10 - Dernière nuit à Séville


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Il y régnait une joie paisible dans cet appartement de Séville que nous connaissions. Même la porte ne vint pas l'ébranler.

Ce fut le repas de ce soir qui les réconcilia. Il était de coutume qu'ils commandent des plats indiens un soir par semaine, et cet instant n'était voué qu'à une seule chose : se foutre du reste. Tulio gueulait à faire de la compta ? Illico, il fallait retirer au resto indien. Ils étaient restés en garde à vue, en pétard ? Direct, indien. C'était ce qu'il leur manquait. Ils n'avaient pas mangé indien depuis plus de deux mois. La pression fut amoindrie par le pittoresque repas à emporter et la chaleur qu'il dégageait. Retrouver ce moment de complicité digne d'un épilogue de sitcom à la fin d'un épisode.

En terminant ce dîner, ils ressentirent un vide. Pourquoi s'étaient-ils fâchés ? Pourquoi s'étaient-ils envenimé la vie ? Et s'il n'y avait pas de restaurants indiens là où ils allaient ?

Les colocataires fusionnèrent leurs dos à celui du canapé, les pieds sur la table basse, tous deux séparés par un immense plateau-repas embaumant les épices colorées. Dans l'obscurité, le poste de télévision éclairait leurs visages d'une teinte bleue spectrale. En guise de concorde, Tulio avait laissé le choix à Miguel du film qu'ils allaient se mater lors de leur dernier séjour à l'appartement. Miguel n'en trouva aucun à son goût. Il donna la télécommande à son collègue qui choisit - pour ne pas changer - un film avec Al Pacino qu'était Carlito's Way.

La cardamome remontait dans les narines de Tulio, finissant par le piquer. La publicité vint couper le film dix minutes. Il débarrassa et fit la vaisselle. Le blond somnolait, termina mollement son poulet au curry froid puis son halwa accompagné de crème à la mangue. Il battait les paupières, aveuglé par la petite loupiote au-dessus du plan de travail de la cuisine. Ce film allait s'achever à vingt-trois heures et demie, il voulait que Tulio dégage du canapé dépliable, qu'il puisse passer minimum six heures de sommeil. Le week-end chez ses parents l'avait davantage crevé que ressourcé.

Le téléphone accroché au mur du couloir sonna.

— Miguel, tu prends l'appel ?

— Oh non, vas-y. T'es plus près.

— Si tu ouvrais les yeux, tu verrais que j'ai les deux mains dans la mousse, et que je ne peux pas faire deux choses à la fois.

— Et tes jambes, elles sont pas assez longues pour atteindre le téléphone ?

— Tu me demandes parce que les tiennes sont trop courtes ? Allez, lève tes miches !

Miguel ricana de leurs sous-entendus. Il se mit debout, sa chevelure dorée semblait avoir affronté une tornade. Il tendit l'oreille au combiné, trop épuisé pour élaborer une vanne. D'ordinaire, il adorait faire marcher les gens de l'autre côté du fil, Tulio s'en amusait tant bien. Ils restaient incapables d'énumérer leurs conneries tant le nombre était considérable. Les perles du lot attestaient de la crédulité prodigieuse des gens. Ils gobaient tout, c'en était effarant.

— J'ai lequel des deux au bout de la ligne ?

— Ton frère, souffla Miguel.

— Alors, c'est demain que tu t'envoles, Miggy ?

— Mouais.

— Dis-le si je t'emmerde.

— Mouais. Là, je dois dormir.

— Okay, rigola son frère. Mais tu sais que tu peux dormir pendant le trajet ?

Miguel regarda Tulio en biais frotter une assiette, puis la rincer.

— Ah, ça, si tu savais… répondit-il, suspicieux.

— Bon, okay. Je vais pas te retenir davantage. Je tiens juste à dire que pour Santiago, c'est réglé.

Il réfléchit en répétant mentalement le nom de son père en boucle. L'histoire lui revient en tête brusquement. Il ne put s'empêcher de s'exclamer.

— Ah oui ! Ouais ! Et donc ?

— Je vais éviter les détails ici. Il a tout avoué grâce à mama. Il n'y a pas eu de morts, rassure-toi ! Néanmoins il aurait pu risquer gros. J'en suis resté assommé. C'est un dingue.

— C'est papa. Tu veux pas me raconter, sûr ?

— Nan, tu lui demanderas un autre jour où il sera plus enclin à parler.

— Merci pour tout, Sil.

— C'est ça, je suis un peu trop le sauveur de votre univers... N'oublie de rassurer mama, passe-lui un coup de fil dès que tu arrives.

— Si tu perds les billets des Stones, je parcours tout l'océan en crawl pour te scalper, raillait-il tout sourire, appuyé contre le mur.

— Allez, va dormir au lieu de raconter de la merde.

— Je te retourne le conseil. Bonne nuit frangin.

Il raccrocha et repartit s'allonger de toute sa longueur sur le canapé, sur le ventre, pieds nus.

— Il s'est passé quoi avec ton père ?

— Oh. Vaut mieux pas que tu le saches.

Tulio se ferait du sang d'encre pour rien. Il fallait que Miguel soit opérationnel, qu'il n'ait pas la tête ailleurs ; qu'il ne le planterait pas à l'entrée de l'aéroport pour porter secours à son père. Miguel eût bien fait d'assurer ses arrières. Il devait une dette à son frère. À leur première rencontre, Tulio était mal à l'aise avec les parents de Miguel, puis il s'était rapidement habitué, car venant aussi d'une famille atypique. Santiago le fascinait. Il n'avait jamais connu une personne aussi décalée, lunatique… si… indéfinissable. Ils étaient tous bizarres.

— Tu lui as parlé du cheval ?

— J'ai essayé. Ce n'est pas qu'il ne veut pas, il n'a pas les moyens. T'aurais vu la réaction de Sillas quand je lui ai annoncé !

— Parce que… Le prends pas mal, le cheval n'est plus ici.

— Tu ne l'as pas amené à un abattoir, j'espère ?! s'écria-t-il, levant la tête, subito.

— Non ! Raaah ! Laisse-moi terminer ! J'en ai parlé à Chel et elle s'est débrouillée pour l'emmener au Mexique.

Miguel se tut. Interloqué.

— Hein ?

— C'est ce que je me suis dit aussi… Mais à qui on aurait pu le refourguer ? On n'a pas le choix, alors… Il vient avec nous.

Lorsque Chel prit la décision de garder le cheval dans son terrain privé, Tulio se posait les mêmes interrogations que son compère. Qu'est-ce qui lui a pris de prendre le cheval avec elle ? Dans son dos qui plus est. Elle croyait que ça allait les motiver à la rejoindre ? S'embarquer un canasson en cavale, voilà le bon plan ! Heureusement qu'il n'avait pas parlé des diamants. Il devait faire preuve de discrétion à ce sujet.

Il essuya les couverts et les rangea dans le placard du haut. Il inspecta la pièce du regard. Les valises étaient bouclées, réexaminées précautionneusement pour parer tous oublis. Tout était rangé, nettoyé, ils laisseraient les lieux impeccables. Il confia le double des clefs de Miguel chez Lazar. Il avait communiqué leur absence au propriétaire de l'immeuble par lettre, ensuite au banquier compte tenu du changement de devise. Le post-it sur son frigo lui indiqua de débrancher le courant et l'eau pour le lendemain. Les billets pliés et rangés dans le portefeuille.

Les préparatifs étaient achevés, il ne restait plus qu'à profiter de cette soirée calme avant d'encaisser quinze heures de vol. Le cauchemar. Il essaya d'en faire abstraction, mais il y passerait une nuit blanche à se ronger les ongles. L'avion.

Le film reprit. Debout, les bras croisés, il fixa Miguel endormi. Il ronflait si fort, un véritable marteau-piqueur s'acharnant sur le coaltar. Il le maudissait. Quand il piquait du nez, il tombait juste après. Tulio poussa la table basse, s'assit par terre, ses longues jambes fuselées repliées contre son corps. Ses cheveux deux fois plus longs que ceux de Miguel glissèrent en cascade le long de sa chemise froissée. Profond soupir, nuit solitaire.

Quelle chance il a, Al Pacino. Jouer les brigands au cinéma, c'était plus fun et moins risqué que dans la vraie vie. Il avait des milliers de gens qui adoraient voir cet acteur mimer les parias. Et Tulio, qui lui demandait de signer des autographes ? D'être nominé aux Golden Globes, recevoir des Oscars, et empocher un salaire digne du roi d'Espagne ?

Bam ! Et ça se trahit, ça se poignarde, ça se tire dessus, et là, y a dilemme - climax -, et là, il meurt devant sa femme, tragédie de fin…

D'habitude, il aimait ce genre de scénario. Pas ce soir.

Parce que l'avion.


-2-


Éclairé par un bain de lumière artificielle, Lazar dégusta un thé chaud, une couverture surannée fichue sur ses épaules, coudes sur la table et dos voûté. Il renifla bruyamment en examinant un document. De l'autre côté de la table, Otto, jambes croisées, mains l'une dans l'autre, attendit une réponse de sa part. Lazar jeta la chemise vers lui, arrogant.

— Je ne marche pas.

— Pourquoi ? demanda Otto sérieusement, vexé de ce refus.

— Ce n'est pas négociable. Je ne te donnerais aucune information.

— Cinquante cinquante ?

— Non. Pas de tuyaux. Rien.

— Soixante.

— Dieu du ciel, non ! Je ne veux pas de ton argent… s'écriait-il en finissant par tousser.

Sa toux empira pendant qu'Otto rangea sa chemise. Il épousseta son gilet en cachemire.

— J'aurais été reconnaissant, cher ami, que tu puisses me motiver les raisons de refuser deux cent trente-cinq milles pesetas ( environ cent cinquante mille dollars ). Connaîtrais-tu ce visage, d'aventure ?

— J'aurais pu accepter pour un avocat. Là, on parle d'un juge d'instruction.

— On m'a déjà versé un acompte. Ce serait du dilettantisme de refuser et de rendre l'argent à son propriétaire.

— Ce n'est pas mon problème.

— J'ai une réputation à tenir. J'exerce un business plus difficile que le tien, il me semble.

— Plus difficile ? Oh, mais allons-y ! J'ai cent-mille vauriens qui me tournent autour, je suis tout temps obligé d'être sur leur dos pour qu'ils évitent de mettre les pieds dans le plat. Je suis en permanence à négocier à droite à gauche, à couvrir mes arrières, à jouer la Suisse, à préserver tout ce qu'on me laisse dans ma cave… et qui moisit parce que j'ignore s'ils vont le récupérer ou non. Et tu oses venir te plaindre ? La seule chose sportive que tu dois exécuter, c'est de les ratiboiser. Et encore, c'est Frank qui fait le nettoyage.

— Très bien, très bien, je sens que je n'aurais pas dû m'aventurer sur ce terrain, s'excusa Otto, la cigarette à la main. Je mets ça sur le compte de ton âge.

Ce n'était pas seulement une question d'âge. Malgré un physique qui avait tendance à le lâcher progressivement, Lazar restait apte à commettre l'irréparable, il savait comment il fallait s'y prendre. Aurait-il continué à le faire ? Non. À moins que sa vie ou celle de sa famille soit en danger, non. Plus il plaçait de distance entre le sang des autres et sa personne, mieux cela resterait. Parfois, on ne lui laissait guère le choix et c'était loin de l'enchanter. Il ne se servait plus de la Winchester - de feu, son père - pour débusquer le lièvre et le faisan. Tuer. Penser ce mot l'épuisait.

Otto, lui, avait fait ça toute sa vie. Il demeurait une personne très soigneuse, rien ne lui apportait plus de bonheur qu'un travail fignolé. Le crime arrondissait mieux les fins de mois qu'une maigre retraite agrémentée de sauce de taxes et d'impôts. Otto restait aimable et courtois, même en donnant la mort. Sa marque de fabrique. Ajoutant à cette dernière, un travail précis et nickel. Il lui arrivait parfois de nettoyer. Quand l'envie lui passait, il recourait aux services de Frank et de son fourgon noir qui se débarrassait du corps et des cendres qu'il en résultait.

Le vieil arabe nota l'inquiétude ancrée dans le visage de son ami, de dix-sept ans son aîné. Il pouvait déceler les gargouillis de son estomac, de ses tripes qui se rétractaient. Lazar appréhendait des faits à venir. Ou alors une gastro-entérite cataclysmique.

— Qu'est-ce qui te préoccupe tant, mon cher ?

— Je te l'ai déjà sermonné par le passé, Otto. Ne touche pas à la magistrature.

— Cortés a déjà fait appel à mes services pour en éliminer d'autres, ce ne sera pas le dernier sur ma liste.

— Tu ferais mieux de te méfier. Cortés craint quelque chose en ce moment même. Il est en train de décrasser ses rangs. Frank m'a parlé de ce qui s'est passé dans ses bureaux.

— Sans mentionner cette affaire sur les quais du Guadalquivir.

— Il a besoin de redorer son blason. Pendant qu'il réorganise sa clique, il lui faut une belle prise à montrer au public. C'est sa garantie pour rester à son poste une année de plus, ou de passer en politique.

— Il ne le fera pas, rétorqua Otto en écrasant sa cigarette dans le cendrier.

— Oh que si ! Je parierais une de mes mains là-dessus. Ça ne se passera pas cette année, mais il se peut, dans un futur proche, qu'on lui réserve un siège bien chaud à la Junta. Alors, s'il te plaît, ne t'avises pas égorger un des juges qu'il garde sous sa coupe ! Je ne donnerais pas cher de ta peau, ni de la mienne. D'ailleurs, qui est le client qui t'a engagé ?

— Confidentiel.

— Tu sais où je te la mets, ta confidentialité, espèce de butor cendré endimanché ? grommela le seigneur du Mishap, tapant des poings sur la table, en pleine douleur intestinale.

— Oh ! Si je ne m'étais pas senti insulté, j'aurais applaudi de la rime. Il s'agit juste d'une vieille vengeance personnelle. Un homme pathétique et désespéré… qui m'a sorti une belle mallette de liquide. Il m'a avoué qu'il avait braqué une banque.

— Raison de plus, pourquoi ne pas le dépouiller ?

— Ma réputation, enfin !

— Tu m'emmerdes avec tes principes, tu m'emmerdes, marmonna Lazar, derrière sa tasse. Enfin… Avec le père Montejo qui vient de s'éteindre à l'hôpital, ce n'est pas une bonne idée d'en descendre un autre.

— Il ne restera plus personne à corrompre à ce train-là.

Leur conversation s'arrêta nette lorsqu'on toqua à la porte. Ils se raidirent, se fixant dans le blanc des yeux, hochant la tête, le visage figé.

— Quand on parle du loup…

Lazar descendit de la mezzanine de manière bancale et alla chercher sa carabine reposant sous le plancher, derrière le comptoir. Otto lui fit une remarque alors qu'il vérifia l'état de l'arme.

— Je ne vois pas pourquoi tu t'entiches d'une antiquité pareille, c'est si encombrant, si peu maniable…

— Contrairement à ma femme, elle ne jacasse pas, elle, au moins.

Il jeta un oeil au judas de la porte et vit Al Puerto. Cela ne lui disait rien qui vaille. L'homme qui allait entrer n'était pas un ami, un clampin ou un ennemi, aussi fallait-il davantage se méfier de l'incertitude de la situation. Après avoir averti son ami, il fit entrer Al Puerto qui n'adressa ni salutations ni menaces. Il marcha jusqu'au centre de la pièce, sans les regarder. Le vieux binôme lorgna sur son énorme ecchymose s'étalant sur un quart de son visage. Il prenait une teinte à la fois bleue et verdâtre dégoûtante sous la poche de son oeil.

— Ce n'est pas parce que je t'ai ouvert cette nuit-là que ma boutique est une épicerie de nuit.

Il essaya de retenir sa toux, le visage rouge, les yeux embués.

— Alors tu as intérêt à vite me dire ce que tu veux.

— Les dés de diamants.

— Au moins, tu ne tournes pas autour du pot, répondit Lazar, un sourire perfide soulevant ses rides.

Otto leva un sourcil, surpris. Derrière son attitude pondérée, il se tenait prêt à bondir sur Al Puerto à tout moment.

— Mais… fit Lazar en prenant place sur un de ses fauteuils style Louis XVI. Il se trouve que j'ai… que nous ! Avons envie d'entendre la version longue.

— Je n'ai pas le temps pour ça. Il me les faut ce soir. J'ai trouvé quelqu'un qui peut me les revendre pour quarante mille dollars.

Al Puerto grimaça. Lazar ricana faiblement, toussotant. Il afficha une rangée de dents jaunies, habillées de quelques plombages.

— Pauvre fou. Pauvre fou !

— J'ai pris mes précautions. Ce n'est pas un piège. Si je roule ce soir jusqu'à Valencia, je rejoindrais un commissaire-priseur très qualifié le matin même.

— Ce n'est pas possible de se faire entuber à ce point, marmonnait Lazar. Je ne te laisserais pas les prendre pour quarante mille dollars, ah ça non.

— Bien, cela signifie qu'ils valent plus.

— Je ne te les laisserais pas pour des cailloux ou des lingots. J'ai la forte impression que tu causes pour ne pas dire grand-chose, insinua-t-il en lançant un signe discret à Otto.

L'arabe passa discrètement dans le dos d'Al Puerto et appuya le canon de son arme dans le creux abritant ses reins. Le vieux juif l'imita, pointant sa Winchester sur le visage désenchanté du trentenaire.

— Je suis assez malin pour deviner quand quelqu'un essaie de marchander des informations avec moi. Au lieu de perdre notre temps, je propose qu'on procède au plus vite.

— Je ne suis pas armé.

— Même sans armes, un homme reste dangereux, réfuta Otto. C'est le seul animal capable de tout et du pire. Toutes ces choses autour de nous peuvent constituer des armes aux premiers abords primaires, mais efficaces.

— Quel est le véritable prix de ces diamants ? coupait Al Puerto, n'ayant que faire des répliques pompeuses. Otto s'en était offusqué.

— Pour qui travailles-tu ? riposta Lazar.

Al Puerto tira un rictus suite à ce revers. Lazar fronça les sourcils. Il lui donna l'ordre de s'asseoir. Le menacé prit place sur le plancher poussiéreux. Otto recula d'un grand pas en arrière, gardant sa tête dans le collimateur. Son attitude prouvait qu'il savait pertinemment comment les choses allaient se dérouler, Al Puerto ne semblait pas inquiet le moins du monde. Les flingues ne représentaient qu'une garantie inutile ici.

— Je vous ai révélé, ce fameux soir, que je travaillais pour le compte de Cortés jusqu'à ce dernier décide de me jeter en taule comme un malpropre.

— Et quel service devais-tu lui rendre ?

— Espionnage. Comme il n'a plus l'occasion de poser un pied au Mexique, il faut bien que quelqu'un se charge de faire l'état des lieux.

Lazar se demandait pourquoi le préfet s'acharnait encore sur ce pays qui l'a bouté avec tant de pétulance. Il le savait de tempérament rancunier, certes. Y aurait-il un passage qui lui manquait pour comprendre cette opiniâtreté ?

— Et ensuite ?

— Et mes dés ?

— On verra ça après. Continue sur ta lancée.

Cela emmerdait Al Puerto, toutefois il sut que ses renseignements confidentiels seraient à l'abri auprès de Lazar. Il se décida alors à coopérer en comptant bien empocher les fameux dés avant la fin de la nuit.

— Bon, ce n'est un secret pour personne ici. Cortés ne remettra plus les pieds au Mexique à cause de la longue nuit. Par conséquent, la question était de savoir ce qu'allaient devenir les armes qui étaient restées en transit. Alors il m'a envoyé là-bas avec un autre gars, Fernando Javal. Nous devions juste renouer avec les autres acteurs et contributeurs de ce trafic. Le caviar politique du sud du Mexique, des trafiquants s'approvisionnant chez nous, les mules… Quand Cortés a déguerpi, tout le monde a fait comme s'il n'existait plus et les armes n'ont plus jamais traversé la frontière pour aller au Nicaragua, El Salvador, Guatemala, Honduras... Les Fronts de libération nationaux, indépendantistes et autres n'ont jamais la couleur de ces dernières. Les armes sont restées introuvables jusqu'au jour où nous avons découvert que nous nous sommes fait enfler.

— Quelqu'un a récupéré les armes de Cortés, a rétabli le marché et la livraison, en profitant pour lui vider les poches au passage.

— Et à Cuba, il ne lui restait plus rien ? questionna Otto.

— Ils se sont servis puis LE quelqu'un en question est venu tout reprendre. Le plus curieux dans l'histoire, c'est qu'il n'a vendu qu'une infime portion de la marchandise. Il a tout gardé le reste pour lui. Où, je n'en sais absolument rien. Je ne pouvais plus travailler longtemps dessus, ils avaient des soupçons. J'ai dû faire beaucoup de choses sales et immorales qui dépassent tout entendement. Même vous, Lazar, qui aviez fait la guerre… Vous…

— Inutile de monter une description des dommages collatéraux. Poursuis.

— Je suis rentré fissa au pays pour tout rapporter à Cortés. Toutefois, ce n'est pas huit mille kilomètres et quelques qui vont arrêter ce fou furieux, je peux rêver.

— Il a fait de toi son agent double, c'est bien ça ?

— Oui, c'est bien cela. Accompagné d'autres hommes de main, j'ai mené une opération pour déjouer un attentat mené par le clan de Olid contre Cortés. Cela s'est terminé en une mêlée insensée ! Il fallait que je me débrouille pour tuer de Olid. Finalement, j'ai laissé ce soin aux hommes de Cortés. Je ne me voyais pas tuer quelqu'un d'autre. J'ai pu ainsi gagner la confiance de tout le monde.

— Jusqu'à ce que Cortés veuille te mettre en taule.

— Le pire est qu'il ne se doutait de rien ! Il veut me mettre sous les barreaux car les gars ont merdé et ont descendu le proc'. Du coup, tout ça me retombe dessus.
— Tiens, toi qui parlais du blason, rebondit Otto en relevant ses yeux vers Lazar. Voilà que monsieur le préfet est parti rapidement à la pêche.

— Et je ne peux pas témoigner. Les gars de ce cinglé vont abattre ma famille. Et si je continue ces conneries, c'est Cortés qui va découvrir la combine, et ça… Il a beaucoup d'ennemis en taule le préfet, mais je peux vous garantir qu'on oublie très vite les haines intestines quand il s'agit de libération précoce ou de réduction de peine. Je ne ferais pas de vieux os.

— C'est pour ça qu'il s'est tourné vers le bloc de l'est, coupa Lazar. Il y a un nouveau trafic en expansion. Même si le sud de l'Amérique centrale tend à se calmer un peu, il veut s'approvisionner là où des tensions se créent. C'est pour cela qu'il tente de nouer de nouvelles relations…

— Vous ne vous trompez pas, en effet. À ce que j'ai entendu à la volée, il montre énormément de difficultés. Au Mexique, il était quelqu'un, y compris à ses débuts avec l'appui du père Velàzquez. Le Pentagone et leurs chiens de la DEA reniflent trop en Colombie, impossible d'y mettre les pieds. Dans l'ancien bloc soviétique, il doit tout recommencer depuis le début et il n'est plus aussi jeune et rigoureux qu'avant.

— Qu'est-ce que je te disais ? Il n'aura plus d'argent pour acheter quoi que ce soit, c'est pour ça qu'il va bientôt se présenter en politique, lança le vieillard.

— L'argent va présenter tout de même un souci à son ascension. Et il ne contrôlera plus la sécurité ou la justice comme il l'avait fait auparavant, répliqua Otto.

— Ooooh… Mais détrompe-toi ! Il va en placer un nouveau préfet, des nouveaux commissaires avant de quitter son poste. Il trouvera d'autres moyens, si ce n'est pas par la voie fiduciaire.

— Alors pourquoi cette course aux armes ?

— Je l'ignore… Qu'en dis-tu toi ? demanda Lazar en pointant le bout de sa carabine sur Al Puerto, de façon légère et non agressive.

— Je suis revenu il y a peu. Et tout a changé. Je ne sais pas ce qu'il a derrière la tête. Les plus proches collaborateurs sont soit morts, soit antagonistes. Et le fils Velàzquez ne veut rien lâcher. Ce qu'on dit, c'est que l'argent est le nerf de la guerre. Donc il va en avoir besoin pour quelque chose de précis.

— Ou faire face à quelque chose de précis.

— Compte tenu de votre sagesse et de votre expérience en la matière, vous n'aurez pas une idée qui vous trotte dans la tête ?

— Hmmm… Il craint une vague qui ne va pas tarder à s'écraser sur le rivage. J'aimerais espérer que cela ne retombera pas sur nous, hélas…

Les informations de Lazar demeuraient minces par rapport à celles rapportées par Al Puerto. Il pouvait s'agir d'une menace interne au sein de sa propre clique, un groupe de pression politique ou terroriste, le bloc de l'est se retournant contre lui… ou encore ce mystérieux opportuniste niché au Mexique. Il avait la certitude que cette histoire allait finir en eau de boudin ou alors, il ne s'y connaissait pas en manigances.

— Heureux que cela vous fasse cogiter, déclara Al Puerto en se levant, ce qui fit sursauter les vieux hommes armés, ils reprirent immédiatement leur position. Maintenant que vous comprenez TOUTE l'étendue de la SITUATION, j'espère que vous n'allez pas faire de simagrées et que vous allez me donner MES DIAMANTS.

— Une petite minute…

— Pas de petite minute. Vous allez tenir votre promesse. Je me fiche à quel prix je peux revendre ces dés. Il me faut de l'argent dans l'immédiat pour mettre ma famille à l'abri et partir le plus loin d'ici possible.

Les vieux s'échangèrent le regard typique des sales magouilleurs. Dès qu'il l'aperçut, Al Puerto sut qu'il allait se faire rouler dans la farine avant de les insulter copieusement. Lazar passa derrière son comptoir avec sa carabine, tourna le cadran de son téléphone des années soixante, et attendit de joindre son correspondant.

Le transfuge se maudit d'avoir pénétré dans le Mishap. Que Lazar ne débourse rien, ça il avait prévu dans son champ des possibles, seulement il s'agissait là de son ultime recours. Il restait ultra-méfiant et paraissait perdu tel un gibier encerclé de loin par une troupe de chasseurs. Trop tard pour rebrousser chemin, qu'importe s'il ne voit pas le lendemain. Partir, protéger sa famille, cesser de se faire traquer. L'argent. Il lui fallait les diamants. Ses aisselles se mouillaient de sueur. Otto, tout sourire, n'attendait qu'une chose : que la valse commence.

— Centre de Police, district Ouest, à votre écoute ! informa une voix ferme et féminine.

— Allô ? Ouuui ? fit Lazar d'une voix chevrotante. C'est terrible ! Il y a un règlement de compte devant ma boutique !

Bien que sa bouche fut grande ouverte, Al Puerto ne parvint pas à proférer le moindre mot contre lui.

— Devant votre… ?

— Ils se tirent dessus, oui ! Il pleut des balles ! C'est l'apocalypse dehors, je n'ose plus sortir !

— Monsieur, calmez-vous. Où est-ce que…

Otto se pinça les lèvres devant cette imitation du témoin affolé grotesque car elle ne collait pas du tout à la personnalité du seigneur du Mishap. Le vieillard lui fit signe de reculer, il suivit sa directive. Avec une rapidité foudroyante, Lazar saisit son arme d'une main, le canon posé au ras du comptoir. Il tira un coup violent en plein dans la cuisse du visiteur. Peu de sang avait émané lors de l'impact.

Al Puerto sut que ça allait venir, cependant il n'imaginait pas que ce vieux crouton restait toujours aussi habile. Le choc l'avait propulsé quelques pas en arrière. L'invalidité de sa jambe le fit basculer sur le côté. Il tomba en la tenant, appuya. Il tenta de stopper le flux de sang, étouffa un cri devenu une complainte acrimonieuse.

— OH SEIGNEUR ! Vous avez entendu ?! ILS SONT TOUS PRÈS ! fabula son agresseur sans états d'âme.

Il s'empêcha de hurler malgré la douleur éclatante. Son visage vira au rouge cramoisi.

— VENEZ VITE !

Lazar donna instantanément son adresse, rue Bailén, et raccrocha aussitôt en prétextant avec frayeur qu'il craignait pour sa sécurité. Otto ricanait de la comédie burlesque donnée par son aîné. Al Puerto leva les yeux hargneux vers Lazar qui le fixait de haut, son visage tout aussi rouge de chaleur et de sueur.

— J'ai eu tort de me fier à vous… persifla-t-il, un filet de bave se déversant sur ses lèvres. Vous n'êtes qu'un vieux salopard… comme le reste.

— Je ne sais sur quoi tu as basé tes espoirs si maigres ; je ne suis pas un homme de parole.

— Et les affaires sont dures pour tout le monde, acheva Otto. J'imagine que je dois nettoyer la flaque et tout ce fourbi, n'est-ce pas ?

— Non. Va leur flanquer la trouille aux profanes, dehors. Je m'occupe du ménage.

Otto partit d'un pas léger, le pistolet dans la poche intérieure et alla accomplir l'autre besogne. Lazar se posa, se massa les tempes, souffla. On aurait dit qu'il allait s'effondrer de stress et de fatigue. Les antibiotiques ne l'arrangèrent pas des masses. Il fut prit d'un soulagement. Tout ceci aurait pu se dérouler sous les yeux d'Abigail. Le voyage scolaire tombait à point nommé.

— C'est parce que tu étais suivi, c'est ça ?

— Oui… Mais je pensais que vous étiez un minimum… censé.

— C'est vous qui êtes tous fous dans cette ville.

— Et vous n'étiez pas obligé de me tirer dessus.

— Hmm… Ce n'est pas faux.

_ Vieux salaud.


Dans l'habitacle d'une voiture, les types scrutaient la porte lourde du Mishap et sa devanture close. Lampadaires et éclairages de rue éteints, aucune lumière ne se refléta dans les flaques d'eau sur l'asphalte. Puis, elle se fraya un chemin à l'extérieur. Ils se redressèrent net sur leurs sièges, alertes. Un vieil homme, l'air serein, sortit en emprisonnant la lumière derrière lui. Cela ne pouvait être Lazar. Pas de calvitie, pas de cheveux blancs bouclés. Al Puerto n'était toujours pas parti. Ils s'inquiétèrent que ce dernier se soit fait descendre compte tenu du vacarme causé par la carabine. Où que Lazar s'était fait tuer ; ce qui fut pire encore ! Dans un cas comme dans l'autre, Cortés ne se montrerait pas tendre avec eux, y compris pour des événements dont ils n'étaient pas responsables.

Et si c'était ce gars qui avait tiré ? D'ailleurs, il se rapprocha de leur voiture parmi une dizaine d'autres.

— Hé, Zahid ? Qu'est-ce qu'il fout ? lui demanda le jeune niché sur le siège passager.

— Il s'en va, attesta celui derrière le volant, en le regardant partir d'un tour de tête.

— On devrait aller à l'intérieur, s'assurer que tout va bien.

— Est-ce que j'ai une tête à m'appeler El Mozo ou de Contreras ? Sachant l'animal qui s'y terre, je ne mettrais pas les pieds là-bas. Je pense que les gens ont dû alerter les flics. Il a fait beaucoup de bruit ce coup de feu.

— Ouais ! Va savoir si c'est pas une bombe artisanale !

— Venant de Lazar, je ne serais absolument pas étonné, mais quand même…

— Oh merde ! Y a l'aut' gars qui revient vers nous !

— Reste naturel, il ne va rien se passer, le rassura Zahid.

— Si ça se trouve, c'est un flic infiltré. Ou il les a tués. Ou il…

— Ramòn, tais-toi avant que tes dents ne rencontrent le pare-brise.

Otto se posta devant la fenêtre et tapota délicatement à la vitre. Zahid la baissa en bourrinant sur la manivelle.

— Bien le bonsoir, messieurs. Est-ce bien là le numéro de votre plaque ? questionna-t-il en tendant un calepin à ressort. Il y était inscrit une suite de chiffres et de lettres correspondant à ladite plaque vu l'air hébété de l'un et la grimace de l'autre. Zahid l'invita à dégager, ce qui ne gêna aucunement le gentleman. Au contraire, il affirma avoir déjà vu ce numéro. Dans une plainte adressée par monsieur Lazar en personne. Cette voiture ayant déjà fauché son arrière-petit-fils.

— Qu'est-ce qu'il raconte ?

— Conduite par monsieur de Contreras, ivre, à bord d'une Peugeot 605 verte foncée, possédant ces numéros, n'est-ce pas ?

— Hein, quoi ? Il a fait quoi ?! flippa Ramòn.

— Il bluffe.

— Attends ! Ce connard a écrasé un gosse et il nous refile sa caisse après ?! C'pas normal ça Zahid !

— Ta gueule Ramòn. C'est Velàzquez qui nous a donné les clefs. Ce n'est pas un idiot.

— Moi, j'le vois bien le plan. On devait foutre la pétoche à… à… voilà ! Et quand c'est fini, pour être propre sur lui, il nous prend en flag' avec la caisse ! J'suis sûr qu'il est de mèche ! Ils veulent se débarrasser de nous !

— Arrête de dire des conneries ! Si ce n'est pas du bluff de misère, ce n'est qu'une coïncidence !

— Ouais, c'est ça. C'est comme les gitans. Une fois le boulot terminé, paf ! On se fait ventiler nous aussi.

— Mais tu vas fermer ta gueule ! hurla Zahid, exaspéré que son collègue ( non désiré pour cette opération de filature ) étale toute sorte de détails compromettants devant un parfait inconnu. Il bossait aux côtés de Velàzquez depuis cinq ans. Qu'est-ce qu'il était allé lui foutre un bleu avec lui, qu'avait-il fait de travers pour le mériter ? Il aurait pu s'occuper de ça par ses propres moyens.

L'opinion de Lazar se conforta dans l'esprit d'Otto. Pas étonnant qu'accompagné d'une clique au sang neuf, aussi incompétente, Cortés allait finir par se faire griller avant d'avoir repensé à son programme électoral. Il semblerait que privé de ses soldats, il ait recruté une bande d'indigents tenant les fusils à l'envers et demandant toutes les cinq minutes où se situait le nord. À croire que le service militaire post-franquiste ne formait pas si bien que ça.

— Loin de moi l'idée et l'impolitesse de vous menacer. Il serait préférable que vous quittiez la rue sur-le-champ.

— Loin de moi l'idée de te buter, gros naze. Prends ton calepin, fourre-toi le et dégage.

— Ah ! C'est comme ça ?

— J'ai dit… ! se prépara à répéter Zahid, sortant un énorme semi-automatique. Ramòn ne sut quoi faire, alors n'écoutant son courage qui fit silence radio, il préféra quitter la Peugeot. Zahid le vit partir, médusé, en le traitant de sale petit con pendant qu'il s'enfuyait dans la rue.

La précision du tir était indiscutable. La balle parcourut son chemin entre deux voitures. Elle se logea dans la fesse gauche de Ramòn qui émit un cri entre la stupeur et la douleur. La seconde siffla aussi sans bruit dans sa fesse droite. Cela ne faisait ni chaud ni froid à Otto de blesser quelqu'un s'il n'avait pas la nécessité de le tuer. Néanmoins, il détestait les faire danser, qu'ils sautillent de manière débile comme dans les vieux westerns. Il ne tirait jamais pour effrayer. Il tirait pour neutraliser.

Ramòn s'appuya contre le mur, geignant, essayant de poursuivre sa route. Zahid ne comprit pas immédiatement, puis il s'aperçut du petit pistolet Smith & Wesson que tenait Otto dans ses mains. Le jeune suppliait au loin qu'on lui épargne sa vie.

— Qu'est-ce que c'est que cette merde ?! s'écria Zahid. Il devina enfin que cet homme-là était de mèche avec Lazar. Il devait s'agir du fameux tueur à gages.

— Voilà ce qui est prévu. Vous me laissez votre collègue pour la nuit et la police vous le rendra demain. Si vous devez raconter quelque chose, rejeter la faute sur Al Puerto, le clan de Olid, les terroristes, je m'en moque. Transmettez juste ce message à votre supérieur : « Les voisins restent chacun chez eux et ne piétinent pas la pelouse de l'autre côté de la clôture. Ils seront ainsi les meilleurs amis du monde ».

— Entendu… acquiesça-t-il, impuissant et en colère. Que ce soit la plaque ou l' humiliation qu'il venait de subir, il n'avait guère le choix que de se replier. Il se rassura en pensant que Velàzquez n'en tiendra pas rigueur. La mission était compromise d'avance.

Il battit en retraite en laissant derrière lui un gamin de vingt ans, suppliant qu'on ne l'abandonne pas. Otto leva les yeux au ciel. Aussi pitoyable que ce client qui se targuait de son braquage. Cela frisait trop le ridicule. Tout foutait le camp. Peut-être que les choses sérieuses reviendront-elles un jour de leur migration ?


Lazar avait terminé lorsqu'il rentra à nouveau. Le vioque avait pris le temps de poser un garrot à son hôte d'infortune et d'appeler une ambulance. Si c'était bien le commissariat du district ouest, il ne devrait pas tarder. Ils sont mous la journée, plus efficaces de nuit. Assis à bout de souffle sur un tabouret, le vieillard s'épongea le front d'un mouchoir en tissu terne.

— Tu dois faire une dernière chose pour moi.

— Dis toujours, très cher.

Lazar le prit à part afin que le blessé ne récupère pas un brin de leur conversation. Il lui donna ensuite un trousseau de clefs de sa main aux petits doigts blancs et osseux, rigides et froids comme le fer.

— Il faut que tu partes chez moi les récupérer.

— Les dés ? Où ?

— L'urne de Noah.

Le visage de l'arabe fut affublé d'incompréhension, d'un endroit dont il ne voulait pas entendre le nom. Un endroit qu'il ne souhaitait pas profaner.

— Tu sais où elle se trouve Otto, je compte sur toi.

— Je… Comment as-tu pu mettre les diamants là-dedans ?

Un lieu sacré. Lazar n'aurait jamais risqué de déposer quelque chose de si coûteux dans cette urne. Il n'aurait pu dormir la nuit de peur que quelqu'un vienne dérober les diamants et qu'il brise l'urne devenue trop encombrante. Otto peinait à interpréter ce geste. La somme était-elle aussi phénoménale qu'il aurait pris le risque de… Non. Lazar était assez malin pour camoufler et blanchir son argent avec habileté. Le risque qu'il prenait était trop bête. Il retournait ça dans tous les sens dans sa tête, pareil à un poisson rouge tournant dans son bocal, rien ne vint. Cela lui démangeait de lui quémander des explications cependant, il y avait des sujets, même entre amis, qu'il ne fallait jamais effleurer.

— Quand tu partiras, je veux que tu les remettes à Youssef. Dis-lui bien que s'il les jette pour parier sur un fichu yearling, je viendrais en personne lui faire une ablation de la rate. Sans scalpel.

— J'avoue ne pas te suivre…

— Je lui passerais le coup de fil dans la matinée pour lui donner les directives. Contente-toi de le menacer histoire qu'il bouse dans son pantalon.

— Ca m'ennuie de le faire chanter.

— Otto…

— Bon, bon. Inch Allah, capitula Otto. Son ami était une bourrique de la pire espèce. Négocier aurait été une perte de temps futile. Lazar remercia Otto et lui demanda de partir avant que les choses ne se gâtent. Otto n'avait pas l'habitude de voir le fougueux Lazar aussi cacochyme. Lui n'en avait rien à faire de son tracas, il lui gueula dessus pour qu'il parte sur le champ. Il n'y avait pas une seconde à perdre. Lorsque l'assassin distingué déguerpit, il aperçut l'autre jeune vautré au sol, frottant ses fesses meurtries. Il prit une petite ruelle à l'arrière de la boutique. Otto admirait le ciel noir, un avion le traversa en clignotant. Rouge, blanc. Rouge, blanc.

Les choses perdaient de leurs sens. Il souriait. Il se mettait à courir jusqu'à sa voiture, guilleret. Les choses promettaient de devenir intéressantes. Pour ces deux-là, ces dés n'étaient pas l'assurance d'une richesse monstrueuse. Il s'agissait du bouton de la bombe. Une bombe pour agiter ce joli monde dans un bocal.

L'avion disparut derrière les épais nuages.

S'écoulèrent plusieurs minutes. Juste avant que la police ne débarque, les derniers occupants du Mishap entamèrent leur dernier dialogue.

— Ce type… Au Mexique. Quel est son nom ?

Al Puerto redressa sa tête. Il sentait que sa nuque n'était qu'une vulgaire cuisse de poulet qu'on craquait et séparait de deux mains.

— Allez vous faire foutre. Que ça vous plaise ou non, je vais tout mettre en oeuvre pour… pour… les reprendre.

— Et c'est pour cela que je vais les confier à des personnes qualifiées. Tu peux me menacer si tu le souhaites, tu ne retrouveras rien ici quand tu reviendras.

— Combien ?

— Assez pour s'attirer la mort aux trousses. Personne n'est à l'abri en se baladant avec autant de pognon dans la nature. Ils auraient pu prendre ta famille en otage. Et s'il s'agissait d'un baratin pour m'attendrir, ce fut peine perdue.

— Comme si j'allais me jeter à vos pieds pour vous remercier.

— Son nom.

Al Puerto referma sa bouche jusqu'à ce que la police débarque avec une ambulance. Lorsque les hommes en blancs le déposaient dans la civière, Lazar fut entouré d'une petite ribambelle de policier venu recueillir son témoignage. Entre ses corps en uniformes, il put distinguer les mots que prononça le blessé. Il pensait sur le coup avoir mal entendu. Que la fièvre le rendait toqué. Le médecin urgentiste crut que son patient délirait.

« Il a survécu. » répétait-il à plusieurs reprises.

Lazar, à bout de souffle, poussa un policier, se précipita en se tenant son ventre qui grognait de douleur. Il se tint à côté du brancard s'engouffrant dans le camion avec son patient.

— Son nom. Son nom !

— Monsieur, laissez-le tranquille ! ordonna une urgentiste.

— Son nom, Puerto !

Il lui adressa un sourire amer.

— Filez-moi cinq billets pour Copenhague. Ce sera votre garantie si vous souhaitez… la vérité.

— Sur qui ?!

— El Hombre Dorado.

Lazar haussa un sourcil, bouche entrouverte, incrédule. Jamais il n'avait entendu un nom pareil, pas même dans un western spaghetti. Qu'est-ce que c'est que cette connerie encore ? Sur quel autre timbré pouvait-il encore tomber ?

Ils fermèrent la porte du fourgon blanc, démarrèrent en enclenchant uniquement la lumière de la sirène. Lazar resta seul sur le trottoir en pleine interrogation. Un flic vint coffrer Ramòn, il s'allongea sur le ventre à l'arrière de la voiture à cause de ses fesses perforées, les mains menottées derrière son dos. Un autre vint demander à Lazar de rentrer dans sa boutique afin de recueillir la suite de son témoignage.

Lazar fixa le ciel avant de rentrer à nouveau. Rouge, blanc. Rouge, blanc. Le vent hivernal glaça les rides et les creux de son visage. Son regard devint distant, mélancolique.

Il croisait les doigts, comme le malhonnête qu'il était, pour que rien ne puisse arriver à Tulio.


Vous la sentez venir la grosse menace ? Est-ce que vous sentez la shitstorm souffler au loin ?

Sinon j'aime écrire sur un Lazar pourri, salopard et bien badass et de son comparse bien éduqué et gentleman, Otto x) Mais c'est un chapitre qui sert surtout à amorcer la seconde partie, beaucoup plus sombre, de la fic.

Si il y a des trucs que vous ne comprenez pas, n'hésitez pas à poser des questions, je me ferai un plaisir d'y répondre ^^ Sinon lâchez vos reviews, vos avis.

Prochain chapitre Chapitre 11 - Mal partis, mal barrés... Si vous avez rigolé pour le cheval, vous aller adorer ce chapitre xD

See ya !