Épilogue
Dean était debout dans le couloir, les jambes légèrement écartées et les bras croisés, un pli entre les sourcils, les yeux fixés attentivement sur ce qui se passait de l'autre côté de la vitre, dans la salle de conférence où Arthur et Euphrosine avaient rassemblé les familles.
Apparemment, le gouvernement sorcier allait garder un œil sur les six enfants au cas où leurs pouvoirs reviennent et on leur promettait que les médicomages les plus qualifiés étudieraient le problème. En attendant, on leur demandait de ne pas ébruiter la situation et de laisser le MACUSA gérer les communications avec la presse magique.
La salle était insonorisée, mais Dean avait écouté Mustang quand il transmettait les informations à Arthur qui avait insisté pour être le messager de cette mauvaise nouvelle, comme si tout était de sa faute.
Les Winchester n'avaient pas compris pourquoi le Traqueur s'était mis tout de suite à penser de cette façon : d'après eux, si quelqu'un ou quelque chose était responsable d'une mutation chez les enfants, ça ne pouvait être que la créature qui les avait attaqués.
Mais Euphrosine et le colonel n'avaient pas particulièrement défendu ce point de vue et ce n'était que lorsque les Gorwitz étaient venus dire au-revoir que Sam avait semblé percuter et qu'il s'était penché vers Dean pour lui chuchoter qu'en fait cette théorie n'était pas complètement dingue, vu ce qui était arrivé à Asher.
Michael rayonnait, la main de son petit frère dans la sienne. Joana semblait beaucoup plus réservée, encore un peu sous le choc, les yeux humides et le sourire tremblotant. Elle avait serré Euphrosine dans ses bras quand celle-ci lui avait expliqué que le MACUSA accordait des aides aux élèves d'origine moldue et qu'elle n'aurait sans doute aucun mal à obtenir une bourse d'étude avec deux enfants dotés de capacités magiques.
Puis les Gorwitz étaient partis, emportant avec eux leur soulagement et leur bonheur, tandis que les autres familles passaient au fond du couloir en une file silencieuse pour se rendre dans la salle où on les avait convoqués. Un instant, Bethany Mackenzie s'était arrêtée et ses yeux, immenses dans son petit bout de visage pâle, avaient croisé ceux de Michael, puis elle avait détourné la tête et disparu avec ses parents à l'angle du mur.
Maintenant, elle était assise sur une chaise en plastique orange et fixait le bout de ses chaussures d'un air hébété, comme la plupart des gens dans la salle. Certains serraient leur enfant contre eux, d'autres semblaient presque mal à l'aise à l'idée de le toucher. Quelques pères voulaient des explications, accusaient le gouvernement, la Police Particulière, n'importe qui. De temps en temps, une grand-mère ou une tante plongeait dans son sac à main avec un couinement étouffé et se mouchait avant de se redresser, les yeux rougis, pour continuer à écouter Arthur.
Il parlait lentement, avec compassion, mais sans se laisser démonter quand le ton montait ou qu'une mère se mettait à sangloter bruyamment, sans se perdre dans les regards vides, trahis, des enfants. Rien dans son attitude ne trahissait sa détresse face à leur souffrance, ni la culpabilité terrible qui l'étreignait, mais à la façon dont sa sœur le suivait anxieusement des yeux depuis le fond de la salle, Dean pouvait deviner à quel point il était rongé.
Il soupira.
Finalement, les choses s'étaient terminées comme elles se terminaient toujours. Il n'y avait jamais de vraie victoire avec les monstres. Même si le danger était passé, les victimes ne revenaient pas, ou elles étaient traumatisées à vie. Et parfois, sauver les gens signifiait que dorénavant ils ne vivraient plus dans l'insouciance, parce qu'ils sauraient la vérité : là-dehors, les cauchemars existaient.
Il tourna la tête en entendant quelqu'un s'approcher et constata qu'il s'agissait du colonel Mustang. Sam devait toujours être avec Betty Zellweger.
L'homme se plaça à côté de lui, dans la position napoléonienne qui devait être son setting par défaut, et observa pendant un moment ce qui se passait dans la salle de conférence.
- Il a progressé, dit-il tout à coup, d'un petit ton satisfait. "Il y a quelques années, il aurait été incapable de mener une réunion comme celle-ci."
Dean émit un grognement poli.
- C'était un de mes meilleurs éléments quand il était en formation, continua le colonel comme s'il n'avait attendu que cet encouragement, en faisant un geste du menton en direction d'Arthur. "Agile, intelligent, doué pour mener une équipe, un sens inné de la stratégie – et rarement le dessous au combat, qu'il utilise la force ou qu'il fasse preuve de créativité. Je suppose que ça aide de passer toutes les vacances scolaires à s'entraîner avec l'Auror le plus célèbre de tous les temps…"
Et, comme Dean lui adressait un coup d'œil perplexe :
- Son grand-père, bien sûr. Harry Potter ? Non ? Ah. Je croyais que même chez les Bra… que même chez les Chasseurs on connaissait son nom.
Il se racla la gorge et reprit :
- Bref, c'était le premier de sa promotion et on aurait été plus que contents s'il avait rejoint le Bureau des Aurors, s'il n'avait pas été aussi… sentimental. Pas froid aux yeux pour deux mornilles quand il s'agissait de faire face au danger, mais un vrai cœur d'artichaut ! Il aurait hésité avant de fumer un Wendigo, s'il avait eu la moindre impression qu'on puisse discuter avec lui.
Mustang pinça l'arête de son nez, comme s'il se souvenait d'un évènement particulièrement gênant et Dean hocha la tête, parce que tailler la bavette à un monstre anthropophage en espérant qu'il signe aux cannibales anonymes était effectivement très stupide.
- Finalement, il a eu ce qu'il voulait, il est entré chez les Traqueurs et il y a rapidement fait ses preuves, même si je pense qu'il en a bavé. Ensuite, sa sœur est venue le rejoindre et, depuis, c'est un duo de choc.
Il eut à nouveau un petit rire satisfait.
- Malefoy aussi, je l'ai eu à l'entraînement. Elle est peut-être plus lente à apprendre, mais elle a la tête sur les épaules et elle ira loin. Elle en a vu de dures et avec son don, elle…
Il s'interrompit brusquement, toussota comme s'il venait juste de réaliser à qui il s'adressait.
- Eh bien, il est tard. Je vais devoir y aller, dit-il d'un ton bref. Il amorça un mouvement, puis se ravisa, leva un sourcil et considéra sévèrement le jeune chasseur. "Vous aviez déjà travaillé avec des sorciers auparavant ?"
- Non, dit Dean à qui n'avait pas échappé le brusque changement de conversation. "Et je ne pense pas que je recommencerais. Chacun son métier et les vaches seront bien gardées, comme dirait quelqu'un que je connais."
Le colonel soutint son regard pendant quelques instants, comme s'il essayait de déterminer quelque chose. Puis il inclina le menton.
- Une attitude sage, M. Winchester, dit-il.
Sur ce, il leva sa main gantée, claqua des doigts et transplana sans rien ajouter de plus.
- Trop bizarre, marmonna Dean.
Son frère vint le rejoindre au moment où les portes de la salle s'ouvraient et ils reculèrent pour laisser passer les familles.
- C'est vraiment navrant, souffla Sam en suivant du regard un des enfants qui avançait en trébuchant, de grosses larmes roulant sur ses joues constellées de taches de rousseur. "Les pauvres… C'est comme s'ils avaient perdu une partie d'eux-mêmes, tu sais."
- Vraiment déprimant, oui, chuchota Dean. "Mais on ne sait pas ce qu'ils auraient fait de leurs pouvoirs en grandissant. Imagine que l'un d'entre eux soit en fait un futur seigneur Sith. Peut-être que c'est pour le mieux."
Sam était sur le point de répliquer quelque chose qui devait être de l'ordre de "tu n'as pas de cœur" quand Arthur et Euphrosine sortirent à leur tour. Ils refermèrent les portes de la salle derrière eux, se regardèrent un moment comme si une conversation silencieuse passait entre eux, poussèrent ensemble un lourd soupir. Puis ils s'approchèrent des Winchesters à pas lents.
- Bon, ben… cette fois c'est vraiment fini, dit Arthur d'une voix qu'il s'efforça de rendre légère mais qui trembla un peu.
- En route pour de nouvelles aventures ! plaisanta Dean sans grande conviction.
Il y eut quelques minutes embarrassantes, puis Sam sourit.
- Est-ce que c'est le moment où vous devez nous effacer la mémoire ? s'enquit-il en ignorant le coup d'œil horrifié que son frère lui lançait.
Arthur pouffa de rire malgré lui.
- Techniquement oui, bafouilla-t-il. "Mais non."
- On n'efface pas la mémoire aux Chasseurs, expliqua Euphrosine, qui avait pitié de Dean. "Vous avez déjà trop de secrets et ce n'est pas dans votre intérêt de dévoiler à qui que ce soit l'existence de la communauté magique."
- Et vous êtes sympas, ajouta son frère d'un ton déjà plus léger.
Il prit une grande inspiration, enfonça ses mains dans ses poches. Son dos se redressa et les nuages sombres se dissipèrent un peu dans ses yeux verts.
- On y va ?
- On y va, acquiesça Dean.
Et, ainsi, ce fut vraiment terminé.
Sur le parking, Sam serra Euphrosine dans ses bras et les grands frères échangèrent une solide poignée de mains. Dean choisit dans sa boîte à chaussures une cassette audio qu'il loba à Arthur en lui assurant que ce mix de chansons allait ouvrir des univers entiers dans son horizon musical, pendant qu'Euphrosine montrait à Sam la moto réduite à un modèle miniature qui pendait sous son rétroviseur.
Puis ils se séparèrent. Les portières claquèrent, les moteurs ronflèrent, la Coccinelle lâcha un coin-coin sonore, l'Impala répondit d'un joyeux coup de klaxon, quatre mains s'agitèrent, et les voitures s'engagèrent dans des directions opposées sur la route qui les attendait.
oOoOoOo
Les grillons faisaient entendre leur douce sérénade dans les massifs de l'hôpital et une brise fraîche faisait voleter les rideaux à l'une des fenêtres ouvertes. Tout était calme.
Betty Zellweger ne s'était pas aperçu que la nuit était tombée. Penchée sur sa paillasse dans le laboratoire au rez-de-chaussée de l'hôpital, elle continuait à travailler, prenant des notes et marmonnant pour elle-même.
Elle n'entendit pas la porte coulisser, ni les pas de la personne qui s'approchait d'elle, et sursauta en lâchant son stylo qui tomba par terre quand quelqu'un toqua tout à coup sur un coin de la surface blanche.
- C'est trop tard pour une consultation, doc ?
Betty fondit en un sourire.
- Jeff, tu m'as fait peur, idiot ! s'écria-t-elle en lui donnant une tape sur le bras. "Quelle bonne surprise, ça faisait longtemps !"
Le jeune homme se pencha, ramassa le stylo et embrassa la médicomage sur le front.
- Une éternité, tu as raison. Milwaukee n'est pourtant pas si loin d'ici, mais bon, tu sais ce que c'est… le boulot…
Elle pouffa.
- Et toi qui disais que faire Oubliator, c'était la planque ! Il paraît qu'on ne se tourne pas les pouces quand on bosse pour le MACUSA, finalement.
- Tu n'as pas idée, rit-il aussi.
Betty griffonna quelque chose dans le dossier devant elle, puis reposa le stylo et fit glisser un nouvel échantillon de matière dorée sous le microscope.
- Comment as-tu su que j'étais là ? demanda-t-elle en collant à nouveau son œil sur la lentille.
- Je suis passé chez toi et ta mère me l'a dit. Tu travailles sur quoi ? s'enquit négligemment son ami en s'appuyant contre la table, les bras croisés.
- Sur l'essence vitale d'un dénommé Arthur Potter. Longue histoire. C'est ce qui a permis de sauver les enfants de Fitchburg, j'imagine que tes chefs vous en ont parlé. C'est un truc incroyable, Jeff. Il y a là-dedans des composants que je n'ai jamais vus nulle part !
Elle releva la tête.
- Tu aurais dû voir ça ! dit-elle avec excitation. "Un de mes patients n'avait aucun potentiel magique quand il a été admis et à peine quelques heures après que je lui ai injecté ces trois doses, il grimpait littéralement aux murs ! Quant aux autres gamins, on a aucun moyen de prouver s'ils se sont réveillés cracmols à cause de ça, mais une chose est sûre : ils avaient déjà un pied de l'autre côté du Voile et quelque chose là-dedans les a littéralement rappelés à la vie !"
Ses yeux brillaient et ses joues étaient un peu roses.
- Si on pouvait étudier ce qui se passe quand un Détraqueur absorbe les émotions de quelqu'un... savoir pourquoi les pouvoirs des gosses ont été annulés... faire des tests… Tu n'imagines pas à quel point cela pourrait révolutionner la médecine magique ou même changer nos relations avec les No-maj !
- Oh, je n'en doute pas, dit Jeff. "Mais le monde fera cette découverte en temps voulu et tu es malheureusement un peu trop en avance, Betty. Je suis désolé."
Elle fronça un sourcil.
- Désolé ? De quoi tu parles ? Je…
Ses iris s'agrandirent et devinrent vitreux. Sa bouche s'ouvrit en une expression de stupéfaction et elle s'affaissa sur sa chaise comme une poupée de chiffon, les bras ballants.
Jeff abaissa sa baguette. Il referma posément le dossier et le fit disparaître, ainsi que les échantillons. Il nettoya soigneusement le microscope, puis jeta un rapide coup d'œil dans le laboratoire pour vérifier qu'il n'avait rien négligé. Il revint ensuite vers Betty et pointa à nouveau sa baguette sur elle.
Elle battit des paupières, l'air endormi.
- Jeff, dit-elle d'une voix pâteuse, en se redressant péniblement. "Quelle bonne surprise. Je ne savais pas que tu allais venir ce week-end…"
- J'ai eu un jour de congé, répondit-il. "Ça va ? Tu n'as pas l'air dans ton assiette."
Elle se prit la tête, massa ses tempes avec une grimace
- Quelle heure est-il ? J'ai dû m'assoupir…
- Tu travailles trop, dit-il avec sollicitude. "Ça te dit, un morceau de pizza ? J'ai la soirée de libre et ta mère a dit qu'elle serait à son club de macramé jusqu'à tard. On a la permission de minuit !"
Betty rit avec lui. Elle prit son sac à main qu'il lui tendait, se leva, passa la bandoulière sur son épaule. Les mains dans les poches de sa blouse blanche, elle fit glisser son regard sur la table vide devant elle, perplexe.
- J'ai l'impression de zapper quelque chose, murmura-t-elle en tapotant distraitement le sommet du microscope.
- ça ne devait pas être très important, si tu as oublié, dit légèrement Jeff en lui passant un bras autour de la taille.
-Tu as sûrement raison, marmonna-t-elle. Elle lui sourit, se laissa entraîner vers la sortie. "ça fait une éternité que je n'ai pas mangé de pizza !" déclara-t-elle.
- Faut revoir ça, dit Jeff avec bonne humeur.
Betty marqua encore un temps d'arrêt à la porte. La main sur l'interrupteur, elle fronça les sourcils, essayant vainement de comprendre pourquoi son cerveau était si embrumé et pourquoi elle ne parvenait pas à se souvenir de ce qu'elle avait fait pendant les dernières heures de sa journée. Puis elle haussa les épaules, mit cela sur le compte de la fatigue – elle avait, après tout, eu une dure semaine avec cette épidémie – et se laissa distraire par Jeff qui énumérait les vertus de la pizza.
Elle éteignit la lumière, ferma la porte et le laboratoire sombra doucement dans l'obscurité alors leurs pas s'éloignaient en résonnant dans le couloir vide.
oOoOoOo
La pièce était petite, glauque, éclairée seulement par une ampoule au plafond. Il y régnait une vague odeur rance, mélange de transpiration et de tabac froid, et on entendait quelque part le bruit agaçant d'un robinet qui gouttait.
Le colonel Mustang jeta un dossier sur la table et prit place en face du prisonnier lourdement enchaîné, après avoir lâché à hauteur de sa tête une petite sphère ronde lumineuse qui se mit à voleter autour d'eux.
- Docteur Hydaker, dit-il en fixant son regard bleu perçant sur l'homme affaissé sur la chaise en face de lui et en joignant les mains sous son menton. "D'après le dossier que j'ai ici, vous avez causé depuis 1890 la mort de près d'une centaine d'enfants. Je suppose que je n'ai pas besoin de vous dire que votre affaire est grave et que vous avez peu de chances d'échapper à ce que nous appelons familièrement chez nous, la Piscine, et que vous connaissez peut-être sous le nom moins sympathique de Chambre de la Mort."
L'autre ne réagit pas. Mustang ouvrit le dossier. Il en tira une très vieille photo en sépia et la poussa au milieu de la table.
- J'aimerais que vous m'expliquiez comment un dentiste No-maj en est venu à vampiriser de jeunes sorciers au point que sa morphologie se modifie à ce point.
Il n'y eut pas de réponse. Le prisonnier ne dormait pas, cependant. Une veine palpitait au creux de son cou maigre.
- Votre maison présente des empreintes de magie. Vous avez acquis des pouvoirs à un moment donné et vous savez les utiliser. Comment cela est-il possible ? Aucun No-maj – aucun cracmol – n'a jamais réussi à changer son état. Comment y êtes-vous parvenu ?
Les sourcils du colonel se rejoignirent au-dessus de son nez. Il scruta son prisonnier, réprimant une forte envie de le secouer pour lui faire cracher ses secrets.
- Pourquoi avez-vous besoin d'aspirer l'essence vitale de sept enfants tous les quinze ans, Hydaker ? demanda-t-il d'une voix dure. "Qu'est-ce qui a causé votre transformation ? Une potion ? Un sortilège ? Vous n'êtes pas un Détraqueur, cela est certain. Votre âme, aussi hideuse soit-elle, est bien présente dans votre corps, nous l'avons vérifié."
Les paupières du prisonnier clignotèrent et il leva un peu la tête, montrant des globes oculaires blanchâtres, vitreux. Une sensation de froid glacial, de désespoir et d'obscurité se répandit dans la pièce et la petite sphère volante s'affola.
Mustang se leva d'un bond avec la même expression de dégoût que si on lui avait présenté un serpent éviscéré et sa main gantée qui portait un signe cabalistique se dressa, entourée d'un halo rouge.
- Cessez immédiatement ! Je n'hésiterai pas à faire feu, je vous préviens.
Un affreux petit ricanement monta dans la gorge du docteur Hydaker.
- Vous ne me faites pas peur, dit-il d'une voix rauque ironique. "Personne – aucun no-maj, aucun sorcier – ne peut rien contre moi. J'ai vu de l'autre côté du Voile…"
Les yeux du colonel se rétrécirent. Il ne baissa pas sa garde, mais se pencha légèrement au-dessus de la table.
- Qu'est-ce que cela veut dire ? Répondez. Et cessez vos menaces ridicules, vous avez été capturé par deux Chasseurs et une équipe de Traqueurs, on ne peut pas vraiment dire que vous soyez matière à intimider un Auror.
Il y eut un instant de silence, puis l'homme-détraqueur caqueta de rire.
- Oh, tout ce que vous ne savez pas…
Mustang sentait sa patience lui filer entre les doigts. Malgré son entraînement, ses nerfs étaient mis à rude épreuve par l'aberration que représentait ce prisonnier. Il s'obligea à respirer profondément, ferma la main et l'abaissa.
- Cessons les devinettes, voulez-vous ? Je connais les individus dans votre genre. Vous mourrez d'envie de raconter à quel point vous êtes génial. Soit. Je suis prêt à vous écouter.
Il tendait le bras vers la petite sphère lumineuse pour la calmer lorsqu'elle explosa en minuscules particules.
Au même moment, la porte s'ouvrit derrière lui et une ombre avec une carrure sportive s'étira sur le sol brun de la cellule.
- Ce sera tout, colonel, dit une voix agréable. "Nous allons reprendre à partir de là."
Deux types en costumes avec des lunettes noires opaques entrèrent dans la pièce à la suite du nouveau venu et se placèrent de chaque côté du prisonnier, les mains croisées devant eux.
- Qu'est-ce que cela signifie ? lança Mustang d'un ton sec.
Il toisa l'homme qui s'avançait vers lui en replaçant avec style une petite mèche ondulée sur son front. Les mâchoires carrées, le visage plaisant, Harvey Specter aurait aisément pu passer pour un avocat moldu avec ses vêtements élégants, ses chaussures italiennes, son sourire professionnel, mais il ne fallait pas s'y tromper, c'était bien un sorcier. Il travaillait comme secrétaire particulier pour Dakota Moore et on disait de lui qu'il avait bien plus d'influence sur la Présidente qu'il ne le laissait paraître.
Cela faisait de lui un homme dangereux et les Aurors, qui préféraient foncer dans le tas plutôt que de se livrer à des jeux politiques subtils, ne l'aimaient pas. Mustang n'échappait pas à la règle. Il ignora donc la poignée de main que lui offrait Specter et se contenta de prendre la feuille que celui-ci, sans paraître le point du monde offensé, sortit ensuite de son porte-document en cuir d'alligator.
- Le docteur Hydaker doit être transféré en Zone 51. Voici un ordre de transfert en bonne et due forme, signée par la Présidente.
Mustang fronça les sourcils.
- Qu'est-ce que le gouvernement no-maj pourrait bien faire avec un ersatz de Détraqueur ? lança-t-il d'un ton irrité. "Et pourquoi avons-nous accepté ? Le cas de ce prisonnier relève clairement de la Justice Magique, sans compter que le Département des Arcanes voudra certainement étudier ses… capacités."
- Ce ne sont pas vos affaires, colonel, répondit tranquillement Specter. "Et si vous voulez un bon conseil, ne cherchez pas à mettre le nez dans ce qui vous dépasse."
L'Auror, furieux, était sur le point de riposter, lorsque qu'une nouvelle personne se glissa dans la pièce étroite. C'était un homme maigre, vêtu d'un manteau sombre étroitement boutonné malgré la chaleur qui s'infiltrait jusqu'à ce niveau pourtant profondément enterré du siège du MACUSA. Sous son chapeau, deux yeux jaunes brillaient fiévreusement.
- Colonel, salua-t-il dans un chuchotement, comme si sa voix ne pouvait monter plus haut. "Mes félicitations pour cette arrestation."
Il s'agenouilla, ramassa dans sa longue main blême les débris brillants de la petite sphère et les fit disparaitre, puis il se releva et considéra quelques instants le prisonnier qui suivait la conversation avec une petite moue narquoise, ses yeux blancs aveugles se promenant sur les différents interlocuteurs.
- Vous avez vraiment fait du bon travail avec Arthur Potter et cette… petite Euphrosine, reprit-il de la même voix aimable à peine plus forte qu'un murmure. "Maintenant, si vous le voulez bien, nous avons à discuter avec le docteur Hydaker."
- Oh, dit Mustang, le visage soudain raide, ses yeux devenant aussi sombres que de l'encre. Il s'éloigna de la table, abandonnant le dossier, l'ordre de transfert crispé dans son poing. "Je comprends mieux. Allez-y. Il est tout à vous."
- A la bonne heure, sourit Specter.
Il fit un signe bref aux deux hommes à lunettes noires qui empoignèrent chacun le docteur Hydaker par un bras et l'emmenèrent sans prononcer un mot.
Le secrétaire de la Présidente s'inclina légèrement, puis il quitta la pièce en emportant le dossier qu'il rangea soigneusement dans son porte-document. L'homme aux yeux jaunes sortit derrière lui en abaissant son chapeau, et la porte se referma.
Laissé seul, le colonel resta immobile quelques instants, puis il plaqua soudainement la feuille sur la table et asséna un violent coup de poing sur la surface en bois, lâchant entre ses dents serrées un grognement de frustration.
Sous la lumière crue de l'ampoule, les mots Projet Entente Cordiale se détachaient nettement, imprimés en grandes lettres rouges sur l'en-tête de l'ordre de transfert.
oOoOoOo
La Chevy noire, couverte de poussière orange, était garée sur le bord de la route, sous un grand panneau qui annonçait Bienvenue au Nevada. C'était le soir et tout le paysage rougeoyait.
- Tu sais, j'suis pas sûr qu'il y ait quelque chose pour nous dans ce coin, Dean, dit Sam en repliant la carte qui envahissait tout le capot et en s'apercevant avec déplaisir que son frère venait de piocher la dernière frite dans la barquette posée sur le toit de la voiture, à côté des emballages vides de leurs hamburgers. "Il y a bien une entrée pour l'État dans le journal, avec un post-it "faire attention", mais ça ne dit pas de quoi il s'agit. Peut-être que tout simplement le coin foisonne de flics. On devrait plutôt s'occuper de l'assassinat des Telesca à New York. Ça, papa mentionne qu'il faut s'en inquiéter."
- Dis tout de suite que tu préfères tomber sur un fantôme mal embouché, plutôt que sur des aliens chatouilleux de la sonde, pouffa son frère en aspirant bruyamment les dernières gorgées de son coca.
Sam leva les yeux au ciel.
- Tu sais où tu peux te la mettre, ta sonde ?
Dean lui coupa la parole en rotant. Il tapa ses mains l'une contre l'autre pour se débarrasser des miettes de son hamburger, les essuya sur les poches arrière de son blue-jean, puis loba son grand verre en papier dans l'une des poubelles alignées sous le panneau.
- En route, Agent Mulder, lança-t-il joyeusement par la fenêtre, en allumant déjà le moteur. "Promis, on jette juste un coup d'œil et si l'E.M.F ne lâche pas le poindre pet, on décarre et on va vérifier ton double meurtre."
Sam se hâta de débarrasser le toit de la voiture des derniers détritus, puis il se glissa à l'intérieur avec la carte, tassant sa haute silhouette, et claqua la portière.
Dean démarra en trombe, laissant derrière eux un nuage de poussière qui retomba lentement, brouillant les hautes montagnes bleues sur l'horizon.
Sous le panneau d'affichage, deux ombres grandirent alors à l'endroit où se trouvaient les poubelles. La première secoua sa manche avec écœurement pour se débarrasser d'un bout de salade enduit de mayonnaise, pendant que la seconde mettait sa main en visière pour suivre l'Impala qui s'éloignait sur la route plate interminable.
- Tu sais ce que tu as à faire, dit-elle à voix basse. "Mais méfie-toi du plus jeune."
L'autre ombre hocha le menton, puis elle se volatilisa. Une canette roula sur le sol à l'endroit où elle s'était trouvée.
L'instant d'après, il n'y avait plus personne sous le panneau d'affichage enflammé par le soleil couchant.
FIN
On se retrouve dans :
L'ŒIL DU TIGRE
(Les Passeurs d'Âmes, partie 3)
Au prochain épisode : un personnage des Mangeurs d'Ombres vient se joindre à nos enquêteurs, Euphrosine pourrait bien tomber amoureuse, le point de vue sera principalement du côté du frère et de la sœur (enfin !) et, même si ce ne sera pas un crossover officiel, l'ambiance sera inspirée largement de la série Grimm. Préparez-vous, parce que si vous pensiez que les histoires de Tommy Stevens et de Bethany Mackenzie étaient tristes, celle qui arrive sera bien pire…
Comme d'habitude, je posterai ici une preview dès que le premier chapitre de notre prochaine aventure sera posté. Encore merci de m'avoir accompagnée pour cette aventure !
