Je relève la tête de mes feuilles. Replonger dans ces souvenirs me coûte énormément. Déjà trois heures que j'y suis.
J'ai besoin d'une pause avant de devenir folle.
Cette époque est révolue, je ne dois pas l'oublier. C'est du passé.

Je descends à la cuisine.
Allemagne et Berlin sont en pleine préparation du repas. Lorsqu'elle m'aperçoit, Ulrika se retourne brusquement, les volants de sa jupe l'accompagnent gracieusement. Puis elle se rue vers moi.

"- Mutti ! Italie mange avec nous ce soir. Je voulais te le dire plutôt mais Allemagne a dit que je ne devais pas te déranger..."

Sa petite moue boudeuse me fait craquer. Je sens sa déception. Oubliant soudainement mon précédent désarroi. Berlin adore le cadet des Italie.
À chaque fois qu'il vient, elle se jette sur lui. Ils parlent peinture et jolies paysages.

J'avoue qu'au début, je n'étais pas rassurée.
Ludwig dit de Veniziano qu'il est inoffensif et en temps de guerre c'est vrai... Mais il a la vilaine habitude de draguer toutes les filles qu'il croise.
Vous me direz c'est toujours mieux que France qui drague tout ce qui bouge... Italie au moins, sait se tenir. Foutu Francis!
Cependant il a toujours été courtois et n'a jamais rien tenté. Il faut dire aussi que je l'aurai castré, Prusse l'aurait tué et Allemagne engueulé. Donc bon...

En parlant du loup... Italie déboula en courant dans la cuisine une moue contrariée à l'appui.
"- Est-ce que c'est prêt ? J'ai faim moi!
- Tu as déjà fini tous les bretzel?! S'étonna Berlin
- Ve~
- Soit un peu patient. C'est bientôt prêt. Lui répondit le grand blond.
- Mais Allemagne, j'ai faim! Rouspéta encore l'italien tandis qu'Ulrika essayait de camoufler son rire.
- Italia! Tiens-toi tranquille ! Hurla Germany.
Le pauvre petit châtain courut se réfugier derrière moi en tremblant. Ce garçon a décidément un don pour énerver mon cher pays.
- Ve~ Tu me fais peur quand tu cries, Doitsu. Dit qu'est-ce qu'on mange ? Demanda innocemment la petite nation, finalement pas si traumatisée que ça. Est-ce que c'est des pasta?!
Je partis d'un fou rire à la vue du visage de Ludwig tentant désespérément de préserver son calme.
- Nein, Italie. Ce soir c'est [insérer plat allemand à base de pommes de terres et de saucisses] répondit patiemment la capitale allemande.
- Les pasta sont meilleures et plus rapides.
Cette fois Allemagne vit rouge.
- Toi, tu t'invites chez moi pour manger alors tu ne râles pas et tu manges ce que j'ai cuisiné, vu?!
- Si c'est Ludwig qui l'a cuisiné, ça change tout! Ça ne peut-être que délicieux. J'ai hâte d'y goûter !"
À ces mots, la colère de l'autre nation descendit d'un coup et son visage vira au rouge.

Le dîner se passa relativement bien. Même si nous avons frôlé l'incident diplomatique quand Italie a voulu donné son avis sur la nourriture en la comparant à ses précieuses pâtes... Pour une fois, le raffut de la nation méditerranéenne était le bienvenu. Parfois interrompu par les remontrances de notre hôte.
Je débarrassai la table en compagnie de Ludwig, alors que les "enfants" parlaient art, Veniziano vantant les beautés de notre capitale.

"- Je te préfère comme ça. Me dit-il
- Comment fais-tu pour me percer à jour aussi facilement ? Demandais-je amère.
- Je te connais depuis longtemps.
- Certes. Je me suis surtout ramollie. Autrefois, je n'aurai pas montré mes faiblesses, même à toi. Il fut un temps où montrer ses failles étais l'assurance d'une mort certaine...
- Pourtant tu les as dévoilées à mon frère.
- Ja... C'est face à lui que j'ai baissé la garde en premier. Après tout, il ne semble pas si dangereux au premier abord. Il est doué pour obtenir ce qu'il veut.
- Je suis sûr que tu lui as donné du fil à retordre.
- Je ne me rend pas sans me battre! Commençais-je fièrement. Aucun de nous. Trop de choses en dépendent.
Je peux sentir mon regard se durcir comme je prononçais ces mots.
- Je ne sais pas quelle partie de ton passé tu es en train de déterrer, mais prend garde à ne pas t'y perdre. Me dit-il lentement alors que son visage s'assombrissait.
- Danke. J'y prendrais garde."

À peine avait-on fini que la nation surexcitée sauta dans les bras de Germany.
Heureusement qu'Allemagne est monstrueusement fort. Les gens normaux ne vous rattrapent pas quand vous leur sautez au cou sans prévenir, ou bien ils se retrouvent sur le derrière...
Berlin vint me parler tandis Italie supportait le sermon de la grande nation européenne.
"- Mutti? Est-ce que tout va bien ? Tu n'as pas de problème au travail ?
- Nein, pourquoi ? Demandais-je surprise
- Tu es sure ? Eh bien, c'est rare que tu restes enfermée dans ta chambre jusqu'au dîner. Ludwig et moi pensions même devoir te monter ton repas..."
Sheisse! Suis-je donc si transparente que ça ?! Je ne veux pas l'inquiéter mais je ne veux pas lui mentir non plus...
"- Ja, aujourd'hui j'avais quelque chose d'important à faire. Verzeihung.
- Si je peux faire quoi que ce soit...
- Promet-moi juste de ne pas changer. Laissais-je échapper."
Elle eut l'air surprise. Puis elle me sourit doucement.
"- D'accord Mutti, tu as ma parole. Soit tranquille, je ne changerai pas."

***
La nuit était noire, dans une chambre sombre une silhouette s'agite dans son sommeil. De la sueur coule de son front alors que son visage se contracte en un rictus douloureux.

Dans les rues de la capitale allemande, c'est la fête. Le peuple chante et danse. Ils ont décoré leurs fenêtres de belles fleurs. De la musique résonne à chaque coin de rue. Des pistes de danses imprévues se dressent sur les places. Les orchestres jouent pour les citoyens de jolies valses.
Les habitants ont sorti leurs plus beaux habits. Les femmes avaient relevé leurs cheveux, sorti leurs beaux jupons et leurs plus belles parures.
Au milieu de toutes les femmes habillées pour l'occasion, une rayonne de par sa beauté.
De longs cheveux châtains foncés tombent jusqu'au creux de ses reins se courbant en de jolies ondulations vers leurs extrémités. Sa peau pâle, ses lèvres roses et ses yeux d'un bleu de Prusse captivent les regards et ensorcellent les cœurs.
Elle virevolte avec grâce au milieu des couples présents sur la place. Son partenaire la guide dans une valse parfaitement maîtrisée. La musique s'arrête et l'homme aux cheveux blancs s'incline un sourire insolent aux lèvres. Ses yeux rouges brûlent d'un orgueil magnifique.
Elle s'incline aussi, conquise par sa prestance. Espérant qu'il lui proposera une autre danse.
Au lieu de cela, il l'entraîne dans les rues de la ville fiévreuse.
Leurs yeux se croisent, leurs mains se frôlent dans un jeu de séduction.
Enfin il pose sa main sur sa joue. Sa peau est encore plus pâle que celle de la jeune fille. Leurs yeux ancrés dans ceux de l'autre cherchant une autorisation ou à défaut un refus. Lentement leurs lèvres se rapprochent avant de se sceller en un doux baiser.

Tout me semble faux, sauf tes lèvres sur les miennes. Protégée dans ta douce étreinte. Le nez dans tes cheveux blancs, j'inspire ton parfum. Comme il m'avait manqué. Cette sensation d'abandon entre tes bras puissants. Plus rien n'a d'importance hormis toi. Je ferme les yeux me laissant sombrer dans un sommeil étrange.

J'ouvre à nouveau les yeux. Ma tête me fait mal. Je sursaute m'apercevant de l'endroit où je me trouve.
C'est un champ de bataille. La mort y règne en maître. L'odeur âpre du sang me monte à la gorge me donnant la nausée.
Partout des cadavres recouvrent le sol. Le précieux liquide rouge s'infiltre partout dans la terre, les uniformes semblant recouvrir de sa somptueuse couleur le monde entier. Dans le ciel noir, les avions tournent comme des vautours lâchant sur le sol leurs obus. L'air irrespirable saturé par le soufre. Les canons grondent, les balles fussent, les bombes explosent et les hommes crient. C'est une cacophonie immonde. Pourtant c'est à peine si je les entends. Absorbée par le mouvement des soldats. Ils courent de droite à gauche, cherchant à échapper aux balles. Dans un combat perdu pour une vie déjà fichue. Personne ne revient entier d'une guerre... Leur seul allié dans cette bataille désespérée est leur instinct de survie car leurs supérieurs les envoient à la mort sans le moindre remord.
Les hommes en deux groupes distincts se jettent les uns sur les autres dénués soudain d'autres sentiments que la haine. Pourtant la peur est partout. Comme la mort, elle rôde sur ses terres abandonnées même de Dieu.
Au milieu de cette foule guerrière et désordonnée une silhouette à contre-courant.
Calme. Trop calme. Comme si tout cela était normal, comme si ça lui était égal.

Un flash m'éblouit, un éclair retentit et la pluie se met à tomber.
Puis un cri suivi d'un autre. On supplie. Qui supplie qui ? Quel genre de monstre peut effrayer ses hommes qui vivent au quotidien l'horreur ? Que se passe-t-il ?

Un autre éclair me fait apercevoir des soldats prenant la fuite. Quelque chose les poursuit. Un sifflement fend l'air. Ils tombent au sol, tranchés en deux.

Et le silence retombe. Dur et froid. Les canons ont cessé, les avions sont repartis. Mais la nature ne chante plus.
Un sentiment d'oppression et de malaise profond m'envahit. Pourquoi ?

La réponse se trouve devant moi. Je le sais, je le sens, la chose responsable de tout ça me regarde. Je me surprends à trembler. J'ai peur mais je veux savoir. Je dois savoir. Je relève la tête, essayant de camoufler l'aversion primaire qui m'assaille.

Ses yeux brillent dans l'obscurité, elle se tient sur une colline. Tel un lion dominant la savane, la chose surplombe le champ de bataille désormais désert.
La pluie se fait plus forte. Son odeur couvre celle de la poudre.

Et soudain l'horreur me frappe. La forme se détache sur un ciel aussi rouge que la terre, abreuvée par l'immense charnier sur lequel elle se tient. Je ne peux toujours pas voir son visage mais je sais d'instinct que c'est elle qui les as tués.
Elle bouge, descends la montagne de corps, marchant dessus sans le moindre remord.
Je suis paralysée. Un frisson parcourt mon échine.
La bête a une forme humaine.
Je distingue à présent de longs cheveux coulant dans son dos, collés par le sang. Ses épaules sont secouées par son rire froid et inhumain. Dépourvue de toute joie. Elle rit de mon effroi qu'elle peut sentir.
En un bond, elle est face à moi. Ses yeux d'un bleu glacial me scrutent, sans aucune trace de compassion. Ses vêtements, sa peau et ses cheveux sont maculés de sang déjà sec par endroit. Ses lèvres s'étirent en un sourire sadique.
Je peux sentir son souffle sur mon visage. Elle me dit alors d'une voix rauque.
"Allons de quoi as-tu peur? Pourquoi es-tu si dégoûtée ? Rappelle-toi, c'est toi qui es responsable de tout ça. C'est en toi, tu ne peux le nier, tu aimes le goût du sang."

C'est alors que je la regarde et que je comprends. Les mêmes cheveux, les mêmes yeux, le même corps...Elle est moi. Je suis le monstre.

Je m'éveille en sursaut, le souffle court, la peur au ventre. Les draps collent à ma peau sur mon lit défait. Un de mes oreillers au sol.
Je me dirige à tâtons vers la fenêtre, j'ai besoin d'air. Tellement besoin d'air. Mes jambes tremblent sous mon poids.
Je m'écroule sur le rebord de la fenêtre. Je sens la panique s'emparer de moi tandis que des larmes me viennent aux yeux.
Je dois réussir à ouvrir cette maudite fenêtre avant de faire un malaise.

Je reprends difficilement un souffle moins erratique et me risque à me redresser. Luttant contre mes vertiges, je réussi néanmoins à ouvrir la fenêtre. L'air frais de la nuit pénètre aussitôt dans la pièce. Entrant dans mes poumons, il refroidit mes bronches calmant les battements de mon cœur.
Je suis revenue. Tout va bien. Ce n'était qu'un rêve. Du moins je tente de m'en convaincre. Car ce rêve traine dans son sillage une multitude de doutes.

Ses images semblaient si réelles et la douloureuse conclusion me ramène à mes tourments.
Maintenant que j'ai commencé à déterrer le passé je ne peux plus revenir en arrière, je dois en finir.

Voilà c'est fini. J'ai eu un peu de mal. 2032 mots quand même...
Je pense que je vais alterner chapitre-souvenir et réalité pour éviter que se soit trop sombre.

Mutti : maman en allemand

Danke : merci en allemand

Verzeihung : pardon en allemand toujours

Ulrika est le nom humain de Berlin