CHAPITRE 11

La pièce était entièrement matelassée, les murs, le plafond et le sol étaient couverts d'un tissu gris clair. Mes yeux se posèrent immédiatement sur un corps masculin, allongé dans le coin gauche de la pièce, dos à nous. Il portait un pantalon blanc ainsi qu'un tee-shirt de la même couleur. Ses cheveux châtains étaient emmêlés et retombaient lourdement sur son visage. Il ne bougeait pas malgré notre présence dans la pièce. Je fronçai les sourcils puis, je relâchai la main de Charles. Je m'approchai doucement de mon père, mon regard posé sur son dos. Je m'accroupis derrière lui puis, doucement, je levai la main.

_ Papa, c'est Eli, dis-je en la posant tendrement sur son épaule.

Mon père sursauta et d'un mouvement violent repoussa ma main, me faisant tomber sur mes fesses. Il en profita pour reculer et s'adosser contre un des murs loin de moi. Son regard, aussi bleu que le mien, me fixait il était totalement vide, mais je ressentais toujours une colère immense émaner de tout son être. Du coin de l'œil, je vis le docteur Hutchinson maintenir Charles par le bras, le télépathe voulant venir à mes côtés. Je me mis à quatre pattes et approchai doucement de mon père.

_ Papa, soufflai-je calmement.

Je m'arrêtai à moins d'un mètre de lui, ne voulant pas l'effrayer plus qu'il ne l'était déjà. Son regard était toujours fixé sur mon visage mais il ne me reconnaissait toujours pas.

_ Papa, redis-je en m'approchant de quelques centimètres.

Je le vis froncer les sourcils et ouvrir plusieurs fois la bouche.

_ Vous n'êtes pas Eli ! grogna-t-il d'une voix rauque. Ma petite Eli… Toute petite Eli…

Il faisait de légers mouvements avec ses bras, comme s'il berçait un enfant contre lui.

_ Eli a grandi, papa. Ce n'est plus une petite fille.

_ Si, Eli… toute petite… ma toute petite fille…

Les larmes me montèrent aux yeux, une grande tristesse s'emparant de moi. D'un mouvement rapide, j'essuyai mes larmes puis, je me rapprochai de mon père.

_ Regarde mes yeux, lui demandai-je.

_ Non ! hurla-t-il.

_ Papa, regarde mes yeux !

_ Non ! Non ! Non !

J'approchai de nouveau ma main vers son visage mais il la repoussa encore une fois.

_ Laissez-moi avec mon Eli ! Laissez-moi !

Je poussai un profond soupire et décidai d'utiliser la force puisqu'il ne m'écoutait pas. Je posai donc rapidement, et sans prévenir, mes deux mains autour de son visage. Seulement, je n'eus pas le temps d'entrer dans sa tête que sa main s'abattit violement sur ma joue, me faisant le relâcher. Mon visage était parti sur le côté, me laissant quelques instants perdue et choquée.

_ Vous n'êtes pas Elizabeth ! hurla mon père tandis que je posais ma main sur ma joue qui commençait à me brûler.

_ Eli ! s'inquiéta Charles, maintenu fermement par le médecin.

Mon regard étant tourné vers la porte, je le vis se débattre sans succès puis, il posa sa main sur sa tempe.

_ Non, Charles ! l'empêchai-je, laissant retomber ma main sur le sol capitonné. Laisse-moi faire ! S'il te plait.

Il hocha la tête, un regard inquiet posé sur moi. Je tournai ma tête vers mon père qui hurlait et gesticulait dans tous les sens.

_ Papa ! hurlai-je à mon tour, attirant son attention. Cette fois-ci, tu vas m'écouter !

J'attrapai un de ses bras, essayant de le garder immobile, et posai ma main libre sur sa joue, calant mes doigts sur sa nuque. Je me rapprochai de lui, mon nez frôlant le sien.

_ Regarde-moi ! ordonnai-je, ne lui laissant pas le choix.

Lorsque ses yeux se fixèrent dans les miens, il se calma doucement.

_ Regarde-moi, soufflai-je dans un murmure.

_ Petite Eli… a les même yeux… que vous…

_ Papa…

_ Même yeux… que vous…

Un sourire étira tristement mes lèvres : mon père ne me reconnaissait vraiment plus. Doucement, je relâchai son bras et posai ma main sur son autre joue puis, je me concentrai et entrai dans sa tête.

Un brouillard épais m'entourait. Je ne voyais strictement rien… Je tournai plusieurs fois sur moi-même, afin de situer l'endroit où je me trouvais mais le brouillard était bien trop épais... Je sentis une pression sur mes tempes, me faisant froncer les sourcils, puis Charles apparut à mes côtés. Il me regardait, inquiet.

_ Ça va ? me demanda-t-il, posant sa main sur ma joue.

_ Oui, ça peut aller, lui souris-je doucement.

Il regarda à son tour autour de nous. Toujours le même brouillard, la même impasse visuelle.

_ Où devons-nous aller ?

_ Dans ma maison d'enfance, lui répondis-je.

Le brouillard ne s'atténuant pas, je décidai de suivre mon instinct et marchai dans la direction qui m'attirait irrémédiablement.

_ Tu sais où on va malgré le brouillard ?

_ Non, mais quelque chose m'attire par-là, lui expliquai-je.

Charles hocha la tête et me suivit silencieusement. Après plusieurs minutes de marche, une lumière apparut au loin, nous nous hâtâmes, le brouillard commençant à se dissiper. Finalement, nous arrivâmes dans un grand parc. Mon instinct m'avait mené dans la bonne direction ! Je souris doucement, m'arrêtant quelques instants. Ce parc était pour moi le lieu de merveilleux souvenirs avec mes parents : nous nous y promenions tous les dimanches. Charles posa tendrement une main sur mon épaule, m'invitant à reprendre notre marche. Au loin, nous vîmes des ombres bouger. Elles se rapprochèrent et nous pûmes voir une enfant courir derrière un adulte. Les rires de la petite fille remplaçaient le chant mélodieux des oiseaux, augmentant le bonheur du père. Je souris devant ce souvenir passé, ce merveilleux moment où les soucis n'existaient pas, ou rien n'empêchait notre bonheur d'exister.

Charles regardait le spectacle, un sourire étirant délicatement ses lèvres.

_ Continuons, l'invitai-je.

Nous reprîmes notre marche, nous dirigeant vers ma maison d'enfance. Celle-ci apparut au détour d'un chemin. C'était une maison imposante de deux étages ses murs blancs reflétaient les rayons du soleil et ses volets rouges n'avaient pas été touchés par les années passées. Le jardin venait d'être tondu et les arbres fruitiers donnaient de superbes fruits juteux. Une femme brune aux yeux verts était accroupie au pied de plusieurs rosiers et coupait quelques fleurs afin d'en faire un beau bouquet. Mon père était debout à ses côtés, il regardait ma mère amoureusement, un sourire sur les lèvres. La jeune femme se releva, le bouquet en main. Elle alla embrasser mon père qui posa une main au creux de ses reins et l'autre sur son ventre arrondi.

Nous passâmes à leurs côtés, ombres invisibles devant ce tendre moment.

Charles restait silencieux, son œil curieux admirant chaque souvenir de mon père, chaque instant important de son passé.

Habituellement, lorsqu'un télépathe entre dans le mental d'une personne ou d'un mutant dit « normal », il se retrouve dans un labyrinthe ou un lieu important pour eux puis le choix du chemin à emprunter s'offre à lui par trois choix : le passé, le présent et le futur. Seulement, chez mon père, ce choix était dirigé par sa folie. Jamais je ne m'étais perdue car je le connaissais mieux que quiconque. Mais même un mutant aussi puissant que Charles s'y perdrait facilement et sombrerait tout comme mon père dans une totale démence.

Je posai ma main sur la poignée de la porte d'entrée et entrai à l'intérieur, suivi de Charles. Mon compagnon regardait avec curiosité ce nouveau lieu tandis que nous traversions l'entrée et le salon. Nous gravîmes les marches menant au premier étage puis nous nous arrêtâmes devant une porte peinte en beige. Je l'ouvris et entrai dans la chambre de mes parents. Mon père était assis sur le lit, une peluche d'enfant dans les bras. Il regardait distraitement la fenêtre qui lui faisait face.