Ma nuit éprouvante m'avait douloureusement fait comprendre que ma décision était la bonne.

Depuis trop longtemps je m'étais voilée la face, trop souvent j'avais détourné les yeux, refusé de voir le mal que m'avait fait les guerres. Ignorer que la culpabilité et la peine ne venait pas de mon peuple mais bel et bien de mon propre cœur.

Il fallait que j'aille de l'avant. Il était temps.

En relisant ce que j'avais écrit hier, je me suis rendue compte de la façon presque académique avec laquelle j'avais narré ces funestes événements.
Comme si ce n'était qu'un cours d'histoire. Comme si je ne l'avais pas vécu.
Le seul sentiment qui en ressort est la honte. Soulignant peut-être plus encore l'austère dureté qui me définissait à l'époque. Ce côté "pratique" qui nie la valeur d'une vie, la réduisant à un vulgaire chiffre, dû aux nombreuses guerres que j'ai traversées.

Je dois donc recommencer. Depuis le début, en me contentant de décrire les choses comme je les ai ressenties. Pour bien comprendre mon fonctionnement il faudrait raconter ma vie entière, mais ce n'est pas mon but, je n'en ai ni l'envie ni la patience.
Je me permettrai de remonter jusqu'à la signature du traité de Versailles, scellant le sort de l'Empire Allemand, vaincu.

Après des jours passés, surveillés constamment, attendant que ces gens daignent régler la question de notre pays, on nous prévient enfin que le traité de paix serait signé à Versailles.
Si ma colère n'anesthésiait pas mon angoisse et si je n'étais pas aussi fière j'aurais surement glissé ma main dans celle de Prusse.

Je passais le pas de la porte me retrouvant dans la célèbre galerie des glaces. La dernière fois que j'y avais mis les pieds, c'était en vainqueur.
En 1871 après une guerre rapide et humiliante pour la France.
Si la situation n'était pas aussi critique, j'aurais bien ri de l'ironie de la situation.

La revanche de Francis était ridicule.
Mais le fait qu'il s'était senti obligé de se venger de l'affront subit, me redonnait le sourire.
Les Français sont vraiment un peuple revanchard. Mais guère malins... Franchement quelle tête à leur démocratie quand elle utilise le symbole de la monarchie... Ah, elle est belle la révolution française !

Un sourire triomphant, France nous dévisage l'un après l'autre. Allemagne ne le regarde pas, son attention est portée sur Italie, son "ami", ses yeux lancent des éclairs au traitre terrorisé, caché derrière son frère pas plus rassuré. Prusse garde pour sa part son sourire arrogant, refusant de montrer la moindre émotion dont le français pourrait se réjouir.
Japon et Angleterre tout comme moi, restent impassibles. Quant à Amérique, il brille en ses yeux une lueur que je n'aime pas, la pitié.
Haïs-moi si tu le souhaites, mais ne me plains pas ! Je déteste la pitié, c'est pour les faibles. Je n'en veux pas ! Nous sommes des guerriers pas des enfants sans défense ! Nous assumerons les conséquences de nos actes sans contestation, puisque nous avons perdu.
Mais croyez-moi Messieurs, cette humiliation ne sera pas éternelle. Bientôt elle sera lavée par votre sang.

Découvrant les conditions imposées par le traité je grince des dents. Les caisses de l'Empire ont déjà été vidées par la guerre. Nous n'aurons jamais assez d'argent pour rembourser cette dette.
Toutes nos colonies nous sont ôtées à leur profit. Même si l'opinion des États-Unis sur ces dernières les forcent à les nommer autrement que "colonies". Probablement la honte d'avoir été un territoire à la botte du puissant Empire Britannique, le roi des mers. À moins que ce ne soit par solidarité, malgré toutes ses hypocrites bonnes intentions, la jeune nation n'a pu faire reculer les prétentions de ses illustres aînés.
L'Alsace et la Lorraine reviennent à la France, la Belgique prend les cantons d'Eupen et Malmedy. Danemark obtient le droit de reprendre les territoires allemands à population danoise si celles-ci le choisissent au référendum alors qu'il n'a même pas combattu !
Encore une brillante idée de ce jeune idiot qui pense être la justice ! Le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes qu'il l'appelle!
Pourtant Autriche à l'interdiction de se rallier à nous pour reformer le Saint Empire.

Mais ça ne m'étonne pas vraiment, après tout aucun représentant de l'Allemagne n'a pu assister à leur fameuse conférence de paix.
De même pour tous les vaincus. (Je me demande toujours comment ils ont pu croire qu'une paix basée seulement sur les revendications des vainqueurs n'allait pas déboucher sur une autre guerre...)

En revanche si cela ne me surprenait pas, leur mauvaise fois évidente m'apparaissait bien plus étrange.
Comment avaient-ils pu en venir à la conclusion que l'Allemagne était la seule responsable de cette guerre ?
L'attentat de Sarajevo qui avait plongé l'Europe dans la guerre la plus sanglante jamais vue alors, n'était pas du fait des nôtres ; Et le jeu des alliances qui en avait découlé, faisant de cette guerre la grande guerre, non plus.

C'est toujours tellement plus simple de rejeter la faute sur les autres plutôt qu'accepter sa part de responsabilité !

Nous sommes ressortis avec un profond sentiment d'injustice, de colère et de dégoût. Ce traité condamnait notre pays, raffermissant mon envie de reprendre la guerre dès que possible.

L'entre deux guerre fut pour nous un enfer.
Nous travaillions sans arrêt sans pour autant parvenir à rassembler assez d'argent pour payer la dette mensuelle. Aussi devions nous livrer des ressources naturelles, alors même que nos gens en avaient besoin.

Je me souviens des douleurs au dos, aux yeux, à la nuque, à l'estomac, dues à la position assise tenue toute la journée, au faible éclairage, au stress. Les rues étaient pleines de misère, des gens y vivaient, condamnés à la misère par le dictat. Vivre est un bien grand mot... Ils survivaient. Les hivers sont froids en Allemagne.
Quand le soir, je rentrais dans la maison que nous partagions avec Allemagne, Prusse et Berlin, les visages moroses et fatigués de la foule m'attristaient.
Ludwig travaillait même la nuit, Gilbert ne fanfaronnait plus et les yeux de Berlin s'étaient ternis.
Un soir, elle m'a même demandé : " Est-ce qu'on va vraiment s'en sortir, Muti? "
Nous, personnifications allemandes, étions contraints à travailler dans des usines, les champs, pour aider au remboursement de cette maudite dette.
Quand les pays ne sont plus à l'armée ou aux côtés de leurs dirigeants, c'est qu'il y a vraiment un problème.

Peu à peu un profond ressentiment naquit dans les poitrines de la plupart des allemands.
Ceux-là même qui avaient souhaité la paix hier, au point de déclencher la révolution, désiraient aujourd'hui la guerre.

Les humains oublient si vite... Dès que le sang a séché, ils en occultent l'odeur, de même que la raison de son versement. "Le sang sèche vite en entrant dans l'histoire." (Jean Ferrat)