Cela faisait déjà deux ans que Shizuru avait mis en place sa vengeance, elle était revenue dans la vie des Fujino à peu près deux ans après sa nouvelle tentative de suicide au centre de Fuuka, elle avait eu des thérapies dans un fameux centre de Tokyo qui se révélèrent fructueuses. Elle paraissait sur la voie de la guérison, ce fut inespéré du point de vue de ses psychologues. Elle n'avait plus à l'esprit de mettre fin à son existence, elle se socialisait amicalement avec les autres patients, elle participait diligemment aux activités communes. Elle discutait plus librement de ses maux, enfin, ceux qu'elle avait sciemment créés. Elle prétexta un trouble alimentaire ainsi qu'une difficile rupture amoureuse à son comportement autodestructeur, elle s'était aventurée dans un engrenage dont elle n'arrivait pas à s'échapper, elle prétextait cette raison de son comportement provocant et séducteur. Les professionnels crurent en ses demi-mensonges. Elle se mit à sourire plus souvent, de faux sourires, il y avait aussi les rires, mais on ne voyait que du feu à son habile supercherie. Elle sut parfaire à la perfection ce nouveau rôle qu'elle s'était imposé. Une nouvelle femme qui voyait un avenir serein devant ses yeux. Elle lisait beaucoup, elle s'était adonnée entièrement à la peinture, on lui avait trouvé un talent incroyable, on lui avait conseillé de montrer ses œuvres à des spécialistes de l'art ou même d'ouvrir une galerie, elle aurait certainement des acheteurs et fans.
Finalement après plusieurs mois de traitement, on la libérait de sa prison. Elle allait de nouveau faire partie de la famille Fujino. En réalité, ils étaient forcés de la reprendre, comme légalement parlant, elle faisait partie de leur famille. Ils n'avaient guère le choix que de l'accueillir bien qu'ils espérèrent silencieusement qu'elle fût enfermée à jamais, on ne parlerait plus de ce vilain petit canard qui entachait cette parfaite famille sans défauts et failles. Elle allait briser en son coeur cette image idyllique. L'humiliation ferait de l'ombre à leur renom.
Un bagage en mains, elle vit de loin le chauffeur de sa 'famille' l'attendre devant la sortie du centre. Elle se mit à lui sourire poliment, en réponse, il se mit à rougir. Intéressant. Elle ne s'attendait pas non plus qu'ils viennent l'accueillir chaleureusement. Ils devaient certainement être occupés avec leurs affaires ou activités. Gala de charité ou des parties de golfs. C'était une bonne chose, elle voulait parfaire un peu plus son rôle, bien qu'elle connaisse les points principaux pour la suite de son plan qu'elle avait élaboré durant tout ce temps.
La châtaine leva son regard vers le ciel ensoleillé, elle mit sa main pour se protéger des puissants rayons de l'été. Elle inspirait profondément. Ce sera le seul moment de répit qu'elle aurait à partir de maintenant. Elle devait profiter au maximum de ses quelques secondes.
« Mademoiselle Fujino ? » La dénommée sortit de ses songes et vit son accompagnateur se courber respectueusement légèrement devant elle.
« Ara, oui ? Vous devez être Shiro Matsuro ? » L'homme, un grand brun d'une trentaine d'années aux yeux verts et à la corpulence sportive lui prit son bagage. La buveuse de thé fixa intensément ce regard à en troubler son interlocuteur qui déglutit péniblement. Cette couleur ne correspondait en rien aux nobles émeraudes de sa Natsuki. Durant tout ce temps, elle n'avait fait que penser à sa vendetta et à la brunette, les deux seules choses qui la maintenaient en marche parmi les vivants. Elle souhaitait tellement savoir comment elle allait, si elle était sortie du coma, elle n'avait eu aucune nouvelle d'elle depuis leur accident pourtant elle avait tenté d'en apprendre plus, il y a quelques jours, on lui avait seulement dit qu'elle n'était plus dans le coma, ce fut son plus grand soulagement. Elle avait prié chaque instant pour qu'elle s'en sorte indemne.
« Ookini. » Shizuru sourit divinement, son chauffeur s'empourprait et se retourna brusquement, il avançait rapidement. La jeune femme à accent se mordit le bout de sa langue, encore une autre personne répugnante qui ne voulait qu'une chose d'elle, son corps… mais cette fois-ci, elle allait tirer à son avantage cette opportunité, il ne serait pas forcément un allier, elle ne faisait confiance à personne, elle l'utiliserait si elle en avait le besoin et elle savait que ce serait plus tôt que prévue.
« Ce n'est rien, je vous amène à la maison de vos parents, ils sont indisponibles pour le moment, ils sont en voyage, mais on m'a dit de bien m'occuper de vous, il y a aussi des domestiques pour vous accueillir. On a tout préparé pour votre venue. » Shizuru ne doutait pas de cette excuse, elle marcha doucement, elle avait fait de la réduction pour sa jambe, elle était capable de marcher normalement avec une canne, elle était tout de même estropiée, elle aurait pu faire fuir les gens avec ce handicap, cependant, ce ne fut pas le cas. On avait pitié d'elle, on l'observait plus, elle attirait l'attention. La protagoniste se mit aux côtés de l'homme qui sursautait lorsqu'elle lui attrapa délicatement son avant-bras, il allait lui ouvrir la porte arrière de la Mercedes noire.
« Je préfère être devant, j'ai le mal des transports, j'ai besoin de regarder la route pour ne pas tomber malade. » Mentit la châtaine alors que le brun ouvrit la porte, sa passagère frôla sa main qui était au poignet de la portière, elle tomba contre lui, elle força la gêne sur ses traits alors qu'elle ne ressentait que de l'indifférence.
« Kannin na. Ma jambe me fait défaut. »
« Ce… ce… n'est rien… j'aurais dû vous proposer mon aide. » Fujino s'installa à l'intérieur, elle mit sa ceinture de sécurité, elle brossa sa chevelure auburn sur le côté gauche de son visage, laissant à découvert son cou opalin. Elle remarqua que son chauffeur n'avait pas refermé la porte, il était comme figé, il paraissait embarrassé d'avoir volontairement admiré plus que nécessaire la fille de ses patrons, il ferma la porte et se précipita à son poste. Shizuru se passa nerveusement la langue contre ses lèvres, bien qu'elle se montrât forte de l'extérieur, elle redoutait de retourner dans cette maison de l'horreur, les souvenirs étaient encore bien présents dans son esprit, elle ne pourrait jamais les effacer. Elle devait vivre à jamais avec cette terrible épreuve. Ses mains ne cessèrent de convulser, elle les serra fortement pour garder une certaine contenance, Miki avait toujours un tel impact sur elle, elle n'avait su en faire abstraction, les cauchemars nocturnes et diurnes empiétaient dans son quotidien, les médicaments étaient un maigre artifice d'apaisement.
« Je t'aime Shizuru… »
« Je te hais Miki… je te détruirais comme tu m'as détruite… »
La protagoniste aux rubis ferma les paupières quand son chauffeur s'installa à ses côtés. Une mince consolation, elle serait toute seule, mais pas pour longtemps, elle le savait que trop bien.
« Je vais me reposer un moment, si l'on arrive à la maison, n'hésitez pas à me réveiller. » Préviens la créature à la chevelure teinte miel.
« Oui mademoiselle. » Shizuru sentit parfaitement le regard examinateur de Shiro. Lasse, elle détourna la tête contre la fenêtre et la voiture démarra.
