Bonjour tout le monde ! J'espère que ça va bien :) En avant pour la suite, en espérant que ça vous plaira !


Cassette 4, Face A

Instinctivement, Naruto lâcha le sweat qu'il tenait encore à la main et se précipita pour récupérer la cassette. « C'est à moi ! » S'exclama-t-il, comme si quelqu'un en doutait encore.

Mais Sakura ne l'entendait pas de cette oreille. « C'est pas vrai, t'as ressorti tes antiquités ? Y'a quoi, dessus ? Demanda-t-elle en esquivant Naruto et en agitant la cassette en l'air.

- Une compil' de toutes les pires chansons que t'écoutais y'a dix ans ? Plaisanta Chouji.

- Euh, oui, parfaitement ! Je l'ai oubliée dans ma poche, et elle va y retourner maintenant, haha ! Répondit Naruto en riant nerveusement.

- Ben t'as pas l'air bien, remarqua Ino, tout en subtilisant la cassette à Sakura. C'est si honteux que ça ? Allez, on l'écoute ! Je suis sûre que ça va nous rappeler de bons souvenirs ! Kiba, t'as un truc pour écouter ça ?

- Je crois qu'il y a un lecteur cassette sur le poste de radio de ma mère ! »

Naruto fut pris de panique. Il protesta en essayant de récupérer son bien, mais cela faisait rire ses amis, qui prenaient un malin plaisir à se la passer pour empêcher Naruto de la reprendre.

« Arrêtez, les gars, rendez-moi ça ! » Il ne plaisantait plus du tout et il commençait à avoir vraiment peur. Et si jamais ils parvenaient à la mettre dans le lecteur ? Il était mortifié à l'idée que les autres découvrent le contenu des cassettes. Gaara ne lui pardonnerait pas, et lui-même ne se pardonnerait pas non plus de sa négligence. « Sérieux, c'est plus drôle, là !

- De quoi t'as peur ? Lui demanda Sakura, qui avait récupéré la cassette. Ce sont juste de vieilles chansons, non ?

- Euh, oui, mais… »

Alors qu'il s'apprêtait à se défendre, Kiba revint en disant que le lecteur ne marchait pas. Naruto en profita pour arracher la cassette des mains de Sakura et la fourra dans sa poche en soupirant de soulagement. Il ignora la déception de ses amis et leurs spéculations sur la nature de l'enregistrement. La supposition sur laquelle ils semblaient s'accorder était Naruto en train de chanter lui-même. L'intéressé était parfaitement satisfait de leur conclusion et valida leur hypothèse pour qu'on lui fiche la paix.

Shikamaru était resté silencieux durant toute la scène, mais il n'en avait pas loupé une miette. Alors que les autres continuaient de taquiner Naruto, il s'exprima : « Perso, ça ne me donne pas envie d'écouter, dit-il. Maintenant que ce grand mystère existentiel est résolu, on peut enfin passer à autre chose ? » Il regarda brièvement Naruto, qui le remercia d'un léger signe de tête.

Ils acquiescèrent, et on commença à s'installer pour manger, pendant que les derniers retardataires arrivaient. L'ambiance était conviviale, mais Naruto n'arrivait plus à en profiter pleinement. Au bout d'un moment, il sortit prendre l'air sur le balcon et fut rapidement rejoint par Shikamaru, qui venait fumer une cigarette.

Naruto hésita, mais finit par prendre la parole. « … Merci. De m'avoir soutenu, je veux dire.

- De rien, répondit nonchalamment Shikamaru. Tu avais l'air tellement embêté.

- Ouais, c'est super gênant ! Je réécoutais ça par nostalgie, j'avais pas prévu de l'oublier dans ma poche, haha !

- Tu me crois vraiment assez stupide pour avaler ça ? Surtout après l'autre jour à la bibliothèque ? »

Naruto prit sa tête dans ses mains et soupira. « Non, bien sûr que non. J'espérais juste que tu laisserais couler, comme la dernière fois.

- Je m'en fiche de ta cassette, tu sais. C'est juste que, peu importe ce qu'il y a dessus, ça m'a l'air sérieux. Et surtout, confidentiel. Pourquoi tu te balades partout avec, si tu as tellement peur qu'on découvre ce que c'est ?

- C'est… C'est compliqué.

- M'est avis que c'est très simple, mais que tu veux pas développer. Moi ça me va, au pire. »

Naruto sourit. C'était vrai. Il ne put s'empêcher de se dire que Gaara commençait à déteindre sur lui. Ce qui lui rappela qu'il avait quelque chose d'autre à dire, ce qui était l'occasion parfaite pour changer de sujet.

« Mais et toi ? Pourquoi tu ne me parlerais pas de Temari ? Demanda-t-il avec un sourire en coin.

- Que… Quoi ?! » S'exclama Shikamaru, surpris. Naruto explosa de rire devant le visage effaré de son ami, qui ne chercha même pas à nier. « Qu'est-ce que… Comment t'as su ? Où est-ce que t'es encore allé fouiner ?

- Eh, j'ai fouiné nulle part ! S'indigna le blond. C'est Gaara qui me l'a dit !

- Gaara ? Il t'a dit ça quand ? » Naruto imita la carpe pendant quelques secondes. Shikamaru leva les yeux au ciel et tira une nouvelle bouffée de sa cigarette, avant d'ajouter : « Laisse tomber. »

Ils restèrent quelques instants silencieux. Mais Naruto finit par reprendre la parole. « Est-ce que Temari te parle de sa famille, parfois ?

- Tu veux dire, est-ce qu'elle me parle de Gaara ?

- … Oui, mais aussi de son père… Enfin, de ses parents. » Il n'était pas sûr de ce qu'il pouvait dire ou pas, il ne savait pas ce que Temari avait accepté de révéler à Shikamaru, après tout.

Ce dernier haussa les épaules. « Je sais que sa mère est morte à la naissance de Gaara et qu'elle ne s'entend pas très bien avec son père. Apparemment, elle évite d'aller le voir. Et Gaara, elle parle pas trop de lui. Je sais qu'il a beaucoup été seul et qu'elle et Kankuro regrettent de ne pas avoir été plus souvent à ses côtés. Du coup, ils essaient de rattraper le temps perdu. » Naruto hocha la tête pensivement. Puis, plus ou moins inconsciemment, il porta la main à la poche qui contenait la cassette, comme pour vérifier qu'elle s'y trouvait toujours. Shikamaru ne manqua pas de le remarquer : « Est-ce que ça a un rapport avec la cassette ? »

Naruto écarquilla les yeux et remarqua où était sa main. Il hésita. Est-ce qu'il pouvait en parler à Shikamaru ? Il savait que son ami ne dirait rien, mais… Par principe, est-ce que c'était une bonne idée ? Non, ça ne l'était pas. Gaara ne le voulait pas. Le problème, c'était que plus il prenait de temps à trouver une réponse, plus les chances que Shikamaru interprète son silence comme un « oui » grandissaient. Dans ce cas, n'était-il pas plus judicieux d'être honnête ? Naruto n'était pas sûr…

Et en même temps, peut-être que Shika saurait le conseiller. La vérité, c'était qu'il ressentait le besoin de le dire, de pouvoir demander de l'aide sur la façon de réagir, car il craignait de ne pas savoir s'y prendre et de blesser Gaara sans le vouloir. Il décida d'appliquer le conseil de Temari à Gaara dans l'histoire de leur dispute : il n'avait pas besoin de dire ce qui se trouvait sur les cassettes.

Avec un peu de honte, Naruto répondit : « LES cassettes. Gaara m'a envoyé un lot de cassettes. Dessus, il se confie à moi, sur des trucs. » Inutile de dire pourquoi Gaara l'avait choisi lui en particulier. « Au final, il se passe beaucoup de choses dans sa petite tête. C'est pas toujours facile à écouter… Et puis surtout, je sais pas trop quoi lui dire quand je le reverrai. Ce qu'il me raconte est assez personnel, et je me vois pas faire comme si de rien n'était. Je pensais simplement lui dire que s'il a besoin d'en parler à quelqu'un directement, je serai là pour lui.

- Bah c'est très bien, répondit Shika. Ça lui montre que tu l'écoutes et que tu es prêt à l'aider. Dis-lui que tu le remercies de sa confiance, et que s'il a besoin de quoi que ce soit, il peut toujours se tourner vers toi. Pas besoin d'en faire des caisses. Continue d'être son ami comme tu as l'habitude de faire, et ça devrait bien se passer. »

Au moins, c'était clair, net et précis.

« Merci, Shika.

- Hm… Et du coup, c'est sur ces cassettes qu'il t'a dit pour moi et Tem ?

- Oui, en anecdote ! » Shika leva les yeux au ciel. Ça ne le dérangeait pas que Naruto le sache, mais il avait été surpris que Gaara le lui dise. « Et euh sinon… Tu gardes tout ça pour toi, hein ?

- Evidemment. Et toi, vas pas répéter à tout le monde pour Tem. Que son frère te l'ait dit, ok, mais pour le reste, autant que les autres le sachent par elle ou moi.

- C'est promis ! »

La conversation s'arrêta là. Naruto retourna à la soirée, qui se déroula sans autre incident. Personne ne retenta de lui parler de la cassette, et il put se détendre. Il ne rentra pas tard chez lui, mais il s'écroula de sommeil dans son lit.


Il était onze heures le lendemain lorsque Naruto ouvrit les yeux. Il s'étira longuement, satisfait d'avoir rattrapé au moins une partie de son sommeil en retard. Il en avait visiblement bien eu besoin.

Il prit son temps pour manger son petit-déjeuner, tout en ressassant les événements de la soirée passée. Qu'aurait-il fait si ses amis avaient mis la cassette en route ? Comment aurait-il pu se rattraper ? On lui aurait posé des questions, il se serait embrouillé dans la panique, cette histoire aurait certainement fini par arriver aux oreilles de Gaara à un moment ou à un autre, et Naruto aurait probablement pu faire une croix sur leur amitié, ou tout du moins sur la confiance que Gaara lui accordait. Et ce n'était vraiment, vraiment pas ce qu'il voulait.

Naruto soupira longuement… C'était terminé, à présent. Les autres avaient l'air d'avoir accepté son baratin, ils devraient le laisser tranquille. Il devait à présent faire plus attention.

Il ne travaillait pas ce jour-là. Aussi en profita-t-il pour se reposer un peu, le corps comme l'esprit. Il voulait reprendre l'écoute des cassettes, mais pas avant d'avoir fait une séance de glandouille en règle sur son ordinateur !

Quelques heures plus tard, estimant avoir bien assez navigué entre les réseaux sociaux et des vidéos sur des sujets divers et variés, il décida de sortir. Il emporta la fameuse cassette qui lui avait causé tant de sueurs froides la veille. Quels nouveaux secrets recelait-elle ?

Le soleil était de retour, et quelques personnes en profitaient pour faire leur petite balade dominicale. Les rues étaient beaucoup plus calmes qu'en semaine, et Naruto trouva ça apaisant. Il sourit pour lui-même et attaqua la cassette.

« Le reste de l'année universitaire a continué de s'écouler normalement. Et quand je dis normalement, je parle d'une normalité qui t'est probablement bien plus familière qu'à moi. Ma normalité se résumait à de la solitude et des injures. On m'insultait, donc je n'avais pas envie d'aller vers les autres. Je n'avais pas envie d'aller vers les autres, donc on m'insultait. C'était le même cercle vicieux depuis le collège. Avant ça, quand j'essayais de me faire des amis, on me rejetait. J'étais trop… 'Bizarre'. »

Effectivement, ça avait dû lui changer la vie.

« Et je ne pouvais même pas trouver refuge à la maison, car c'était plus ou moins la même chose. En plus sournois, peut-être. Mon père ne m'adressait la parole que pour des banalités comme 'passe-moi le sel' ou pour me faire des reproches. Mon frère et ma sœur osaient à peine me parler. Ils tentaient parfois d'entamer une discussion, mais je répondais rarement, soit parce je n'en avais pas envie, soit parce que je savais que mon père allait trouver quelque chose à redire. La seule chose pour laquelle il ne pouvait pas me descendre, c'était mes résultats scolaires. En même temps, me concentrer sur les cours était sûrement la seule façon pour moi de ne pas perdre la tête. »

Gaara semblait en effet très cultivé. Il lisait beaucoup et s'intéressait à énormément de choses. Une fois, Naruto avait réussi à le faire participer à une partie de Trivial Poursuit, et il avait battu tout le monde à plate couture. Même Sakura, qui était pourtant jusque-là la championne incontestée dans son groupe d'amis.

« On partait parfois en vacances, mais c'était surtout pour Temari et Kankuro, et aussi pour maintenir l'illusion d'une famille 'normale.' Mon père avait une réputation à préserver, en tant que PDG d'une grande entreprise. Et ça marchait. C'était l'un des hommes les plus influents de la ville, et notre nom de famille était connu de tous ou presque – ce qui me valait aussi régulièrement des remarques, d'ailleurs ; tout prétexte à la moquerie est bon à prendre… »

« Tss… » Soupira Naruto, qui ne pouvait qu'acquiescer. C'était malheureux à dire, mais Gaara avait vraiment fait une cible de choix pour le harcèlement.

« Je disais, notre nom était connu, et tout le monde trouvait mon père irréprochable. Il était si courageux à élever seul ses trois enfants après la mort de sa femme, tout en conciliant sa vie de famille et son travail… »

La voix de Gaara dégoulinait de sarcasme. Naruto grinça des dents. Cet homme avait l'air de s'être bien arrangé pour que personne ne soupçonne qu'il maltraitait son fils. Lui aussi savait construire des façades.

« Et cette année-là, rien de tout ça. Je voyais des gens, je sortais… Et ça me plaisait. Pas vraiment au début, mais plus les mois passaient, plus j'y prenais plaisir. »

Et ça se voyait. Pour qui voulait bien le voir, évidemment. Naruto l'avait vu. Rien que dans sa posture, Gaara s'ouvrait : il était de moins en moins en retrait, moins recroquevillé sur lui-même, il croisait moins souvent les bras. Dans son ton aussi, il avait changé : sa voix était plus posée et moins agacée. Il ne parlait pas forcément plus, ce qui suffisait à ceux qui ne l'aimaient pas trop pour continuer à le voir comme un ermite, et pourtant il semblait évident à Naruto que Gaara sortait peu à peu de sa réserve, à son rythme.

Il avait cependant remarqué que, ces derniers mois, Gaara avait commencé à y retourner… Surtout avec les gens autres que Naruto. Ce dernier se doutait à présent de la raison pour laquelle Gaara avait passé plus de temps avec lui, mais il ne comprenait pas pourquoi il avait recommencé à s'éloigner des autres. Il espérait avoir de plus amples explications dans les cassettes.

« Je ne m'étais pas fait d'autres amis que ceux qui étaient déjà dans ton cercle, mais ça me suffisait. »

Naruto l'avait déjà vu parler à d'autres personnes de sa promo, mais ça n'allait pas plus loin.

« C'était déjà tellement plus que ce que j'avais connu jusque-là… Lorsque je rentrais chez moi le soir, je me retrouvais de nouveau seul, mais ça ne me pesait plus. Je n'étais plus anxieux le matin en me levant, je ne me demandais plus quelles insultes on allait bien pouvoir me servir aujourd'hui.

J'étais décidément satisfait de ma décision de partir aussi loin que je le pouvais pour mes études. J'étais aussi heureux de t'avoir rencontré. Je ne suis pas sûr que tout ceci serait arrivé si tu n'étais pas venu vers moi, avec ton grand sourire, tes yeux pétillants de joie et ta spontanéité. »

« Et mon 'affreux' tee-shirt orange, » ajouta Naruto en riant.

Il nota que la voix de Gaara s'était adoucie en le décrivant.

« C'était parfois encore difficile pour moi, j'avais toujours beaucoup de moments de doute, mais globalement, j'entrevoyais enfin l'espoir d'une vie plus agréable, et j'en avais vraiment besoin.

Cependant…

Quand on n'est pas habitué à voir un ciel complètement dégagé, dès qu'un petit nuage arrive, on a tendance à ne plus voir que lui. Et très vite, tout s'obscurcit.

Un jour, j'ai reçu un long message par texto. Un message que je ne me serais jamais attendu à recevoir, et je n'ai pas su quoi en faire, ni quoi faire de toutes les pensées que ça me provoquait. Je n'y ai pas touché pendant quelques jours, mettant sûrement l'expéditeur… L'expéditrice dans l'embarras. »

« Oh, » fit Naruto. Il était presque sûr de savoir de quel message Gaara parlait.

« Et… J'oserais presque dire 'heureusement', tu m'as appelé pour qu'on se voie ; tu m'as proposé d'aller manger en ville un midi. Tu m'as précisé qu'il n'y aurait que nous deux, mais j'ai dit que ça m'était égal. En fait… Ça m'arrangeait. Et oui, j'en étais arrivé là. »

Gaara eut un petit rire nerveux.

« On s'est retrouvés à la boulangerie où tu as l'habitude d'aller quand tu n'as pas beaucoup de temps pour manger. C'est le numéro 7 de la carte. »

Naruto sortit ladite carte de sa poche. Elle commençait à s'abîmer, à force d'être trimballée partout. Il vérifia le numéro par acquis de conscience, mais il savait parfaitement où aller. Et ça tombait bien, cette boulangerie était ouverte le dimanche. De plus, il était seize heures, c'était l'heure parfaite pour un goûter.

Il entra dans la boulangerie, commanda rapidement un thé et une pâtisserie et s'installa. Il avait l'embarras du choix, l'endroit était presque vide.

« Une fois qu'on s'était installés à une table, tu as tout de suite compris que quelque chose me tracassait, et tu m'as demandé ce qui n'allait pas.

'Qu'est-ce qui te fait dire que quelque chose ne va pas ?' T'ai-je demandé. 'A ma connaissance, j'ai toujours l'air d'avoir quelque chose qui ne va pas.'

'C'est pas vrai,' m'as-tu assuré. 'D'habitude, tu as juste l'air de t'en foutre ou d'être énervé. Là, tu es tendu comme une corde à linge, tes poings sont serrés et t'as le genou qui tremble.' »

Le problème – ou l'avantage, selon le point de vue – de la façade bien construite de Gaara, c'était que le moindre changement se faisait forcément remarquer, pour peu qu'on y prête un minimum d'attention.

« C'était vrai. Je te dirais bien que j'ai essayé de me détendre, mais je savais que je n'y arriverais pas, alors je n'ai même pas tenté. Je ne savais vraiment pas quoi faire de ce message que j'avais reçu, ce n'était pas quelque chose que j'avais envie d'aborder avec Temari ou Kankuro, ni même avec Shikamaru, avec qui je parlais souvent. Mais toi, au milieu de tes bavardages insupportables et de tes bourdes diplomatiques, tu avais toujours quelque chose de rassurant à me dire. C'est ça, en fait. Je crois que ta compagnie commençait à me… A me rassurer. Sans que je ne me l'explique… Ou sans que je veuille me l'expliquer. Alors je t'ai dit ce qui me tracassait. A savoir que j'avais reçu un message d'une fille que je connaissais et qui disait avoir des sentiments pour moi. »

C'était bien ça. Naruto s'en souvenait parfaitement, c'était la première fois que Gaara parlait d'une fille. Et c'était lui qui avait abordé le sujet, de lui-même !

« Tu as presque explosé de joie, j'ai cru que je venais de t'annoncer que j'allais me marier, ou je ne sais quoi. Tu m'as demandé si c'était une fille de ma promo, si tu la connaissais. J'ai refusé de te dire la vérité pour plusieurs raisons : déjà, parce que j'avais décidé que ce n'était pas tes affaires. Et ensuite, parce qu'effectivement, tu la connaissais. »

« Quoi ? » S'étonna-t-il. Qui était-ce donc ?

« Je n'avais pas envie que tu t'en mêles, et… Et j'avais peur que ça me retombe dessus, ou que ça lui retombe dessus. »

Naruto comprenait pourquoi il avait peur que ça lui retombe dessus, il n'avait probablement pas envie qu'on le harcèle avec ça, mais en quoi ça pouvait retomber sur elle, exactement ? De quelle fille parlait-il ?

« Alors je t'ai juste dit que non, tu ne la connaissais pas. Tu m'as demandé si je voulais sortir avec elle. La réponse était très simple et je l'avais déjà : non. J'aimais sa compagnie, et je la considérais elle aussi comme mon amie, mais c'était tout. Et puis, de toute façon, comme tu l'as sûrement déjà compris, je ne suis pas attiré par les filles de manière générale. Mais ça, hors de question de te le dire. C'était un risque que je n'étais pas prêt à prendre. »

Iruka s'était fait un devoir d'expliquer à Naruto que peu importait si on aimait les hommes, les femmes, les deux, on ne devait pas être jugé, moqué ou insulté pour ça. Il avait donc grandi dans l'idée que toutes les orientations sexuelles se valaient.

Mais ça, Gaara ne pouvait pas le savoir à ce moment-là. Et Naruto était forcé d'admettre que lui-même était bien naïf sur le sujet, il tombait des nues à chaque fois qu'il lisait ou entendait des témoignages d'actes plus graves que des insultes, comme si c'était rare. Il devait bien reconnaître qu'il n'avait aucune idée de ce que vivaient les personnes non hétéro, et il ne pouvait pas s'étonner que Gaara ne lui ait jamais dit qu'il préférait les garçons. A présent, Gaara savait que Naruto se fichait de l'orientation sexuelle des gens, parce que c'était venu lors d'une discussion, mais peut-être que même à ce moment-là, il ne voulait pas encore en parler. Après tout, c'était un sujet bien trop épineux pour quelqu'un de méfiant comme Gaara.

« La question était plutôt de savoir comment j'allais lui dire à elle que ses sentiments n'étaient pas réciproques. C'est là que je me suis rendu compte que je commençais vraiment à m'attacher aux gens : j'avais peur de la blesser. Ça aurait pu n'être que ça, une simple peur de la blesser, c'est le genre d'histoire banale qui arrive souvent chez les gens normaux… »

Il avait dit « chez les gens normaux » très naturellement, comme si c'était acquis pour lui qu'il n'était pas « normal »… Et que c'était forcément une mauvaise chose.

Et bon sang, qui était-elle ?!

« Mais moi, je paniquais intérieurement. Je ne m'étais jamais retrouvé dans ce genre de situation, bizarrement. »

Naruto imaginait parfaitement le sourire en coin que Gaara devait arborer.

« Avant que je ne continue… Je t'imagine très bien, assis à une table, peut-être même mangeant un sandwich, accompagné d'un soda, comme d'habitude. »

« Raté ! » Chuchota-t-il en sirotant son thé.

« Tu es en train de m'écouter, mais même avec toute la bonne volonté dont je sais que tu peux faire preuve, une question subsiste dans ta tête. Qui était la fille en question ? »

Gaara était en train de le narguer. Et ça marchait. Naruto râla, impatient.

« De l'eau a coulé sous les ponts, depuis. On s'est expliqués, on se parle comme avant, et elle s'est même trouvé quelqu'un. Alors j'imagine que ça ne fait rien si je te le dis, je sais très bien que tu n'iras pas le répéter à tout le monde. C'était Hinata. »

« Quoi ?! S'exclama-t-il en manquant de recracher son thé.

- Tout va bien, monsieur ? Lui demanda un des employés de la boulangerie.

- Oh, euh, oui ! Excusez-moi ! » Répondit-il en reprenant conscience de l'environnement dans lequel il se trouvait.

« Tu comprends peut-être un peu mieux pourquoi je paniquais. A l'époque, elle faisait déjà partie des gens avec qui je m'entendais le mieux. J'avais peur de perdre son amitié et de lui faire du mal. »

Maintenant qu'il y réfléchissait, ça tombait sous le sens, en effet… Parmi les filles de son cercle d'amis qu'il avait présentées à Gaara, il n'y avait qu'avec Hinata qu'il s'entendait réellement. Sakura et Tenten lui parlaient, mais il n'était pas aussi proche d'elles. Quant à Ino, elle l'évitait.

« Je t'ai donc répondu que non, je ne voulais pas sortir avec elle, mais que je ne savais pas comment lui dire, pour les raisons que je viens d'évoquer. Sans réfléchir, tu m'as dit : 'Bien sûr que ça va lui faire du mal, tu peux pas y échapper.' Je t'ai regardé avec un air qui, je l'espère, voulait dire 'tu ne m'aides pas, là.' »

Parfois, Sakura appelait Naruto « Monsieur Pieds-dans-le-plat. »

« Tu t'es senti gêné et t'es empressé de t'expliquer : 'Ce que je veux dire, c'est que ça va forcément la blesser que tu lui dises que tu n'es pas intéressé ; elle t'a avoué ses sentiments, c'est logique que ça lui fasse pas plaisir que ce soit pas réciproque. Mais c'est bien mieux que si tu avais accepté juste pour lui faire plaisir et ne pas lui faire de mal, parce qu'au final, vous auriez fini par être malheureux tous les deux. Autant être honnête dès le début. Tu es sûr que tu ne veux pas sortir avec elle, alors ne t'impose pas une relation qui ferait souffrir deux personnes et dis-le-lui.'

J'ai l'impression que tu aimes bien entretenir l'image de pitre que les autres se font de toi. Alors que tu es largement capable d'être beaucoup plus que ça. »

C'était en faisant le pitre qu'il avait commencé à attirer l'attention dont il avait besoin. Certaines habitudes ont la vie dure. Et puis il aimait bien mettre l'ambiance et faire rire.

« Tes paroles étaient tout à fait sensées, et je me suis un instant étonné de t'entendre sortir un tel raisonnement, alors que deux minutes avant, tu étais hystérique à l'idée qu'une fille m'ait demandé de sortir avec elle, et que deux minutes après, tu allais faire le malin avec ta canette de soda et la renverser sur mon plateau. »

Une fois n'est pas coutume, Gaara rit. Un rire discret et effacé. Sur le coup, il avait surtout grogné, et Naruto était presque sûr qu'il avait projeté de renverser sa propre boisson sur son plateau à lui par vengeance.

Perdu dans ses pensées, et comme un écho inconscient au souvenir, il manqua de renverser sa tasse de thé.

« Avant ça, je t'ai quand même dit que je craignais sa réaction. J'étais quasiment sûr qu'elle allait se mettre à pleurer, et je ne savais pas trop comment je pouvais réagir. A nouveau, tu m'as rassuré : 'C'est pas impossible. Mais je te dis, sois honnête dès le début. Elle l'a été avec toi, alors fais-en de même, elle t'en sera sûrement plus reconnaissante que si tu la mènes en bateau. Ne culpabilise pas si elle pleure sur le moment, on ne peut pas forcer les sentiments, c'est pas de ta faute.'

Pas de ma faute… »

Gaara s'était arrêté quelques secondes, comme s'il essayait d'intégrer ces mots, de comprendre leur sens.

« Dès que j'ai revu Hinata, j'ai suivi ton conseil. Je lui ai d'abord présenté mes excuses pour avoir tardé à lui répondre, puis je lui ai dit que je ne ressentais pas la même chose qu'elle. J'ai ajouté que je ne voulais pas avoir de relation amoureuse avec qui que ce soit pour le moment, parce que c'était vrai, et je pensais qu'ainsi, elle risquait moins de prendre mon refus pour quelque chose de personnel. Elle m'a remercié pour mon honnêteté, mais elle a aussi pleuré, comme je le craignais. Je te promets que j'ai essayé de ne pas culpabiliser, mais… »

Il n'avait pas fini sa phrase. Il n'en avait pas besoin, il savait que c'était facile à compléter. Il y eut un nouveau silence, suivi d'un léger soupir.

« Elle m'a un peu évité ensuite, et moi j'étais un peu gêné en sa présence, mais petit à petit, ça a fini par redevenir comme avant entre nous. Ce fut un grand soulagement, comme tu peux t'en douter. »

Ça expliquait pas mal de choses. Naruto se souvenait de cette période, où Hinata était bizarre. Avec le recul, il remarquait que c'était lorsque Gaara était présent. Bien sûr, il n'avait pas fait le lien sur le coup.

« Fin de l'histoire ?

Pas vraiment. Je ne te raconte pas ça uniquement pour te montrer comme ton aide, même minime, m'a été précieuse, et que même si tu pensais juste me dire des banalités, ça ne l'était pas pour moi – même si le but de ces cassettes est bien de t'expliquer tout l'impact que tu as pu avoir sur ma vie.

Au cours de cette année-là, j'ai beaucoup changé. Je ne sais pas vraiment si ça s'est vu pour toi et pour les autres, mais moi je l'ai ressenti. Je me suis ouvert aux autres comme je ne l'avais jamais fait auparavant. J'ai arrêté de tout refouler au fond de moi. Enfin… Ça ne veut pas dire que je laissais sortir mes émotions à la vue de tous, mais j'avais moins de mal à les exprimer, surtout à moi-même. J'ai réussi à créer des liens avec d'autres personnes, j'avais l'impression de reprendre un peu le contrôle de ma vie, mon armure se fissurait peu à peu.

Seulement voilà… J'avais construit cette armure pour une raison, et maintenant qu'elle commençait à se briser, ce pourquoi je l'avais construite allait passer au travers des failles. Je recommençais à être atteint par tout ce que j'avais décidé de refouler, de mettre dans un coin en me disant que si je ne ressentais plus rien, alors je n'allais plus y repenser. »

La cocotte-minute qui explose…

« Jusque-là, j'avais réussi à supporter les souvenirs qui revenaient. Je parvenais à les bloquer avant qu'ils ne me paralysent. Le plus dur jusque-là, ça avait été quand tu m'avais demandé si j'avais eu une copine, mais cette histoire avec Hinata a été le début de la chute, si je puis dire.

Parce que forcément, j'ai commencé à repenser à la seule histoire d'amour que j'ai vécue. C'est arrivé quand j'étais en première. Alors que mon quotidien était fait de brimades, de moqueries, de regards méprisants, littéralement du matin au soir et du soir au matin, alors que mon frère et ma sœur n'essayaient même plus de se rapprocher de moi depuis longtemps, alors que la seule personne de ma famille sur laquelle j'avais pu compter était morte depuis des années, alors que je survivais en bloquant tout et tout le monde et en me focalisant sur mes cours et rien d'autre, il… Il est entré dans ma vie. Un peu comme toi. Par hasard. Et il a tout chamboulé. »

Gaara s'était emporté dans son énumération, comme s'il y déversait sa colère. Il s'était instantanément calmé en commençant à parler de ce fameux garçon avec qui il avait été. Sa voix avait alors semblé nostalgique, presque tendre.

« Quand il a commencé à s'intéresser à moi, à me parler, je l'ai repoussé. Je pensais qu'il se moquait de moi. Comme tous les autres. Et puis un jour, il m'a défendu. Il a entendu des gens de notre classe m'insulter et rire de moi, et il m'a défendu. Devant tout le monde. »

Ça n'avait pas dû lui arriver souvent d'être défendu.

« Il leur a dit de me ficher la paix, que je ne leur avais rien fait. Il ne les a pas lâchés des yeux, et tous ceux qui l'avaient entendu se sont tus. Il m'a regardé brièvement, puis le professeur est arrivé et nous sommes rentrés en classe.

Je ne comprenais pas pourquoi il avait fait ça. Comme d'habitude, je me suis mis sur la défensive. Je suis allé lui dire un peu après que je n'avais pas besoin qu'on me défende. »

« Mais tu le souhaitais, murmura Naruto. Au moins inconsciemment. » Sinon, Gaara ne serait pas allé voir ce gars pour lui dire ça, tel que Naruto le connaissait. Il l'aurait simplement ignoré.

« Il m'a répondu que non, peut-être pas, mais qu'il l'avait fait quand même. Parce qu'il ne voyait pas pourquoi les autres s'en prenaient autant à moi, qu'ils étaient stupides et qu'il fallait bien que quelqu'un le leur dise. Je lui ai dit que de toute façon, ils recommenceraient. Il a haussé les épaules en répondant : 'Dans ce cas-là, moi aussi.' »

Naruto ricana. Il aurait probablement réagi de la même façon.

« C'est… C'est donc comme ça que ça a débuté… Nous deux… J'aurais voulu me souvenir de ça. Seulement de ça. Des bons moments.

Mais le cerveau ne fonctionne pas comme ça. En tout cas, pas le mien. Me souvenir de ces bons moments, ça ne faisait que me rappeler la façon dont… Dont ça s'est fini. Dans la douleur et le déchirement.

J'aurais voulu pouvoir dire que là non plus, ce n'était pas de ma faute.

Pardon. Je dois m'arrêter là pour cette face. »

Il avait brusquement arrêté l'enregistrement.

Naruto, quant à lui, était comme figé. Il laissa défiler la bande restante.

Il avait entendu beaucoup de souffrance dans les derniers mots de Gaara. Et ça lui faisait mal. Surtout la dernière phrase, avant qu'il ne dise qu'il devait arrêter. Il portait sur lui la responsabilité de la fin de sa relation. A tort ou à raison ? Qu'est-ce qui s'était passé exactement avec ce garçon ? Naruto voulait tellement en savoir plus… Mais si Gaara avait enregistré toutes ses cassettes d'un seul coup, ou en tout cas dans un laps de temps assez court, alors il lui était sûrement plus facile de tout dévoiler petit à petit.

Naruto sursauta quand l'employé de la boulangerie s'approcha de lui. « Vous êtes sûr que tout va bien, monsieur ? »

Il se rendit compte qu'il était planté sur sa chaise, à fixer intensément le fond de sa tasse vide. « Oui, oui oui, excusez-moi, haha ! » Bafouilla-t-il en se levant. Il ramassa ses affaires, rangea le plateau et sortit en trombes de la boulangerie.

Incapable d'attendre plus longtemps, il ne perdit pas de temps et retourna la cassette.