8 - … Et chacun chez soi

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Le mot retraite n'eut jamais de sens pour Cortés.

Cortés ne projetait pas de partir en laissant sa carrière derrière lui émiettée par d'autres qui reprendraient le flambeau. Il fallait absolument garder le contrôle, ne pas laisser s'effondrer tout ce qu'il avait bâti de sa sueur et de sang d'autrui.

C'était ce qui était en train de dérouler naguère et ce fut la crise qui déclencha la dynamite aux pieds de l'immeuble. Château de cartes rasé, les rebelles se partageant les débris, les insurgés cherchant plus auprès de la tête du chef. Ce n'était qu'ici, dans son bureau particulier, qu'il réalisa que tout allait être balayé. Cortés avait bel et bien perdu le Mexique en l'année 1979. Pas à cause du choc pétrolier, non, au contraire ce fut une aubaine pour renflouer les caisses.

Inopérant, il se révoltait de laisser son empire en déclin. Son opiniâtreté le conduirait à poursuivre sa route, y compris dans l'absence de force ou de dignité ; dans la déchéance ou la sénilité. Cortés était un homme fier. Un de ces jusqu'au-boutistes qui continueront à lutter plutôt que de se rendre et d'admettre leur défaite.

Lorsqu'il fut invité au mariage de sa fille, bons nombres remarquaient que le père ne semblait ni ému, ni amer. Il avait un sourire figé lorsqu'il marcha jusqu'à l'autel, gros bras et petit bras ganté mêlés, sa carrure robuste marchant aux côtés de ce corps délicat vêtu de blanc et de roses. Il fixait d'un regard de gorgone au-dessus de lui la statue de Jésus Christ prônant le signe de miséricorde. La famille parut déconcertée, et certainement mal à l'aise. Tous avaient essuyé le regard dur de Cortés, cet air monarchique qui défiait quiconque désirerait rivaliser contre sa suprématie. Le voir menacer Jésus Christ silencieusement de la sorte inspirait une crainte parmi la famille catholique. Ils ignoraient que Cortés n'était pas un catholique, ni de famille ni de conviction. Tout ceci n'était qu'un jeu, qu'une présentation médiatique à respecter. Cortés était trop distant pour accepter qu'une présence divine siège en amont, le surpasse.

Personne ne lui dirait quoi faire.

Sûrement pas les conseillers de la Junta. Dédaigneux. Pensant se confronter à un vieux haineux du parti populaire. Un ancien commissaire en chef de Madrid dont la carrière avait été raccourcie pour éviter un saccage sans renom. Un autre commissaire de Séville qui faisait régner l'ordre comme il se devait, en faisant fît des propres lois qui le commandait. Un préfet de police admiré de la population pour ses méthodes redoutables : fermant les yeux pour l'officieux, les détournant quand l'incident était résolu par la violence, qu'importait.

Que pouvaient-ils faire, ces fichus conseillers ? Le peuple était derrière lui. Le peuple était féru de sécurité, d'impartialité totale. Le peuple voulait que Cortés fasse la loi, il représentait l'image même de la justice. Une justice qui condamnait, une justice qui ne laissait rien passer, une justice qui tendait le bras aux victimes. Il fallait être naïf de croire que Cortés allait céder le verdict aux juges, aux procs, aux avocats.

IL était la justice. IL était le ciel de son peuple et la tempête qui s'abattait sur les criminels et détracteurs. Et c'était de ça que se méfiaient les hauts placés.

Qui pensait contrôler un peuple au mépris des lois de son propre pays ? Qui était en mesure de faire ce qui était juste en surveillant tout et ne laissant rien s'échapper ? Il y en avaient eu de ces figures politiques pleines de généreuses intentions dans l'Histoire, beaucoup plus qu'on nous l'a enseigné. Et finalement, ces tristes personnages avaient fini par surveiller étroitement leur peuple jusqu'à les purger. Il ne s'agissait que de chasser les tiques sur le dos du chien.

À Madrid, il n'était qu'un flic faisant du zèle, trop impliqué, il fallait juste l'évacuer. Dès lors, à la capitale, on gardait un oeil sur lui. Ne parlons pas de Séville qui présageait l'ascension de Franco II ! Ils craignaient de voir le peuple voter en sa faveur. C'était plus que probable. Les députés et les sénateurs étaient le cul entre deux chaises. S'ils poussaient Cortés à prendre sa retraite et à quitter son siège de préfet, alors il se présenterait en politique et là, ils seraient coincés. Porté par le peuple et les soudoyés, il obtiendrait plus de pouvoir.

Cortés n'était pas simplement un flic doué par le passé, « il était aussi bon qu'en droit qu'en politique, le salaud » lâcha un député trop bavard dans un bar. Mentionnons ici des propos qui n'ont été ni rafistolés, ni embellis, ni rapportés à la presse régionale.


« Il n'était pas sur l'affaire Scala, mais c'est lui qui a condamné ceux qui pouvaient s'en tirer à bon compte. Parce que non seulement il a fait cavalier seul pour trouver les preuves et en plus, il a ordonné, et je dis bien ORDONNÉ aux juges, qu'on leur attribue la peine la plus lourde. Et vous savez pourquoi Cortés se fait respecter ? Parce que c'est le seul qui leur réserve la peine de mort. Plus personne n'ose faire de condamnation à mort depuis Franco, il y en a tellement eu, les gens ne veulent plus voir ça. Et ces hypocrites, ils sont satisfaits de voir ces fumiers ne pas s'en tirer comme ça ! Parce que, pourquoi les gens aiment Cortés ? Car lui, il achète tout le monde, et lui n'a jamais vendu son âme. Et puis même, c'est pas un bourreau, il en a sauvé un paquet, oh ! Que les gens arrêtent avec leur psychose du dictateur en devenir !
Vous savez le tapage médiatique du malade mental qui avait soi-disant tabassé une gamine ? Ben, Cortés lui, il est allé jusqu'au bout là où personne ne s'y était attendu. Le témoignage était tout à fait crédible, pourtant il a démembré entièrement l'enquête ! Aucun n'a voulu le suivre sur le coup et ils ont eu tort. Il a trouvé le véritable coupable, avec preuve à l'appui !
C'était le professeur de sociologie, propre sur lui ! Cortés a tout prouvé de A à Z, et s'il n'a pas pu sauver le zinzin de son funeste sort, ben le prof' COUIC COUIC dans la tombe ( vous imaginez qu'ils ont voulu faire porter le chapeau à un type de l'asile et laisser le véritable tordu torturer plus de gosses ? ). Et c'est ça que les gens aiment chez lui. Ce n'est pas un foutu idéaliste qui hésite. Il est efficace, il agit, il part sur des faits concrets pour édifier une impartialité totale. Les gens se sentent compris et soulagés de voir que le système est en leur faveur. Hé, si on comptait que sur ces pourritures de magistratures, ah non ! Laissez tomber. Si vous me demandez mon avis, honnêtement, s'il part en politique, il y aura une guerre civile dans le législatif. Y aura ceux qui voudront le faire tomber et ceux qui se rallieront à son camp. Alors il reste quoi ? L'exécutif. C'est ce qui lui siéra le mieux, mais imaginez Cortés en exécutif… Ou alors, il reste en tant que préfet, ça ne change rien. Dans un sens ou dans l'autre, tout le monde le laisse faire ; il a un impact bénéfique sur la ville. Si ça peut nous éviter un foutu attentat... »


Ce même député vachement rond, après cinq ballons supplémentaires, confia de multiples secrets au journaliste attablé devant lui. Bien sûr que non, il ne savait pas qu'il avait affaire à un journaliste. Il soupirait à déballer son monologue politicard au premier clampin qui acquiescerait tout ses dires. En particulier, si le brave gars en face lui offrait fréquemment sa tournée.


« Tu ne t'es jamais demandé comment il faisait pour tous les acheter ? D'où il sortait tout ce pognon ? Parce que c'est pas uniquement les tribunaux d'ici. Moi, je reste persuadé qu'il y a magouille. Il doit rendre des services, si tu vois ce que je veux dire. L'argent, ça ne tombe pas tout cru à tes pieds. J'pense qu'il doit faire des trucs pas jolis jolis par-derrière. Pas avec les Basques et les Galiciens, il les a dans le nez. Les indépendantistes non plus. Les nationalistes andalous, c'est pareil. Ah, ça ce sont les seuls qui protestent, à gueuler des insanités : « C'est le parrain de la mafia de Séville ! ». Que de la gueule, que de la merde.

Tu ne trouves pas qu'il bouge un peu trop de l'autre côté de l'Atlantique, toi ? J'veux dire, c'est le préfet. Il est censé rester ici quand même, non ? Monsieur fait sa vie. Et qu'est-ce qu'il fabrique à ton avis de l'autre côté, hein ? La voilà, la réponse à la question ! Il y a longtemps qu'il est allé traîner avec le père Velazquez et il a mouillé dans ses affaires. Je ne serais pas étonné qu'il manigance quelque chose encore... » [ Ici, il fait mention du père Vélasquez et non de Domenico Velazquez qui est le bras droit et le garde du corps attitré de Hernàn T. Cortés ]


Et il en avait déblatéré le député socialo-démocrate. Ajoutons tout de même qu'il s'était très bien mis et le pinard s'était mué en sérum de vérité. Le journaliste, extrêmement reconnaissant de ces détails, se dépêcha de rentrer chez lui remettre tout ceci au propre, en brave indépendant se vouant corps et âme. Vous l'attendiez certainement, il ne fut pas rentré chez lui sans encombre et le papier ne fut jamais publié par ses soins. Quant au député ( qui une fois bourré, chancelait plus vers la droite que le centre ), lui se retrouva dépouillé de tout argent dans un bordel reculé de la ville. Finalement, sans comprendre pourquoi, il fut la vedette de la presse régionale.

Si les murs avaient des oreilles, et bien, les bars, les tavernes, les cafés et les bistrots étaient tous sur écoute.

Tel était le travail de Bernard De la Castille. Tulio le trouvait fréquemment dans les lieux cités ci-dessus. Il le surnommait le Louangeur. Il fallait prendre garde à ne pas laisser s'échapper trop de détails ou de vilenies sur son saint patron ; le Louangeur rapportait tout à son souverain. Tulio lisait souvent le journal en prenant son café au Liham, l'empruntant à Otto. Il ignorait s'il devait rire ou pleurer devant la montagne de compliments creux que De la Castille remplissait au fil des paragraphes.

« Heureusement, notre bienveillant préfet de police, Hernàn T. Cortés », toujours le notre jusqu'à preuve du contraire. Ou encore :

« Une fois de plus, nous acclamons les mesures exceptionnelles prises par notre préfet qui a su agir promptement, énergiquement, et résolument en faveur du bien public en conséquence » quand il faisait mention d'une descente dans un immeuble insalubre débordant de sans-papiers vivant dans une misère digne d'un roman de Zola, bouclant le périmètre et les laissant à la rue, sans que soit mentionnée une seule prise en charge effective.

Apparemment, Cortés n'achetait pas que les juges, c'était ce que croyait Tulio. Le doigt dans l'oeil. Cortés subissait l'engouement de De la Castille et tentait de relativiser en s'en servant de porte-parole ou l'envoyant faire des tâches de bas étages. Tout comme paparazzi qui s'honorait, De la Castille (pour)suivait en permanence son imminence. Peu lui importait, si Domenico Velazquez le menaçait verbalement ou physiquement, qu'importe si on lui pointait un fusil sur son front ou qu'on lui envoyait des doigts fraichements coupés dans le tiroir de son bureau ; un pot de colle restait un pot de colle. Cortés était la ruche qui lui fabriquait son miel, donc son gain et lui l'énervante abeille qui lui tournait autour.

Cortés s'empara du combiné téléphonique à la fin de la seconde sonnerie. Un échange bref sans paroles inutiles. On l'appelait d'une cabine en toute discrétion.

Domenico Velàzquez au rapport : « Quai libre pour ce soir dans une heure et demie. Une heure et demie ». Le bras droit raccrocha. Cortés fut satisfait. Un autre problème résolu.

Il soupira, se leva, chercha son whisky de trente-cinq ans d'âge, s'en versa dans un verre massif old-fashioned. N'ayant pas de glaçons à disposition, il ouvrit la fenêtre et laissa le verre sur le rebord. Ensuite, il se prélassa dans son fauteuil de bureau en cuir, ses deux mains jointes sur le haut de son ventre.

Le préfet étudiait ce qu'il lui restait en fin de compte. Cuba, plus à lui. La Basse-Caroline, l'affreux Guzman y était roi. Mexique ? Définitivement chassé par les autorités et au surplus, surveillé par le service douanier des États-Unis, une partie du FBI ( les sections sud frontalières ) et bien évidemment, fiché par la police mexicaine. Quoiqu'il se soit très bien débrouillé pour ne rien prendre, il n'était plus le bienvenu sur ces terres. Répandre du sang en étant préfet restait une chose ; pour un investisseur en pays étranger, c'en était un autre.

Alors quoi ? La Russie, le bloc Est ? Non. Peine perdue. Plus personne n'avait besoin de lui ni de son trafic d'armes après la fin de la Guerre froide. Internationalement, tout s'éteignit aussi vite qu'une panne de courant. Sans compter qu'il était surveillé de plus en plus près après la fin du régime franquiste, son poste de préfet le mettant au-devant des projecteurs.

Au final, il ne pouvait que compter sur ses précieux alliés pour lui permettre un rendement stable. Et à cette pensée, Cortés soupira de plus belle, car QUI restait-il ? Les meilleurs ne faisaient plus partie intégrante des meubles. Le menu fretin partait en frénésie et se rebellait pour pognon et vengeance. Les associés d'hier qui trahissaient avec pertes et fracas. Le voilà, à jouer les nounous d'une bande d'abrutis - faute de mieux - qui trainaient dans ses pattes et ne saisissaient aucun de ses enjeux. C'est tellement plus facile de compter sur soi que sur les autres. Ce vieux grigou de Lazar avait raison, ça l'excédait qui lui balance son sermon à la figure de la sorte !

Le combiné se remet à sonner. Cortés arqua un sourcil. Il avait parlé trop vite. Il espérait qu'il n'y avait pas d'autres bougres à éradiquer sur le quai ; que ses hommes ne s'étaient pas fait prendre par surprise.

Il décrocha et laissa son correspondant entamer la conversation. Silence radio. Pas de numéro. Étrange. Cortés prit peur. Pourvu que Domenico soit sauf… Déjà qu'il demeurait un des seuls collaborateurs fiable et valable. Leurs rapports restaient très amicaux l'un envers l'autre, en dehors de tout registre professionnel. Présent depuis le début, jamais absent au bataillon.

Peut-être tentaient-ils de le piéger. Cortés continua de se taire. Néanmoins exacerbé au bout du compte, il prit le risque de prendre la parole. Tant pis si c'était sur écoute.

— Vous êtes sur ma ligne privée. Que me voulez-vous ?

Silence radio.

Un ricanement presque inaudible fit surface. On aurait que la voix était écorchée.

— Si c'est une plaisanterie, je raccroche de suite.

— Toujours préfet de police après tout ce qui a pu éclater en Amérique centrale ? Bien joué, bravo, s'exclama la voix, joyeuse, empreinte d'une certaine agressivité.

Tsss. Encore un emmerdeur qui souhaitait le faire chanter sans preuve.

— Je n'ai pas de temps à perdre avec vous, au revoir.

— Pas si vite, pas si vite ! On ne me remercie pas d'avoir déjoué les plans De Olid ?

— Je ne vois pas de quoi vous parlez.

— C'est vrai qu'ils ont fait un peu de zèle avec le père Montejo, il faut les excuser. Ils ne souhaitaient pas avoir de tuile avec la justice, surtout avec votre réputation de maître des hautes oeuvres.

Son sang ne fit qu'un tour. Enragé qu'on le nargue, anonymement. Il aurait préféré que cela ne reste qu'une broutille de gang. Il prit sur lui pour se contrôler.

— Entre nous, je suis content que ce blanc bec De Olid se soit fait exécuter de vos mains. C'est une fébrilité que je ne peux… difficilement dissimuler.

— Je répète : que puis-je pour vous ?

— Rien du tout. Vous m'avez déjà tout donné, révéla la voix d'un ton méphitique.

— Je ne vous ai rien donné, répliqua-t-il âprement.

— Ah oui, forcément… Vous ne m'avez rien donné. Ça ne m'a pas empêché de prendre le reste.

— Le reste de quoi ?

— Avez-vous peur des micros ou préférez-vous que je vous donne la version nue, toute crue ?

Des bruits de pas s'accélèrent dans sa direction. Allons bon. À cette heure-ci, dans son bureau privé ? Domenico et le reste étaient restés sur le quai à régler les derniers détails. Il se leva, le téléphone contre son oreille, ouvrant le tiroir à sa droite.

Joder de mierda !

— Je le dis souvent ces temps-ci, répondit la voix.

Une ombre volumineuse glissa sur le verre sablé de la porte. Cortés jeta le téléphone qui rebondit sur son bureau tout à fait en ordre. Il attrapa son Beretta 92, vérifia le chargeur, quatre balles sur quinze. Avant même de remettre le chargeur, un coup retentit, défonçant la poignée de la porte. Un terrible coup de pied l'ouvrit en tumulte, cognant contre le mur qui décrocha un tableau d'une scène marine.

Un autre canon était pointé sur le crâne de Bernard De la Castille, le cou emprisonné par le revers d'un type respirant fort, les dents tellement serrées qu'on aurait cru qu'il avait la mâchoire clouée.

L'autre roula des yeux. Le Saint des Saints de la merde avait décidé de lui accorder sa bénédiction visiblement.

— Bonsoir, monsieur Cortés. Navré de vous retrouver dans de si sombres conjonctures…

— La ferme, bon sang, ferme ta gueule ! menaça l'autre en lui collant le pistolet directement contre sa tempe.

— D'accord ! S'il vous plaît, ne tirez pas, je me tais ! Je me tais ! pleurnichait le Louangeur. Il fixa son ô grand bienfaiteur. Qu'il déchaîne son courroux suprême et vindicatif ! Intérieurement, Cortés se tâtait, si c'était une bonne occasion de se débarrasser de lui ou non. Il n'aurait pas refusé, cependant il y avait suffisamment d'ennuis à encaisser.

— Tu sais qui je suis, sale ordure ?!

— Devrais-je m'en souvenir ?

Le type frappa de son flingue la tête du journaliste qui lâcha un gémissement de douleur.

— Moi j'm'en souviens de qui t'es. T'es le patron des fils de putes qui ont assassiné mon frère !

— J'en ai vu défiler des frères, j'aimerais que vous soyez plus explicite.

— Christoph. Vous avez tué Christoph.

Cortés rechercha un Christoph dans sa mémoire.

— Fais pas mine de réfléchir putain !

— Je suppose que cela devait être De Olid.

— NE SUPPOSE PAS SALOPARD ! Tu sais très bien ce que t'as fait !

Il ne pouvait pas en placer une tellement le type était hors de ses gonds. Sauf qu'il s'agissait de Cortés, et Cortés s'en balançait éperdument. Il sortit donc la seule question qui méritait d'être posée.

— Pourrais-je savoir pourquoi vous avez embarqué le journaliste avec vous ?

— Ah, oui, j'aimerais qu'on m'explique… poursuivit l'intéressé.

— La ferme, lui adressa sec le préfet.

Le type lui raconta avoir trouvé le journaliste devant la résidence de Cortés. Il s'agissait d'un immeuble détaché de sa profession qu'il louait à certains de ses collègues. Défilaient dans ses salles et bureaux la journée : politiciens en préparation de campagnes, chefs d'entreprises, conférences de presse. Ce qu'il appréciait le plus était son bureau à l'avant-dernier étage donnant une large vue de la Plazà de España au coeur de Séville. Son sanctuaire privé. Il était trop embesogné à l'instant pour lui accorder son attention. Elle flamboyait de lumière, rompant le rideau nocturne, les dernières heures avant extinction des feux.

De la Castille décida de se rendre en personne et sans rendez-vous, harceler Cortés s'il envisageait des représailles contre les auteurs de la fusillade aux portes du tribunal. Le type prétendait être un inspecteur en chef, il fallait qu'il discute de ce cas épineux avec monsieur le préfet. Cortés crut qu'il allait piquer le flingue De Olid et lui enfoncer dans sa bouche quand il avoua qu'il prenait soin d'apprendre tout ses codes résidentiels par coeur. Une aubaine, l'aîné De Olid en profita pour pénétrer dans le bâtiment et prendre l'autre en otage.

Le pire otage de cette ville, soupir. Il allait finir par devenir chèvre.

— Ce qu'on va faire, si tu veux que ton paparazzi ne se retrouve pas avec un trou dans la gueule, c'est que tu vas me servir d'abord tes hommes sur un plateau. Et ensuite je verrais un autre jour pour te faire la peau.

— Et si je refuse ?

— Il est mort et toi avec !

— Monsieur Cortés, réagissez, par pitié !

— La ferme, répéta-t-il de manière monotone.

Le frère le menaçant de mort, il n'avait pas un temps de réflexion approprié. Ni celui de replacer son chargeur dans le but de contre-attaquer. Que cela ne tienne, il allait jouer mains derrière le dos comme un salaud.

— Ils vont se réunir dans une heure au bar du Madre Leone dans une heure et quart.

— Ça sent le piège, ça.

— Je vous dis la vérité. Vous pouvez y aller rôder vous faire une opinion. Libre à vous de faire ce qu'il vous chante.

— Je le sens pas, je veux tes hommes à ma merci. Pas tous sur moi !

— Bien, il…

— LES MAINS DERRIÈRE LA TÊTE ! ordonna le frère en apercevant Cortés lorgnant son arme. Il s'exécuta sans envie et sans crainte. Son regard inflexible persistait.

— Vous voulez El Mozo et Vélazquez ? Très bien. Je peux vous les donner. Mais épargnez la vie de Bernard qui n'est pas responsable de tout cela.

— Cortés, non, ne cédez pas à ses menaces ! rétorqua-t-il pareil à un enfant déçu de son idole. Cela dégoûtait tellement le sexagénaire de jouer la comédie à ce point qu'il pensait qu'une myriade d'aphtes purulentes allait poindre dans sa bouche. C'était hallucinant à quel point le Louangeur n'y voyait que du feu ; ou de constater qu'il était si mauvais acteur.

— Après ça, nous sommes quittes.

Le frère tergiversa puis décida d'entrer dans la danse.

— Qu'est-ce que tu proposes ?

— Est-ce que vous voyez le buffet derrière moi ? Il y a un coffre-fort contenant différents documents compromettants dissimulés aux yeux de tous. Certains concernent Vélazquez et sa troupe. Prenez-les et faites-les chanter pour les faire venir plus aisément.

— Quels documents ? s'interrogent les deux à l'unisson.

— Des preuves pour des crimes, comme celui de ton frère.

— Ah ouais… Pratique d'être préfet de police.

De la Castille n'en crut pas ses oreilles. Un type était prêt à lui bousiller le crâne et ce ne fut pas ce qu'il offusquait le plus. Jusqu'au bout, il aurait été défoncé aux révélations celui-là.

— Je ne pige pas. Pourquoi garder des preuves contre tes briscards ? Tu ne leur fais pas confiance ?

— À qui peut-on se fier ? se justifia Cortés, vérité solitaire parmi ce baratin torchonné. Imagine le jour où nos prétendus amis nous poignardent dans le dos, nous sommes heureux d'avoir partagé leurs secrets. Cela permet de négocier et d'attaquer lorsqu'on sent le vent tourner.

— Ouais, ouais, épargne-moi le baratin politicard. J'suis pas Christoph.

Non, toi tu n'es qu'un type malhonnête profitant du chômage et se servant de son frère comme de rente.

— Ok ça marche. Si je vois que tu veux me couillonner, je vous descends direct. Va y, ordonna-t-il à De la Castille en le poussant à terre.

— Non. Je vais le faire. Je ne tiens pas à ce qu'il connaisse ce code-là, refusa Cortés.

Le Louangeur n'en rajoutant pas plus, paru vexé. Sous l'influence de l'arme à feu, Cortés, toujours mains derrière la tête se dirigea vers le buffet de chêne fumé. De Olid, lâcha prise sur De la Castille qui s'écroula à terre aussi rapidement que lamentablement. Par la suite, il prit l'arme et le canon de Cortés, se casant le tout dans le dos, maintenu par la ceinture. Le préfet ouvrit la porte centrale du buffet, y présenta le coffre-fort qui ne devait pas dépasser les vingt-cinq centimètres de hauteur. De Olid se retourna, son arme braquée contre les coins du plafond à la recherche de caméras. Il se retourna ensuite vers Cortés qui commença à tourner le disque chiffré avec précaution.

Doucement, tout doucement. Chaque chiffre passé à la roulette cliqueta. Le type en profita pour remettre le chargeur de Cortés dans le Beretta 92, menaçant à la fois la vie du préfet et de sa sangsue. Cortés murmura à voix basse le code petit à petit. L'autre pensant que sa lenteur n'était un prétexte pour gagner du temps, s'énerva.

— Allez plus vite !

— Laissez-moi faire.

— PLUS VITE !

Le préfet fronça ses sourcils de plus belle. Il s'entêta à continuer à son rythme. De Olid gueulait, visait sa cervelle. Cortés, visiblement, rien à cirer. Le type armé s'était impatienté, il ne comptait pas moisir jusqu'au lever du jour.

— Vous me faites marcher !

— Pas du tout, répliqua Cortés de manière grave et placide.

— Ouais, c'est ça. Si je vois qu'il n'y a que des clous dans ce coffre, vous allez le payer cher !

Le gars perçut un craquement derrière et pointa le semi-automatique sur De la Castille en pleine tentative d'évasion manquée. Il se figea instantanément en levant les mains. Il se concentra ensuite sur Cortés afin de pallier tout coup fourré. Clic. Clic.

— Cinq… Huit…

— Y a combien de chiffres votre code ?

— Pardon ?

— Votre code, il est composé de combien de chiffres ?!

— Onze chiffres.

— Magnez-vous !

— Silence ! tonna Cortés. Bravo, je viens de me tromper de chiffre.

— Et alors ?

— Je dois tout recommencer depuis le début.

— Vous vous foutez de moi, RECULEZ !

Il poussa Cortés, se plaça devant le coffre.

— Dictez-moi le code.

Pas de réponse excepté un regard amer.

— LE CODE !

— Quarante sept, commença Cortés.

Quarante-sept, douze, vingt-trois, soixante-dix-neuf, zéro un, huit. Au bruit des cliquetis, il semblait qu'on torturait le mécanisme, De Olid n'y allait pas de main morte. Au final, la porte du coffre céda, il eut l'impression d'ouvrir une cave à vin sculpturale. Le type ne lâchait pas Cortés et De la Castille pour autant.

Miguel et Tulio avaient ouvert un coffre-fort auparavant et bien que ce cambriolage ne fut pas des plus concluants, elle demeura nettement moins périlleuse que le sort qui allait frapper le non regretté frère De Olid.

Le câble reliant la poignée était déjà raide. Il avait suffi de tourner le bouton du coffre dans le même sens, ce que Cortés avait fait avant De Olid. Lorsqu'il ouvrit la porte sans réserve, il fut trop tard.

Un pistolet planqué à l'intérieur du coffre vida l'intégralité de son barillet. Trois coups au total portés à bout portant, en plein dans la gorge De Olid, renversé à l'arrière, tombant droit au sol. La troisième balle traversa la bouteille ambrée et le verre sablé de la porte qui éclatèrent. Les bouts de verre s'effondrèrent sur De la Castille, se protégeant les yeux avec la manche de sa veste. Le whisky s'écoula sur le bureau après avoir jailli en un petit geyser. Ce fut la seconde balle qui porta le coup décisif, la troisième ne fit que l'érafler.

De Olid gisait au sol, se tenant la gorge de sa main libre afin de stopper l'hémorragie. Geste aussi désespéré qu'inutile. Il n'y avait plus d'air dans sa trachée, que du sang, que de la douleur, tout par terre. Le soulier de Cortés lui piétina l'autre main armée de son semi-automatique. Il ne put même pas crier, même plus respirer. Le préfet s'accroupit en faisant craquer ses genoux, récupéra l'arme de l'autre main récalcitrante à cause des nerfs tentant de survivre à l'attaque. De Olid ouvrait et fermait la bouche tel un poisson rouge hors de son bocal. Son bourreau le dominait de haut avec son regard d'acier.

— Je n'aime pas particulièrement envoyer toute une fratrie en enfer.

Le semi-automatique dans son champ de vision, De Olid essaya de s'accrocher à quelque chose, n'importe quoi. De se redresser sur ses jambes. Mais il partait déjà.

— Une fois arrivé là-bas, dis-lui de ne plus m'importuner.

Il n'y arrivait pas, il n'y arrivait pas.

— Voilà, le prix… de ce qui trahissent.

BAM. BAM. Un, deux coups rapides achevèrent la vie du frère aîné De Olid. Pour Cortés, ce n'était qu'un type sans nom et sans importance, voulant jouer les gros durs à défaut de n'avoir aucune conscience.

Cet imbécile n'était pas fichu de mettre un silencieux, ce n'est pas vrai !

De la Castille, toujours à terre, effaré du spectacle. Enfin, parfaitement coi ! Son saint patron jeta un oeil, indifférent à la scène, enjamba le corps afin de récupérer son verre de whisky à la fenêtre qu'il dégusta bien frais. Il reprit le téléphone, vérifiant si son correspondant était encore de la partie.

— Naturellement. Au passage, j'ai tout conservé sur une jolie petite bande. Ce serait un inconvénient que les autorités tombent dessus.

Ce qui le turlupine le plus, c'était qu'il connaissait cette fichue voix, ce timbre de voix joyeux et extrêmement sardonique. Ce gars, il ne l'avait pas oublié, et il ne parvenait pas à coller un visage, un nom.

— C'est vous qui m'avez envoyé le frère de Christoph De Olid ?

— Ça m'étonnerait que vous me croyiez si je vous disais non, et pourtant c'est la stricte vérité. J'ai eu la bonté de fermer ma gueule afin que vous puissiez le descendre en toute quiétude, mais… ( il tapotait la petite cassette contre son bureau ) il est bête de manquer une occasion, surtout après le conseil avisé que vous lui aviez donné et que je me suis empressé de l'appliquer. Garder quelque chose contre ses plus proches alliés.

Le préfet aurait écrasé De la Castille qui jubilait du scoop. S'il avait de quoi noter sous la main, il aurait rédigé un équivalent quantitatif de la Bible. L'autre semblait prendre son pied au téléphone.

— Qu'attendez-vous de moi ?

Ce rire mauvais. Un vol de corneilles qui croassait.

— Je me suis renseigné sur votre situation via des contacts. J'aurais espéré un partenariat. N'empêche que j'y montre de plus en plus de réticence. Les temps glorieux sont derrière vous.

— De toute manière, je n'aurais pas marchandé quoi que ce soit.

— Ahhhh… se lamenta la voix. Cette discussion sans fin me lasse. Vu que vous ne vous doutiez pas de qui se cache dans l'ombre, je vais vous donner, moi aussi, un conseil gratuit. J'ai repris toutes les cendres que vous aviez laissées là-bas et j'ai à nouveau tout fertilisé. N'essayez pas de reprendre quoi que ce soit. Ce qui est resté au Mexique restera avec moi au Mexique. Ne tentez pas la moindre intervention, même si vos alliés sont en péril.

— Je n'ai pas de conseil à recevoir de qui que ce soit.

— Bientôt, je vous arracherais Cuba des mains… Ce n'est qu'une question de temps.

Quel effronté se permettait de le braver de la sorte ? Un insolent lui venait à l'esprit, néanmoins il se dissuadait de cette éventualité. Mort en juillet 79, il devait s'agir d'un sosie en vue d'impressionner la galerie, une imitation en somme parfaite. Cortés eut tort. De la Castille put, pour la première fois, découvrir l'appréhension gagner Cortés. Son faciès impassible ne manifestait guère ce genre d'expression en public.

— Dix-huit mètres, c'est haut n'est-ce pas ?

Il enfila son verre cul sec. Ne pas hurler de colère.

— Approchez-vous du Mexique, et je m'arrangerais pour vous faire tomber de plus haut encore.

On raccrocha. Le sexagénaire reposa le téléphone avec brutalité. De la Castille sursauta. Là, il terrifiait. Le journaliste trembla.

— Vous n'avez rien vu, rien entendu. Osez en parler à qui que ce soit, osez seulement et vous connaîtrez un sort déplorable.

— Ah euh… oui, oui, répondit-il déçu de ne pas pouvoir partager son aventure.

— Rien vu, rien entendu. Où je demande à De Contreras et El Mozo de vous accorder une entrevue.

— Non, ça ira.

La réputation de ces deux cinglés sanguinaires n'était plus à prouver dans le camp de Cortés. De plus, le journaliste eut la chance de les voir à l'oeuvre sur le terrain, ce qui renforça son instinct de survie à dévorer un tube de glue et faire voeu de silence. Il n'eut pas trainé quand Cortés le somma de quitter les lieux sur-le-champ. Le propriétaire du bureau s'assit sur son fauteuil, prenant soin à ne pas tremper la semelle de ses souliers dans le whisky et le sang. Le portrait du type demeurait reconnaissable et assez perforé pour révéler que la mort demeurait loin d'être douce. La légitime défense allait être écartée.

Émotionnellement exténué de tout. De la Castille, ce type qu'il venait de tuer, son précieux whisky gaspillé et plus que tout, un ancien allié venu d'outres-tombes. Il se posa quelques minutes, tentant d'apaiser l'hostilité qui le brûlait de tout son corps. La fosse commune était en train de déborder, tout remontait à la surface. Les haut placés, les officiers de police qu'il dirigeait, tous allaient finir par découvrir. Lazar en parlait de cette fichue hydre, plus il tranchait de têtes, plus nombreuses elles repoussaient. Il demeurait inutile de couper des têtes, c'était une perte de temps, de moyens et d'énergie. Cette hydre n'avait pas de corps tellement il comptait de têtes. Il fallait le broyer tout entier, sinon il finirait par être dévoré vivant.

Cortés reprit le combiné, composa un numéro, patienta.

— Bonsoir Frank. Je ne te dérange pas ? Hm. J'aurai besoin de tes services dans l'immédiat. Non, il n'y en a qu'un. Dans une demi-heure ? Mon bureau Plaza de España. Passe par la porte de derrière, je n'ai pas fait dans la sobriété. Merci Frank. À tout à l'heure.


Ahhh... Ça m'a manqué un passage badass avec le père Cortés...
Dans le prochain chapitre, vous verrez la famille, complètement atypique et dysfonctionnelle de Miguel x)

À suivre : Chapitre 10 - Les Coroda

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