla à la rencontre du conducteur. Il tapa à la vitre. La portière s'ouvrit brusquement en cognant ses genoux. Il devina qui était derrière le volant.

— Hé, y a pas écrit " Au service de Sa Majesté ". Branleur, va !

Le blond grimaça immédiatement en retenant une injure. Il passa d'abord son étui à l'arrière avant de s'installer. Il fixa ensuite le poste radio, stupide, l'air surpris.

— Tu écoutes ça ?

— Ouais j'en ai ma claque des chansonnettes hippie à deux balles, répondit son frère en jetant sa cigarette par la fenêtre. J'trouve pas de station de métal.

Le véhicule toussa un coup, repartit et ils s'engagèrent en plein centre-ville de Madrid. Bien vite, ils se retrouvèrent pris dans une file interminable de voitures.

— Voilà une chose qui ne m'avait pas manqué, fit le plus jeune.

— Si j'avais la Kawasaki, je m'en foutrais comme de la dernière pluie. J'savais pas si t'avais des bagages ou non, alors je suis venu avec la Citroën.

— Ou à cheval.

— Hein ?

— Non, non, laisse tomber. J'te raconterais plus tard, coupa-t-il en baîllant, la main devant la bouche.

Sillas cala pile au moment où le feu devint vert. Il pestiféra, sachant qu'une révolte de klaxon allait poindre dans l'immédiat. Cela n'avait pas manqué.

— Avance avec ta poubelle, sale pecnot ! cria un type derrière lui.

— Au moins, je ne me la touche pas dans une voiture de sport qui roule au ralenti. Vous avez fière allure dans les embouteillages, tiens, faudrait pas qu'on vous la raye par accident, menaça avec désinvolture le blond cendré, son bras tatoué en dehors de l'habitacle.

Le vieux en resta tellement sur ses fesses qu'il cessa immédiatement d'enclencher son klaxon, la mine honteuse. Sillas démarra carrément en seconde en faisant hurler l'embrayage de la machine. Miguel ne s'en faisait pas une formalité, tous les deux conduisaient comme des pieds. Sillas se promenait au volant de n'importe quelle automobile sans papiers. Il détenait juste le permis moto, et il fallait admettre qu'il faisait preuve davantage de subtilité avec sa précieuse Kawasaki W800 que la voiture de son paternel. Pour Miguel, c'était une autre paire de manches. Il avait échoué six fois l'examen du permis de conduire. Au bout d'efforts non porteurs et d'argent flambé, l'exaspération de Tulio l'avait poussé à marchander avec un mexicain du quartier qui, dans sa ville natale, vendait les permis au bureau de poste en échange d'une photo, d'une photocopie de carte d'identité et de timbres postaux.

— À part ça, tu restes combien de temps ?

— Bof, le week-end après je repars.

— J'pense que je vais rester aussi. Ça fera plaisir à la mama. Tyler sera fou de joie de revoir son super tonton. Je te ramènerais à la gare lundi en fin de matinée.

— Ouais.

Court silence. Sillas évita un couple traversant le passage piéton avec un tour de volant maitrisé, pas préoccupé d'avoir manqué de les écraser.

— Qu'est-ce qu'il y a ?

— Qu'est-ce qu'il y a, quoi ?

— Je te trouve tendu.

— Non, non, tout baigne ! J'rentre au bercail, tout va bien.

— Miguel…

— Je pète le feu, si tu savais comment je suis content de rentrer !

— Miguel. Pourquoi au bout de huit mois ?

— On s'en fiche, l'important c'est que je revienne, non ? s'énerva-t-il.

— Okay, c'est ton problème, pas le mien.

Miguel s'excusa de son ton.

Ils s'aventuraient en banlieue de Madrid à travers les quartiers résidentiels. La nuit commença à pointer. Sillas prit naturellement les ronds-points en troisième vitesse. Il fit hurler de peur un père de famille rangeant son attirail de jardinage.

— Comment tu fais Sil ? J'veux dire… Avant t'étais un vrai dingue.

— J'ai mûri peut-être, concorda-t-il en haussant les épaules, démontrant l'évidence de la réponse. Tu sais, quand t'as un gosse… Et avoir dépassé le cap de la trentaine, je t'avoue, je me sens vieux maintenant.

Sillas aurait pu tout aussi bien lui avouer qu'il était atteint d'une maladie orpheline, qui rendait la peau verte et faisait fondre les dents, Miguel aurait tiré la même tronche. L'aîné se mit à rire après l'avoir observé sans dire un mot.

— Pauv'con, j'te hais, bouda immédiatement le cadet.

— C'est quoi cette crise existentielle que tu me ponds, là ? T'es sérieux ?

— Fous-toi de ma gueule, vas-y.

— T'es trop con Miggy, qu'est-ce que tu m'fais marrer dès fois ! Écoute, la réponse est simple. Moi j'ai trente-deux ans. J'ai un gosse, un boulot stable où je prends mon pied, et j'arrive à tirer à droite à gauche. Le stress, le speed quand j'étais à la rue avant, qu'il fallait que je me démerde… Il n'existe plus ! C'est le genre de vie qui te flingue à la longue, mais tu l'as choisi ! Faut assumer la merde qu'on a décidé de prendre sur son dos, faire avec ou s'en débarrasser.

— Ouais, peut-être, malheureusement j'ai pas choisi de supporter les costards-cravates qui veulent nous dézinguer à cause d'une connerie de dette qui n'a pas sens, se lamenta Miguel usé.

— Oh, genre de vilains yakuzas ?

— Nooooon, railla à son tour le cadet. Rien que Hernàn T. Cortés et toute sa clique.

À l'instant, Sillas crut qu'il déconnait. Ensuite, il s'aperçut que Miguel n'ajoutait rien à sa boutade. Dès lors, il comprit que ce n'était pas une blague et que son frère s'était attiré des ennuis disproportionnés. Sans prendre garde, il força sur l'accélérateur par erreur et freina in extremis, s'arrêtant pile devant le stop. Miguel s'en battait un peu l'oeil de griller un stop - moins de devoir se prendre la tête avec son frangin. Bon sang de merde, se disait-il. Qu'est-ce que je suis allé lui raconter ça ? Il demeurait dans le groupe des bipèdes incapables de fermer leurs bocas. Généralement dans ce groupe, on retrouve une majorité de gens qui ne réfléchissent pas avant de parler et qui n'en trouvent pas l'utilité parce qu'ils s'en cognent, le regrettant bien après. Miguel siégeait certainement à l'avant-garde de cette assemblée.

— Bon Dieu de merde, Miguel !

— Je te faisais marcher, je te faisais marcher !

Hélas, il demeurait un livre ouvert. Il racontait les cracks les plus géniaux, montait des bobards faramineux, et malgré tout ça il restait dans l'incapacité de mentir convenablement à son frère.

— Ah ouais et après, c'est quoi la suite de l'histoire ? BOUM ! On se fait sauter la caisse, à la Scorcese ?!

— La ferme… souffla-t-il épuisé en appuyant sa tête contre la vitre.

— Bon sang, Miguel, je croyais que cet enculé ne faisait plus partie du paysage !

— On y a cru.

— Ben, vous n'y aviez pas cru assez fort, maugréa-t-il.

L'aîné tourna à gauche et s'engagea sur la route principale à l'ouest. La nature se frayait timidement un chemin à travers toute cette urbanisation.

— Vous allez faire comment si ça tourne au vinaigre ?

— On est dans le vinaigre, faut éviter de boire la tasse.

— Et concrètement ?

— Tulio compte quitter le pays pour qu'on se fasse oublier, je sais pas où. J'espère que ce ne sera pas long.

— Vous allez quitter définitivement Séville ?

— J'en sais rien Sillas, confessa Miguel en reniflant. J'en peux plus. Je veux juste retrouver ma famille et oublier les galères. J'ai besoin d'un peu de repos.

— J'comprends. En attendant, le papa et la mama n'ont pas le nez dans nos galères. Comment comptes-tu leur expliquer ton absence subite ?

— Tu crois que ça passe si je leur dis que j'ai obtenu un CDD bien payé à l'étranger ? demanda-t-il, plein de naïveté.

Son frère le couva du même regard affligeant qu'un professeur donne à un de ses élèves pleins de bonne volonté, mais simple d'esprit, prenant la parole pour énoncer une réplique stupide. Miguel tenta de changer la donne, en vain.

— Voyage d'affaires ? C'est bien ça, un voyage d'affaires, sinon.

— Sérieusement j'me demande comment t'as fait pour survivre jusqu'ici.


Leurs parents habitaient à la plus haute colline à l'est de la banlieue, en périphérie du gigantesque parc Casa de Campo.

D'innombrables pins parasol émergeant du sol furent débusqués par Santiago, ce qui fit de lui le braconnier le plus recherché du site il y a une vingtaine d'années de cela. L'arbre dominant la colline culminait à une trentaine de mètres, ce qui restait une taille peu commune pour un pin de son espèce et ses aiguilles ombraient amplement dix mètres de diamètre au sol. Santiago taillait les arbres et entretenait souvent le terrain, prévenant ainsi l'invasion des chenilles processionnaires, toxiques au toucher pour les enfants et les animaux.

Un chêne au feuillage colossal imposait sa présence aux autres plantes, des mimosas emplis de perles dorées ornaient le paysage, suivi d'un olivier caduc, d'eucalyptus, de phormiums à la pelle. Les fruits des deux arbousiers écorchés et rouge vif, au bois légèrement rosé, n'étaient pas ragoûtants et parvenaient à crisper les oiseaux qui en becquetaient. Le plumbago du cap bleu, lui, se plaisait à varapper le tronc des grands arbres, bien que nul ne sache d'où ce dernier était venu.

Tous les arbustes se complaisaient dans ce terrain pauvre et parsemé de roches, y compris les graminées et les mauvaises herbes transformant le paysage en maquis miniature. Nombreux sont les arbres cernés de ces couronnes végétales, de cheveux d'anges et d'écouvillons, à l'inverse des épais buissons que rien ne semblait ébranler. L'orge pullulait le plus, atteignant presque les hanches d'un adulte. Dans cette esquisse de brousse s'ajoutaient les classiques chardons, coquelicots et pissenlits.

Cet imposant terrain ne pouvait être rasé compte tenu de la fragilité du sol et du premier cimetière de la banlieue reposant cent-cinquante mètres plus bas, bloquant l'accès à tout camion de bûcherons et machines de démolition. D'ailleurs, le cadavre ( du moins, ce qu'il en restait ) de l'arrière grand-mère de Miguel séjournait dans une de ces tombes brouillées de lierres et de chiures de palombes - évidemment perchées sous un pin parasol. Si Miguel ne connut pas son arrière grand-mère, sa mère, Paola pouvait témoigner de son affreux caractère et des tartes carabinés qu'elle avait pu se prendre sur les joues. Elle leur avait laissé la ferme en héritage en prononçant pour extrême parole sur son lit de mort : « Laissez-moi en paix, que le diable vous emporte tous ! ». Passant du statut de divorcé à veuf, l'arrière grand-père décida de rénover cette ferme en une belle et spacieuse habitation afin que sa descendance y demeure paisiblement. Hélas, sa fille et petite-fille ne furent pas à l'abri de l'énorme crédit qu'il avait contracté. Un véritable cadeau bien emballé, un parfum toxique quand on le déballait, une mine à désamorcer une fois ouverte.

La maison était toute en longueur sur deux étages et un sous-sol. Elle était refaite de manière traditionnelle à l'époque et avait dû bénéficier de travaux supplémentaires. Les parents de Miguel ne roulaient pas sur l'or et ne cherchaient pas à y courir après. Pour autant, Santiago sautait sur n'importe quelle occasion de se faire un peu d'argent au travail au noir pour épauler financièrement sa femme.

Un crédit de vingt-cinq ans qui s'était prolongé sur six années de plus, c'était exactement la chose qui plierait une famille modeste. Les Coroda avaient tenu bon contre cette misère. Il n'empêche qu'ils s'étaient sentis à la fois coupables et consolés de ne pas avoir eu à payer des études supérieures à leurs enfants. 210 500 pesetas partaient dans un établissement privé s'occupant de la grand-mère de Miguel, atteinte d'Alzheimer, tous les mois ( soit près de 1350 dollars ). Ce ne fut pas une consolation pour sa fille et le reste de la famille, Bianca était une femme adorable. S'occuper d'elle devenait de plus en plus contraignant, en particulier lors des fugues, ou des crises d'oublis. Paola l'avait laissé à contrecoeur entre de meilleures mains, plus habituées à s'occuper de personnes dans son cas. À côté de ça, ils consommaient peu. Ils mangeaient les légumes de leur potager et les oeufs du poulailler, prenaient soin d'utiliser les appareils électroménagers au moment propice, chauffaient au bois, conservaient l'eau de pluie...

Lorsque Miguel et Sillas remontèrent l'allée centrale en voiture, les rares luminaires de la rue commencèrent à grésiller et les moustiques à s'y grouper. Un début de nuit fraîche venait de s'installer, la lumière dessinait des carrés jaunes sur quelques immeubles et lotissements du quartier voisin.

Ils jetèrent un oeil par la gauche. Un vieux couple de retraités, bras liés l'un à l'autre, se tenant immobiles, les reluquaient à l'égal des nouveaux desperados de la ville. La Citroën de Santiago poussa un pet mécanique. Les deux ahuris du trottoir tirèrent une grimace du coin de la lèvre, ce qui indifféra totalement les frères. Ils avaient l'habitude de se faire dévisager tels des malpropres. Depuis leur tendre enfance, les gens leur avaient collé une sale étiquette sur leurs fronts.

Le supplice de la Citroën fut terminé. En arrivant en haut de la colline, Miguel sortit voir le panorama qu'il n'avait pas pu observer pendant des mois. Les lotissements étaient banals, désagréables et pittoresques, il n'y avait aucun plaisir esthétique à en tirer, et ça le fit quand même plaisir. Après tout, c'était une partie de chez lui. Il contempla l'insonorité qui donnait à la scène un côté irréel à ce paysage fade et insipide. Le bruit de fond que propageait la rocade restait une douce mélopée.

En discernant les hautes herbes au sol, il s'aperçut qu'une lumière rendit du relief à son ombre. La porte d'entrée ouverte, Sillas déposa le sac et l'étui de Miguel dans un recoin du salon, la lumière de l'intérieur tapissait le dos de son cuir. Il se tourna, écoutant son frère renauder.

— Hé, tu viens ou t'attends la faucheuse ?

Et Miguel fit face à sa mère, la brave Paola, avec sa bouille rouge rebondie et son tablier sale, préparant le repas depuis quatre heures et demie de l'après-midi. Elle se tenait sur le porche, immobile, presque tremblante, un regard que seule une mère pouvait donner à son enfant. Miguel n'avait jamais pigé ce regard, comme s'il était parti à la guerre en première ligne. Il trouvait ça un brin parodique, mais touchant, et ça le poussait à donner un vaste sourire, ému.

— Miggy… Mon petit canari ! laissa s'échapper sa mère en allant embrasser son fils.

La scène, bien que chargée d'émotions, ressemblait davantage à une catcheuse professionnelle répondant à l'attaque d'un malfaiteur ayant l'intention de voler son portefeuille. Paola avait hérité de la ferme de sa grand-mère autant que de sa poigne de fer. Elle lui serra pareillement la nuque. Miguel lui fit la bise, l'écarta délicatement par la suite avant qu'elle ne fasse craquer ses cervicales. Elle lui effleura les joues et son bouc de ses deux mains chaudes sur son visage frais.

— Je n'arrive pas à croire que tu ais attendu si longtemps pour venir nous voir.

— Désolé, mama, j'étais pas mal… Beaucoup occupé ces temps-ci.

— Oh ! Désolé mon chéri, j'ai les mains pleines de graisse de chapon ! s'exclama-t-elle en s'essuyant sur son tablier, j'espère que je ne t'en ai pas mis partout !

Miguel n'était plus habitué à être chouchouté de la sorte, en tout cas pas à Séville, et ça lui faisait un bien fou. Il en avait presque la larme à l'oeil, pareil à Paola folle de joie de retrouver son garçon après huit mois.

— Rentre, le feu est allumé à l'intérieur ! l'invita sa mère repartant en cuisine. Tu vas bien dormir ce soir, j'ai lavé tes draps. Et, ah ! Si tu veux prendre une douche, je vais faire marcher le groupe électrogène pour que tu aies de l'eau chaude.

En se préparant à rentrer à l'intérieur, le blond lorgna une dernière fois l'horizon. Soudain, une solitude dont il se sentait responsable le plomba. L'extase du départ s'était envolée, il repensait à Tulio, seul, là-bas.

— Miggy ? Tu rentres s'il te plaît ?

— Ouais, tu nous les fais geler !

Il se détacha de sa contemplation en chassant ses inquiétudes et ses remords en passant le seuil de la porte. Enfin, il était de nouveau chez sa famille.