Titre : Hippolyte

Genre : Tragédie, Souffrance/Confort, Famille

Rating : T

Résumé : Phèdre, reine belle et froide. Un pic à la place du cœur, du venin à la place des paroles. Phèdre, reine belle et froide, réchauffée par le plus vertueux des cœurs. Un amour à sens unique, pour l'un comme pour l'autre.

Réponse aux reviews :

Thémis480 : Coucou ! Merci beaucoup pour tes encouragements ! J'espère que la suite sera à la hauteur de tes espérances ;-)

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Chapitre 3

Comme tous les jours depuis le premier jour, Phèdre s'assit sur le rebord de sa fenêtre, une jambe repliée contre sa poitrine, le regard fixé sur l'horizon. Puis comme tous les jours depuis le premier jour, son esprit accéda à la conclusion suivante:

Trézène sentait la mort.

Population vieillissante, commerce répulsif, divertissements inexistants... Mis à part le palais, Trézène n'avait rien de royal. Une journée à dos de tortue suffisait pour en faire le tour. Et le temps s'écoulait tellement lentement ici. Personne pour la distraire. Personne pour lui parler.

Cette ville aspirait toute sa vitalité et sa jeunesse.

Phèdre resserra son emprise et colla son menton contre sa poitrine. Quand est-ce qu'elle irait à Athènes ? Quand est-ce qu'elle pourrait enfin voir la cité dont elle était reine ?

« Ma dame, votre repas est prêt. »

Phèdre se redressa et rejoignit la table dressée. Elle s'installa, et silencieusement, entama son repas.

Avec l'indolence que lui insufflait Trézène.

§...§

« Hippolyte, attrape ! »

Le principal concerné attrapa à la volée ce que lui jeta son instructeur. Une miche de pain. Il le remercia d'un signe de la tête et mordit à pleine dent son déjeuner. Hippolyte savait pertinemment que c'était tout ce dont il aurait droit pour les deux prochaines heures.

Maintenant que Phèdre avait pris l'habitude de prendre son temps pour manger...

Hippolyte soupira fortement à la pensée et fini son repas. Il avait une épreuve à assurer.

§...§

« Où allez-vous comme ça ? »

Les deux servantes, l'une rousse, l'autre blonde, se figèrent comme prise en flagrant délit. Phèdre haussa un sourcil et patienta. La rousse se décida à répondre.

« Eh bien, c'est-à-dire qu'il y a une démonstration et nous-

Une démonstration ? Coupa sèchement la belle brune, intéressée. Quel genre de démonstration ?

De chasse, répondit la blonde. C'est une coutume locale: tous les chasseurs, une fois par an, expriment leurs talents aux yeux du peuple.

Où se déroule cette démonstration ? »

Les deux servantes se jetèrent un coup d'œil, la blonde répondit.

« La grande plaine, à l'extérieure de la ville. Il y a des gradins et un grand terrain là-bas.

Phèdre pesa la réponse, puis décroisa les bras, décidée.

« Je viens avec vous. »

C'était toujours mieux que de s'ennuyer ici.

§...§

Comme pour toutes les manifestations de divertissements, aussi minime qu'elles fussent, les préliminaires débutèrent par un hommage aux dieux. On sacrifia un sanglier, des jeunes filles dansèrent, le public applaudit.

Un peu plus loin, avec les autres participants, Hippolyte attendait son entrée en scène. L'épreuve se déroulait en plusieurs temps. Tout d'abord, une épreuve d'adresse. Chacun devait prouver sa capacité de maniement de l'arc. Des cibles situées plus ou moins loin selon l'âge du participant. L'autre épreuve était une chasse en temps réelle, mais celle-ci était réservée aux chasseurs aguerris.

Hippolyte, 13 ans, concourrait donc avec les chasseurs de son âge. Enfin, de sa tranche d'âge. Ils étaient tous un plus âgés que lui. Très réservé, il n'avait jamais réussi à leur adresser la parole.

Le coordinateur leur fit signe de se regrouper et Hippolyte rejoignit le cortège pour entrer dans le stade. Ce n'était pas un terrain immense, mais les gradins étaient remplis.

« C'est mon fils ! Tu peux y arriver fils ! »

Hippolyte leva les yeux et observa cet homme qui, ignorant les regards indignés des autres spectateurs, hurlait pour encourager son fils. Il avait les yeux qui pétillaient et un sourire large qui révélaient ses dents noircies. Sûrement un vulgaire ouvrier.

Dont il envia profondément le fils.

Hippolyte baissa les yeux et s'adressa intérieurement à la seule personne qui ne l'avait jamais abandonné : Donne-moi la force de me surpasser, Artémis, Chasseresse parmi les chasseurs.

§...§

Il avait réussi. Comme chaque année, il avait battu ses concurrents au tir à l'arc. Sur la distance, sur la précision, sur la rapidité d'exécution.

Hippolyte avait un talent naturel pour la chasse. Un talent qu'il aurait apparemment hérité de sa mère, Antiope. Mais tout ce qu'il savait d'elle, c'était qu'elle était une amazone et qu'elle est morte peu après sa naissance. Personne ne l'avait renseigné sur les circonstances du décès.

Son père avait pensé que le confier à Ethra, sa propre mère, allait combler le vide affectif laissé par l'absence d'une mère. Et cela avait marché : Hippolyte adorait sa grand-mère. Puis elle est morte sept ans plus tard, laissant un gros vide.

« Mon fils, tu es grand maintenant. Tu es un homme, plus un petit garçon. Et les hommes savent se passer de leur mère. »

Parole de Thésée, parole de vérité. Hippolyte avait terré son chagrin et s'était muré dans une carapace d'homme. Mais la vérité, c'était qu'avec Phèdre, il avait espéré retrouver cette chaleur féminine, ce regard bienveillant.

« Félicitation à notre champion Hippolyte fils de Thésée, notre roi à tous ! »

Hippolyte leva les yeux vers le coordinateur de la cérémonie. Il le remercia d'un signe de tête, sous le tollé d'applaudissement et de pétales de fleurs. Il se redressa la tête et observa les gradins. Comme chaque année, son père n'était pas des festivités et aucun regard maternel pour le féliciter.

« Alors Hippolyte, est-ce que tu veux recevoir ton prix des mains d'une personne en particulier ? »

La question le déstabilisa. Une personne en particulier ? Il n'avait pas de telles personnes dans son entourage. Peut-être son instructeur ? Ou une servante ? Mais personne n'était à ce point proche de lui.

Hippolyte redressa la tête pour secouer la tête négativement mais fut interrompu par une voix claire.

« Je le ferai. »

Il se retourna en même temps que le coordinateur vers l'origine de la voix. C'était Phèdre, qui s'avançait vers eux, la démarche assurée. Hippolyte sentit les battements de son cœur s'accélérer. D'appréhension ? Peut-être un peu d'espoir ?

« En tant que reine d'Athènes, j'estime qu'il est de mon devoir de récompenser le champion, n'est-ce pas ?

Oui, ma reine ! » s'inclina l'homme, en lui remettant le ruban et en s'effaçant.

Phèdre, aussi rayonnante que son aïeul Hélios, attrapa le drap rouge, puis s'avança vers lui, le regard brillant de plaisir. Puis elle attacha le ruban autour de son front. Le parfum de la femme envahit tout son espace et Hippolyte se sentit flotter dans cette chaleur. Il n'était plus seul. Il y avait quelqu'un pour lui. II y avait quelqu'un pour le féliciter, quelqu'un pour être fier de lui.

« Tu t'es plutôt bien débrouillé pour un gamin. »

Les paroles étaient crues, mais pas le ton. En fait, la voix de Phèdre était même -

« Je suis impressionnée. Tu n'étais vraiment pas mal. »

Hippolyte rougit, le cœur prêt à exploser sous l'excitation. Finalement Phèdre n'était pas si méchante. Son regard gris était malicieux, son sourire en coin mais, elle n'était pas méchante.

Finalement, c'était peut-être lui le fautif. Parce qu'il s'était montré insolent, parce qu'il l'avait mal accueillie. Mais en faisant plus attention à l'avenir, en étant serviable et à attentif, alors peut-être que les choses s'arrangeraient et peut-être que-

« Qu'est-ce que tu attends ? s'impatienta sa belle-mère. Salue la foule ! »

Le fils de Thésée sursauta et s'exécuta. Il ne devait pas la vexer. Il devait se montrer digne d'elle.

Digne d'être le fils de la Brillante.

§...§

Tenant son miroir d'une main, son peigne de l'autre, Phèdre se coiffait. C'était un rituel qu'elle effectuait toutes les nuits avant de se coucher. Quand elle était petite, c'était Ariane qui venait la coiffer, tout en s'extasiant sur la beauté de ses cheveux.

« Tu as vraiment de la chance petite sœur d'avoir des cheveux aussi noirs et bouclés. Moi ils sont tout plat. »

Phèdre sourit tristement au souvenir et passa à nouveau son peigne dans ses cheveux. Ariane enviait peut-être ses cheveux, mais elle, elle enviait la blondeur d'Ariane. Ariane, blonde aux yeux verts, Ariane tellement vivante.

Un peu comme Hippolyte aujourd'hui.

Tellement vivant lorsqu'il tirait à l'arc. Tellement concentré et passionné. Elle ne savait pas en quoi, mais il y avait quelque chose en Hippolyte qui faisait écho au souvenir d'Ariane.

Phèdre soupira lentement et tourna lentement son miroir pour mieux capter la lumière. Ce faisant, elle aperçut l'ombre près de la porte. Elle sursauta en lâchant son miroir et se retourna, la main sur le cœur.

Un homme se tenait sur la pas de la porte, un regard fasciné posé sur elle. Les petits yeux de l'homme parcouraient lentement ses cheveux, allant de la racine jusqu'au pointe, puis passant à ses épaules dénudées, pour finir sur sa chute de rein.

« Que faites-vous ici ? » cracha sèchement Phèdre pour cacher sa peur.

Cela sembla fonctionner, l'homme sursauta et sortit de sa transe. Et elle le reconnut comme étant l'instructeur d'Hippolyte.

« Ma dame, je suis ici pour vous parler d'Hippolyte.

Qu'est-ce qu'il y a ? poursuivit-elle sur le même ton.

Je voulais vous demander de..., l'homme se tut comme cherchant ses mots. De mieux le traiter.

Oserais-tu me donner des ordres ? siffla Phèdre avant de reprendre. Je traiterai ce gamin comme il me semblera. D'autant plus que je fais preuve de beaucoup de bonté à son égard. »

C'est vrai ça. Aujourd'hui, elle l'avait même félicité !

« Mais vous l'empêcher de manger à votre table ! protesta l'homme. Aujourd'hui, il a concouru en état de famine. »

La sollicitude qui émana de la voix de l'homme la désarçonna un peu. Peut-être que cet homme s'inquiétait vraiment de l'avenir d'Hippolyte. Peut-être devrait-elle véritablement songer à...

Phèdre s'arrêta dans ses pensées en apercevant le regard de l'homme. Envieux, détaillant sans honte ses bras nus et ses formes. Phèdre se retint de frissonner. Elle ne voulait pas lui laisser ce plaisir.

« Et alors ? Qui s'en préoccupe ? Je ne lui ai jamais interdit de manger. Seulement de manger après moi.

Mais Hippolyte est le fils du roi ! Sa place est parmi vous. En tant que mère vous-

Hippolyte n'est pas mon fils ! coupa Phèdre. Il est l'enfant illégitime de Thésée. Pas le mien. »

Phèdre savoura quelque instant le regard incrédule de l'instructeur puis lui asséna le coup de grâce.

« Bien maintenant que tout est dit, vous sortez de ma chambre ! »

L'homme ferma sa bouche de poisson, s'inclina et sortit piteusement. Phèdre sourit, fière de sa prestation.

§...§

Derrière la porte, adossé contre le mur, le regard dans le vide, des sentiers salés sur les joues, Hippolyte ouvrit les yeux sur la dure réalité.

Phèdre ne serait jamais sa mère.

Phèdre ne l'aimerait jamais.

§...§

Phèdre fixait son ventre bien rond, sa fatigue interne évacuée aux moyens de soupirs. La future mère ne voyait plus le bout de cette grossesse.

Et Thésée qui n'était jamais revenu.

Phèdre le maudissait.

Il lui avait fait un bébé le temps d'une nuit et s'était ensuite évaporé on ne sait où. Assise sur son lit, elle redressa la tête lorsqu'une vieille servante entra dans la pièce.

« Ma reine, une missive pour vous.

Une missive ? s'étonna Phèdre en attrapant le parchemin.

Voulez-vous que je vous appelle un orateur ? »

Phèdre cligna des yeux, redressa la tête vers la servante, tout en se demandant ce qu'elle ferait d'un orateur. Puis elle comprit : les femmes n'étaient pas sensé savoir lire. Alors elle acquiesça et la servante sortit. Phèdre en profita pour prendre connaissance du contenu.

Il s'agissait d'une lettre de Thésée. Il lui racontait avoir appris la nouvelle de sa grossesse, qu'il en était très heureux et qu'il regrettait de ne pas pouvoir être là.

Phèdre ricana doucement mais poursuivit sa lecture. Thésée lui expliquait ensuite que pour se faire pardonner, il lui ferait parvenir très prochainement vêtement, bijoux et parfum de tout pays.

« De nouvelles distractions, songea-t-elle. Ce n'est pas plus mal. »

Sur cette pensée, Phèdre se releva et marcha difficilement vers dehors. Ce faisant, elle croisa Hippolyte, dont le visage se ferma en la voyant. Elle plissa les yeux.

Ce sale garnement était devenu de plus en plus insolent avec elle. Il ne la rabrouait jamais ouvertement, certes, mais ses silences étaient on ne peut plus significatifs: hostiles, provocateurs, insolents...

Elle qui avait vu un peu d'Ariane en lui, elle avait l'impression d'avoir insulté sa sœur. Hippolyte ne ressemblait en rien à Ariane. Il était mal élevé, sale et renfermé. Alors qu'Ariane était pétillante, joyeuse, joueuse...

Cela dit...

Il y avait bien quelque chose qu'ils avaient en commun: cette espèce d'aura de curiosité rebelle.

Hippolyte l'exprimait par son attitude, son regard farouche; Ariane par les paroles et ses prises de risques.

Chacun les manifestait à sa façon, mais tous les deux la possédaient.

Phèdre s'arrêta dans ses pensées lorsque Hippolyte tourna les talons et courut à l'opposé d'elle. Elle serra les poings et siffla entre ses dents son mécontentement.

« Petit bâtard, tu ne paies rien pour attendre. »