Chapitre 2 : La Coccinelle & l'Impala


Dans les archives du MACUSA, ils n'étaient pas répertoriés sous l'appellation Chasseurs, mais sous celle de Braconniers. Ils enfreignaient au bas mot deux douzaines de lois chaque fois qu'ils s'occupaient d'une affaire et passaient leur temps à bafouer les droits des loups garous et des vampires. Arthur soupçonnait le gouvernement magique de les tolérer uniquement parce qu'ils leur évitaient de longs procès et d'interminables discussions d'éthique en éliminant sans état d'âme les hybrides qui pétaient un câble, les fantômes problématiques ou les sorciers qui fricotaient avec des forces obscures.

Sans compter que comme ils étaient toujours à cours d'argent, ils prenaient n'importe quel cas sans poser de questions.

C'était donc sans trop d'enthousiasme qu'Arthur avait appris que les frères Winchester étaient déjà à Fitchburg, Wisconsin, quand on lui avait confié le dossier. Il connaissait leur nom, bien sûr – la police moldue les recherchait pour meurtre ; le FBI pour désacralisations, usurpation d'identité et fraudes bancaires – et le Département des Arcanes gardait un œil sur eux à cause des circonstances mystérieuses dans lesquelles leur mère avait péri lors de l'incendie de Lawrence, Kansas.

De leurs personnalités, il ne savait pas grand-chose. D'après leurs informateurs, Sam était le plus jeune et le plus sérieux. Il s'était retiré de la Chasse pour faire des études pendant quelques années et on le soupçonnait d'avoir un certain potentiel magique (insuffisant cependant pour que son cas intéresse le MACUSA). Dean était un coureur de jupons qui ne savait pas aligner deux phrases sans faire une blague bancale, mais il avait commencé son sale boulot très jeune et marchait sur les traces de leur père. Or quand on savait que John Winchester était classé au même niveau d'alerte qu'un Bonnet-Rouge – obstiné, imprévisible, implacable – il y avait de quoi s'inquiéter.

Arthur était persuadé que les deux frères refuseraient de travailler avec eux et qu'ils ne feraient que leur mettre des bâtons dans les roues. Cette affaire à Fitchburg sentait mauvais depuis le début.

D'abord, la Brigade des Mineurs avait attendu le quatrième cas d'enfant malade avant de s'intéresser à la situation et de décider d'envoyer quelqu'un voir ce qui se passait – et encore, ce n'était peut-être que parce que Michael Gorwitz avait besoin d'être marqué qu'on avait alerté le Département des Traqueurs.

Ensuite, le temps qu'Arthur et Euphrosine se rendent sur les lieux, une cinquième gamine avait succombé à l'épidémie. A l'hôpital, ils avaient longuement bavardé avec Betty Zellweger, une médicomage qui travaillait en pédiatrie sous couvert d'un diplôme moldu. Elle leur avait décrit les symptômes des petits malades et ils avaient convenu avec elle que seul un Détraqueur pouvait être la cause de leur état… sauf qu'un Détraqueur aurait achevé ses victimes et ne se serait pas contenté d'attaquer une seule personne dans une maisonnée de sorciers.

Betty leur avait expliqué que les enfants étaient très faibles et que sans de régulières injections d'essence vitale, ils auraient déjà succombé depuis longtemps. Un acheminement d'ampoules avait enfin été validé par le Centre d'Etude et de Prévention des Pathologies Magiques Rares mais, en attendant, les parents qui se relayaient pour en fournir s'étaient épuisés. Elle leur avait proposé de faire un don et Arthur avait immédiatement accepté, en dépit des risques que cela représentait au cours d'une mission (non seulement une ponction d'essence vitale était douloureux et fatiguant, mais cela pouvait vous laisser sans défenses magiques pendant plusieurs heures).

Il avait en revanche catégoriquement refusé qu'Euphrosine fasse de même. Elle avait eu beau tempêter que c'était sexiste, arriéré, machiste et infantilisant, il n'avait pas cédé : il était officiellement son gardien et, même s'il n'approuvait pas tout ce que faisait le MACUSA et qu'il savait parfaitement que ce n'était pas leur bon cœur mais le souci de ne pas perdre un élément aussi précieux qui les motivait, il était assez soulagé que le gouvernement soit strict au sujet de la protection de sa petite sœur.

En fin de compte, il s'était endormi dans la petite salle où on l'avait installé, bercé par le bourdonnement de la télévision, et quand Betty était venue retirer l'aiguille de son bras en l'avertissant qu'il pourrait ressentir quelques nausées ou vertiges passagers, il s'était réveillé avec une migraine de l'enfer qui l'avait laissé incapable de faire quoi que ce soit d'autre que vomir et gémir qu'il y avait trop de lumière pendant les dix-huit heures qui avaient suivi.

Euphrosine, il fallait le dire à sa décharge, n'avait pas triomphé. Elle s'était contentée de s'occuper de lui – ce qui était déjà suffisamment humiliant – et l'avait pressé pour la énième fois de consulter un médicomage.

Ces maux de tête aléatoires qu'il traînait depuis quelques mois commençaient à devenir inquiétants, mais Arthur n'était pas du genre à se concentrer sur autre chose que sa mission pendant une affaire.

Il avait donc repoussé cette question à plus tard dès qu'il avait été capable de se tenir debout et ils s'étaient rendus au motel que tenait Mme Gorwitz pour mettre la Trace sur Michael avant que quelque chose de grave ne lui arrive aussi.

Et c'était là qu'ils étaient tombés sur les Winchester.

Arthur devait s'avouer qu'ils lui avaient été sympathiques tout de suite, aussi bizarre que cela puisse paraître. Sam était vraiment très grand, probablement plus sportif que sa silhouette mince ne le laissait supposer, mais il avait un rire de gamin et des maladresses de rat de bibliothèque. Il y avait quelque chose au fond de ses yeux qui parlait d'une blessure encore à vif et de beaucoup d'incertitudes, d'une peur camouflée sous des efforts désespérés pour paraître au contrôle.

Dean était dangereux, c'était certain. Il avait le regard d'un homme qui a déjà tué de sang-froid et qui ne se doute pas de la colère enfouie au fond de lui, mais il était évident qu'il aurait probablement donné sa vie pour sauver son frère et cela, en soit, en disait énormément sur le cœur planqué sous les attitudes de gros dur et les blagues débiles.

Dean en savait aussi beaucoup plus qu'il n'aurait dû en savoir, à commencer par l'existence des Détraqueurs.

- Les Moldus ne peuvent pas voir cette créature, dit lentement Euphrosine en fixant l'aîné des Winchester. "Cette photo a été manipulée pour les besoins de l'enquête, mais c'est impossible que tu en aies vu un en vrai."

Le tutoiement leur était venu très rapidement pendant le repas : ils avaient le même âge, après tout.

- C'est une Shtriga, insista Dean. Il avala sa salive, les poings serrés sur ses genoux. "Je le sais, je l'ai vue de mes yeux. C'est la même que la dernière fois. C'est celle qui a essayé de tuer Sammy."

- Qu'est-ce que tu racontes ? s'écria son frère, ahuri. "C'est la première fois que j'entends parler de ça ! Et Papa ne l'aurait jamais laissée s'échapper si elle s'en était prise à l'un d'entre nous ! Arrête de me prendre pour un con, mec, crache le morceau ! Qu'est-ce qui s'est passé à Fort Douglas, il y a seize ans ?"

- Votre père a affronté un Détraqueur dans le passé et il s'en est tiré ? articula Arthur, stupéfait. "Mais ce n'est pas un sorcier, il n'aurait pas pu-"

- Un Détraqueur ne sentirait même pas un chatouillement en se faisant plomber par des balles consacrées, lança Euphrosine. "C'est forcément-"

Dean leva les mains pour faire taire les trois autres.

- Okay, okay, baissez d'un ton, grogna-t-il. "On se fait remarquer, je vous signale. On devrait peut-être bouger, porter cette conversation dans un endroit plus discret. Je vais te dire ce qui s'est passé, Sam, ferme-la pour l'instant."

Arthur échangea un rapide coup d'œil avec sa sœur pour s'assurer qu'elle était du même avis que lui, puis il fit résonner sa langue dans le creux de sa joue.

- Si ça va pour vous… chez nous on sera tranquilles.

Dean hésita, mais Sam était déjà en train de ramasser ses affaires, l'air buté.

- Okay, si c'est pas trop loin.

Euphrosine sourit finement, tout en réglant les pizzas et les bières pour l'ensemble de la table.

- On est garés jusqu'à côté de votre Impala.

Ils retraversèrent la rue et se dirigèrent vers le fond du parking. Les lettres rouges du néon du motel clignotaient dans la nuit. Il faisait toujours très lourd, comme si un orage n'allait pas tarder à éclater.

Quelques gouttes étoilèrent le pare-brise de la Chevrolet noire au moment où ils s'en approchaient. Les Winchester, intrigués et vaguement sur leurs gardes, scrutaient les emplacements vides autour d'eux.

- Où est votre caisse ? demanda Dean en fronçant les sourcils.

- Les boucliers, Art', lança Euphrosine, qui avait croisé les bras nonchalamment et affichait un drôle de petit air suffisant.

- Oh pardon.

Arthur claqua des doigts et une Coccinelle de 1967 rose pastel en parfaite condition se matérialisa devant eux.

- OH. MON. DIEU, hoqueta Dean pendant que son frère ne pouvait s'empêcher de rire. "De toutes les bagnoles de collection… tu… vous…"

Il se tut et son regard alla de sa précieuse Impala à cette antiquité rutilante sans qu'on puisse décider s'il était écœuré ou fasciné.

- Bienvenue chez nous, dit Euphrosine et elle ouvrit le capot à l'avant, dévoilant non pas la roue de secours, mais un escalier en colimaçon qui s'enfonçait dans le sol.

Dean s'accroupit instantanément pour regarder sous la petite voiture et se redressa aussitôt, stupéfait.

- C'est de la magie, l'aida Arthur qui semblait beaucoup s'amuser.

- C'est dingue, dit Sam. "C'est là-dedans que vous vivez ?"

Avant que quelqu'un ne puisse répondre, d'autres épaisses gouttes tièdes s'écrasèrent sur l'asphalte autour d'eux et un grondement roula sur la ville. Des éclairs blancs et violets illuminèrent le ciel gonflé au-dessus du restaurant en face et le vent se leva, soufflant dans la haie qui bordait le parking.

- Dépêchez-vous d'entrer avant qu'on se fasse tremper, dit Euphrosine en montrant l'exemple et en enjambant le pare-chocs pour descendre dans l'escalier.

Elle avait à peine fini de parler que la pluie se mit à tomber en rideau, crépitant sur la carrosserie des deux voitures si fort qu'on aurait à peine pu s'entendre. Les hommes se dépêchèrent d'imiter la jeune femme et Arthur referma derrière lui.

En bas de l'escalier, ils atterrirent sur un long palier avec un portemanteau, un miroir en pied et une commode avec un vide-poche, tout ce qu'il y avait de plus ordinaire. Dean se pencha sur la balustrade en bois qui surplombait un grand salon confortable au-dessus duquel pendaient des centaines d'ampoules colorées et des gris-gris très suspicieux.

Sam, épaté, continuait à lever la tête pour apercevoir le dessous du capot en haut de l'escalier en colimaçon. Quatre portes s'ouvraient sur le palier, dont une avec une plaque représentant une baignoire dans laquelle se prélassait une sirène qui disparut dans un nuage de bulles en étain dès qu'elle les aperçut.

En bas, il y avait une kitchenette toute équipée, une bibliothèque à faire rêver, un guéridon sur lequel une partie d'échecs était entamée entre des figurines grosses comme le poing et un étrange appareil doré relié à une boule de cristal sur un mur, à côté d'un téléphone vieillot.

Mais le plus inattendu de tout, c'était la cheminée qui s'alluma en faisant sursauter les deux frères et jeta une lumière joyeuse sur les coussins douillets, le canapé qui semblait les inviter à s'y avachir et les hauts murs recouverts de multiples tableaux dans lesquels les personnages se pressaient avec curiosité.

- Bienvenue chez nous, dit Arthur fièrement. "Applaudissez, messieurs. C'est mon génie de frangine qui a presque tout fait."

Euphrosine grommela quelque chose d'inaudible et disparut quelque part.

- C'est l'endroit le plus cool que j'ai jamais vu de ma vie, murmura Sam en s'asseyant machinalement dans un des fauteuils.

Il sembla s'apercevoir de l'envie qu'il y avait dans la voix car il ajouta vivement, avec un peu d'embarras :

- On n'a jamais eu d'endroit à nous, vous savez…

- Les Chasseurs appartiennent à la Route, c'est la règle ! tenta de plaisanter Dean, mais il y mit si peu de conviction que personne, et surtout pas son frère, ne fut dupe.

Arthur tomba la veste et remonta les manches de sa chemise. L'arme dans l'étui maintenant bien en vue était un colt qui avait l'air d'être une antiquité lui-aussi, mais qui paraissait parfaitement entretenu.

Euphrosine revint débarrassée de son tailleur et changée dans une paire de jeans et un t-shirt en coton, une fine tige de bois glissée derrière l'oreille et les cheveux rassemblés en une tresse lâche. Elle sortit des bacs de sorbets du congélateur et distribua des cuillères. Après quelques minutes ponctuées seulement de sifflements quand la glace leur saisissait les sinus, ils reprirent la conversation là où ils l'avaient laissée.

Et si Dean avait peut-être espéré qu'on l'oublie, il ne le montra pas quand tous les yeux se tournèrent vers lui.

- Papa était parti chasser et il m'avait laissé avec les consignes habituelles. N'ouvrir à personne, tirer avant de poser la moindre question si quelque chose essayait d'entrer et veiller sur Sammy, commença-t-il. "Trois jours après, j'en avais plus que ma claque de cette chambre minable, j'aurais grimpé au mur. J'avais besoin de prendre un peu l'air…"

C'était très résumé et Sam devait être le seul à entendre crisser le papier des Lucky Charms, ses céréales préférées, à renifler le mélange de lessive mal séchée et de haricots trop cuits, à se rappeler des draps qui grattaient dans ce motel anonyme du Wisconsin. Dans l'appartement à droite, un couple haletait bruyamment, dans celui de gauche le jingle des infos se mêlait à des bruits de dispute. Demain. Papa rentrerait demain. Ce n'était qu'une nuit parmi tant d'autres.

- … je suis revenu à peine une heure plus tard et quand je suis entré, j'ai tout de suite remarqué la porte de la chambre entrouverte et cette espèce de lueur bleuâtre. La créature était penchée sur Sammy et elle avait l'air d'aspirer quelque chose. J'ai ramassé la carabine, je l'ai pointée sur elle…

Le reste était un maelström d'émotions, de terreur et de honte. Il avait tiré, mais ça n'avait pas marché. Le monstre avait lâché son petit frère qui était retombé mollement, inerte – peut-être mort et tout ça était de sa faute – et elle s'était dressée dans une épouvantable odeur de pourriture avec un râle menaçant.

- Ensuite papa a déboulé dans la pièce et il a déchargé son flingue sur elle. Elle a poussé un cri perçant et elle s'est enfuie par la fenêtre. Papa s'est précipité vers Sammy. Il n'a dit qu'une chose : "je t'avais demandé de veiller sur lui"…

La voix de Dean s'enroua. Ses yeux étaient fixés obstinément sur ses mains ou sur le tapis.

- Ensuite il nous a attrapés, on a quitté le motel et il nous a conduits chez le pasteur Jim, à trois heures de route de là, où il nous a laissés. Mais le temps qu'il revienne à Fort Douglas, la Shtriga était partie et elle n'a jamais refait surface jusqu'à maintenant.

Il haussa les épaules.

- Voilà toute l'histoire, conclut-il.

Sam ne prononça pas un mot, mais ses yeux étaient humides et disaient un tas de choses qu'il n'était pas difficile de déchiffrer.

"Je suis désolé. Ce n'était pas ta faute, tu n'étais qu'un enfant…"

Mais Dean ne le regardait pas.

La pluie tambourinait sur la tôle, lointaine. Le feu pétillait dans la cheminée et se reflétait dans les yeux verts d'Arthur qui jouait avec sa chevalière en argent, plongé dans ses pensées, les lèvres serrées en une ligne mince.

Euphrosine savait parfaitement ce que le récit avait réveillé dans les souvenirs de son frère, aussi elle se racla bruyamment la gorge et ramena tout le monde dans le présent.

- Okay, est-ce que tu te souviens d'autre chose ? Si c'était vraiment un Détraqueur et que, pour une raison que je ne pige pas, tu pouvais le voir, alors ton père a dû utiliser plus que des balles de revolver pour le faire fuir.

Dean fit la moue.

- Non, j'vois pas… euh… la seule chose…

Il eut un petit rire gêné.

- Quand il est entré, c'était comme s'il… ahem. Comme s'il brillait ?

Sam soupira, mais Euphrosine et Arthur échangèrent un coup d'œil.

- Vas-y, développe, encouragea le jeune homme.

Dean réfléchit un instant.

- J'ai toujours mis ça sur le compte du soulagement, l'effet Zorro de son intervention, mais il y a eu cette espèce de… comment dire ? Pendant qu'il tirait sur la créature, c'était comme si une vague de… je sais pas, une sorte de force, déferlait dans la pièce.

- Une émotion ? souffla la fille.

- Ouais, acquiesça lentement Dean, un peu troublé. "Ouais, on pourrait appeler ça comme ça."

Sam écoutait attentivement, penché en avant. Il avait posé son sac à côté du fauteuil, ce qui laissait deviner qu'il était parfaitement détendu.

Ce n'était pas normal. Ils n'étaient pas supposés se confier aux premiers venus et encore moins se sentir rassurés alors que ces… Oiseaux les avaient clairement attirés dans leur nid. Peut-être qu'ils étaient envoûtés. Ce devait être la pizza. Non, impossible.

Dean secoua la tête et se concentra à nouveau sur la conversation. Des années d'entraînement le poussaient à ficher le camp, mais son instinct continuait à lui chuchoter qu'ils n'avaient rien à craindre.

- … alors notre père aurait invoqué à son insu une sorte de force bienfaisante, un Patronus, comme vous dites, et c'est ce qui aurait fait fuir la créature ?

- Je ne sais pas, Sam, dit Euphrosine qui fronçait les sourcils en tortillant le bout de sa tresse d'un blond vénitien. "C'est déjà quelque chose de difficile pour un sorcier, alors je ne peux pas comprendre comment un No-maj aurait pu y arriver – sans baguette et sans connaître le sortilège !"

- Peut-être que c'est du côté du Détraqueur qu'on devrait chercher, intervint Arthur.

Il fit disparaître son pot de glace vide et sa cuillère d'un léger mouvement de main, puis étala sur la table basse les photos des gamins de Fitchburg pendant que les frères Winchester échangeaient un regard mi épaté mi inquiet.

- Les Moldus peuvent le voir, il n'embrasse pas ses victimes, il s'enfuit quand on le pourrit avec des chevrotines et maintenant il semble avoir tout un schéma derrière la tête en choisissant certains enfants au lieu d'écumer son terrain de chasse. Ce n'est pas un comportement normal.

- Tu crois qu'il est contrôlé par quelqu'un ?

- C'est possible, ça ? s'enquit Sam le geek qui griffonnait des notes sur un bout de papier.

Dean compta silencieusement dans sa tête : trois, deux, un...

- Vous avez des archives, des bouquins là-dessus ?

Bingo.

Après ça, ils passèrent des heures à étudier, à réfléchir, à se prendre le chou sur l'affaire jusqu'à avoir l'impression que leurs cerveaux allaient bouillir.

Ils envisagèrent mille et une possibilités, crurent avoir trouvé la solution de l'énigme pour s'apercevoir qu'ils avaient tout bâti sur un détail qui ruinait l'hypothèse, rirent beaucoup en dépit de la gravité des évènements qui les avaient rassemblés et s'aperçurent qu'ils avaient plus en commun qu'ils ne se l'étaient imaginé.

Vers trois heures du matin, Dean s'étira en bâillant et jeta un coup d'œil amusé à côté de lui : Sam avait fini par piquer du nez, ses longues jambes étendues devant lui, son ordinateur sur les genoux, et ronflait le menton sur la poitrine comme un petit vieux.

L'aîné des Winchester s'extirpa du canapé et remit une bûche dans le feu avant de partir en quête d'une nouvelle tasse de café, passant devant Arthur qui était assis en tailleur dans un des fauteuils et mordillait la pointe de son crayon en compulsant un grimoire. Sa cravate traînait sur la rampe d'escalier, il était en chaussettes et ses cheveux noirs rebiquaient dans tous les sens.

Sa sœur était agenouillée sur le tapis. Elle s'était endormie sur la petite table, au sommet d'un tas de documents. Ses lunettes avaient glissé sur son front et elle marmonnait de temps à autre en faisant des bulles. C'était adorable et un peu dégoûtant.

Dean but sa première tasse au comptoir de la kitchenette, puis décida qu'il avait besoin d'une seconde et relança la machine qu'avait bricolé en deux coups de baguette magique cette étrange fille quand elle s'était perçue que les frères Winchester ne comptaient pas s'en remettre à quelque chose d'aussi insipide que du thé pour tenir une nuit blanche.

Dean la trouvait beaucoup plus séduisante depuis qu'il s'était aperçu qu'elle en connaissait un rayon en mécanique.

- Tu peux faire bouillir de l'eau pendant que tu y es ? demanda Arthur en ramenant à l'évier une pile d'assiettes sales qui avaient servi pour le casse-croûte de minuit.

La vaisselle se mit à se faire toute seule, pendant qu'il bâillait à s'en fendre la mâchoire. Il frotta ses yeux ensablés tout en se resservant de thé, se gratta l'estomac, puis retourna au salon en ignorant royalement le commentaire à base de Darjeeling et de métabolisme britannique qui était marmonné derrière lui. Dean le vit se pencher sur sa sœur, lui ôter ses lunettes avec délicatesse puis la soulever dans ses bras comme si elle ne pesait rien. Elle n'ouvrit pas un œil, lui noua les bras autour du cou et se lova contre lui telle un petit chat aux très, très longues jambes.

- Je ne risquerais pas de faire ça avec lui, dit Dean à mi-voix, en pointant du menton son frère quand Arthur passa près de la kitchenette en se dirigeant vers le grand escalier avec son fardeau. "D'abord parce que je n'arriverais jamais à soulever sa méga carcasse, et ensuite parce qu'il m'arracherait la tête."

Il souriait, mais il y avait de la tendresse et presque un peu de regret dans son regard.

Arthur eut l'air de comprendre parfaitement.

- Oh elle ne va pas me rater non plus, pouffa-t-il. "Mais tant pis."

Dean erra un peu dans le salon en attendant le retour du Traqueur. Il finit par tomber sur une collection de disques des Années Quarante et les examina avec intérêt en se demandant qui pouvait bien écouter ce genre de musique.

- Ils étaient à mon père, dit soudain la voix d'Arthur à côté de lui.

Il tapota un cadre sur l'étagère, entre deux plantes vertes, dans lequel un homme qui lui ressemblait énormément lisait un livre assis sous une tonnelle couverte de glycine, un gros matou blanc blotti sur ses genoux.

- Oh, dit poliment Dean, en farfouillant toujours dans les étuis et en s'efforçant de ne pas penser à son propre père, qu'il n'avait pas vu depuis des mois.

- Je comprends, tu sais, continua Arthur qui n'avait pas bougé.

- Un moment Eurêka ? s'enquit le chasseur sans s'émouvoir. "Le majordome avec le chandelier dans le salon ?"

L'autre jeune homme s'appuya contre la bibliothèque et croisa les bras, son expression très sérieuse.

- Je comprends ce que tu ressens.

Dean se raidit aussitôt.

- Ah bon ? lança-t-il d'un ton sarcastique, en relevant la tête. "Qu'est-ce que tu pourrais bien comprendre à ma vie ?"

- Plus que tu ne pourrais l'imaginer, répondit calmement Arthur en le regardant dans les yeux. "Je comprends ce que c'est que d'avoir juré à ton père de veiller sur ton petit frère. De n'avoir que ça à faire et d'avoir complètement échoué."

Le feu pétillait doucement et Sam dormait toujours. Dean s'était figé.

- Quand j'avais quinze ans, pendant les vacances d'été, mon père m'a annoncé qu'il n'avait plus que quelques mois à vivre, continua Arthur de la même voix très calme, en renversant la tête en arrière comme s'il était brusquement très intéressé par les ampoules colorées. "Il m'a fait promettre de prendre soin de ma petite sœur. Mais avant Noël de la même année, j'avais déjà manqué plusieurs fois de la faire tuer."

Il marqua une pause, tourna à nouveau le regard vers le tableau. Le chat s'était levé et – une minute, ce n'était pas un chat, c'était une espèce de singe blanc, en fait. Sous la tonnelle chargée de grappes mauves, l'homme avait cessé de lire et les contemplait comme s'il les voyait, avec une très grande douceur.

Dean, mal à l'aise, se décala de quelques pas. Il aurait voulu que la conversation s'arrête, mais il ne savait pas comment l'interrompre et, malgré lui, il voulait en connaître la fin.

- Depuis j'ai fait des progrès, mais Euphrosine grandit. Ce n'est plus une gamine, maintenant, elle se met en danger toute seule et ça l'agace quand je l'empêche de vivre sa vie en essayant de la protéger, quand je lui interdis de faire ce qu'elle aime et ce pour quoi elle est douée parce que j'ai peur qu'elle se blesse. Et tu sais quoi ? J'ai l'impression que ça ne va pas aller en s'améliorant.

Un reniflement ironique et désemparé échappa à Dean avant qu'il ne puisse le retenir.

- Tu m'étonnes, mec.

Arthur posa ses mains sur le bord de l'étagère derrière lui, tapota du bout des doigts la façade d'un tiroir en bois d'acajou en semblant chercher ses mots, puis prit une inspiration.

- Ce que je veux dire, c'est que tu ne pourras pas toujours veiller sur Sam. Le mieux que tu puisses faire, c'est de lui apprendre à se défendre et à vivre sans toi.

L'autre grand frère arqua un sourcil.

- Et tu arrives à suivre tes propres conseils, toi ? marmonna-t-il.

Arthur lui adressa une moue d'excuse.

- Euh… dix points pour Winchester ? hasarda-t-il.

Puis il pouffa de rire. Dean ne comprit pas la référence, mais il rigola quand même, parce qu'il était presque quatre heures du matin, qu'il était épuisé lui aussi et que les discussions sentimentales n'était pas son truc, mais alors pas du tout, et parce qu'il brûlait de poser une dernière question et qu'il ne la poserait jamais.

Arthur, qui décidément devait lire dans les pensées, y répondit quand même pendant qu'ils remplissaient à nouveau leurs tasses dans la kitchenette, quelques minutes inconfortables plus tard.

- J'ai pu revoir mon père avant qu'il… nous quitte définitivement et j'ai pu lui demander pardon. Je pensais qu'il m'en voudrait d'avoir trahi sa confiance, mais j'avais tort.

Il reposa la bouilloire sur la cuisinière, pensif, puis tourna la tête en souriant.

- Il ne m'avait pas demandé d'être infaillible, tu vois. Il m'avait simplement demandé de faire de mon mieux et ça, tu vois… je l'avais fait.

La gorge serrée, Dean acquiesça avant de retourner dans le salon.

Et comme ça cette étrange conversation fut close. Ils reprirent leurs recherches, finirent par s'endormir aussi et se réveillèrent au son de Sam et Euphrosine qui préparaient le petit déjeuner en papotant comme s'ils avaient toujours été les meilleurs amis du monde.

Ils mangèrent en faisant des plans pour la suite de l'enquête et en se moquant d'Arthur dont le porridge se transformait systématiquement en des plats dégueu chaque fois qu'il se servait – juste rétribution de ses actes de mère-poule de la veille, apparemment.

L'orage avait cessé et tout était propre, neuf, lavé par la pluie, quand ils sortirent de la Coccinelle.

Le ciel clair était immense au-dessus de leurs têtes, cela sentait l'été, les abeilles bourdonnaient voluptueusement dans les glorieux massifs de gueules de loups le long de la rue et, devant le motel, il y avait une ambulance.


A SUIVRE…


Prochain chapitre : "Chacun son boulot"