11 - Mal partis, mal barrés
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Tulio piétinait, écrasant son mégot d'un pied puis de l'autre. Il frissonnait, claquait des dents, observait nerveusement les deux bouts de la rue ainsi que les voitures qui y défilaient. Miguel, posté près du feu rouge, était déjà énervé. L'exaspération le gagnait tandis que les insupportables " Clac-clac ! " s'enchaînaient à chaque fois que Tulio levait et baissait la poignée de sa valise.
— Arrête ta danse ridicule du stress.
— Il n'arrive pas ! Je parie les ongles de mes pieds qu'il nous a oubliés ! Tu as vu l'heure, un peu ?! le questionna-t-il en lui montrant sa montre.
Miguel n'était pas d'humeur à lui donner l'heure. Il ne se montrait pas assez compatissant pour le soutenir dans ses appréhensions. Son collègue avait pris la décision à lui seul, il attendait à minima qu'il assume. Et de quoi ils avaient l'air devant ce feu ? Le blond s'en foutait qu'on le confonde avec un vagabond en perdition, cependant Tulio avait l'air d'un taré à gigoter de la sorte. Si les gens ne se faisaient pas des idées après ça... Le feu passa au vert, une trombe de voiture fendirent d'emblée le centre-ville. Quelques-uns klaxonnèrent aux pousses-toi que je m'y mette.
— Dix minutes ce n'est rien. Il ne va pas tarder à nous prendre.
Tulio trépidait dans son pardessus aussi noir que ses cheveux longs, aussi noir que le nuage qui semblait peser sur sa tête. Pourtant, le ciel fut tapissé de rares cirrocumulus s'évanouissant dans l'azur. Il était si perdu dans ses supputations grotesques qu'il fit abstraction de tous les bruits de la ville, y compris des paroles de son compagnon de route. Comme emprisonné dans une bulle de verre opaque dans laquelle l'air manquait, où il n'écoutait plus que sa respiration discontinue résonnant puissamment.
Il reprit ses esprits lorsque Miguel lui tapa le front avec la paume de sa main. Deux fois, trois fois.
— Quoi quoi quoi ?! Qu'est-ce que tu m'veux ?! explosa-t-il.
Une femme en k-way rouge en plein dans son jogging fit un tel bond qu'elle se prit un vieux piéton qui circulait avec son vélo. Miguel s'excusa auprès d'eux avant de retourner vers son collègue.
— Ton attaque, tu la feras quand nous serons arrivés à bon port. Que tu le veuilles ou non, on prendra cet avion. Ne déballes pas tes scénarios catastrophes " Youssef n'arrivera pas " ou " il n'y aura plus de places dans l'avion " ou je ne sais quelles autres galères, lui rabroua-t-il pour la troisième fois de la journée.
— Je sais qu'on va le prendre ce putain d'avion, on a pas le choix ! grogna Tulio.
— Exactement, donc ne me chie pas une pendule.
— C'est pas pareil ! Je vais monter dedans sans prendre mes sédatifs !
— Tant mieux, ça me fera une belle jambe.
Tulio le dévisagea, furieux ; un relent de raison l'empêcha de le prendre par le col de son sweat à capuche. Ses mains pianotaient dans le vide, identiques aux gestuelles ridicules et fantasques de Santiago. Miguel n'eut pas de mal à les remarquer.
— Oh, mais bien sûr, toi tu t'en fiches ! Ce n'est pas toi qui vas pleurer et paniquer pendant dix heures dans une boîte en fer qui survole un gigantesque océan !
— Et est-ce que j'apporte un bidon de bière dans l'avion pour mieux te supporter ? Non ! Alors pour une fois on fera sans tes foutus sédatifs.
— Je prends juste un tube et je dors pendant tout le trajet, je ne sens rien, je ne vois rien, où est le mal ?
Miguel souffla un bon coup. Son réservoir vide de foi et de hargne l'empêchait de repartir dans les engueulades. Cela avait duré des mois, l'avait vidé de ses forces. Le bouton de ce manège restait coincé, et bien qu'il souhaitait y descendre il ne pouvait que subir les tours gratuits et illimités. Il repositionna son sac de voyage entre ses jambes et réajusta son étui en quelques coups d'épaules. La lanière commença à le frotter, causant des rougeurs sur sa peau. La conversation se prolongea. Ils fixèrent chacun la façade du café au bout du passage piéton, s'interdisant de se faire face, yeux dans les yeux, sous peine de s'emballer dans une querelle filandreuse.
— Évidemment, tu ne souviens pas de ce qui s'est passé la dernière fois ou tu as abusé des sédatifs, parce que tu étais défoncé. J'ai eu les miches, et ç'a été la merde pour te sortir de là !
— Ah ! C'est exactement pareil avec la fille de Barcelone, tu vois dans quel merdier tu m'avais fourré !
— Je le crois pas, souffla Miguel bouche bée. Tu recommences à compter les points !
— Et le cheval ?
— Joue pas à ce jeu. Tu les comptabilises autant que moi, répliqua-t-il d'un ton sec.
Tulio lui fit un doigt d'honneur.
— J'vois pas pourquoi tu te prends encore la tête pour cette gonzesse. C'est du passé, grandis un peu.
— Et c'est toi qui me dis ça ?
— AH ! Tu vois, il arrive ! Je te l'avais pas dit ? cria Miguel derrière lui, désignant le taxi blanc. Sa main passait en amont des épaules de Tulio, elle traça son chemin jusqu'à ce que la voiture se stoppe à l'apparition du feu rouge. Ils emportèrent leurs affaires et partirent à l'assaut du tacot à toute vitesse.
Youssef, tapotant son volant tranquillement, vit les drôles d'oiseaux débarquer, tout excités. Il crut à ces imbéciles d'étourneaux décollant par nuées, obscurcissant le ciel, secouant les arbres et se bâfrant de toutes les cerises de son jardin, repartant aussi vite qu'ils étaient venus. Pas le temps de comprendre quoi que ce soit avec leurs piaillements confus. Ils étaient déjà assis sur la banquette arrière. N'importe comment.
— Allez, on y va ! ordonna Tulio, en tapotant le siège du conducteur.
— Arrête tes conneries, le feu est rouge en plus, siffla Miguel en prenant ses aises.
— D'habitude, on fait signe au chauffeur avant de s'incruster…
— C'est pas la peine de dialoguer avec lui aujourd'hui, il est pénible et à cent à l'heure.
— Vous auriez pu au moins charger vos bagages dans le coffre !
— Tah-ta-ta ! Feu vert, on roule !
Miguel leva les yeux au ciel, ce qui n'échappait pas à Youssef au rétro intérieur. Il se mit en première, baissa le frein à main, dénota tantôt les mains de Tulio accrochées aux plis de son pantalon, tantôt devant sa bouche.
— Et attachez vos ceintures, les enfants ! J'ai nulle envie de me manger une contravention, surtout qu'elles pleuvent en ce moment.
Il démarra doucement avant de rattraper les voitures à sa gauche.
— Aéroport dans quarante minutes !
— Pardon ?! D'habitude, il en faut la moitié !
— Au cas où tu ne l'aurais pas constaté, c'est bondé et cela risque de se déboucher qu'en milieu d'après-midi.
— Est-ce que c'était obligatoire, que ça tombe PILE en ce jour PRÉCIS ?
— Vous étiez sans doute trop pressés pour avoir eu vent des informations récentes. Ne comptez pas sur moi pour vous allumer la radio, même avec un extra ! J'ai des épisodes à rattraper.
-2-
Loin d'être rassurés que Youssef conduise avec les écouteurs dans les oreilles, trop subjugué par sa série phare, ils ne firent pas la moindre réflexion. Avant de découvrir qui avait véritablement tué le Dr Schotz afin de lui dérober la troisième cassette ( les coupables ne pouvaient être Eden et Cruz, il s'agissait d'un traquenard et Keith était prêt à tout pour les épingler ! ) et la signification de ses mystérieux caractères japonais sur la scène de crime ; il fallait qu'il explique à Tulio cette incroyable abondance de voitures. Celle des conducteurs qui s'insultaient mutuellement tant bien. Il mit sa cassette en pause dans son lecteur puis profita d'être à nouveau à l'arrêt pour se retourner vers ses passagers.
— Si vous continuez, vous allez le payer de vos poches !
— Bon Dieu, Youssef ! À quoi ça a servi d'être parti à cette heure si tu savais qu'on allait droit dans la gueule des bouchons ?!
— Tu veux conduire, peut-être ? Là, on passe l'avenue, on prend la ruelle, on gagnerait dix minutes à l'aise !
— Za'ma, mouais… fit Tulio super sceptique.
— C'est pas du festi, si on passe…
— Justement ! Les gens ne sont pas si cons, ils vont tous passer par là. On l'aura dans l'os, ça va davantage boucher l'avenue.
Youssef grogna tel un chien à qui on s'approchait de sa gamelle. Il proféra une phrase en arabe dont Miguel ignorait le sens. Tulio crut comprendre " bakchich " ou quelque chose de ce style. Ce qui le contraria d'autant plus. Terrible erreur que de parler flouze devant lui.
— Non, pas de bakchich !
— Qu'est-ce que vous pouvez être ingrats… !
Soudain, une ampoule se dessina métaphoriquement sur la tête de Tulio et apporta sa réponse.
— Attends un peu, t'es aussi baisé que nous, c'est pas avec ce qu'on va te payer que tu vas couvrir les frais d'essence. Tu as prévu autre chose, avoues !
— Il y a du vrai dans ce que tu dis. Je suis actuellement sur un coup qui va me rapporter plus qu'un plein d'essence. Par contre, je suis aussi embêté que vous. Les policiers sont postés aux frontières de la ville et je ne serais pas surpris qu'ils remettent le couvert demain.
— Quoi ?! On a pas le temps pour un coup et un détour ! Pas aujourd'hui, Youssef !
Le chauffeur enchaîna sans étaler plus de détails sur son prochain coup. L'ayant mauvaise, Tulio se ravisa de lui demander et écouta ce que Youssef avait à dire avant que son âme se dévouât aux rediffusions de Santa Barbara.
Ce qui passa d'une oreille à l'autre du blond sans que son cerveau ne s'imprègne de quoi que ce soit. Non, Miguel était obsédé par une seule chose. Comment s'en sortir avec un phobique de l'avion en plein vol ? Il s'en était déjà tiré avec son père et son agoraphobie il y a une dizaine d'années. Sa confiance s'estompa en un pet.
Tu peux sortir quelqu'un d'une foule et le rassurer. Que veux-tu quitter un avion en plein vol ?
Il ne l'avouait pas néanmoins il était aussi effrayé que Tulio concernant le vol. Est-ce qu'il serait tellement flippé qu'il ferait une crise cardiaque ? Ouvrirait-il la porte, créant un trou d'air, aspirant tous les passagers en un film catastrophe de série B ? Dans le pire des cas, il allait le supporter pendant dix heures dans tous ses états. Dix heures, avec un Tulio qui lui hurle dessus, un Tulio affolé, un Tulio qui lui collerait la honte de sa vie. Qu'il implore qu'on lui prenne la main comme un enfant que l'on vaccine. Qu'est-ce que je vais faire, qu'est-ce que je vais dire ?!
Au fond, c'était peut-être mieux de le laisser comater avec ces cachetons. Seulement, Miguel devait se résoudre à le supporter et à laisser partir la promesse d'un voyage paisible. Ils avaient pris trois fois l'avion auparavant. Tulio lui avait confessé difficilement sa phobie intrinsèque. Pour cette raison, il prenait ses sédatifs une demi-heure avant le décollage. Il ne s'agissait pas d'une simple dose, mais d'une overdose lorsque Miguel le voyait engloutir le petit pot blanc à la manière d'une bière que l'on vidait cul sec un jour caniculaire d'été. Ouais, il était défoncé à l'atterrissage. Ouais, il devait le soutenir pour marcher en plus de trimballer sa valise. Bon, hormis cela, il était loin d'être désagréable, il ressemblait plutôt à un grand dadais respirant la niaiserie après son tout premier joint d'herbe.
" Whooooo~ Miggy, t'as les yeux encore encore encore PLUS VERTS que ceux de Paul McCartney ! " et autres conneries de cet acabit.
La dernière fois fut dissuasive puisque Tulio avait failli lui claquer entre les doigts. Il ne se réveillait plus. Il fallut mobiliser les urgences et les pompiers à Roissy Charles-de-Gaulle, s'engouffrant avec force dans le couloir étroit de l'Airbus. Les passagers se seraient crus en salle obscure : si l'inquiétude et l'empathie les rendaient immobiles, ils fixèrent la scène avec une sorte d'intérêt morbide. Ils auraient eu des choses à raconter durant l'apéritif. On les évacua afin de laisser passer un pompier avec un énorme défibrillateur. Miguel se répétait trop de fois le mot " putain " en tressaillant. Il était coincé au milieu de ça, sur le siège côté passager, complètement impuissant. Qu'est-ce qu'il pouvait faire ? Rien. Et ça le dépassait, ça le rendait fou.
Tulio revint enfin à lui à moitié dans les vapes. Les médecins avaient insisté pour qu'on l'évacue. Loin de vouloir se laisser faire, insouciant de son état, on le laissa sortir de l'avion sans escorte médicale après qu'il ait piqué son scandale.« M'touchez pas ! Ou… vous aurez affaire à mon avocat, j'vous le jure ! » qu'il vociférait une fois remis de son coma. Les toubibs avaient tenté de l'embarquer ; c'est pourquoi il quitta les lieux en trombe devant des personnes totalement médusées. Après cette peur monstrueuse, son compagnon d'infortune fut pris d'une gêne atroce. À cause de cet incident, ils avaient pressé les pompiers et le SAMU alors qu'ils étaient attendus ailleurs ; l'avion eut presque une heure de retard.
Parce qu'il n'en n'avait pas eu assez, il s'enfila le reste de son deuxième flacon sans aucune discrétion, aux yeux de tous. Miguel ne parvenait plus à le porter. Tulio ignorait probablement où il se trouvait entre son remède miracle et les chocs électriques droits dans le poitrail. Tout n'était que lueurs autour de lui et son sourire béat indiquait qu'il admirait le plafond de la chapelle Sixtine.
Aviez-vous rêvé de vous retrouver à poil au milieu de la rue ? Miguel l'avait expérimenté à ce moment précis, cette honte particulière. Un cercle gigantesque de voyageurs les dévisageait, les plus indiscrets les photographiaient. Les petits commentaires impertinents se muaient en un brouhaha terrible. Personne ne voyait Miguel nu et personne ne fit la différence s'il avait été vraiment dévêtu. DÉFONCÉ était inscrit sur le front pâlot de l'homme qu'il soutenait, cela le rendait complice de cette emphase. Son petit rire saugrenu, ponctué de quelques invitations à aller se faire foutre augmenta le gain d'audience et, réciproquement, la curiosité des forces de l'ordre.
Miguel et Tulio furent amenés dans une pièce déserte et ce fut la première fois qu'ils passèrent un interrogatoire dans les règles. Sans l'appui de son collègue, il ne maniait pas les subtilités des lois pour passer outre cette situation. On lui demandait une ordonnance pour les sédatifs, la raison pour laquelle les deux flacons étaient vides, et là, les insinuations de trafic firent leurs chemins. Grâce à une confirmation relevée par les urgentistes, ils ne pouvaient pas inculper Tulio pour possessions de drogues. Il était spécifié dans la notice que ce médicament n'était disponible que sur ordonnances et, très important, que son usage était légitime en cas de crise de panique, crise d'angoisse, stress anxiogène. Ce qui rendait sa possession, d'un point de vue médical, légitime - si seulement il ne s'était pas foutu tout le flacon. Le médecin mit l'accent sur la bêtise et l'imprudence et non sur la possible infraction. La notice indiquait pertinemment les effets néfastes sur les personnes atteintes de tachycardie : il fallait absolument se garder de mélanger ces sédatifs avec des pilules pour réguler une pression élevée au risque de créer une hypotension abrupte. Le suspect acquiesça vigoureusement les dires du médecin. Les flics n'étaient pas cent pour cent satisfaits mais s'en contentèrent.
Miguel se félicita de s'en être sorti sans l'aide de l'avocat des Stones. Il redescendit sur Terre le lendemain. On leur colla deux mois de prison avec sursis et ils devaient s'acquitter d'une amende de seize mille cinq cents francs pour trouble à l'ordre public individuel. Ils furent ensuite jetés hors de l'aéroport avec interdiction de s'en approcher. Miguel dut ouvrir la valise en deux, y faire asseoir Tulio et le transporter lamentablement sur le trottoir avec ses chemises et ses chaussettes traînant le long derrière lui.
Ce bruit eut tellement couru que le canard local, décidé à ébruiter l'affaire, répandit ainsi la légende urbaine. Ceux qui y avaient assisté juraient sur la tête de leurs mères et de leurs enfants ; les autres réfutaient en criant qu'il était détestable de prendre les gens pour des idiots à sortir de telles âneries.
La première fois qu'ils couvrirent la une d'un journal.
" RÉTAMÉ, IL SORT DE L'AÉROPORT, LE CUL DANS SA VALISE "
Miguel ne remerciera jamais assez le destin d'avoir éloigné ce torchon loin des yeux de ses géniteurs. Il se jurait, quoi qu'il puisse se passer, qu'une telle humiliation ne devrait se reproduire.
Youssef ne prêta pas attention à Miguel. Il tenait l'expression de l'homme emmuré dans le silence, s'apprêtant à faire un choix cornélien. Fort affairé à tenir tête au radin du bînome, à rembobiner sa cassette et à changer de file, il cria de son visage rouge et gonflé : « Foutu Lazar, foutu Otto ! J'vous le dis, je ne vous aurais pas pris dans la matinée s'ils ne m'avaient pas poussé à… ! »
— À quoi ?! demanda Tulio en tenant de lui tirer les vers du nez. Hein ! Vas-y, dis-le !
— À ce que ce soit moi qui vous prennent personnellement !
Tu parles d'un cadeau d'adieu, merci vieux grigous, pensa Tulio, on avait besoin de ça !
— Oh, vous m'emmerdez vous tous ! Je ne peux pas être partout à la fois !
— Youssef… Pourquoi est-ce qu'ils ont insisté pour que ce soit toi qui nous amènes ? demanda Tulio, très menaçant.
Quand on envoyait Youssef les prendre, c'était pour éviter un danger in extremis, ou prendre une direction moins périlleuse. En échange d'un petit extra, cela allait de soi. Tulio ignorait qu'il avait reçu des ordres. Les pépés dézingueurs anticipaient un mauvais vent sinon ils n'auraient pas sommé Youssef de les conduire à l'aéroport. Était-ce dû aux barrages de flics à la frontière de la ville ? Non. Cortès alors ? Il bouillait à nouveau d'anxiété. Encore un déboire à se taper, de quel côté allait-il venir cette fois ? Miguel à côté de lui resta de marbre. Tulio le sermonna de s'inquiéter de la situation. Un long soupir pour réponse.
— La boîte à gants, indiqua Youssef d'un coup de menton.
Ses épaules passèrent les deux sièges avant, agrémenta la vue de Miguel de son postérieur et ouvrit le compartiment dégueulant d'emballages de sandwiches. Le propriétaire s'en excusa. Il était parti dans la précipitation, faire reluire son taco ne lui semblait pas venu à l'esprit dans l'immédiat. Irrité par ce manque de propreté, il lui demanda ce qu'il devait chercher dans la boîte à gants. Un sachet de coke, un flingue, la liste des paris hippiques de la semaine à venir ? Rien de tout ça, non.
Un petit écrin bleu marine se distingua de toute cette crasse. Il l'attrapa, l'examina de plus près. Lazar en possédait des dizaines de la sorte. Des initiales dorées étaient marquées sur chaque écrin respectant la typographie de leur devanture. De grandes lettres italiques, cursives, un RL calligraphié à la plume. Il les gardait du temps où il travaillait à la bijouterie de son oncle, Ruben Lazar. Par sentimentalisme ? Car du côté pragmatique, Tulio n'en vit aucun intérêt.
« Cela fait une éternité que je n'ai plus manipulé de bijoux et de pierres et je n'ai pas le matériel à disposition. Néanmoins, les diamants j'avais l'habitude de pratiquer, ça va. »
Il retint sa respiration d'un coup. Le vieil homme aux grosses rouflaquettes le sermonna.
— Ouvre-le et assis-toi à l'arrière, espèce d'idiot !
Youssef murmura quelque chose en arabe que Tulio ne saisissait pas. Il ne médisait pas dans sa langue natale et préférait insulter les gens en face, par contre pour ce qui était des remords... Était-ce une si bonne idée de parier deux mille pesetas sur Barco Borracho aujourd'hui, bien que sa cote baissait ? Il chassa ce doute de son esprit et se raffermit sur sa position.
— Excuse-moi, tu veux bien sortir ton cul de mon nez ou tu attends que j'y mette un doigt dedans ? pesta Miguel à l'encontre de son collègue.
Il resta figé quelques secondes, puis revint à sa place en se laissant tomber sur le siège, l'air détaché. Ses mains se reliaient comme pour abriter une vie délicate et transitoire.
« Pas plus gros qu'une larme de bébé » qu'il racontait.
Miguel s'appuya sur son étui, se pencha vers la droite, observa attentivement le présent le plus dispendieux qu'ils n'eurent jamais vu de toutes leurs existences. Il retourna l'écrin plusieurs fois et osa vider son contenu dans le creux de sa main. Les coins étaient si polis qu'il ne sentit pas les pointes des cubes effleurer sa peau. Des éclats de lumière se reflétaient sur ses paumes au fur et à mesure qu'il les remua.
« Il faut prendre en compte la pureté et la qualité de la taille faite par le diamantaire. Ici, le travail est impeccable, il n'y a rien à redire. Il est d'une très bonne clarté. »
Lazar les avait si bien récurés que l'on put voir distinctement les chiffres romains gravés sur chaque facette, presque invisible aux premiers abords. Sa transparence, sa clarté adamantine rivalisaient avec celle du cristal tel un pur-sang concourant face à un âne sénile et desséché. Au centre de la Terre, pouvait-on en déterrer de comparables ? Sur des planètes sur lesquelles la gravité userait de ses forces pour recouvrir une planète diamant ?
Tulio et Miguel furent ensorcelés par ces dés. Le guitariste se souvint de la chanson de Pink Floyd. Pour l'escroc, c'était tout un tas de PIB du tiers monde déposés sur le plateau d'une balance. Ils restaient plus légers encore que ces deux petits dés de trois centimètres de hauteur et largeur.
— Ce sale vieux magouilleur ne bluffait pas, souffla Tulio en les caressant du bout de ses doigts. La sensation en était presque érotique.
— J'ai toujours dit que c'était des vrais.
— Il aurait pu nous les rendre parce que c'était des faux… Tu as écouté tout ce qu'il a dit la nuit où on y était allé après que Al Puerto nous ait filé le cheval ?
— Ouais. C'est pas son genre de faire marcher les gens.
— Allez, quoi. Ils sont trop gros pour être vrais ! Si ça se trouve, il nous a fait miroiter avec ses chiffres à la con, ils ne valent que cinq cent mille pesetas à tout casser.
— Ouais, le prix de l'ancienne Opel qu'on avait acheté d'occasion.
— Que tu avais enfoncé dans un platane.
— Quelle idée à la con ils ont de juxtaposer la pédale d'accélérateur et la pédale de frein. Pas vrai, Youssef ?
Il pouvait parler en vain, Youssef avait remis ses écouteurs en tapotant son volant, passant au feu orange clignotant. Tulio disait qu'on l'avait perdu et Miguel compléta naturellement par une référence musicale appropriée : Santa Barbara must go on. Il demanda ensuite pourquoi tout le centre-ville était aussi bouché que le pelvis d'Elvis. Le périph' d'Elvis. Tulio sauta assurément sur l'occasion pour le sermonner.
— T'as rien écouté de ce qu'il nous a dit ! C'est un sacré problème que t'as, il n'y a rien qui rentre dans ta caboche de…
Bla bla bla. J'aurais dû fermer ma gueule, tiens.
Il lui répéta le résumé de Youssef sur le ton frôlant l'affabilité du Sieur Lazar. La fusillade du Guadalquivir, les gitans qui faisaient passer la drogue d'Algérie. Cortès présent sur les lieux après l'incident. Cela justifiait pas mal une flopée de barrages de police assiégeant la bordure du centre-ville. Ils faisaient signe aux véhicules suspects de s'arrêter, ne réclamant que les papiers aux honnêtes citoyens avant de les laisser partir en toute légèreté.
— Cela devrait aller, non ? L'aéroport n'est pas si éloigné que ça ?
— Oui, bien sûr. Tout devrait bien se passer si on ne transporte pas de sachet blanc à l'intérieur de ce taxi. N'EST-CE PAS, YOUSSEF ?!
— Vos gueules ! J'ai raté la phrase à cause vous !
— Faudrait pas que l'on rate l'avion, moui.
La plaisanterie de Tulio ne fut pas appréciée malgré son sourire en coin. Miguel aurait pu lui flanquer une baffe, il s'en abstint. Il lui rendit son sourire. Ça allait être long.
-3-
Il ouvrit son Nokia dernier cri qui afficha l'heure. Youssef amassait du retard. Sans les poulets couvant dans leurs nids à la limite du centre-ville, il n'aurait pas mis trois plombes. Soit dit en passant, Youssef demeurait plus rapide pour atteindre l'hippodrome ou le Liham que de se pointer au travail. Il ne lui restait que deux ans à tirer à ce vieil emmerdeur, il avait l'intention de se renflouer avant son départ à la retraite. Il avait commis assez de tripatouillage durant sa cinquantaine que Lazar, lui-même, avait cessé de les relever. Ce qui ne l'empêcha pas de le faire chanter. Une sacrée mule ce Youssef, dans tous les sens du terme.
Son petit nez retroussé l'avertissant que le vent allait tourner, il ne resterait pas éternellement devant l'ancienne usine désaffectée de bonbons Joco&Reca. Cet endroit demeurait le prêt-à-emporter des dealers et c'était un foutre mauvais plan de lui avoir donné rendez-vous là-bas en plein jour ! Il suffisait que les poulets aient un éclair de lucidité ou une envie de casser du junkie pour descendre au spot. Par chance, aucun deal depuis une heure et aucune bagnole sur le parking. Juste un type venu promener son chien pissant derrière le poteau électrique.
Assis sur son sac de voyage, il remonta son pantalon nerveusement. Ça l'emmerdait de ne pas avoir le permis de conduire. L'université à l'aise, tous les gamins étaient sur place, un véritable marché ouvert ! Cela se compliquait lorsqu'il fallait se déplacer pour un gros bonnet. Il fallait être sacrément con pour grimper dans un bus avec un sac bourré de haschich de qualité irréprochable. Si les chefs de gangs ou grands PDG le prenaient souvent de haut, lui, Djimmi, le pauv' rachitique, possédait la conscience professionnelle essentielle dans le milieu. On n'entubait uniquement les inoffensifs. Les étudiants de la fac de socio se tapaient des barres extraordinaires grâce à de la beuh médiocre mélangée à de la litière de hamster vierge qu'il revendait avec une épaisse marge. Les mecs à la base assez perchés, s'enjaillaient avec cette bouse. Incroyable.
À l'inverse, ce qui était sérieux devait le rester. C'était super-hardcore pour Djimmi de se faire livrer le chanvre népalais, récolté, trié, épousseté à la main avec soin, dans la plus pure tradition. On ne pouvait pas faire mieux en Espagne, estimait-il. Par chance, un de ses potos d'Amsterdam le livrait en Belgique discrétos. Enfin, il fallait se le taper le voyage en Belgique. Et c'était pour ça que le Djimmi, il bâillait à s'en décrocher la mâchoire, les poches sous les yeux glissant vers le bas de ces joues tels les nichons de sa mère faisant du monokini sur la plage à galets. Qui s'était farci du stop à plusieurs reprises pour atteindre le pays des frites, au beau milieu de la nuit et du froid ? Il avait été à deux doigts de se faire racketter par un vieux trou du cul raciste en arrivant ; quelle soirée ! Le voyage avait duré, l'avait fatigué, le stress l'avait flingué sur place. Rares demeuraient ceux qui prétendaient rentrer des Pays-Bas avec trois kilos sept cents grammes dans le coffre de sa bagnole fingers in the nose. Le Djimmi, il ne bossait qu'avec des pros qui ne lui causaient pas d'emmerdes. Il savait ce qu'il faisait. Il aimait ça, être son propre boss.
Lui qui prenait les décisions, lui qui s'occupait du taff, c'était gratifiant. Un boss. Un self-made man qu'il se désignait. Djimmi n'était pas du genre à claquer son pognon après. Fallait investir, chercher les bons coups, bichonner la clientèle et surveiller ses arrières. D'ailleurs sa banque personnelle était tenue par Lazar. La dernière chose qu'il souhaitait voir au monde, c'était sa branleuse de daronne trouvant tout le liquide planqué dans son matelas et le dépenser entièrement dans son salon de bronzage tenu par la fille qu'en avait rien à battre de la vie en mâchant énergiquement son chewing-gum. Lazar prenait un paquet pour la commission, et vu le prix et sa notoriété, il lui faisait confiance. Fallait qu'il paye Youssef aussi, Djimmi. Fait chier ! Il n'avait pas de liquide sur lui et est-ce que le coin a une gueule à cracher un distributeur automatique de nulle part ?! Youssef n'était pas débile, l'étape coin discret était nécessaire pour planquer les pains sous les sièges arrières. La voiture se garerait dans le hangar, ils refermeraient ni vu ni connu, repartirait une fois la combine terminée. Que les culs des flics restent là où ils étaient.
Il se leva en s'étirant en apercevant le taxi à l'horizon. Le corps était crevé mais l'âme motivée. Il partit débloquer le verrou du hangar bleu pâle délavé par le soleil, dévoré par la rouille. Deux cent quatre cinq mille, allez en calculant les frais il lui restait deux cent quarante mille pesetas, dix-sept mille cinq cents dollars. Un petit coup tranquille, s'était-il dit.
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— Oh non…
— Quoi ? demanda Miguel sentant le taxi ralentir. Les pneus heurtèrent légèrement le trottoir. L'étui de sa guitare lui bouchait partiellement la vue.
— Youssef, pitié, dis-nous que c'est une blague.
Le chauffeur ne paraissait pas être d'humeur à plaisanter. Il débrancha ses écouteurs, les enroula et les jeta du côté passager. Il ouvrit sa vitre, y passa la tête et gueula : « Magne-toi ! »
— Ah, non ! Il faut d'abord ranger tout ça ! Suis-moi, lui dit-il en lui indiquant le hangar.
— C'est bien la voix de Djimmi que j'ai entendue ?
— Oui, Miguel, oui, se plaignit Tulio d'un vaste geste de la main.
Youssef râla à son tour. Il dissimula ensuite son taxi à l'intérieur du hangar. Les vitres poussiéreuses et graisseuses limitaient la visibilité de la pièce. Tout comme la patience de Youssef, la tôle au plafond tenait d'un équilibre précaire. Des bâches usées et trouées dissimulèrent les machines reposant d'un sommeil perdurable, accueillant dans leurs corps ankylosés des colonies d'araignées. Un large double vitrage séparait l'espace de livraison, dans lequel ils se situaient, des ateliers inoccupés.
Tous sortirent du taxi, bagages en main, et filèrent un regard assassin au Djimmi totalement habitué de par sa profession.
— Ouah, t'avais pas dit que te ramènerais avec cul et chemise !
— Ta gueule, Djimmi, ta gueule… lâcha Tulio.
— Qu'est-ce qu'i prendre, Djimmi ? s'enquit Youssef.
— Quelques pains, rien de plus. J'dois me rendre à Carmona dans une maison rouge à côté d'leur nécropole, et c'est la putain de baise car tous les flics font barrage.
— Et ça peut pas attendre un autre jour ?! Bon Dieu de merde, on va rater l'avion !
— Hé, remballe ta haine là ! Moi non plus c'est pas mon jour ! Chacun bosse comme y peut, tu devrais le savoir, ça ! J'ai réservé Youssef, c'est vous qui vous tapez l'incruste !
— Calme le jeu, Djimmi, l'avertit Miguel avant de s'adresser à Youssef. C'est quoi le plan ?
— L'aéroport est sur la route, vous arriverez à l'heure.
— Moi, ça m'arrangerait de m'arrêter pour retirer des pépettes. J'ai pas de liquide sur moi.
— Sérieusement, le mec il deale et il n'est pas foutu d'avoir du liquide sur lui. Tu viens de quelle planète, Djimmi ? Explique-nous.
— Tulio, s'il te plaît, ne le chauffe pas.
Le Djimmi rit jaune avant de poser son sac sur le capot. Les deux passagers placèrent leur chargement dans le coffre maintenant qu'ils eurent le temps de le faire. Tulio garda jalousement l'écrin dans la poche intérieure de son pardessus. Le jeune dealer s'aida d'un tournevis afin de retirer la banquette vers le bas. Une fois chose faite, il retira avec parcimonie ses pains enveloppés soigneusement en trois couches. La première couche plastique, la seconde de kraft et la troisième en papier cadeau enrobé d'un gros ruban doré. Les dealers ne s'emmerdaient pas à faire de paquets-cadeaux, si bien que cela en devenait essentiel pour passer inaperçu. Djimmi n'aura qu'à les offrir pour l'anniversaire de ses neveux qui n'existaient pas : des jeux éducatifs ou des turbos-dinosaures qu'il dirait... Le bobard classique qui fonctionnait bien. Il termina sa tâche rondement et appliqua le revêtement de la voiture contre une seconde couche de double-face. À l'intérieur du véhicule, ce n'était pas dur d'entendre le binôme s'enguirlander. À propos de quoi au juste ?
— Comment ça tu n'as pas appelé le serrurier ?!
— C'est pas à nous de le faire, c'est au propriétaire !
— On est propriétaires, espèce de… de… ! Pas le proprio de l'immeuble ! Oh, merde Miguel, je te l'ai expliqué en plus. Qu'est-ce qu'on fait si on se fait cambrioler de nouveau, hein ? On appelle l'assurance ?!
— Techniquement oui…
— Sauf qu'on ne va pas appeler l'assurance, parce qu'il faut porter plainte, et qui va croire que le préfet de police est entré chez nous en défonçant la poignée pour te planter son épée dans ton ventre ? On se colle une balle dans le pied si on fait ça !
— De quoi, les mecs ? s'incrusta Djimmi, à genoux sur la banquette arrière, la tête passant dans le coffre ouvert. Cortès est aussi venu vous déglinguer chez vous ?
Les deux comparses se retournèrent vers lui, surpris par la remarque.
— Cortès est venu chez ta mère ? l'interrogea Tulio.
— Quoi, tu déconnes ?! Préfet de police ou pas, il voit ma mère, il s'casse en courant, même pas il essaie de la toucher.
— D'où tu l'as vu alors ?
— Moi j'ai vu qu'eud mec. Je le sais grâce à mon père.
— J'croyais que vous vous parliez plus.
— Ouais ben là, état d'urgence. Cortès a descendu la moitié du camp sur les quais du Guadalqivir, s'est passé à la télé ! De suite je l'appelle. Je l'aime pas trop ce bouseux pourtant ça me ferait chier qu'il crève. Tu sais les liens du sang, ces conneries. Dieu soit loué que mon daron c'est qu'un putain de gros branleur ! Parce qu'il est pas venu avec le reste de l'équipe, il s'en est retourné à son plan cul de la semaine. Il faut dire qu'ils n'ont pas seulement descendu le beau monde sur les quais. Ils ont foutu le feu au reste du camp ! Mon père a remarqué un grand gars chauve, ma main à couper que c'était Vélazquèz, t'sais quoi ! Y ont rasé tout le camp. Y a plus rien !
— Ah. Désolé Djimmi.
— Oh, moi j'en ai rien à foutre. J'ai quitté ces bouseux depuis des années alors ça n'me fait plus rien. Écoutez les mecs, ce qu'il y a de plus important à retenir, c'est que Cortès il racontait des conneries aux moustiques. C'était pas d'la drogue qu'ils devaient livrer là-bas. J'le sais, c'est mon daron qui a cloué le fond des caisses.
— Surprends-nous Djimmi, surprends-nous !
— Y avait des grosses caisses en bois, à double fonds, qu'ils ont livrés en fourgons. Et dedans, y avait des engins de malade ! Tu sais les canons que les soldats ils portent sur leurs dos et qu'ils assemblent ? Ça et des missiles air-sol ! Y en avait pas à la pelle mais avec ce qu'il y avait, ptain, tu refais Téhéran chez toi !
— Le truc de dingue…
— Et qu'ont-ils fait de toutes ces armes ? Cortès les a saisies ? questionna Youssef abasourdi du scoop.
— Chais pas. J'étais pas au courant. Au départ, je pensais qu'ils allaient dealer de l'héro un peu chicos. Ils ont été cons, ils auraient pas dû faire ça ! J'sais même pas où ils ont pu dénicher un armada pareil. Genre, des trucs que tu trouves en Europe de l'est vu la consonance des noms.
— Bosnie, non ? devina Miguel.
— Ouais, Bosnie-Herzégovine, Serbie, Kosovo, tous les anciens colocataires de la Yougoslavie. Le matos était clean, pas flambant neuf, il devait dater de la baie des Cochons minimum.
— J'aurais dû m'en douter.
— Comment tu sais que ça vient de là ?
— Mon frère était parti s'engager à l'armée, ils l'ont refusé. Il est parvenu à se créer des contacts. Il a atterri en Bosnie je ne sais pas trop comment et là-bas, il a fait du trafic d'armes avant de rentrer ici, parce qu'il avait le gosse. La majorité des armes qu'ils dealaient, c'étaient des trucs que les Russes n'avaient pas encore envoyés au Viet', en Corée et tout ça...
— C'est un guerrier ton frangin. Il est revenu entier avec un marmon en plus, respect. Enfin pour en revenir à tout ça, j'sais pas ce qu'ils ont fait des armes. Ils ont peut-être dit que c'té de la drogue pour ne pas affoler la populace.
— Tu veux mon avis là-dessus ? poursuivit Tulio. Cortès a voulu faire son petit commerce, les gitans ont voulu négocier ou les enfiler. Cortès, ça lui a pas plus, sayonara, fin de l'histoire.
— Ouais, surtout que c'est pas des lumières.
— T'as aucune pitié pour ta famille, toi.
— Qu'est-ce j'y peux ? fit Djimmi en s'allumant une clope, s'amusant avec son briquet. Tu choisis pas de quel vagin tu sors et à quelle communauté il appartient. Puis bon, j'ai grandi dans ce camp, ils sortent tous de la même case sans exception. Ils sont doués pour passer par derrière et pimenter des plans dont le bon sens sortirait droit du trou du cul des Troyens qui pensaient que c'té une foutre bonne idée de laisser passer un cheval géant dans leur cité. Il est hors de question que j'crois en une probabilité qu'ils se soient démerdés seuls pour obtenir ses armes ! Forcément, on leur a refilé.
— Djimmi, t'es en train de nous fabuler que Cortès a filé des armes aux gitans de l'hippodrome pour ensuite les prendre en flagrant délit et se débarrasser d'eux plus facilement ? interrogea Youssef.
— Ben ouais. Bim ! Pas mouillé, le mec. Il se débarrasse de la merde, gros tapage médiatique, il récupère en opinion publique et vlà.
— Où est-ce qu'il a bien pu trouver les armes d'après vous ?
— Je ne pense pas que ça vienne de Cuba ou de la Russie, réfléchit Tulio en grattant son bouc. Je mise avec Miguel sur l'ancien bloc de l'est. En particulier sur l'ex-Yougoslavie et l'Albanie. C'est là où ça pète en ce moment.
— Sil' a eu du nez. Il a quitté les lieux avant que cela pète.
— Normal. Il a assisté aux préparatifs de la guerre. Tu crois qu'ils refourguaient des armes à qui ? Aux Serbes et aux Croates qui sont en train de s'entre-tuer. Sillas connaissait exactement le timing pour se tirer avant qu'il ne soit pris dans les filets de la guerre.
— Ouais, ouais. Vous êtes tous bien d'accord avec moi que c'est un coup monté, tout ça !
Tulio dodelina de la tête en sifflant. Il n'avait pas l'air totalement convaincu. Le raisonnement était trop simple, trop linéaire. Il manquait quelque chose.
— Ce bon vieux Lazar nous serine que Cortès se prépare pour les élections. Y a de ça dans l'idée, oui, conclua Youssef, bras croisés sur son ventre proéminent. Bon, les enfants, assez palabré pour aujourd'hui ! En route ! ( il monta derrière son volant et incita le reste de la troupe à en faire autant. ) Vous, vous avez un avion à prendre. Djimmi, nous avons une livraison à assurer. Quant à moi, je ne parviendrais pas à suivre les paris si je ne roule pas avec la radio allumée.
