Chapitre 3.
Dimanche 3 Mai 1998
Château de Poudlard, Écosse
...
Les yeux de Hermione papillonnèrent tandis qu'elle se réveillait. Étouffant un bâillement, elle s'aperçut qu'elle était sur l'un des canapés de la salle commune de Gryffondor, sa main toujours serrée dans celle de Harry qui ronflait légèrement. En face d'eux, sur un fauteuil rouge bordeaux, Ron semblait imiter les ronflements de son ami. La jeune femme masqua un sourire et se leva, plantant un baiser sur le front de Harry puis un sur la joue de Ron, avant de se rendre dans la salle de bains des filles pour se doucher. Elle jeta un regard critique aux vêtements, sales, couverts de sang et puants de semaines de cavale qu'elle portait jusqu'alors, et, saisissant une serviette de bain, la métamorphosa en une tunique aux couleurs de sa maison qu'elle enfila. Se rendant dans la chambre adjacente, elle jeta un sort similaire à une couverture et se vêtit ensuite du pantalon qu'elle avait crée. Lorsqu'elle descendit dans la salle commune, les deux garçons dormaient toujours, et elle vérifia sa montre : il était midi pile. Jamais elle n'avait dormi si tard.
Quittant la Tour de Gryffondor, Hermione se rendit dans la Grande Salle, jetant un regard sombre aux dégâts provoqués par la bataille. Il lui semblait que pas un couloir n'avait été épargné par la violence. Les murs étaient éventrés, les plafonds écroulés. Au quatrième étage, le vent soufflait librement, la glaçant malgré la chaleur du jour. Hermione pressa le pas.
La Grande Salle n'était pas revenue à la normale. Des Aurors et des membres de l'Ordre du Phénix, l'air épuisés, allaient et venaient, s'arrêtant parfois devant l'un ou l'autre des cadavres qui jonchaient encore le sol. Ce matin, cependant, les morts étaient serrés en rang d'oignons, tous recouverts de couvertures ou de bâches, et Hermione remarqua, non sans une pointe de plaisir, que le mur sud, où étaient alignés les cadavres des Mangemorts, comptait plus de corps que le long du mur nord, réservé aux fidèles de Harry Potter.
-Hermione, énonça une grosse voix apaisante.
La jeune femme se retourna, tombant sur le sourire doux de Kingsley Shacklebolt.
-Bonjour, Kingsley, parvint-elle à répondre en observant attentivement les vêtements couverts de sang du mage.
Il suivit son regard et nota,
-Rowle ne s'est pas laissé tuer facilement.
Elle sourit à ces mots, et une sorte de compréhension flotta un moment entre les deux combattants. La jeune femme finit par se détourner du sorcier à la peau d'ébène et entreprit de marcher le long du mur sud, observant les corps recouverts. Elle pouvait entendre le pas lourd de Kingsley derrière elle, mais ne s'en offusqua pas.
-Tu vas bien, Hermione ?
Elle haussa les épaules. Allait-elle bien ? Non. Oui. Elle ne savait pas. Sa lassitude dut se deviner, puisque Kingsley reprit d'une voix plus basse,
-C'est toujours difficile, la première fois.
Elle savait parfaitement à quoi il faisait référence. Hermione s'arrêta devant l'un des cadavres, qui était si grand que ses bottes en peau de dragon dépassaient de la couverture recouvrant ses traits et son torse, où se trouvait une entaille si profonde que ses organes devaient encore tâcher l'herbe de la pelouse près du Lac.
Elle le savait puisque cet homme-là était Antonin Dolohov, et que c'était elle qui l'avait abattu.
Sans se tourner vers Kingsley, elle murmura pensivement,
-Je croyais que ce serait plus difficile. Mais en réalité...
-C'est si facile que c'en est inquiétant, affirma Kingsley. Un mot, un geste des doigts...
Elle fronça les sourcils. Inquiétant. Ce n'était pas le mot qu'elle cherchait. Se passant nerveusement la main devant la bouche, elle tenta de masquer son malaise. Cela lui était venu facilement, certes, un simple Diffindo...et pourtant, elle se souvint encore de la sensation de puissance qui l'avait envahie, de l'ivresse, du plaisir.
Il était un Mangemort, n'était-ce pas quelque peu naturel de ressentir du plaisir devant sa mort ?
Mais non. Hermione Granger ne se complaisait pas dans la mort d'autrui, qui que cela soit. Cela aurait dû lui donner la nausée, la jeter dans une spirale de regrets...mais elle ne ressentait rien, rien, si ce n'était du plaisir. Pas de la simple satisfaction, non : un sentiment profond, qui lui tordait le ventre comme si son contentement était physique.
Hermione ne répondit pas, mais baissa la tête, confuse quant à l'origine de ces sentiments, et Kingsley, se méprenant sur son geste, lui pressa brièvement l'épaule en guise de soutien avant de s'éloigner, la laissant seule avec ses pensées. La jeune femme le regarda partir, plissant les yeux, mais choisit de se taire- elle préférait garder pour elle-même les sentiments contradictoires qu'elle éprouvait, du moins pour l'heure.
Elle fixa les bottes de Dolohov, l'esprit vide, jusqu'à ce qu'elle entende une voix familière s'approcher d'elle. Levant les yeux, elle vit deux Aurors entourant un jeune homme à la chevelure argentée familière, et un rictus méprisant vint déformer le visage de la sorcière. Les Aurors désignaient au jeune homme les cadavres en remontant la ligne, tirant les couvertures pour révéler leurs têtes, et Hermione s'aperçut qu'ils demandaient à Drago Malefoy d'identifier ceux qu'ils ne connaissaient pas, ou ceux qui étaient trop amochés. Hermione sentit une vague de haine déferler en elle en voyant le jeune Mangemort, et sa main vola vers sa baguette, avant qu'elle ne se reprenne.
Drago Malefoy leva soudain les yeux vers elle, accrochant brièvement son regard. Il écarquilla les yeux et se détourna aussitôt, se concentrant sur le corps devant lui. Hermione fit demi-tour sur ses talons, furieuse, et repéra le professeur McGonagall près de l'entrée, parlant d'un air animé avec le professeur Chourave qui s'éloigna en claudicant lorsque Hermione s'approcha.
-Mademoiselle Granger, déclara Minerva McGonagall en la dévisageant, lèvres pincées. Comment allez-vous ce matin ?
Hermione s'arrêta, bras croisés, yeux noirs.
-Pourquoi Drago Malefoy est-il ici, professeur ?
La vieille dame rechaussa ses lunettes du pouce.
-En tant que Mangemort ayant vécu au quartier général de leurs forces, il est ici pour identifier tous les corps de leur côté. Il fallait que quelqu'un le fasse. Un certain nombre de Mangemorts sont parvenus à fuir, hier soir, il est essentiel que nous sachions de qui il s'agit.
La jeune femme fronça les sourcils, perplexe.
-Pourquoi lui ? Pourquoi pas ses parents ?
-Lucius Malefoy a déjà été appréhendé et conduit aux Ministère de la Magie pour être mis en examen, déclara le professeur de Métamorphose. Quant à Narcissa Malefoy, elle se trouve actuellement au Manoir Malefoy avec une équipe d'Aurors afin qu'ils fouillent les lieux.
Hermione se détendit visiblement.
-Je suis désolée pour mon comportement d'hier soir, Professeur.
Minerva McGonagall la dévisagea un court instant, puis hocha la tête.
-C'est déjà oublié, Mademoiselle Granger. Personne ne pourrait vous en tenir rancœur.
La vieille dame lui pressa l'épaule avec un petit sourire avant de s'éloigner, et Hermione entendit une voix s'élever derrière elle,
-Tu n'en pensais pas un mot.
Masquant un ricanement, Hermione se retourna et fit quelques pas pour serrer Ginny dans ses bras. La rouquine lui rendit sa caresse, avant de tourner des yeux froids vers la salle.
-Belle matinée, s'exclama-t-elle avec un sarcasme mordant.
Les deux amies partagèrent un rictus similaire, et à nouveau, Hermione fut frappée par leur comportement détaché, sans parvenir à s'en soucier réellement.
-J'ai faim, grommela Ginny et Hermione éclata de rire.
Elle n'étouffa pas son rire en voyant plusieurs visages scandalisés se tourner vers elle. C'était une morgue improvisée, après tout. La née-moldue tourna légèrement la tête et croisa à nouveau le regard de Malefoy. Contrairement aux deux Aurors l'accompagnant qui la regardèrent avec colère, le visage du blond ne reflétait que de la curiosité, voire de l'amusement. Elle soutint son regard un bref instant, le sien se colorant de mépris, avant de se tourner vers Ginny.
-Tu es bien la sœur de Ron, s'amusa-t-elle.
Ginny, contrairement aux autres occupants de la salle, la détailla avec un amusement non feint. Elle aussi semblait ne pas se soucier de l'endroit où elles se trouvaient.
-Je doute qu'on serve le petit-déjeuner ici, répondit-elle. Cuisines ?
Hermione hocha la tête et les deux Gryffondor quittèrent la Grande Salle en direction des cuisines de Poudlard.
Les elfes de maison, en les voyant, se courbèrent en quatre et entreprirent de les pousser vers une table, avant de leur servir de grandes assiettes de petit-déjeuner anglais accompagné de jus de citrouille, et elles s'attablèrent, brusquement affamées, laissant un silence confortable régner. Hermione songea confusément qu'elle n'avait pas mangé un vrai repas depuis des jours- depuis la Chaumière aux Coquillages, en vérité.
Elle venait à peine de terminer son assiette lorsque la porte des cuisines s'ouvrit à nouveau, et Harry et Ron parurent.
Harry s'avança d'un bon pas, embrassant la tempe de Hermione puis les lèvres de Ginny, avant de s'asseoir à son tour, et Hermione leur jeta un petit sourire narquois. Il était bon de voir que, la guerre terminée, Harry avait décidé de reprendre sa relation avec la cadette Weasley. Combien de fois, dans la tente, avait-il soufflé le nom de la petite rousse dans son sommeil ?
Ron embrassa chastement les deux jeunes filles et s'attabla à son tour tandis que Hermione s'étirait, estomac agréablement rempli.
-Le professeur Slughorn nous a arrêtés lorsqu'on descendait ici, lança Harry entre deux bouchées d'œuf au plat. Il nous a demandés ce que nous comptions faire, maintenant que la guerre est finie.
-Et que lui as-tu répondu ? demanda Hermione, curieuse.
-De se pousser avant que je ne sorte ma baguette, rétorqua-t-il avec un rictus malveillant. J'avais faim.
Les quatre amis éclatèrent de rire, alors qu'une voix dans le fond de sa tête signalait à Hermione qu'il n'était ni normal, ni drôle que Harry menace un professeur.
-Je n'ai jamais compris pourquoi Tu-Sais-Qui voulait absolument le recruter, ricana Ron bouche pleine. J'ai été étonné de le voir combattre. Je ne pensais pas qu'il le ferait et qu'on le retrouverait ce matin avec sa culotte souillée de peur dans un placard à balais.
Ils rirent à nouveau, et Hermione se reprit, secouant la tête.
-Voldemort ne le voulait pas forcément comme combattant, rappela-t-elle. Mais il a un esprit académique hors norme...spécialement en ce qui concerne la magie noire.
Harry hocha la tête et elle poursuivit pensivement,
-La magie noire...on ne l'a jamais étudiée, et nous aurions peut-être dû. La magie noire nous aurait immensément aidée lors de la chasse aux Horcruxes...
Les trois autres l'observaient attentivement, et Ginny finir par hocher la tête.
-C'est vrai, acquiesça-t-elle. La magie noire nous aurait beaucoup aidée, même à Poudlard. J'aurais pu dépecer les Carrow avant qu'ils ne commencent leur règne.
Ron ébouriffa les cheveux de sa petite sœur, affectueux, et Ginny lui gifla les mains sous les rires de Harry et Hermione.
-Voilà ma chère petite sœur, qui passerait ses dimanches à égorger des mages noirs, ricana-t-il.
-Tu m'en crois incapable, Ronald Bilius Weasley ?
-Au contraire, répondit-il avec sérieux. Vicieuse comme tu peux l'être, tu es sans doute la personne la plus indiquée, ici, pour faire ce genre de choses.
La petite voix dans la tête de Hermione lui indiquait qu'ils n'avaient pas à plaisanter de ce genre de choses, mais elle ricana tout de même.
-Cela dit, le professeur a raison, énonça-t-elle. Qu'allons-nous faire, à présent ? Reprendre nos études ? Trouver du travail ? Partir en vacances pendant dix ans et dire au monde entier d'aller se faire voir ?
Ils se plongèrent dans leurs pensées, et Harry fut le premier à reprendre la parole.
-J'ai toujours voulu devenir Auror, soupira-t-il en se passant une main lasse sur le visage. J'ai entendu le professeur Chourave, ce matin, dire qu'une bonne quarantaine de combattants de Voldemort étaient parvenus à fuir.
Il haussa les épaules, et une lueur inquiétante parut dans ses yeux d'émeraude.
-Je pensais me porter volontaire pour les chasser, les rattraper, et les ramener au Ministère. Ou les tuer, nous verrons bien.
Il y eut un bref silence, puis Ron frappa le dos de Harry, marquant leur fraternité.
-Je suis avec toi. Toujours, déclara-t-il.
Les deux jeunes filles se regardèrent un moment. Hermione ne savait pas, ne savait plus ce qu'elle désirait faire après Poudlard, et ce projet-là lui semblait tout aussi attrayant qu'un autre en attendant qu'elle se décide sur une voie d'avenir.
Ginny hocha la tête.
-J'en suis, déclara-t-elle en saisissant la main de son petit ami sur la table.
-Moi aussi, annonça Hermione l'instant d'après.
-Voilà qui est réglé, alors, répliqua Ron en enfournant une bouchée immense de toast.
Ginny fronça les sourcils, se tournant vers son frère.
-Pas d'interdiction ? Cela m'étonne de toi, Ron. Et de toi aussi, Harry. Je m'attendais presque à ce que vous me disiez que je ne pourrais pas vous accompagner.
On t'a vue combattre, hier, murmura Harry en se tournant vers elle avec un sourire tendre. Tu n'es plus une petite fille, Gin.
-Maman va faire une crise cardiaque, ajouta Ron en salant ses haricots blancs à la sauce tomate. Mais je suis assez content à l'idée que tu nous accompagnes.
La jeune femme haussa les épaules.
-Maman a assez à faire. Laisse-la enterrer Fred.
Il y eut un silence confortable, seulement interrompu par les bruits de mastication de Ron, puis ce dernier reposa enfin sa fourchette en dissimulant un rot et Harry se leva.
-Alors allons-y, souffla-t-il.
