Titre : Hippolyte

Genre : Tragédie, Souffrance/Confort, Famille

Rating : T

Résumé : Phèdre, reine belle et froide. Un pic à la place du cœur, du venin à la place des paroles. Phèdre, reine belle et froide, réchauffée par le plus vertueux des cœurs. Un amour à sens unique, pour l'un comme pour l'autre.

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Chapitre 6

Installée dans la cour intérieure du palais, Phèdre huma la senteur du matin et accéda à la conclusion suivante : Athènes n'avait rien de Trézène. Athènes n'était pas un long silence et un temps suspendu. Athènes n'était pas une spirale d'ennui sans failles et un giron de paresse. Non, Athènes grouillait et pulsait, Athènes criait et vivait. Et surtout, Athènes attirait... Par son palais à l'architecture réfléchie et richement meublé, par ses commerces environnants et ses richesses en tous genres, par ses habitants beaux et biens établis... Ambassadeurs de tous horizons, voyageurs, marins, pèlerins, curieux, tous venaient contempler et goûter cette cité des merveilles.

« Ma dame, votre bain est prêt. »

Phèdre jeta un regard à sa servante, un sourire détendu sur le visage.

« J'arrive. »

§...§

Alors que les servantes vaquaient à leur occupation favorite, à savoir commérer, Hippolyte quitta le palais et se dirigea vers la colline. Il s'installa en bordure et se mit à observer l'horizon bleuté, les yeux dans le vague. C'est ici son père et lui –lors des rares moments où il était présent– discutaient des qualités d'un bon roi. C'est ici que Thésée lui racontait ses exploits et la sagesse qu'il s'était forgée au fil des années. Le justicier qui avait libéré Corinthe du brigand Sinis, le roi qui avait uni les douze tribus de l'Attique sous une même bannière, l'ami juste qui avait tendu la main au grand Héraclès qui pensait alors au suicide...

« Mon fils, le rôle de tout bon roi est d'agir pour le bien de son peuple. Le roi qui agit à des fins personnels ne peut courir qu'à sa perte. »

« Ne te montre jamais ingrat et ne refuse jamais l'hospitalité à plus pauvre que toi. »

« Mon fils, ce qui fait la véritable force d'un homme, ce n'est ni la puissance de ses muscles, ni l'étendue de son savoir. Non, la véritable force d'un homme se mesure à son honneur et à la valeur qu'il accorde à sa parole. »

Hippolyte ramena sa jambe gauche contre sa poitrine sans quitter des yeux la mer. Il ne s'était écoulé qu'un mois depuis le départ de sa famille pour Athènes mais le fils d'Antiope y voyait une éternité. Une éternité à ne plus entendre les rires de Démophon, le pas léger d'Alcéise, les cris de Phèdre. Car oui, même sa belle-mère venait à lui manquer...

« Prince Hippolyte. »

Le principal concerné décrocha son menton de son genou et se tourna vers son précepteur, Ealide.

« C'est un grand honneur que votre père vous a fait là. C'est la preuve qu'il vous témoigne beaucoup de confiance et d'importance. »

Confiance et importance, vraiment ? Alors pourquoi avait-il l'impression d'avoir été puni, banni de sa propre famille ?

Hippolyte n'avait jamais été doué pour se faire des amis. Trop timide et incertain... Et le sang qui coulait dans ses veines, son sang d'Amazone, n'avait pas facilité les choses. Les gens se méfiaient et redoutaient sa différence, même s'il était fils de roi... Tous ces facteurs avaient fait d'Hippolyte un garçon autonome, débrouillard et solitaire.

Très solitaire.

Mais entièrement dévoué à sa famille.

Parce qu'il n'avait pas d'amis, parce qu'il n'avait pas d'autres attaches, Hippolyte s'était entièrement dévoué à sa famille. Et même si le père était souvent absent, le frère n'avait pas le même sang, et la mère le dénigrait constamment, Hippolyte s'en moquait. Il avait une famille à aimer et à protéger et c'était tout ce qui lui importait.

Jusqu'à aujourd'hui.

Le vieillard sembla lire dans son cœur meurtri car il lui répondit.

« Notre roi Thésée ne pouvait compter que sur vous, c'est pour ça qu'il a fait ce choix.

Peut-être Ealide mais en attendant je suis... »

En attendant, il était seul.

Vraiment seul.

§...§

Parfois, lorsque les invités de Thésée louaient la beauté d'Athènes, Phèdre ressentait un léger pincement au cœur. Car à chaque fois qu'on lui rappelait la magnificence de cette cité, la Brillante Phèdre en revenait à une personne.

Ariane aux cheveux d'or.

Car c'était à la traitrise de sa sœur qu'Athènes devait sa splendeur actuelle. À Ariane aidant Thésée, à Ariane trahissant famille et patrie pour l'ennemi, à Ariane partant sans se retourner... Et la traitrise de son ainée avait été d'autant plus impardonnable qu'elle avait conduite à l'ascension d'Athènes autant qu'au déclin de Crète.

Sans Minotaure, plus de terreurs à supporter, plus de monstre à craindre, plus de malédiction à redouter. Les peuples environnants en avaient alors profité pour retrouver leurs libertés et dépouiller au passage le palais de Cnossos. Le plus beau palais de la Méditerranée, saccagé, pillé, vidé de ses richesses...

« Oui, ma Reine, jamais je n'ai vu de palais aussi somptueux que votre demeure ! »

Phèdre ouvrit la bouche pour répondre à son interlocuteur mais s'arrêta net en croisant le regard froid de son mari. Alors elle convertit sa parole en sourire perdu et s'effaça lentement. Thésée en profita pour s'approcher de leur hôte et lui faire visiter le reste du palais, entre vantardise et fausse modestie.

Phèdre soupira, le cœur battant.

À force d'être appelée la Brillante, elle avait failli oublié que Thésée ne supportait aucune concurrence à son ascendant.

Sois belle et tais-toi, ce n'était que dans ces mots qu'elle était justifiée à exister.

Pas d'autres.

§...§

Alors qu'il galopait sur des sentiers battus, Hippolyte, 17 ans, crut entendre des cris. Il ralentit la cadence et tendit l'oreille. Il ne s'agissait pas de cris, mais plutôt de pleurs. Comme des cris de lamentations. Hippolyte trottina jusqu'à la source du bruit. C'était une vieille femme.

À terre, les cheveux épars et les vêtements déchirés, elle pleurait et se frappait le sein à répétition.

« Que se passe-t-il ?

Des brigands ! répondit la vieille femme avec véhémence. Des bandits ! Ils nous ont tous pris ! Tous nos biens, tout notre argent, et même une partie de mes vêtements ! Mes fils sont partis à leurs recherches mais j'ai peur qu'ils ne leur arrivent malheurs ! Nous ne sommes pas d'ici, ils ne connaissent pas les lieux. Ô pitié jeune homme, aidez-les ! »

Hippolyte acquiesça et se lança à la poursuite des fameux brigands. Il les retrouva assez rapidement, à l'orée de la forêt. Celui qui était visiblement le chef des voleurs riait aux éclats, la tête d'un homme sous son talon tandis que ses hommes en avait immobilisé un autre.

Ce doit être les fils de la vieille dame, pensa Hippolyte. D'un geste, il attrapa son carquois et son arc et se dirigea vers le groupe. Honnêtement, il était effrayé. Il était peut-être excellent chasseur mais il ne s'était encore jamais battu avec des hommes en combat réel. Et pourtant il n'hésita pas.

Car aucun crime ne saurait être toléré à Trézène, royaume de Thésée le justicier.

D'un mouvement souple, Hippolyte décocha une flèche sur torse du chef, qui, sous la douleur, libéra l'homme à ses pieds. Puis il tira une nouvelle salve sur le reste du groupe. Lorsqu'ils furent à portée, Hippolyte abandonna son arc et dégaina son poignard. Il y avait encore cinq hommes debout. La peur au ventre, il lança l'assaut sur l'un d'eux.

« Attention ! »

Hippolyte se sentit pousser vers le côté. Il se releva et observa l'un des fils de la vieille dame envoyer son poing dans le visage d'un des voleurs.

« Ça va ? Tu n'as rien ? » intervint le deuxième fils.

Hippolyte secoua la tête.

« Tiens attrape ! »

Le premier homme lui lança son arc et son carquois.

« Tu sembles plus doué avec ça, » justifia l'homme.

Hippolyte ne put s'empêcher de sourire avant d'armer une flèche et la décocher à nouveau. Maintenant que les deux hommes étaient à nouveau opérationnels, il avait tout le loisir de tirer à l'arc. Et très rapidement, les voleurs furent mis hors d'état de nuire.

« Merci ! déclara l'un des hommes tout en reprenant son souffle. Tu nous a sorti d'un sacré pétrin mon frère et moi ! ». Puis posant sa main sur son épaule, déclara : « Je suis Ténos et voici Taios.

Comment se nomme l'homme à qui nous devons la vie ?" demanda le dénommé Taios.

Je...Je m'appelle Hippolyte. »

Long silence. La timidité et l'incertitude d'Hippolyte grimpa rapidement car il détourna le regard.

« Alors merci, Hippolyte. »

Hippolyte en revint lentement aux deux hommes. Et lorsqu'il vit leurs sourires chaleureux, il comprit qu'il venait de se faire des amis.

§...§

Il était une loi en Crète que Phèdre avait toujours respecté à la lettre. Cette loi, c'était celle que son père, Minos, avait prise en apprenant l'implication d'Ariane dans la défaite du Minotaure.

« Que ce jour soit gravé dans le marbre et dans les cœur, que le sol et les murs s'en souviennent : le roi Minos n'a jamais eu qu'une seule fille. Quiconque serait surpris à en évoquer une autre se verra exécuter sur le champ. Je n'ai qu'une et une unique fille et elle se prénomme Phèdre. »

Oui, ce jour avait été marqué sur la pierre blanche comme le jour où Ariane fut interdite d'exister. Évoquer sa personne était un crime, prononcer son nom un appel au châtiment.

Très obéissante, Phèdre avait scrupuleusement suivi la directive et jamais elle ne parla d'Ariane dans la cité de Minos. Mais maintenant que la Brillante était à Athènes, elle pouvait échapper à la loi de son père, elle pouvait parler d'Ariane avec tous les voyageurs qui séjournaient au palais.

Et finalement, un voyageur lui rapporta que seule une personne connaissant chaque pan de l'histoire de Thésée.

Pirithoos, le roi des Lapithes et ami de Thésée.

Phèdre soupira en repensant à cette information avant d'attraper son peigne et son miroir. Il lui faudrait trouver un moyen de faire parler cet homme, ce rustre, plus fidèle à Thésée qu'une femme à son mari...

§...§

Le quartier était animé, couvert de cris de marchands et de hurlements de bon voisinage mais Hippolyte n'y prenait garde. Tout ce qu'il ressentait c'était ce sentiment d'excitation.

« Hippolyte, par ici ! »

Le brun sourit et rejoignit les deux grands blonds qui lui faisaient des signes de la main. Ténos et Taios étaient originaire de Corinthe, la cité du roi Créon. Ils avaient décidé de quitter leur pays natal, ne pouvant plus suivre un roi qui refusait les rites funéraires à son neveu Polynice.

« Polynice était peut-être un traître", lui avait un jour expliqué Taios. Peut-être n'aurait-il jamais tenter de reprendre le pouvoir en versant le sang du peuple Corinthien. Mais les rites funéraires sont un rituel auquel tout le monde à droit. Et aucun homme ne devrait interdire ce droit à qui que ce soit. Même un roi.

La loi de Créon était contraire à la loi des dieux, avait poursuivit Taios. C'est pourquoi nous avons décidé de partir. »

Hippolyte avait beaucoup médité l'histoire de ses deux nouveaux amis. Sans pour être totalement d'accord avec eux, il appréciait le fait de pouvoir confronter ses idées avec eux, de simplement parler.

« Au fait, mère voudrait savoir si tu mangeras à notre table ce soir, lui demande Ténos. Et tu sais comment elle est ? Un refus pourrait lui briser le cœur.

Ah c'est comme si elle avait fait d'Hippolyte notre petit frère ! Pas vrai Ténos ?

Exactement Taios ! »

Les deux frères éclatèrent de rire.

Hippolyte, le cœur brûlant, remercia les dieux de lui avoir donnée cette nouvelle famille.