9 - Les Coroda

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— Sillas, éteins cette télévision. Nous sommes en famille !

— Deux minutes, mama. Il va y avoir la météo. J'ai promis à Tyler qu'on irait en ville demain.

Le petit frère s'affaissa avec disgrâce sur sa chaise en bois, ceinture et boutons de pantalon défaits. Ses joues roses et son souffle court démontraient l'étendue de la bataille - sans oublier les nombreux os de volaille, feuilles d'artichauts, noyaux d'olives, coquilles de moules, et carapaces de crustacés écarlates qui s'élevaient de son assiette. Son ventre était tellement plein qu'il ne pouvait plus mettre un doigt dans son nombril.

— Sil, reprend un peu de gratin de courgettes, tu as mangé si peu !

— Tu plaisantes mama, j'espère ! Regarde tout ce que j'ai pris !

— Miggy, mon petit chou, tu ne veux pas en reprendre ?

— Arrrr… râla-t-il, peinant à se redresser. Juste pour te faire plaisir.

Sillas ne comprenait pas pourquoi sa mère s'évertuait à transformer la table de la cuisine en un buffet de monarque. Leur père Santiago était sec comme une trique et mangeait peu, en plus d'être végétarien. Sil, mangeait ce qu'il fallait, veillant à l'alimentation de son fils. Miguel, lui… était un siphon. Engloutissant toutes portions de nourriture. Cela ne demeurait pas rédhibitoire quand il avait été jeune et en pleine croissance, seulement le voilà, à vingt-huit ans, ayant arrêté la clope. De tout temps, Miguel n'avait jamais eu d'abdominaux proéminents, il n'avait pas un ventre renflé non plus. Jusqu'à cette année...

Et leur mère qui insistait sur le fait qu'ils se nourrissaient insuffisamment, piètres qu'ils étaient. Santiago fixa Miguel de ses yeux bleus limpides, renfoncés dans leurs orbites, on aurait cru des billes. Ou plutôt, il examinait la bedaine de son fils, et s'était fait la remarque qu'il avait peut-être hérité des kilos en trop de Paola - pas de ses poignées d'amour.

— Dis-moi, Miguel. Combien pèses-tu ?

Il soupira, l'estomac rempli de bouffe jusqu'à rabord et fit mine de réfléchir.

— Je sais pas… La dernière fois que j'ai vu une balance, c'était quand j'étais au toubib, il y a un mois. Je faisais quatre-vingt deux ( pour un mètre soixante-seize ).

— Ah.

— Ne va pas me dire que je suis gros, n'allez pas vous y mettre !

— Il va pas le dire par respect, donc je vais le faire. Fais du sport, ou tu ne perdras plus ce bide, reprocha son frère en appuyant un doigt dessus.

— Non, non, Sil, arrête !

Tyler, imita son père, trouvant cela amusant.

— Ne dis pas de sottises, Sil, répliqua sa mère. Il est beau mon fils ! Vous êtes tous merveilleux. Ce qui n'explique pas pourquoi vous n'allez pas trouver chaussure à vos pieds…

— Tu as déjà un petit-fils, pourquoi j'irais me chercher une fille à marier ?

— Sillas, tu fais ce que tu veux de ta vie, mais je n'apprécie pas de te voir coucher avec des filles à droite et à gauche.

— Exactement, je fais ce que je veux de ma vie.

Miguel ne se sentait pas d'attaque d'entamer le sujet polémique qui allait se mettre à table. Il tentait de chasser une envie de vomir au fur et à mesure que son neveu lui tapait sur le ventre à la manière d'un tamtam. Santiago resta silencieux.

— Excuse-moi, mon canari. Je me fais du mouron. J'ai eu vent, à la radio, que toutes ces choses, le SIDA, ces virus-là… Enfin, c'est horrible ce qui se passe pour ces gens. Forcément, je me sentirais plus rassurée que vous vous posiez avec une femme saine au lieu de multiplier les risques.

— Mama, on sait ce que sait, les préservatifs.

— Y a l'ex à Tulio qui est revenue, souffla Miguel comme s'il lâchait un rot.

Le reste de la table attendit avec impatience un récit passionnant, excepté Santiago qui ne réagissait pas à la nouvelle.

— Et alors ? s'excita sa mère.

— Ils s'engueulent, conclut Miguel en finissant son verre d'eau. Et elle est super gaulée.

— Et tu te l'es tapée ? demanda Sillas.

— Miguel ! Sillas !

Sa mère se retourna, saisit un bocal faisant office de tirelire et le posa énergiquement sur la table. Les pièces carillonnèrent en cognant contre la paroi. Pas de grossièretés dans son foyer, telle était le mantra de Paola. Ce à quoi Miguel et Sillas n'étaient jamais parvenus à s'y faire. Quand le bocal abondait d'argent, Paola et Santiago se payaient un petit présent ou un remplacement de meubles ou d'appareils électroménagers. Sillas qui prononçait plus de fois le mot " enculé " qu'un ivrogne laissé pour compte, donnait gracieusement de quoi acheter des trente-trois tours à son père et des jeans neufs à sa mère. Évidemment, il puisait dans son imagination débordante afin d'enrober chaque " enculé " d'une phrase dont ses descendants se souviendraient et répéteraient. À l'évidence, c'était intentionnel. Cela leur faisait plaisir de gâter leurs parents.

Les fils dissimulaient de l'argent dans le congélateur hors service de la cave. Cave nettement moins bordélique que celle de Lazar, qui se défendait pas mal dans le genre. Y résidait ce vieux congélateur de l'après-guerre que le grand-père de Paola avait acheté. Il n'avait pas tari d'éloges sur sa solidité et son inviolabilité à toute épreuve lorsque les soldats et rebelles, communistes ou franquistes, dépouillaient les fermes en vue de s'approvisionner. Congélateur à l'épreuve des flammes, de l'acide, des balles. Bref, du jamais vu à l'époque, ni aujourd'hui, à se demander si c'était réellement commerciable et si ce n'était pas du toc. Paola trouvait idiot de garder cet impressionnant congélateur ( après des années de fiers services, il ne fonctionnait plus ). Santiago s'en servait de chambre scellée afin d'y mettre les documents les plus importants, des photos de famille et de l'argent en liquide. Sillas et Miguel glissaient des enveloppes de billets à chaque fois qu'ils passaient afin d'apporter un peu de confort lors du remboursement du crédit. Ces deux-là souhaitaient se racheter pour leurs péchés ; ce furent de sales gosses, de véritables terreurs étant plus jeunes. Ils leur avaient fallu quitter la maison des mois, des années, et enfin revenir, devenir plus raisonnables, plus matures.

Sillas se remit à califourchon sur sa chaise, retour à la télévision. Tyler réclamait le dessert, la bonne bûche chocolat, banane et noix de pécan saupoudré de poudre de coco. Bien qu'à l'agonie, Miguel ne capitulerait pas si le dessert en valait la chandelle. Le garçon de six ans donna un bout de pain dégoulinant de jus de viande au lévrier galgo, Lero. L'expression tel chien tel maître n'avait jamais été aussi applicable que chez Santiago et Lero. Flegmatiques, distants, tantôt hostiles envers les étrangers. Calmes, doux et patients avec ceux dont ils partageaient un lien affectif fort.

Dans sa famille, dès sa venue au monde, Miguel avait toujours vécu avec des chiens et des animaux. Santiago gardait de meilleurs rapports avec eux que les êtres humains. Ce fut la première fois que Miguel voyait ce chien. Il trouvait ça chouette que ses parents aient décidé d'en reprendre un.

Paola débarrassa la table avec son mari en maugréant que sa soeur, la tante Renata, n'ait pas pu se joindre à eux. La tante Renata partait régulièrement en vacances avec un amant différent au bras. Elle en changeait aussi souvent qu'un dentiste renouvelait ses gants : de manière expéditive et hygiénique. Renata préférait vivre aux crochets d'un bellâtre fortuné que de l'énorme crédit de sa petite soeur.

— Ça se passe bien le boulot, sinon ?

— Oh moi. Les clients sont rois et aucun n'est Louis XVI. Y a vraiment des cons, tu voudrais les foutre dehors. Pour citer, les gros débiles ivres morts qui exigent le lendemain de t'enlever un Che Guevarra sur leurs culs...

Le bocal de pièce s'agita, il glissa de la petite coupure dans la fente.

— Pas toi, débile ! Je parlais à mama !

Bocal, pièces.

— Ne t'en fais pas, mon petit Miggy, les temps sont durs, mais on s'accroche.

— Et la dame qui travaillait avec toi au pressing ?

— Elle est en arrêt. Une énorme tendinite. Dès lors, je me débrouille seule, il n'y a pas de soucis. Il faut dire, je ne suis pas débordée, il n'y a pas foule ces temps-ci.

Malgré les paroles de sa mère, un air soucieux se dégageait. Santiago bossait sur une anthologie des plus grands titres de blues. Le magazine anglais pour qui il travaillait, l'avait félicité pour sa fabuleuse analyse sur le précédent album de Gary Moore. C'était en toute assurance qu'on lui confia une belle avance qui lui permit de sauver ce mois-ci. Le piano blanc à queue de Santiago qui trônait contre le mur du salon tapissé de photos, était enseveli de livres, d'autres magazines, K-7 audio d'enregistrements radio et autres sources lui permettant de travailler et de noircir soixante-quinze pages, tout en restant concis afin de laisser de la place aux photographies pleine page.

— Et toi Miggy ?

Miguel décrocha un beau sourire, un peu forcé.

— Bien, très bien.

Ses parents étaient convaincus qu'il était professeur de guitare à son compte intervenant dans les écoles, maisons de retraites, foyers d'accueil et centre éducatif fermé. Miguel détestait mentir à ses parents. Cela aurait été pire s'ils découvraient qu'il n'était qu'un petit escroc vivant au fil du rasoir.

— Moins deux, demain, putain ! râlait Sillas après son gosse. Ah non, qu'est-ce que j'irais f… faire par un temps pareil ?

Pièces, bocal.

— Papa ! insista Tyler, assis par terre en train de caresser le chien. Tu avais dit oui !

— Qu'est-ce que vous irez voir ? demanda Santiago.

— Je lui ai parlé d'El Rastro, et il veut y aller du coup. ( s'adressant à son fils ) Bon, on ira, mais je te préviens, tu ne me fais pas de scènes pour acheter des babioles.

— J'veux bien vous suivre, fit Miguel sans en ajouter plus. Il suivit sa mère du regard lorsqu'elle posa la bûche monumentale sur la table, il se retenait de pleurer. Son système digestif lui criait de toutes ses forces : « Ne fais pas ça malheureux ! ».

— On partira vers dix heures et quelques… T'façon ça dure jusqu'à une heure de l'après-midi.

Sillas et Santiago remercièrent Paola leur servant un café aussi noir que brûlant. Si Tyler accepta avec joie le chocolat chaud de sa grand-mère, Miguel s'empressa de refuser de son index, avouant qu'il préféra le prendre le matin.

— Je vous aurais accompagnée, mais j'ai promis à Ronda d'aller à la messe avec elle. Elle va encore se plaindre de son ex-mari qui s'est coincé la jambe pendant qu'il traficotait sa voiture au garage...

Aussi incroyable que cela puisse paraître, Paola était une catholique pratiquante. Pas de celle qui servait à la milice des bonnes moeurs ou qui s'empressait de prêcher l'intolérance. À vrai dire, les voisins s'en chargeaient nettement mieux.

Lesdits voisins n'étaient pas surpris que Paola ait fondé un tel ménage. Seule une sainte aurait pu se marier avec " un fou évadé d'un hôpital psychiatrique ", donner naissance à " un déviant sexuel " et à " un sale beatnik sans emploi ". Tout ceci restait fort discutable. Santiago avait séjourné longuement en asile, mais était plus sain avant d'y rentrer qu'en ressortant. Sillas avait beau être né sans couilles et sans honneur, reste qu'il attendait le consentement de vos filles avant de vous les débaucher. Et enfin… Il fallait reconnaître que Miguel ressemblait à un beatnik au chômage, sans que cela soit péjoratif. Paola prêchait l'amour, l'empathie, l'entraide, la compassion, l'espoir et la non-violence. Ce qui lui permettait de garder son sang-froid lorsque l'agressivité imprégnait les hommes de la maison. Une mère formidable, voilà ce qu'elle était. Privée de cette femme, cette famille se serait brisée telle une étoile morte.

Fidèle à elle-même, Paola étala la vie trépidante de ses amies dans les détails les plus insignifiants. Personne à cette table n'en donnait la moindre importance, à l'exception de Santiago, son visage constamment neutre. Soudain, il semblait avoir un frisson. La voix de Carlos Tinoche lui parvint de la télévision, présentateur le plus contesté par son brushing polémique, l'équivalent catastrophique de Nelson Monfort du journal de vingt heures. Il lâcha la pile d'assiettes qu'il était en train de débarrasser sur le plan de travail de la cuisine. Ses épaules se mirent à trembler, le chien se redressa. Santiago respira bruyamment. Les fils se tournèrent, ne comprenant pas la cause de sa soudaine anxiété. Son épouse se retourna, concernée, le pris dans ses bras et le rassura :

— Tout va bien, tout va bien mon chéri. Va prendre l'air dehors, respire. ( fronçant les sourcils contre ses enfants ) Miguel, Sillas , éteignez-moi cette télévision tout de suite !

— Qu'est-ce qu'il a papi ? questionna Tyler tandis que son grand-père sortit dehors en claquant la porte.

— Papi a très mal à la tête, fulmina-t-elle, les mains sur ses grosses hanches, le regard de harpie les transperçant. Combien de fois vous ai-je répété que votre père ne supporte plus d'écouter les informations ?

— Les news viennent juste de commencer !

— Il ne supporte pas le journal, point. Ton père est sensible et ça le chamboule d'entendre en boucle la guerre, l'injustice, la violence… toutes ces choses ! Il l'évite autant que possible pour ne pas tomber en dépression, et vous, vous lui mettez ça devant le nez, le jour où l'on se retrouve tous !

— Désolé mama, j'voulais juste voir la météo, je vais éteindre, fit-il en attrapant la télécommande. L'écran se teignit brusquement en noir.

— C'est à cause du sevrage ?

— Du sevrage ? répéta Miguel, non au courant.

Paola soupira et profita de l'absence son mari, en train de passer ses nerfs à l'extérieur, pour développer.

— Ton père a dû arrêter la Triscodone il y a trois mois. Ça le rend plus à fleur de peau, mais il fallait qu'il cesse le traitement. Nous sommes partis voir un autre docteur, et pas le spécialiste attitré qui suit Santiago depuis des années. Vous savez ce qu'il nous a dit ? Que ça allait lui bousiller les reins à la longue en plus de lui provoquer un anévrisme. Il nous a montré les répercussions d'un patient qui était arrivé dans son cabinet, le monsieur avait été hospitalisé il y a quatre ans, ces deux reins avaient lâché, et c'était dû à la Triscodone. Il a ensuite rajouté : « C'est un un amas de sottises, qui consultez-vous donc ?! La Triscodone n'est en aucun cas un traitement à long terme ! ». Pas plus de quatre mois, qu'il nous a dit, alors que le spé, lui a fait une ordonnance d'un an. Je refuse de voir Santiago vivre sous dialyse, ah ça non ! Ah, ces satanés docteurs ( elle chercha une pièce sur elle qu'elle mit dans le bocal ). Dire que nous sommes censés leur faire confiance…

— Mais ses reins, ils vont bien ?! s'inquiéta Miguel.

— Tout va bien, il n'a rien eu, et ce malgré six mois. Néanmoins, ce médicament peut engendrer une dépendance à ne pas prendre à la légère. C'est devenu très éprouvant. De toute manière, ça ne le réussissait pas au début, ça n'allait pas le réussir par la suite. Ce n'est pas une ordonnance ad vitaem qui lui fera disparaître ses symptômes.

— Et euh… Il le vit bien le sevrage ?

— Pas vraiment… Pour le moment, il se retranche sur l'homéopathie et la méditation. Cela peut l'apaiser, mais ce n'est pas ça qui va le soigner. Ça n'améliore ni ses crises ni ses pulsions de violence.

— Ah… Il a recommencé ? s'enquit Sillas.

Paola indiqua le lévrier galgo d'un mouvement de tête qui léchait le front de Tyler et ses lunettes.

— Miguel, Sillas, je pense que vous savez à quelle race il appartient.

— Oui.

Les lévriers galliques étaient la race la plus répandue pour les courses en Espagne. Ces chiens n'échappaient pas à la maltraitance. Leur pedigree ne semblait pas une assurance vitale irréfragable. Enfermés dans des cages trop petites pour leurs longs corps, se reproduisant entre membres de même portée, battus, humiliés, ces chiens ne menaient pas une existence rassurante. S'ils venaient à perdre la course, la tradition exigeait qu'ils soient torturés et exécutés de manière exemplaire. La police ne semblait pas plus préoccupée que les gens retrouvent des lévriers pendus en haut d'une corde près de chez eux. Les associations manifestaient vainement, personne ne leur prêtait suffisamment attention. Au moins parvenaient-ils à en secourir quelques-uns.

Étant de nature ni sociable ni aimable, leur paternel préférait gambader dans la nature plutôt que de se perdre en ville. Santiago en avait pris deux sur le fait. Ce fut là qu'il ne put contrôler sa rage, son caractère destructeur ayant fait le reste. Paola ne put retenir une grimace affreuse de tristesse et de dégoût. Lero fut l'unique rescapé de ce massacre. D'autres lévriers étaient pendus aux arbres, pareils à des carillons oscillant au gré du vent. Chaque corps était couvert de coupures fraîches, s'il ne s'agissait pas d'une éventration. Miguel supplia véhément à sa mère d'arrêter la description. Les bras croisés, prise d'un frémissement, elle acheva son récit, la voix tremblotante.

— Il est arrivé… L'air grave, en pleine journée. Il avait porté le chien dans ses bras chez nous dans le salon, j'étais en train de nettoyer le tapis en écoutant la radio. Il a laissé Lero s'effondrer sur le canapé, il avait des bandages tout autour de son ventre, des points de suture sur le haut de sa cuisse. Enfin, ça ne m'a pas surprise, il a toujours secouru et ramené des animaux ici.
« Là c'était différent. Une fois qu'il a déposé Lero, j'ai remarqué qu'il était couvert de sang, je pensais que cela venait du chien, mais non. Plein les mains, le pantalon, partout. « J'ai fait ce que je devais faire » rabâchait-il, sans s'interrompre, jusqu'à ce qu'il s'effondre à genoux devant moi et qu'il se mette à fondre en larmes en me tenant les jambes. »

Les fils demeurèrent cois, s'observant de temps en temps afin d'évaluer leur ressenti. Sillas conservait tout son sérieux, il surveillait son fils à l'autre bout du salon afin qu'il ne puisse pas assister à la conversation. Du haut de ses six ans, les discussions d'adultes ne l'intéressait guère, il s'amusa à cache-cache avec Lero. Miguel resta rigide, se retenant de se lever et aller mettre une branlée à ces mecs. Au lieu de ça, il interrogea sa mère sur ce qu'ils étaient devenus. Pas de réponse convaincante du côté de Paola, Santiago s'étant réfugié dans un mutisme funèbre. Autant que sa mère, Miguel craignait que son père ait fait une énorme bourde. Les voisins étaient-ils alertés ? Les rumeurs étaient-elles lancées ? La flicaille avait-t-elle ouvert une enquête ?

— C'est décourageant. À chaque fois que l'on pense trouver une piste afin d'améliorer son confort de vie, ce n'est jamais ça.

— Mama, l'autisme, ça ne se guérit pas.

— Je sais ! se fâcha-t-elle. Tu crois que je ne m'en suis pas rendu compte ?

Sillas détourna les yeux, confus de sa remarque. Son petit fils parut alarmé sur le coup. Elle baissa d'un ton, prit une chaise et posa ses fesses larges en soupirant. Sillas lui prit la main et s'excusa de ses paroles franches et maladroites.

— Ce n'est rien. Je suis juste déçue de ces fichus docteurs, et si impotente face à ce qui lui est arrivé.

— Tu fais de ton mieux, mama, et c'est ce qui compte.

— Mes petits canaris, si vous saviez combien je vous aime. Et votre père aussi.

La porte d'entrée claqua, Santiago passa, l'air paisible, en installant un malaise. La famille se demanda s'il avait écouté la scène. Il apporta du bois qu'il balança dans la cheminée, s'accroupit, admira les flammes. Un silence gênant fut vite interrompu par une remarque inopinée du père. Accoutumés, Paola et ses enfants n'en furent pas médusés, à l'inverse du commun des mortels qui admettraient qu'il manquait une case à ce type.

— Il fait frais dehors. J'aimerais bien aller camper. Admirer les étoiles.

— En plein hiver ?

— Ce n'est pas parce que la neige ne tombe pas que nous ne sommes pas en hiver. Puis… il n'y a personne l'hiver. Il n'y a personne.

Il se mit à bouger des mains étrangement, tel un sorcier envoûtant une jeune fille. Une autre de ses manies socialement haïes, troublant les gens profondément, s'interrogeant si " ce malade allait les étrangler sous l'effet d'une drogue qui ne rend ni trop speed, ni trop zombie ". N'étant pas acteur de théâtre, cette manie le prenait lorsqu'il cherchait un mot, une métaphore appropriée, où quoi dire en essayant de ne blesser qui que ce soit verbalement.

— Ils brouillent l'horizon. C'est peut-être pour ça que Oedipe s'est crevé les yeux, finalement.

Bien qu'ils étaient, à l'ordinaire, prêts à philosopher ou rire des aphorismes de Santiago, ils le fixèrent comme s'il venait de formuler une sentence que nul n'exigeait d'entendre. Miguel nota que cette analyse, bien que simpliste, s'avérait très profonde. Il s'imagina tout le mythe d'Oedipe prenant place dans un village bourré de casseroles trouées et fêlées. Il se fit la réflexion que le mythe partait d'une vérité puisqu'il existait, perdurait des faits indéniables : le type qui roule avec un coffre remplit de contrefaçon et dupe le sphinx qu'est la douane ; toujours ce type qui en tue un autre pour une connerie de priorité ; probablement le fils à l'esprit tordu qui viole sa mère ; le père qui maudit ses enfants de ne pas s'être suffisamment occupé de lui alors qu'il ne faisait rien pour arranger son alcoolisme ; l'oncle qui doit se taper la garde de la troupe de consanguins refuse de payer l'enterrement du frère ; se dispute avec l'aînée et n'ayant pas d'arguments valides, préféra l'emmurer vivante…

Sillas tournait la tête tantôt vers son frère en train de composer la Bohemian Rapsody des consanguins, tantôt vers son père, surveillant si quelqu'un allait reprendre la parole. Ils se sondèrent tel un duel de regard éminent. Santiago détenait le record absolu d'instant de gêne imposé à autrui. Le tatoué désarçonné s'efforçait de pondre une réplique cinglante qui, en définitive, n'atteignit pas sa bouche, choisissant d'éluder tout ceci. La brune aux cheveux démentiels commençait à couper la bûche en mentionnant à son mari de prendre ses comprimés d'homéopathie avant d'aller se coucher.

Dès que son père partit aux toilettes, Sillas ralluma la télé, sa mère protesta. Il promit qu'il l'éteindrait à nouveau dès que son père mettrait un pied dans le salon. Tyler somnolait aux côtés de Lero sur le canapé, le revêtement de coton terre de Sienne taché par endroit. Paola tentait inlassablement de le récupérer. La couleur contrastait énormément avec le tapis d'un vert profond émeraude qu'on lui avait offert à l'occasion de son mariage. Elle pensait s'acheter un nouveau plaid avec l'argent du bocal à grossièretés.

Dès que Miguel eut terminé avec ses idées perchées, il fit face à une énorme tranche de bûche qu'il s'empressa de donner à la place de son père.

— Hé, Miguel, mate un peu ! l'interpella son frère en un coup de coude sur le flanc.

Miguel se tourna vers la télévision, Carlos Tinoche présentant les dernières news en direct, le ton qui n'avait rien à envier à un commentateur sportif. Il laissait la place à l'envoyée de Séville, accompagnée de son caméraman, filmant les policiers sécurisant un périmètre à l'aide de piquets, de plots et de bandes. Plusieurs légistes en blouses blanches sortaient du bâtiment, pressant le pas, évitant tout passage sur la chaîne nationale. Il s'agissait d'un des nombreux quais bordant le fleuve de la ville. L'un des inspecteurs refusait obstinément de répondre aux questions posées par la journaliste. Paola portait son petit-fils assoupi dans ses bras et le déposa dans la vieille chambre de son fils aîné.
L'angle de la caméra changea brusquement jusqu'à devenir flou. Elle fut braquée contre une dizaine de journalistes se précipitant vers une voiture de police. Le costard-cravate qui en sortit fila des sueurs froides à Miguel.

Le préfet de police ajusta la veste de son costume, remit ses cheveux en arrière. Les flashes des appareils photo apportaient un éclairage dramatique, l'image d'un personnage hitchcockien. Il traversa le reste du monde, s'enquit auprès de l'inspecteur en lui donnant un ordre. Finalement, il accorda une courte entrevue aux chanceux de la soirée.

« Tout ce que je peux dire, c'est qu'il s'agit sans doute d'un règlement de compte entre clans voisins. Nous avons retrouvé de la drogue en quantité non négligeable. Elle était vraisemblablement en cours d'échange quand ces hommes se sont fait abattre. »

— De quel clan faites-vous allusion, M. le préfet ?

— Êtes-vous sur des pistes ?

— Sachez juste que nous n'avons pas pu dénombrer un seul survivant. Cela a été savamment orchestré, les trafiquants ont été pris au dépourvu.

— Pourtant ils n'ont pas pris la drogue, qu'est-ce que cela signifie d'après vous ?

— Qu'ils n'y trouvaient aucun intérêt à transporter de la drogue sur eux. Ou alors, se sont-ils débarrassés de la drogue et ont pris l'argent de la transaction. La brigade spéciale de lutte contre le trafic de drogues va procéder à des analyses afin de remonter à la source même du trafic. Maintenant, si vous voulez bien.

Il franchit la bande plastique jaune et noire et disparut éclairé par des halos bleus, propagés par les sirènes. Du point de vue du caméraman, les journalistes poussèrent d'un bloc uniforme en direction du préfet avant que deux policiers ne les maîtrisent, le troisième leur sommant de reculer avec son mégaphone. Le reportage s'acheva sur ce plan. Sillas appuya sur le bouton OFF de la télécommande une fois que Carlos Tinoche revint à l'écran.

Que ce soit pour Tulio ou Miguel, l'affaire continuera à les suivre de très près. Un mauvais vent s'annonçait. Sillas s'enquit subtilement auprès de son frère s'il avait une idée de la date de départ pour son voyage précipité. Il ne put le renseigner. Le blond l'ignorait également. Son père vint s'allonger sur le canapé auprès de son chien, un magazine de Rock & Folk couvrant son faciès. Paola réapparut, hélant à son époux :

— Chéri ! Tu n'as pas mangé ta part.

— Pas faim. Nausées.

— Tiens, mon canari, dit-elle en passant l'assiette à Miguel. Reprends de la bûche, ce n'est pas tous les jours que tu en manges.

Le canari tira une gueule de dix mètres, son frangin ne manqua pas de pouffer de rire à côté. Les plus chanceux ne passaient outre le karma.


-2-


10h04.

Le voisinage spéculait de manière exagérée sur ce que les timbrés en haut de la colline étaient en train de bricoler. Des coups se répercutaient dans l'écho, contre quoi cognaient-ils ? Sillas ne se défoulait juste qu'en débitant du bois de sapin à la hache.

Voilà que le jeune facteur pédalait en montant la côte vigoureusement. La baraque tout au bout et il rentrait chez lui !

Paola aimait le nouveau facteur, qui situait mal le quartier, qui ne s'était pas encore imprégné des ragots les concernant. Elle lui trouvait une bonne bouille avec sa coupe au bol et son nez spécial. Ne se rappelant jamais de son nom, elle l'appelait Ringo, taillait un bout de causette avec. En vérité, Paola aurait aimé l'inviter à prendre le café et s'en faire un nouvel ami. Ringo l'aurait trouvé très gentille et affable, il aurait raconté au bureau de poste que les Coroda étaient des gens simples et agréables contrairement à ce qu'ils estimaient.

Ringo toqua à la porte plusieurs fois, le chien aboyait à l'intérieur. Peut-être que madame Coroda l'inviterait prendre un café et une part de ses délicieux gâteaux, l'appellerait pareil que le batteur des Beatles, et il repartirait avec une boîte de biscuits fait-maison sous le bras. Il demeurait barbant de rester enfermé dans ce bureau de poste, le calme plat, excepté quand sa supérieure le harcelait. Grignoter devenait de plus en plus plaisant pour compenser l'ambiance et l'odeur fétide des bureaux.

Il sortit un sourire d'intello coincé. Santiago ouvrit la porte, conservant sa tronche insipide, blanchâtre, mal rasée. Ses cheveux blonds cendrés vieillissant au blanc. Ses yeux étaient si ouverts que le facteur crut qu'il n'avait pas de paupières, ou qu'on lui avait agrafés. Ce fut la première fois qu'il distribua le courrier autre qu'à madame Coroda. Ringo parut blême.

— Bonjour.

— Bonsoir, lança Santiago très sec.

Ringo se surprit en train de trembler des jambes, rien de vraiment perceptible.

— J'ai une lettre recommandée pour Mlle Silvia Coroda. Vous êtes em… son père ?

— Non.

Quel blanc.

— Vous avez une pièce d'identité ou une procuration, pour signer à sa place… Ou si elle ici, ce serait plus pratique.

— Il n'y a personne qui s'appelle Silvia ici.

Le facteur et son pif de travers se demandèrent dans quel genre de situation s'étaient-ils engouffrés.

— Mais je me dois de livrer à cette adresse, et c'est bien la bonne.

— Oui, c'est bien la bonne, affirma Santiago en bloquant le lévrier de sa jambe.

— J'avoue ne pas comprendre…

— N'essayez pas, je vais chercher mon fils.

— Attendez, de…

Porte claquée au nez, le facteur n'en revenait pas.

Peu de temps après, la porte de bois sur laquelle s'écaillait la peinture vert bouteille s'ouvrit de nouveau. Cette fois-ci, un bel homme au t-shirt trempé de sueur, cheveux courts, les avant-bras noirs de tatouages se poursuivant sur la totalité de la main gauche vint s'afficher devant lui. Il l'effrayait moins, il n'empêche que chaque pore de sa peau émanait une aura de dur à cuire. Ringo s'affola, pensant que le père avait envoyé le fils lui casser la gueule. La hache fermement tenue dans sa main droite.

— C'est pourquoi ?

— Euh, balbutia le facteur. Ben je… Une lettre recommandée au nom de Silvia Coroda.

À cet instant, ses traits se durcirent. Il planta sa hache abruptement dans la terre, arrachant un sursaut au facteur.

— Relax, rassura Sillas, s'épongeant le front avec son t-shirt. Le facteur aperçut des abdos que seuls des athlètes se targuaient d'en avoir dans les jeux olympiques ou les publicités, le flanc droit tatoué lui aussi. Ce qui l'intimida le plus et lui laissa la bouche entrouverte, coupée d'un souffle, fut les impressionnantes balafres horizontales sur son torse, larges et visibles malgré des années de cicatrisation.

— Il me faut une pièce d'identi-ti-té.

— Pas de blème, j'vous cherche ça.

Après avoir présenté un passeport correspondant au nom de Silvia Coroda, il signa le reçu.

— C'est votre femme ? se risqua le facteur.

— Ouais. Et elle est morte.

On distinguait clairement le message suivant sur le visage de ce sympathique facteur : Je suis en train de prendre une pelle et creuser un peu plus loin… Ils vont finir par m'enterrer !

— Je suis navré…

— Soyez-le ou non, ça m'est égal. Merci, au revoir !

Le tatoué rentra en laissant le facteur plus que désaxé sur le pas de la porte. Était-ce légal de distribuer du courrier à une défunte ? Qui peut écrire encore à une fille décédée par recommandé ? Étaient-ce ces deux zigotos qui avaient assassiné cette pauvre femme ?

Qu'est-ce que je viens de vivre, mon dieu ?

Sillas ouvrit sa lettre et déplia son contenu. Son père posa une main derrière son dos en lisant par-dessus son épaule. Il lui demanda pourquoi on transportait son courrier ici plutôt que chez lui. Sillas lui rappela que les boîtes aux lettres de son immeuble furent rendues inutilisables par " des enculés assez exaltés " pour les défoncer. De toute manière, Sillas avait prévu de changer d'appartement, le voisinage partant sérieusement en vrille. Il pensait à son fils qui n'avait pas à écouter " l'autre enculé " battre sa femme au-dessus. Santiago oubliait souvent les choses qu'on lui répétait, il pensait déjà trop par lui-même pour retenir les dires et les consignes d'autrui. Il prit peur que son fils ne parte trop loin, fut ensuite rassuré qu'il résiderait à trente minutes de chez eux. Les circonstances n'étant pas favorables, le projet resta en stand-by. Entre son fils, sa boutique de tatoueur au centro de Madrid, et ses démarches administratives, Sillas n'avaient guère le temps de se farcir la tournée des agences immobilières.

— PUTAINS D'ENCULÉS DE POURRITURES QUI SUCENT LEURS MÈRES !

— Quoi ?

— J'ai encore une putain d'audience avec le juge pour des expertises médicales et je vais devoir mes les payer de ma poche À NOUVEAU !

— Ah. Tu devrais mettre un pull, tu vas attra...

— Ils m'ont saoulé. Ils m'ont pourri la journée ces enfoirés de…

— PAPA !

— Quoi ? fit son père excédé.

— On y va ou quoi ?! brailla Tyler tout emmitouflé.

— Il est prêt tonton Miguel ?

— Ben non, il dort là-haut.

— Quel branleur ce mec… Va le réveiller, fais un réveil du tonnerre, tu as carte blanche !

L'expression machiavélique de Tyler trahissait ses intentions. Il se précipita dans le couloir, prenant les escaliers avec fougue. Santiago se retourna faire un autre café noir, habillé de son peignoir miteux qu'il refusait de jeter. Sillas signala qu'il allait chercher un carton à la cave avant de s'en aller.

En se couchant hier, Miguel fut assommé de sommeil. Toutes ses affres n'avaient pas eu raison de sa nuit. Son corps en avait réellement eu besoin.

La fenêtre de sa chambre ne comportait qu'un unique volet qui laissa les voiles de l'aube l'éblouir et le réchauffer. Il se couvrit sous son duvet, se rendormit deux heures tout au plus. Subséquemment, les insultes de Sillas lui parvinrent. Il n'entendit pas sa mère secouer la tirelire et lui crier après. Il en déduisit qu'elle était partie à la messe. Il devait être plus de neuf heures et demie passées.

Son neveu galopait dans le couloir sans ménager le raffut qu'il provoquait. Miguel eut son coeur qui rata le coche. Ce fut similaire à la fois où Chel débarqua chez eux, avec cette fichue porte chutant en un vacarme court et percutant. Son neveu sauta sur le lit, lui arracha la protection que lui offrait son duvet et pointa l'index et le majeur sur son front, le tout dépourvu de délicatesse.

— BANG ! BANG ! TU ES MORT COW-BOY !

Miguel joua la comédie, et lui donna une mort digne des clichés de western. « Argh ! Tu m'as eu, gringo ! » . Tyler se marrait assis sur son oncle. Miguel lui passa la main sur sa joue et le fit tomber sur le côté, il le prit par le pied pour qu'il ne tombe pas du lit.

— Et si je te lâchais, cow-boy ? Tu irais nourrir les requins, hein ?

— N'importe quoooiii ! Il y a pas de requins, ils sont sous l'eau !

— Ah ouais, et qui me dis qu'il y en a pas un sous le lit, hm ?

— Nan, banane ! Me lâche pas !

Le blond lâcha son neveu qui poussa le cri typique des enfants descendant les montagnes russes. À part de vieilles converses, il n'y avait pas plus de requins qu'il n'y avait de moutons de poussière sous ce lit. Tyler le chercha un peu pour qu'il se fasse valdinguer dans tous les sens. Miguel sut qu'il n'y échapperait pas, qu'il allait l'emmerder jusqu'à ce qu'il le trimballe. C'était un des plaisirs que Sillas n'accordait que très peu à son fils, Santiago n'ayant pas une carrure robuste, cela devint le boulot du super tonton.

Miguel arriva au salon ouvert sur la cuisine, tenant son neveu à l'envers par les chevilles, il se tordait de rire. Le lévrier collé au pied de son maître ne consentait pas à le saluer. Santiago les entrevit, assis sur son tabouret de pianiste. L'oncle laissa le neveu sur le canapé, rouge tomate, peinant à respirer. Il en redemandait. Miguel en t-shirt et boxer lit le mot qu'avait laissé sa mère sur une vieille liste de courses.

« Patates, fenouil, nettoyant vitres, savon noir…

Je suis partie tôt. Ronda est venue passer me prendre, je vais boire le café chez elle avant d'aller à la messe. Si je ne reviens pas, faites-vous réchauffer ce que vous souhaitez au frigo. Il y a des croissants au four. Gros bisous ! »

Sa mère en faisait trop, mais elle était si adorable qu'il n'en tint pas rigueur. Il se fit chauffer un chocolat chaud en dévorant un croissant. Les réjouissances ne durèrent pas longtemps. Sillas le vit, son bouc plein de miettes, la main agrippant la poignée du frigo. La lettre de ce matin avait mal arrangé son humeur. Si bien qu'il repartait avec sa veste en jean et la hache en grommelant.

— Qu'est-ce que tu fous, bordel ?! On part dans un quart d'heure !

Il fronça les sourcils. Ah non, merde ! Y m'dit que j'suis gros, il m'laisse pas en paix le matin… J'ai pas plaqué Tulio pour me retrouver à nouveau dans le cycle infernal !

— Calme ta joie, je serais prêt.

Miguel partit s'habiller et termina son petit-déjeuner à la rache, accompagné de son père qui craquait et détendit ses doigts. Il s'échauffait en quelques gammes et compositions faciles. Un repas accompagné d'un pianiste était en général bienvenu, apportant une ambiance posée et plaisante. Sauf pour Santiago qui tapait aussi vite à la machine que sur son instrument, qui martelait le piano de ses longs doigts décharnés. Le pianoforte était son dada, ce que le rock était à Miguel. Lui avait tout acquis de l'expérience et de ses années de pratique. Le talent de son père ne pouvait s'expliquer, et l'autisme n'en était pas la cause ni son éducation. C'était gravé dans son sang et son ouïe. Miguel en était mal à l'aise de jalouser son père ainsi. Ce sentiment se perpétuait dès son plus jeune âge. En dépit d'une admirable entente, se maintenaient ces rapports de force. Pareils à des aimants qui s'attiraient et qui se repoussaient.

Ça y est. Santiago ouvrit son introduction dans des notes très graves, on aurait cru qu'un orage grondait, apportant avec lui une menace meurtrière. Miguel reconnut enfin le riff de Enter Sandman de Metallica. En fait, les musiciens et groupes préférés de son père restaient de loin ceux qu'il détestaient le plus. Bach et les Pink Floyd indétrônables dans son classement. Son père cessa de jouer la chanson, ayant assez d'articuler ses doigts sur un riff court au tempo pas si rapide. En l'accélérant, il enchaîna par une rapide transition et passa à Paranoid de Black Sabbath.

La musique montait en puissance, Santiago lui donna vie avec précision chirurgicale, l'habilité d'un épéiste, la fureur d'un soldat, l'empressement et les gestes d'un amant passionné. Il enchaînait tant de partitions à la fois que cela paraissait ahurissant : le chant, la guitare principale, un peu de la rythmique, la batterie en tentant d'inclure également la basse. Ses organes vombrirent tel un essaim de frelons asiatiques occupant sa cage thoracique. Miguel estimait que s'il ne retrouvait pas cette sensation lors d'un concert live, c'était que la qualité de la composition laissait à désirer. Si la scène avait été muette, il continuerait de trouver son père incroyable dans sa manière et ses mouvements. On aurait cru qu'il allait mourir s'il cessait de jouer. Miguel poussa un soupir. Ça datait de quand la dernière fois qu'il s'était fait plaisir à jouer de la sorte ?

Il but vite son bol, essuya sa bouche et alla poser la main sur l'épaule de son père. Lero, craintif, s'éloigna de son maître tout en ne le quittant pas des yeux.

— Papa ?

— Hm ?

Santiago ne s'arrêtait pas. Il joua plus délicatement afin que les mots de son fils restent audibles.

— Mama m'a raconté. Lero… et les chiens.

— Ah.

Il partit peu à peu dans les aigus avec douceur.

— Je veux savoir si tu… as fait du mal à ces gars.

Le visage de Santiago devint enfin expressif. De la surprise, du dépit. Il se referma d'emblée.

— Qu'est-ce qui te fait penser ça ? le ton rogue.

— Je l'aurais fait, papa. J'aurais écrasé ces types. Les tuer, je ne sais pas. Ce qui m'importe, c'est ce que toi tu as fait. Alors, est-ce que tu les as tués, oui ou non ?

— J'ai fait ce que j'avais à faire.

— Non, non, non. C'est pas une réponse, ça.

— J'ai fait ce que j'avais à faire, répéta-t-il en tapant les touches avec aigreur.

— Papa, si tu as fait une connerie…

Miguel était prêt à lui proposer son aide, Santiago le prit pour une commination. Il l'interrompit aussitôt en se déchaînant, furieux, sur son piano. Il ressemblait au comte Dracula jouant de son orgue dans sa cave obscure et humide.

— J'AI FAIT CE QUE J'AVAIS À FAIRE !

Le chien se mit à aboyer contre Miguel dès que son maître éleva la voix. Sachant qu'il n'obtiendrait rien de son père, il renonça. Santiago ne parvenait pas à mentir. Par réflexe, il rabrouait les gens sans changer de disque. Perturbé par sa propre attitude, il s'arrêta de jouer, tapota les touches, l'air malheureux. Le chien se calma au fur et à mesure que son maître lui caressait le haut de son crâne. Sa mélodie misérable refléta son état d'esprit. Il se sentit minable que son fils l'accuse de la sorte, qu'il le croit à chaque fois du pire. Qu'il ne soit qu'un boulet enchaîné à ses pieds.

Miguel passa par la porte-fenêtre ouverte, les rideaux blancs virevoltant à l'intérieur, le vent s'engouffrant dans ses cheveux. Il tranchait la peau, pareil à des lames de cutter glacées. Il avertit son frère qu'il était prêt à décoller. Il abattit la dernière bûche, son fils assis sur un rondin rêvassait. Tyler tenait un tout petit carton sur lequel était inscrit au marqueur noir, un signe d'interdiction.

Miguel ne put empêcher son remords en prenant place dans la voiture. Au lieu de protéger son père, il l'abandonna à un nouveau cycle dépressif. La Citroën poussait un hennissement si épouvantable que Tyler s'en boucha les oreilles.