Coucou tout le monde. Comment ça va ? Pour ma part je suis très fatiguée mais toujours aussi enthousiaste pour écrire !
Le chapitre que vous vous apprêtez à lire est l'un desquels je suis la plus fière pour cette fic. Il est plutôt long, et il se passe (enfin) plein de choses, alors j'espère ne pas vous perdre en route. N'oubliez pas de me dire si vous avez senti que le suspense n'était pas au rendez-vous !
Je tiens à remercier mille fois Courtney Ackles de s'être manifestée, merci beaucoup pour ta review, elle m'a fait très plaisir ! J'espère que le Destiel de ce chapitre te plaira... en tout cas, je suis contente que la description de la terreur d'Eléonore t'ait plu ! Il y en a encore dans ce chapitre (... c'est vraiment quelque chose que j'adore écrire, je pourrais pondre des pages et des pages sur la peur, ou la douleur), j'espère que tu en seras satisfaite.
Les autres, n'oubliez pas de laisser un petit mot pour me dire que vous êtes passés par là, ça ne vous prend que quelques secondes, et c'est toute ma semaine que vous illuminez !
Je tiens à insister sur les warnings de ce chapitre, surtout parce qu'il faudrait que je mentionne quelque chose qui révèle du spoiler, mais je n'ai pas envie de le préciser de manière explicite. Alors si vous n'êtes pas à l'aise avec le gore en général, faites attention à vous. Je vous aime.
Bonne lecture.
Warning : mention de sexe, description graphique de violence/abus physiques, torture, crise de panique, gore (surtout vers la fin du chapitre).
Chapitre 15 : Retrouvailles IV
- Tu es sûr qu'elle ne va pas s'en souvenir ? Demanda Dean pour la énième fois.
Castiel se retint de soupirer. A force d'entendre son compagnon douter de ce qu'ils faisaient, il allait finir par croire qu'il n'éprouvait aucun plaisir à le retrouver. Son corps était différent, et alors ? Son âme, elle, était inchangée, et elle avait faim du contact avec celle du chasseur.
- Ca fait quand même un peu bizarre, continua Dean sans se démonter par le silence de l'ange. J'veux dire, j'ai l'habitude qu'un beau brun aux yeux bleus me fasse l'amour, pas…
Il agita vaguement la main dans sa direction, les lèvres pincées, les yeux écarquillés dans sa gêne.
- … tu vois, ajouta-t-il pour finir, comme si c'était nécessaire.
Castiel sourit. Dean avait beau se montrer résistant ce soir, il devait avouer qu'il adorait son côté gauche et maladroit. Il avait mis un certain temps à l'apprécier, certes, mais pour la seule et unique raison qu'il avait eu beaucoup de mal à interpréter ses gestes flous et sa voix hésitante comme de la gaucherie.
Il se souvenait encore de son état d'esprit d'il y a quelques années, quand il disait « aimer l'humanité » - l'expression en soi était hilarante – mais qu'il ne comprenait pas les mœurs et les coutumes de ce peuple si différent de lui-même, si instable en son propre sein, si… hétéroclite. Avant qu'il ne rencontre Dean, son amour pour l'humanité était non seulement l'héritage de Dieu, mais aussi son devoir en tant qu'Ange du Seigneur. Mais depuis qu'il avait rencontré cet homme et son frère, ses amis, depuis qu'il avait été lui-même dépouillé de sa grâce… il ne pouvait pas prétendre comprendre entièrement l'humanité, et sans doute ne le pourrait-il jamais, mais il comprenait l'amour que Dieu lui portait. Il le partageait volontiers.
L'ange leva une main pour effleurer le visage de Dean sur qui il se tenait assis à califourchon. Le chasseur ferma la bouche avec un son net et planta son regard dans les yeux de l'ange. Castiel savait qu'il y cherchait son âme. C'était un exercice difficile, il le savait. Ce n'était déjà pas facile pour lui, qui pouvait pourtant visualiser toutes les âmes qui l'entouraient, alors il n'imaginait pas la difficulté qu'éprouvait sans aucun doute Dean, à le voir sous une autre forme. Il se demanda lui-même ce qu'il ferait si un jour, l'âme de Dean changeait de manière si radicale qu'il soit incapable de le reconnaître, même lui.
- C'est moi, ce n'est que moi, le rassura-t-il en prenant une voix grave qui semblait presque forcée sur les cordes vocales de la jeune fille. Elle n'est pas là. Elle dort. Je ferai en sorte qu'elle dorme jusqu'à ce que j'en aie fini avec toi. Ne t'inquiète pas.
Il perçut le frisson parcourant la colonne vertébrale de Dean, comme il s'y attendait. Il avait tant besoin de connaître la symbiose avec son corps, de se marier à son âme. Castiel ne pouvait plus attendre. Il voulait… il voulait que Dean ressente du plaisir, et que ce plaisir lui soit offert par lui, Castiel, l'Ange amoureux de l'humanité.
- J'ai pas l'choix, hein ? S'enquit Dean, le souffle court.
Le rouge lui était monté aux joues. Castiel prit le temps d'observer son visage, son beau visage à la musculature et la construction parfaite, assailli par la chaleur et l'excitation. Sa poitrine se soulevant à des intervalles irréguliers et saccadés paraissait appeler l'ange, lui priant, le suppliant de venir se coller contre cette peau si douce, dorée par le soleil.
Dieu, qu'il était beau.
Castiel passa la main qu'il n'utilisait pas dans ses cheveux et laissa quelques mèches brunes retomber sur ses épaules. Là, il considéra une fraction de seconde l'âme de Dean. Elle tremblait, elle tremblait d'émotion et d'excitation. Le chasseur avait hâte. Il avait hâte de connaître de nouveau la magie et l'abandon autour de l'ange. Ce dernier rit, d'un rire fin, une simple effusion de voix, qui rappela étrangement à Dean le rire qu'il lui connaissait déjà, en des circonstances similaires. Cela acheva de le convaincre.
Castiel posa sa main sur le torse nu de Dean, sans le plaquer sur le lit, mais d'une force suffisamment puissante pour qu'il lui soit impossible de se redresser sans demander d'abord la permission.
- Non, dit-il simplement.
Et, se penchant en avant et rencontrant enfin sa peau, il l'embrassa et accueillit avec gratitude le gémissement de Dean sur ses lèvres.
Des cris. Tout autour d'elle n'était que cris.
Elle ne se souvenait plus de ce qu'elle faisait ici, ni de ce qu' « ici » était, de toute façon. La seule chose dont elle avait pleinement conscience était les cris, les cris qui l'engloutissaient complètement, ces cris de douleur suraigus poussés par le désespoir lui-même, hurlements de douleur qui l'assourdissait et qui l'empêchaient même d'ouvrir les yeux. C'était insupportable. Elle pressait ses mains sur ses oreilles, priant pour qu'ils s'arrêtent, pour qu'enfin sa pauvre âme puisse se reposer, mais ils résonnaient dans son propre esprit. Elle ne savait pas si c'était elle, qui les poussait, ou quelqu'un d'autre. Elle savait simplement qu'on criait, qu'on criait si fort qu'on s'en brisait les cordes vocales et qu'on oubliait de reprendre son souffle avant de recommencer.
Comment pouvait-on crier ainsi, de cette façon ? C'était la vie elle-même qui s'échappait de ce cri monstrueux. Comment pouvait-on survivre tout en se déchirant la gorge et en s'assourdissant de son propre cri ?
Elle pressa un peu plus les mains sur ses oreilles. Elle n'en pouvait plus. Elle était épuisée. Elle aurait pu dormir ou s'évanouir dès maintenant d'épuisement si tous les muscles de son corps n'avaient pas été bandés, comme une barrière pour se protéger de la folie dans laquelle son âme menaçait de se noyer. Toute son énergie était là.
Eléonore n'en avait pas conscience, mais elle chantonnait. Peut-être pour se distraire, peut-être pour couvrir le bruit, peut-être pour échapper à ce qui l'entourait. C'était une comptine, une petite comptine pour les enfants. Une de celles qu'elle chantait à l'école maternelle, quand elle n'était encore qu'un bébé, un bébé brun qui rêvait de princesses avec de grandes robes roses et blanches, et de châteaux forts en sucre. Sa petite voie aiguë était alors angélique, emplie de l'innocence des enfants, de la douceur de ses parents et de l'espièglerie de ses bêtises.
Une puce, un pou,
Assis sur un tabouret,
Jouaient aux cartes,
La puce perdait.
Quand elle était petite et qu'elle s'amusait dans la cours de récréation, elle ne quittait jamais Alice. Les deux petites filles se connaissaient depuis qu'elles étaient nées, et elles ne se séparaient presque jamais. Elles aimaient toutes deux beaucoup cette comptine. C'était comme ça qu'Eléonore l'avait retenue, comme ça que l'air était gravé en son esprit. Sans s'en rendre compte, elle revoyait le petit visage rond d'Alice balançant la tête d'un côté à l'autre, ses cheveux blonds coupés au carré battant le rythme autour de son visage.
La puce en colère,
Attrapa le pou, pou, pou,
Le flanqua par terre,
Lui tordit le cou.
Les cris continuaient, toujours dissonants, toujours arrachant. Comme un vieux disque rayé qui refuse de s'arrêter, comme la craie qui crisse sur le tableau noir. Eléonore chantait. On criait. Eléonore chantait.
Une puce, un pou,
Assis sur un tabouret,
Jouaient aux cartes…
Elle se berçait, doucement, doucement, de ses propres mots, hors de toute conscience, hors de toute perception, hormis ces cris, ces hurlements de douleur qui ne voulaient pas s'arrêter, qui ne voulaient pas partir, qui ne voulaient pas la laisser tranquille…
Oh, comme elle aurait voulu qu'Alice chante avec elle.
Urgo allait être content.
Le démon était hilare, saoul de joie. Il avait réussi. Lui, le petit démon mineur, le pauvre petit Gyrth qui n'y connaissait rien, dont le nom était inconnu de tout l'Enfer, il allait rendre Urgo content. Et s'il satisfaisait Urgo, alors il satisfaisait Crowley. C'était ce qu'il lui avait dit. Comme il était doué, comme il s'était bien débrouillé, comme on allait être jaloux de lui… hoho, il se voyait déjà aux commandes des autres, ils se voyaient déjà devenir connu, être craint. Il était sûr qu'il aurait plein de nouvelles âmes avec lesquelles jouer. Comme il lui tardait, comme il lui tardait.
Il s'amusait beaucoup, sur terre. Il aimait la facilité de faire du mal. Les humains se baladaient pratiquement nus, leurs faiblesses affichées au-dessus de leur tête. Ils avaient envie d'avoir mal, c'était sûr. Gyrth adorait ça. C'était si facile, si jouissif ! Comme il s'amusait !
Le petit là, doté de cette âme toute neuve, il lui avait demandé de le torturer. Il lui avait demandé. Certes, c'était ça ou bien il parlait de son enfance aux autres humains autour de lui. Mais enfin, quelques mots ne valaient pas la douleur. Gyrth était étonné de la résistance du gosse.
Il était tellement étonné, tellement surpris, il était tant envahi de gratitude qu'il ne pouvait que lui faire plus mal encore.
Le sang giclait partout, c'était si facile ! Il pouvait couper n'importe quel centimètre de peau et le sang jaillissait, noir, poisseux. Il coupait, il fouettait, il lacérait, il griffait – décidément, tout était bon, tout était suffisant pour que le sang coule. Et les cris, les cris aussi venaient si facilement ! Il aurait voulu engloutir ses cris, les garder pour lui, comme un bijou. Comme c'était beau, comme il se délectait d'être si doué.
Gyrth avait envie de lui couper quelque chose. Il savait que les humains ne repoussaient pas. Il avait désespérément envie de lui faire quelque chose de définitif. De lui infliger une blessure telle qu'en se regardant, ce gamin saurait avec certitude qu'il ne pourrait jamais s'en remettre. Le démon sourit de son propre éclair de génie. Bien évidemment, il le tuerait après. Mais d'abord, il voulait voir l'expression de désespoir dans les yeux du gosse. Il voulait voir cette âme se ratatiner. Car pour le moment, il avait beau avoir mal, le petit rayonnait de fierté.
Décidément, Gyrth était vraiment étonné. Il ne se doutait pas qu'un simple souvenir pouvait éveiller un tel instinct de protection. La prochaine fois, il essaierait avec une des âmes, en Enfer.
Il lui tardait que Castiel arrive. Il le capturerait, il l'amènerait à Urgo, et hop, tout irait bien, il serait récompensé. Ce serait facile, on lui avait dit que l'ange était affaibli et qu'il ne pouvait pas s'échapper de son corps. Ce serait presque trop simple. Gyrth frissonnait d'impatience. La récompense, la richesse, la douleur des autres, à portée de main ! Si près, si près !
Il n'avait plus qu'à attendre, en se distrayant avec le gosse qui ne finissait plus de crier.
Yliana se réveilla en sursaut, retenant un cri. Un mauvais rêve. C'était juste un mauvais rêve. Tout allait bien. Il lui fallait juste trouver la main de M, sous les draps, et elle saurait alors que tout allait bien.
Elle avait fait un rêve des plus étranges. Elle bougeait et parlait mais se sentait entravée la plupart du temps, comme si elle avait été témoin de ses propres actions à travers ses yeux, comme si elle n'avait pas été tout à fait là. Elle ne comprenait pas. Il y avait eu du sang, une forêt, de l'inquiétude, beaucoup d'angoisse, oui… et puis elle ne se souvenait plus. Seule lui restait cette désagréable sensation d'avoir été coincée, piégée, aveuglée. Elle frissonna.
Il ne lui fallut pas bien longtemps pour se rendre compte qu'elle n'était pas dans son lit, que ce n'était pas sa chambre, que M n'était pas là, et plus important encore, qu'il y avait quelqu'un à côté d'elle.
Elle dût faire appel à toute la force de sa volonté pour surmonter l'angoisse, ne pas céder à la panique, et surtout, ne pas faire un bruit. Si elle parvenait à ne pas réveiller la personne à côté d'elle, elle pouvait peut-être se sortir de ce mauvais pas elle-même. Ses pensées menaçaient de l'envahir, lui criant qu'elle était folle, qu'elle avait perdu la mémoire et qu'elle avait fait des choses horribles, mais elle devait à tout prix se dominer. Elle ne pouvait pas perdre l'esprit maintenant. Elle ne pouvait pas perdre le contrôle.
Elle voulait retrouver Morgane.
Elle fit taire ses questions intérieures – qu'est-ce qu'elle faisait là ? Depuis combien de temps dormait-elle ? Qu'est-ce qu'il s'était passé ? Pourquoi n'avait-elle pas de crise d'angoisse en ce moment même, alors que la situation était toute indiquée ? – et se concentra sur les problèmes présents : il fallait qu'elle se lève, doucement, qu'elle trouve la porte de la chambre, et qu'elle s'enfuie. En espérant que l'homme à côté duquel elle était allongée était seul dans le bâtiment.
En régulant sa respiration, elle prit un coin de la couverture qui la recouvrait et commença à la repousser, doucement, très doucement, afin de se délivrer. S'il y avait bien une chose qu'elle avait appris avec Sarah, l'année passée, c'était la discrétion. Yliana savait être plus silencieuse qu'une souris quand elle en avait besoin. Et elle avait eu souvent besoin de passer inaperçue.
Après ce qui lui parut durer une dizaine de minutes, elle se retrouva debout à côté du lit, les pieds nus sur la moquette. Elle fut soulagée en sentant cette dernière. Elle n'aurait pas à faire d'efforts incommensurables pour ne pas faire de bruit.
Elle s'aperçut qu'elle portait toujours ses sous-vêtements, ce qui, en un sens, la rassura, mais qu'on lui avait enfilé – à moins qu'elle-même ne l'ait fait sans se souvenir, elle ne savait plus maintenant – un grand t-shirt d'homme. Elle serra les dents. On l'avait déshabillée. Non. Ce n'était pas important maintenant. Elle pouvait… elle pouvait faire abstraction. Ne pas paniquer, ne pas paniquer. De plus, elle s'était peut-être simplement changée à cause du sang, pensée qui était loin de la rassurer.
Elle retint un juron mais en lâcha plusieurs à son propre esprit. Après tout, si elle ne pouvait pas faire de bruit, elle pouvait toujours s'invectiver toute seule à force de « bordel à queue » et autres « putain de merde ». Il fallait qu'elle avance. Elle n'avait pas le choix, et elle n'allait sûrement pas rester là de toute façon.
Elle avança à tâtons et trouva la porte au beau milieu du mur en face du lit. Elle prit une grande inspiration, écouta le rythme du souffle de l'homme, toujours profondément endormi sur le lit qu'elle avait laissé, et quand elle fut sûre qu'il était parfaitement régulier, elle tourna la poignée.
La porte émit un horrible craquement lorsqu'Yliana la poussa. La jeune fille cessa immédiatement de bouger, prise de panique. Son cœur s'accéléra et battit plus fort, à tel point qu'elle était persuadée que l'homme allait l'entendre, et qu'il allait sortir de sa poitrine. Elle ferma les yeux et retint sa respiration autant qu'elle le pût. Ne rien dire, ne rien faire, ne donner aucun signe de vie.
Avec une surprise presque aussi intense que son soulagement, elle constata que l'homme avait simplement changé de position dans le lit, mais que son souffle était toujours aussi posé. Il dormait paisiblement. Tout allait bien.
Elle retint difficilement un soupir de soulagement et sortit de la chambre sans prendre la peine de refermer la porte derrière elle. Un risque de plus était peut-être un risque de trop.
Ses pieds rencontrèrent un carrelage glacé, et elle regretta aussitôt d'être pieds nus. Un frisson lui parcourut les jambes – elle avait froid. Yliana resserra les bras autour de sa poitrine et entreprit d'avancer dans ce qui lui semblait être un long couloir. Heureusement, des lumières rouges éclairaient son chemin sur chaque mur, rendant la fuite plus aisée pour elle.
Mais elle ne connaissait pas les lieux. Elle tournait et tournait, les couloirs se succédaient et se ressemblaient tous, et au bout d'un certain temps, elle accéléra, de plus en plus frustrée et apeurée.
Enfin, au détour d'un couloir, elle trouva une pièce qu'elle n'avait jamais vue. Elle avait l'air spacieuse, et Yliana songea qu'elle n'était peut-être pas loin de la sortie. Elle traversa le pas de la porte...
... et regretta aussitôt sa décision.
- Cas ? Qu'est-ce que tu fais dans la cui-
Yliana courut aussi rapidement qu'elle put, ne prenant plus aucune précaution désormais, désirant juste s'éloigner à tout prix de ce monstre d'homme dans ce qui, apparemment, était une cuisine. Elle courait, courait à en perdre le souffle, courait sans se soucier de savoir où elle allait, courait plus vite qu'elle ait jamais couru. Sans aucune idée de savoir où elle allait, elle dévalait les couloirs, passant par des endroits où elle était déjà passée, tombait de nouveau sur l'homme gigantesque qui, elle en était sûre, le poursuivait, mais elle n'avait pas le temps de s'attarder pour le vérifier, courait plus vite encore, se faufilait le long des murs.
- Attends ! Y… Yliana, attends, attends, arrête-toi !
La jeune fille sentit des larmes couler sur son visage, mais elle ne leva même pas la main pour s'essuyer les yeux – elle n'avait pas le temps, elle devait sauver sa vie. Comment connaissait-il son prénom ? Peu importait, elle allait mourir, elle le sentait clairement, elle allait mourir, elle était coincée, et elle ne trouvait pas la sortie, et elle était perdue, elle était déjà passée par là, et l'homme l'évertuant de s'arrêter semblait être plus près d'elle à chaque seconde.
Ses lèvres formèrent le nom « Morgane », mais aucun son ne sortit de sa gorge desséchée par l'effort. Elle voulait partir d'ici, se réveiller, réaliser que c'était un mauvais rêve, oublier jusqu'à ses trous de mémoire et recommencer… Elle voulait juste… annuler… et recommencer… Annuler… recommencer…
Dans sa panique, elle trébucha et tomba la tête la première face au sol. C'est à peine si elle eut le réflexe de relever les mains pour ne pas se faire trop mal. Elle tenta faiblement de se relever, mais tout à coup, ses muscles ne lui obéissaient plus. Elle ne connaissait que trop bien la sensation : elle était paralysée par la panique.
- Putain, non, NON ! NE ME FAITES PAS DE MAL ! Hurla-t-elle presque, les sanglots se mélangeant à ses paroles.
Elle ne put que se cacher derrière ses bras, se replier sur elle-même, et attendre la mort.
Sam resta paralysé devant la jeune fille tombée au sol. Lorsque Castiel était arrivé, recouvert de sang, il avait été sceptique, mais il avait senti une maturité bien trop grande pour un humain à l'intérieur du corps. A présent qu'il découvrait Yliana pour la première fois, il se retrouvait devant une jeune fille apeurée qui ne comprenait rien à ce qui lui arrivait, une enfant qui ne demandait qu'à s'en remettre à quelqu'un… une enfant. C'était une enfant.
Comment n'avait-il pas compris le sentiment immense de culpabilité de Castiel, en le voyant arriver ainsi ? C'était si évident maintenant. Cette enfant était innocente. Elle n'avait rien à voir avec leur monde, les monstres, les démons, toutes ces choses avec lesquelles lui, Sam, avait grandi. Comment Castiel avait-il pu… ?
« Il était obligé », se rappela-t-il. « Sa vie était en danger, il ne pouvait pas faire autrement. »
- Je ne vais pas te faire de mal, assura-t-il d'une voix qu'il voulait douce et chaude. C'est promis, je ne vais pas te faire de mal.
Elle ne s'arrêtait pas de sangloter. Sam ressentait sa peine comme si elle était la sienne. Elle refusait tout ce qui lui arrivait, comme lui avait voulu le faire. Il se rendit alors compte qu'il n'aurait d'autre choix que de tout lui expliquer pour la calmer, même s'il savait que ce qui lui dirait serait loin de la soulager. Cette enfant…
- Yliana, je m'appelle Sam Winchester, j'ai un frère Dean, il vit ici avec moi, et nous ne te voulons aucun mal…
Voyant que les sanglots de la jeune fille commençaient à se calmer, Sam décida de lui laisser le temps de digérer les informations qu'il lui donnait. Il se tut, plaquant un sourire rassurant sur son visage malgré son inquiétude palpable.
Il y pensait depuis qu'il avait vu Yliana s'enfuir de la cuisine devant lui. Si la jeune fille avait repris le contrôle de son corps, où donc était Castiel ? Pourquoi ne revenait-il pas à la surface ? Sam savait que si l'ange avait pu éviter, par tous les moyens, que l'enfant se réveille, il s'y serait tenu. Il aurait été incapable de soumettre cette âme à tant de peur et d'incompréhension.
- Tu es en sécurité, ici, reprit-il d'une voix encore plus douce et engageante. Personne ne peut te faire de mal si tu restes avec nous. Tu comprends ? Nous sommes les gentils, Dean et moi.
Yliana essuya ses joues d'un geste maladroit et tremblant, essayant de retenir ses sanglots.
- D-Dean… C'est l'homme… avec q-qui j-j-je… d-dormais ? bafouilla-t-elle en luttant contre son envie évidente de fondre en larmes de nouveau.
Sam dut faire appel à toute sa volonté pour se contrôler et ne pas se mordre la lèvre. Dean ne pouvait pas… Pas comme ça. Pas alors qu'Yliana était dans ce corps, pas… n'est-ce pas ? Il espérait de tout cœur que Dean et Castiel n'aient fait que dormir. Juste dormir. Par pitié, seulement dormir. Elle était si, si jeune…
- Oui, c'est ça, fit-il sur un ton qu'il voulait enjouer. Il voulait… te garder auprès de lui, être sûre que tu sois en bonne santé, tu comprends ?
Yliana déglutit difficilement, tremblotante, mais ne donna aucune réponse. Assise sur le sol, les genoux sous le menton et les bras autour des jambes, Sam songea qu'elle était vraiment courageuse. A sa place, à son âge, en étant une fille dans la maison de deux hommes beaucoup plus âgé, il n'aurait pas eu autant de contrôle sur ses réactions. Cette petite était… elle était quelque chose.
L'élan de sympathie qu'il ressentit pour elle l'amena à tendre une main vers elle pour lui proposer de se relever. Yliana la fixa un moment comme s'il allait la mordre, inspira profondément plusieurs fois à la suite – Sam reconnut une technique de relaxation que lui-même utilisait de temps à autres, quand les rêves sur Lucifer et la cage se faisaient trop présents – et prit finalement sa main. Le chasseur l'aida à se relever, et une fois qu'elle fut remise sur pieds, à se stabiliser.
Ce fut le moment que choisit Dean pour arriver, habillé d'un seul peignoir de chambre, la démarche encore hésitante, un doigt sur la gâchette de l'arme qu'il tenait dans sa main.
Sam, qui tenait toujours la main d'Yliana, sentit les ongles de la jeune fille pénétrer dans sa peau alors qu'elle sursautait violemment, terrifiée par l'image de l'arme à feu qui pointait dans sa vague direction. Heureusement, Dean eut le bon sens de relever très vite le canon du pistolet, puis de le ranger derrière son dos, contre sa ceinture, et de lever les bras, montrant qu'il n'était plus armé.
- … Yliana, c'est ça ? Demanda-t-il d'une voix grave, trop grave, qui glaça le sang dans les veines de la jeune fille.
Elle n'arrivait pas à savoir pourquoi, mais le seul son de sa voix la plongeait dans un état second. Elle n'arrivait plus à y voir très clair. Et surtout, elle avait peur. Cet homme, cet homme lui faisait peur, faisait battre son cœur trop vite et l'empêchait de respirer. Et elle n'oubliait pas qu'il était armé. Armé signifiait dangereux.
Ce Dean, il était dangereux.
- Je veux sortir d'ici, murmura-t-elle, comme douteuse de son droit à dire tout haut sa pensée.
Sam soupira. Et voilà. C'était trop tard pour elle. Ils ne pouvaient pas la laisser sortir. Ils ne pouvaient pas…
- Où est Cas ? Demanda Dean d'un ton bourru.
L'aîné des chasseurs était toujours un peu brusque, au réveil, Sam en était conscient, surtout lorsque, comme aujourd'hui, il était réveillé par surprise et dans le stress. Mais maintenant n'était sûrement pas le bon moment.
Yliana fit un pas en arrière. Sam fut obligé de la retenir auprès d'elle. Si elle se remettait à courir dans tous les sens, et dans son état de panique, elle risquait de se faire mal. Le bunker était rempli d'armes de toutes sortes. Non seulement elle pouvait se blesser, mais il préférait qu'elle ne tombe pas sur tous les vieux objets démoniaques tout de suite. Ils avaient une longue journée en perspective.
- Dean, je ne crois pas que…
- Cas, coupa Yliana d'une voix soudain douce. Cas… Castiel ?
Les yeux de Dean brillèrent d'espoir.
- Ce nom… il me dit quelque chose. Mais je le connais pas. Je suis désolée. S'il vous plaît, je veux juste… partir… vous avez dit que vous étiez les gentils, non ? Demanda-t-elle en se tournant vers Sam, une lueur d'espoir fou dans le regard. Alors s'il vous plaît, laissez-moi rentrer chez moi. Je veux juste… retrouver ma…
Elle se mordit la lèvre, et une larme silencieuse roula sur sa joue. Sam l'essuya du pouce de sa main libre. Cette enfant était courageuse, si courageuse.
Dean se laissa aller contre le mur. Sam savait ce qui se passait derrière les yeux vides de son frère. Il se sentait coupable, coupable d'avoir laissé Castiel tout seul, coupable de l'avoir perdu de nouveau. Il souffrait sûrement beaucoup. Néanmoins, il fit tout son possible pour ne pas le montrer. Il avait enfin compris que la petite était terrorisée et qu'elle avait besoin d'un environnement stable, surtout pour encaisser ce qui allait venir.
Soudain, Yliana se retourna d'un bond. Sam fit de même, vérifiant qu'il n'y avait rien derrière eux – mais évidemment, il ne pouvait rien y avoir. Ils se trouvaient dans le bunker, et rien ne pouvait entrer sans leur permission.
- Vous avez entendu… ? murmura Yliana, comme si elle avait peur que quelqu'un d'autre qu'eux ne l'entende.
Sam fronça les sourcils sans comprendre. Mais bientôt, alors qu'Yliana écarquillait les yeux, la surprise lui faisant ouvrir la bouche, il comprit.
- Je… commença Yliana avant de se reprendre. Votre Castiel. Je… je l'entends. Il est… il est là, avec moi. Il… il vous dit qu'il va bien. Il dit aussi que…
- Qu'on te mette au courant de tout, finit Dean à sa place.
La chasseur venait d'avancer de quelques pas vers elle, ne sachant pas trop s'il devait se réjouir ou non de ce contact indirect.
La jeune fille leva des yeux étonnés vers lui.
- Oui, fit-elle d'un air pensif. Oui, c'est ce qu'il a dit, se reprit-elle.
Elle secoua la tête, comme si elle voulait se débarrasser d'un insecte voletant autour d'elle.
- Je me sens mieux tout d'un coup, fit-elle d'une voix calme et posée que les chasseurs ne connaissaient pas encore. Qu'est-ce qu'il se passe, alors ? Vous savez ce qu'il m'arrive ? Et vous êtes qui ? Des genres de docteurs ? Mais je vous ai déjà vu quelques part, tous les deux, je crois, je… je ne me souviens pas très bien.
Sam lui lâcha la main en espérant qu'Yliana n'en ait plus besoin. Dean lui sourit d'un air gauche. Sans doute avait-il encore l'image de Castiel dans l'esprit, songea son frère.
- T'inquiète pas, on va tout te raconter, petite. Tu veux une bière ?
- Dean, il est 4h du matin, intervint Sam en soupirant. Et elle est sans doute trop jeune de toute façon.
- Non, coupa Yliana d'une voix assurée. Non, j'en veux bien une, Dean. Uhm… s'il te plaît. Euh… alors la cuisine, c'est… ?
- Par là, répondirent les deux frères en chœur.
- Et donc… il est dans moi, c'est ça ? J'ai un ange à l'intérieur de moi et je dois le protéger ?
Yliana n'était pas sûre de comprendre quoi que ce soit, ni de bien savoir ce qu'elle faisait là. Une faible partie d'elle voulait toujours se réveiller et faire comme s'il ne s'était rien passé, car il était évident que tout ceci était un cauchemar, un cauchemar de très mauvais goût inventé par son cerveau anxieux pour la rentrée en fac. Cependant, cette petite voix de la raison était comme en sourdine, endormie, pas très sûre d'elle. La jeune fille faisait confiance aux hommes en face d'elle, à ce Sam et à ce Dean, tout en étant consciente qu'elle serait incapable d'être aussi calme en temps normal, et elle n'avait fait aucune crise d'angoisse depuis qu'elle s'était écroulée sur le sol du couloir, tout à l'heure. Tout lui semblait… calme, apaisé. Sa terreur et sa panique de ce matin lui semblaient toutes deux évanouies, et un vague sentiment de bien-être s'était installé en elle, lui réchauffant le cœur et lui ouvrant l'esprit.
Fais-moi confiance, chuchota la voix de son esprit.
A ce Castiel, oui, elle faisait aveuglément confiance. Elle avait la certitude suprême qu'il était un être bon, une chose fantastique et gracieuse, et elle voulait même s'en remettre à lui.
- C'est ça, sauf que tu n'as pas besoin de le protéger. C'est plutôt l'inverse, en fait, intervint Sam en interrompant son cheminement de pensée.
Sam était grand, d'une taille phénoménale, et c'était ce qui avait si facilement impressionnée Yliana un peu plus d'une heure plus tôt en la poussant à prendre la fuite. Pourtant, maintenant, cela lui paraissait familier, rassurant, et elle s'en remettait volontiers à son savoir et à sa sagesse.
- Mais je n'ai pas besoin d'être protégée… opposa-t-elle sans comprendre.
Les deux frères échangèrent un regard.
- En fait, y'a pas mal de démons aux trousses de Cas, expliqua Dean en prenant le relai. On sait pas trop pourquoi, mais en gros, il a des problèmes. C'est pour ça qu'il a dû se sauver, hm, dans toi. Du coup…
- Le sang ! S'écria Yliana. C'est de là que tout le sang venait, c'est ça ?
Sam lui offrit un regard surpris mais impressionné.
- T'es une rapide, toi, complimenta Dean sur un ton un peu brusque. Mais ouais, c'est ça. Cas a dû se frayer un chemin entre les démons pour venir jusqu'ici.
Mais maintenant, tu es en sécurité, rassura Castiel lui-même dans son esprit. Les démons ne peuvent pas venir dans le bunker. Tant que nous restons ici, nous ne courrons pas de danger.
Yliana, trop émue par la beauté de la voix de Castiel contre son âme, ne saisit pas la notion de doute qui planait sur la fin de la phrase de l'ange.
- D'accord, acquiesça-t-elle, coopérative.
Elle pensait avoir bien tout saisi. Finalement, elle n'était qu'un « vaisseau de passage », pour utiliser les termes prudents de Sam. Elle n'était pas elle-même en danger, mais bientôt, les deux frères trouveraient un moyen d'inverser le charme qui bloquait Castiel dans son corps à elle, et elle rentrerait chez elle, et elle oublierait tout ce qu'il s'était passé, persuadée que c'était un rêve. C'était aussi simple que ça.
Au fond d'elle-même, elle avait toujours su que la magie existait. Tout autour d'elle, toute sa vie, il lui avait bien semblé que parfois, les choses lui souriaient sans aucune explication, soudainement, comme un coup de tête de Dieu. Certes, sa vie était loin d'être parfaite, douce et tranquille, mais même pendant les années les plus difficiles de sa vie, l'année dernière, le collège, le lycée, tous ces refus et ces portes fermées… elle avait toujours vu un peu de lumière et elle s'y était accrochée avec le désespoir d'un fou qui rêve de la vie. Si ça, ce n'était pas de la magie, alors elle ne savait pas où la trouver.
Tu es belle, jeune Yliana. Ton âme est tâchée par la vie mais tu restes belle et vaillante. J'ai une grande admiration pour toi.
La jeune fille rougit. Venait-elle d'être bénie par un ange ? Elle aimait beaucoup cette sensation. Une douce chaleur se répandait à l'intérieur d'elle, comme de l'eau pure coulant sur son corps, et elle voulait se laisser aller, s'abandonner à cette douce impression de quiétude.
La quiétude. C'était quelque chose qu'elle avait oublié. Maintenant qu'elle y pensait, c'était peut-être même quelque chose qu'elle n'avait jamais connu.
Elle retrouva tout de même ses esprits. Une chose important la préoccupait : M. Elle ne savait pas depuis combien de temps elle était partie, sans doute plusieurs jours. Morgane devait être rongée d'inquiétude. Peut-être même était-elle allée voir la police pour la retrouver…
- Est-ce que je peux prévenir mes amis ? S'enquit-elle.
Dean faillit recracher la bière qu'il avait dans la bouche, tandis que Sam déglutit difficilement.
- Je ne crois pas que ça va être possible, Yliana, répondit le cadet. Ils ne comprendraient pas, tu en as conscience, non ?
Yliana songea un instant et hocha la tête :
- Oui, c'est vrai, mais… ils s'inquiètent sûrement pour moi. Si j'ai passé une nuit ici, ça fait au moins deux jours que je suis partie, et…
Sam eut un sourire désolé.
- C'est vrai. Laisse-moi attraper mon téléphone, je vais… Ah, Dean, tu as un message sur ta ligne du FBI. Tu veux que j'y jette un coup d'œil ?
- Ouais, vas-y, envoie. Mets-le en haut-parleur, c'est bon. C'est pour le pentacle de la fac, c'est ça ?
Sam hocha la tête d'un air distrait en donnant son propre téléphone à Yliana, et appuya sur une touche pour faire jouer le message laissé, sans doute, par un des étudiants à qui ils avaient donné leur carte.
Un cri, un cri horrible résonna dans la petite pièce. Yliana plaqua les deux mains sur ses oreilles, horrifiée, alors que les deux frères sursautaient et retrouvaient tout deux leur attention maximale.
- « Si tu ne veux pas en entendre plus, ramène-toi, Castiel. Viens seul. Tu sais où me trouver. »
Cette voix… cette voix. Yliana en était sûre. Elle ne pouvait pas se tromper. Mais le ton, le souffle nasillard, le sourire étrange qu'elle décelait dans cette voix habituellement gentille et grave, elle ne les reconnaissait pas.
A l'intérieur d'elle, elle sentit Castiel s'agiter, luttant pour faire surface, mais elle l'en empêcha avec force.
Cette voix, elle en était sûre, c'était celle d'Alice.
Alex reprit son souffle, enfin, et cessa de hurler. Ses cordes vocales lui donnaient l'impression de saigner dans sa propre gorge, et il se demandait si ce n'était même pas littéralement le cas.
Tout son corps était en feu. Il ne savait pas ce que cet enfoiré lui avait fait, mais il n'avait jamais connu pareille douleur. Il avait pris quelques coups, oui, et son genou l'élançait encore salement, mais il avait connu pire quand il fuguait encore. Ce n'était pas les coups qui lui avaient fait le plus mal. Le pire, c'était cette magie infâme, cet espèce de malédiction sans nom qui l'assaillait en continu, qui faisait de son propre sang des vagues de feu mordant dans sa propre chair, de l'air autour de lui des lames de rasoir qui détruisaient ses poumons à chaque nouvelle respiration. Et le pire, c'était que cette douleur là, cette douleur affreuse, terrible et terrifiante, prenait possession de lui sans même que le démon ne le touche.
Il aurait préféré qu'on le touche. Il n'aurait jamais cru penser ça un jour, pas après l'Autre, mais il aurait préféré sentir le contact de la main qui lui infligeait tant de douleur. Au lieu de ça, il n'avait rien, rien à quoi se raccrocher, simplement le sentiment insupportable d'avoir mal sans pouvoir se sauver.
Le garçon voulait lancer des tonnes et des tonnes d'insultes à la face du démon, mais il devait respirer. Combien de temps cela faisait-il, maintenant ? Il ne savait pas, il avait cessé de compter, cessé d'espérer une fin. Peut-être des heures, peut-être des jours. Ses propres hurlements étaient devenus une habitude à ses oreilles meurtries par le son déchirant.
Il avait besoin de se reposer. Simplement… de se reposer. Son corps lui donnait l'impression d'être une serpillière. S'il avait pu plonger dans l'eau fraîche et s'y laisser porter, même si l'on était en hiver, il l'aurait fait. Le besoin urgent de se laver, de se purifier, était plus présent en ce moment même que la faim ou la soif. C'était là qu'il en était.
- Alex… Tu vas bien ?
Il ne releva pas la tête, tombée sur sa poitrine, trop épuisé, mais il reconnut la voix de Morgane. Il sourit. Au moins, elle allait bien. Il leva le pouce de la main droite et entendit son amie soupirer de soulagement.
Ils s'entendaient bien, tous les deux. Et surtout, il n'avait pas besoin de tourner autour du pot pour se faire comprendre d'elle. Certes, leur rencontre avait été pour le moins étrange, et Alex se demandait encore ce qu'il s'était passé exactement, mais ils avaient connecté immédiatement. La présence de Morgane le rassurait aujourd'hui. Elle était là, il n'était donc pas seul.
A présent qu'il avait cessé de crier, il entendit la douce voix d'Eléonore chantonnant un air enfantin. Il fronça les sourcils. Il aurait voulu pouvoir la rassurer, pouvoir entourer ses épaules de ses bras et sentir ses cheveux bruns dans le creux de son cou. Il lui aurait dit alors que tout allait bien se passer. Qu'il était là, avec elle, et qu'il la protégerait quoi qu'il arrive.
Mais il n'avait plus même la force de parler.
- Ca fait longtemps que j'ai appelé le numéro. Il devrait être là.
Gyrth parlait à voix haute, assis à même le sol, faisant trembler la jambe d'Alice d'impatience et d'inquiétude. En effet, Castiel aurait déjà dû être là. Avait-il fait quelque chose de travers ? Ou peut-être l'ange n'avait-il pas cru à sa menace ? Il réfléchissait, mais il ne savait pas quoi faire de plus. Et torturer le gamin avait fini par l'ennuyer. Il avait bien pleuré, mais de douleur, pas de désespoir, et il n'avait même pas supplié. Gyrth n'aimait pas les âmes qui encaissaient courageusement. Elles étaient ennuyeuses. Il leur préférait largement les âmes faibles qui se mettaient à genoux devant lui et proposaient toute sorte de pacte avec lui pour cesser d'avoir mal.
Un regard en biais lui permit de constater que le petit blond, qu'il avait fait descendre par ennui il y avait quelques heures maintenant, avait réussi à se traîner jusqu'à la meilleure amie de son sac de viande, malgré ses côtes fêlées et sa cheville démise. Bah, peu importait. Ils pouvaient bien s'occuper, eux aussi, en attendant. Et puis au moins, la brune aux cheveux lisses s'était enfin arrêtée de chanter bêtement. Tss. Les humains étaient si inférieurs.
Même s'il s'ennuyait de torturer le garçon, Gyrth devait admettre qu'il avait toujours envie d'explorer ses limites, de voir jusqu'où il pouvait tenir. Le fait était que le démon ne savait rien de cet « Autre » qui obscurcissait les pensées du gamin, à part pour le fait que c'était une menace pour lui. Il se fichait éperdument de savoir, mais il pouvait s'en servir pour faire du chantage. Ca, ça lui suffisait largement – grâce à ça, il pouvait continuer à l'entendre hurler et pleurer comme l'âme misérablement humaine qu'il était.
Il voulait lui couper quelque chose. Le nez, peut-être. Ou bien une oreille ? La langue était aussi une bonne option. Il ne s'en était pas encore pris aux doigts non plus. Couper, couper, retirer, suturer – oui, il voulait mutiler. Voir les yeux faibles de l'humain emplis de terreur s'agrandir à la vue du sang abondant de la plaie, coulant, se répandant partout, salissant et puant et s'incrustant.
Le démon matérialisa son couteau favori dans une main. Il n'y avait pas encore fait appel. En fait, il n'avait pas vraiment infligé de graves coupures au garçon - quelques griffures par-ci par là, certes, mais rien d'autre. Ce dernier s'était plutôt… ouvert tout seul, finalement. A force de se contorsionner dans ses efforts désespérés pour échapper à la torture, ou juste parce que la douleur, trop grande, s'était littéralement arrachée de son corps. Mais lui, Gyrth, n'avait pas encore ouvert la peau hâlée du gamin avec une lame.
Il se releva, s'approcha vivement du garçon et ouvrit sa veste d'un geste rapide et brusque.
Alex sursauta. Quoi donc, maintenant ? Cet enfoiré, ce fou furieux n'en avait-il pas assez ? Pourquoi continuait-il ? A quoi cela lui servait-il ? C'était idiot, si idiot et désintéressée, que le garçon se sentait complètement désarmé face à la folie qui animait les yeux de… d'Alice.
Quand les mains glacées arrachèrent son t-shirt pour exposer son torse, Alex se contracta. Non, non, pas comme ça. Il ne voulait pas… pourquoi voulait-il l'exposer ainsi ? Se cacher était sécurisant. Il avait besoin de se sentir protégé par ses vêtements contre les regards indiscrets et les contacts. Tout contact. Quand il sentit les doigts gelés se poser sur sa peau nue, comme pour le revendiquer, pour le faire se soumettre et appartenir à quelqu'un d'autre, un gémissement s'échappa d'entre ses dents serrées.
« C'est pour ton bien, Alexandre. C'est pour que je sache si tu es en bonne santé. »
Les souvenirs l'assaillirent soudain, trop présents, trop oppressants. Son petit corps d'enfant entièrement nu dans la salle de bain, son visage rond dans le miroir le regardant avec appréhension. Ne pas ouvrir la porte. S'il ouvrait la porte…
« Alexandre, voyons, pourquoi est-ce que tu t'en vas, comme ça ? Ne cours pas loin de moi. Je veux juste te regarder… »
Il fut presque reconnaissant lorsque Gyrth appuya le fil de sa lame contre son torse et que le sang perla à la surface de sa peau. Il grogna, certes. Mais les souvenirs s'évaporèrent aussi vite qu'ils s'étaient emparés de sa mémoire.
- On s'ennuie un peu, non ? Lui susurra le démon tout en faisant glisser la lame de son torse jusqu'à ses côtés, laissant une vilaine estafilade sanglante.
Alex sourit d'un air provocant, découvrant des dents sanglantes. Il goûta lui-même au goût métallique du bout de la langue. Des blessures internes, aussi, alors… ?
- Hm. Toujours pas décidé à te soumettre, alors.
Le garçon ramena brusquement sa tête en arrière quand il sentit la pointe de la lame effilée du couteau pénétrer de quelques millimètres dans sa peau et caresser ses chairs.
- Ca t'arrive jamais… d'en avoir marre ? Grogna-t-il entre ses dents, bataillant pour économiser son souffle. T'es vraiment… complètement taré, putain…
Brusquement, le démon arracha la lame du torse d'Alex, et l'enfonça brutalement dans la paume de la main du garçon.
Alex cria dans un soubresaut, et dût se mordre la lèvre jusqu'au sang pour dévier la douleur. Putain, putain, ça faisait mal. Il se rendit compte qu'il tremblait de tous ses membres, mais ce n'était rien en vue de ce qui se profilait – la lame commença à tourner lentement dans sa chair, faisant un quart de tour, un demi-tour, un tour entier, puis encore un autre, de manière presque langoureuse. Alex gémit et serra les dents, essayant de régulariser sa respiration avant qu'il ne parvienne plus à rien faire.
Soudain, une ombre se jeta sur Alice et la plaqua au sol. Le couteau cessa immédiatement de bouger, laissant un répit au pauvre garçon sur le mur, tremblant de douleur.
- VINCENT !
La voix de Morgane résonna dans tout l'entrepôt. La jeune femme ne pouvait supporter d'assister à la scène qui se déroulait juste devant elle sans pouvoir intervenir. Vincent, le si jeune Vincent, Vincent le farceur, était plaqué sur le sol par la main puissante de Gyrth sur sa gorge. Grimaçant de douleur, les lèvres teintées du rouge de son sang, il défiait du regard celui qui s'était emparé sans scrupule du corps d'Alice.
- Toi… tu veux vraiment crever, hein ?
- VINCENT ! Continua Morgane, complètement paniquée.
Il allait le tuer, elle pouvait le sentir, toute cette rage, cette colère qui émanait du corps d'Alice, Morgane ne pouvait pas le laisser agir, non, pas comme ça, il fallait qu'elle bouge, il fallait qu'elle bouge, il fallait qu'elle se libère, juste qu'elle… se… libère…
Ses bras la faisait souffrir le martyre, mais qu'importait – elle se redressa brusquement, bandant tous les muscles de son corps, serrant la mâchoire à s'en briser les dents, et tira. Elle tira de toutes ses forces.
Elle roula sur le sol. Libre.
Sans gaspiller une seule seconde à réfléchir, elle courut immédiatement vers la silhouette de Vincent et Alice, dont la main s'approchait dangereusement de la poitrine du petit blond. Elle va le tuer, songea Morgane. Elle va lui arracher le cœur de la cage thoracique…
Elle lança son pied sur l'estomac d'Alice, tout en espérant que la jeune fille, à l'intérieur de son propre corps, ne ressente rien. Le démon roula sur le côté, laissant Vincent ramper hors d'atteinte.
- Toi… siffla la voix d'Alice, emplie de haine comme jamais. Toi… salope…
Morgane se redressa fièrement, les yeux brûlants de courage.
- Qu'est-ce que tu es ?! Rugit Gyrth en lançant brusquement sa main en avant.
Elle sentit une force s'emparer d'elle par derrière et la tirer de nouveau vers le mur. Elle tenta de résister, mais elle ne put rien faire – elle se retrouva de nouveau bloquée, aussi dénuée de force qu'avant.
Le souffle court, elle ne dit plus rien, trop choquée par les paroles du démon. Qu'est-ce que ça voulait dire ? Qu'est-ce que…
- Raaaaaaaaaargh !
De rage, Gyrth retira brutalement la lame du couteau de la main d'Alex, qui gémit bruyamment. Ce qu'il fit ensuite échappa totalement aux yeux de Morgane ou de Vincent à cause de la vitesse de la bête qui avait pris la place de leur amie. En revanche, Eléonore en fut témoin.
Elle vit Gyrth soupeser la lame dans sa main et passer le bras devant son cou, pour prendre de l'élan. Ses yeux brillaient, et pourtant ils étaient noirs, aussi noirs qu'une nuit sans étoile. Eléonore entendit ensuite une voix issue d'outre-tombe sortir de la gorge de sa meilleure amie :
- Espèces de petits connards d'humain !
Et il abattit son couteau, qui sembla brusquement énorme aux yeux de la jeune fille terrorisée, au-dessus du genou droit d'Alex, avec une force phénoménale. Le garçon perdit connaissance presque immédiatement, tant l'action se déroula vite. Mais Eléonore put entendre le bruit sourd de la jambe d'Alexandre heurter le sol, du sang gicler partout, puant, poisseux, avant qu'elle soit obligée de tourner violemment la tête sur le côté, vomir, et tourner de l'œil.
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Coucou, c'est moi. *agite la main vaguement en espérant ne pas se prendre une volée de tomates pour maltraitance de personnages*
Bon... En vrai, j'aime bien mes personnages. Je vous jure. Je les adore. C'est juste que des fois, c'est cool de les voir avoir mal. Et de les voir perdre des membres aussi. Passke. Tout fait sens dans ma tête.
Et puis, un fanfiction toute rose, toute niaise, c'est pas drôle sinon ! (... ok j'ai peut-être des problèmes) (promis, j'consulte)
Que pensez-vous de ce chapitre ? Vous l'avez aimé ? Vous avez été tenu en haleine tout du long ? Vous avez envie de couvrir Alex d'une couverture, de lui donner un pot de crème glacée avec une grande cuillère et de lui faire regarder des séries débiles pour que ça aille mieux ? (Moi, oui, juste pas tout de suite) Et Yliana ? Est-ce que vous avez trouvé son acceptation trop brusque ? Je voulais vous faire comprendre que c'est la présence de Castiel qui la calme et l'empêche de céder à la panique, mais je ne sais pas si c'est vraiment passé. Dites-moi si ça vous semble vraisemblable ou non.
Merci d'être passé, merci d'avoir lu, et n'oubliez pas de laisser un petit mot, ça fait toujours plaisir, le bouton est juste là. Je vous aime. A dans deux semaines !
(ouais, j'ai aucun scrupule à vous laisser deux semaines sur un aussi gros cliffhanger) (c'est là que vous vous demandez si le lancer de tomates, c'était pas une bonne idée, finalement, hein ?) (*fuis*)
