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2 – Regain d'espoir

Vendredi, 8 h 30.

Jonathan pousse la porte de son cabinet, d'un geste décidé.

Emma le regarde d'un air surpris.

Cela fait un moment qu'elle est arrivée. Comme elle utilise les transports en commun et craint la foule, elle vient toujours au bureau très tôt. Cela lui permet de travailler dans le calme, sans être dérangée par le téléphone ou les visites impromptues.

– Bonjour Emma, s'écrit Jonathan d'un ton enjoué !

– Bonjour Jonathan, vous êtes bien matinal !

– C'est que j'ai un rendez-vous important à neuf heures, et je tiens à ce que tout soit prêt pour accueillir mes visiteurs.

– VOS visiteurs, dit Emma étonnée ! Je croyais que vous deviez recevoir Monsieur Taylor à cette heure-là.

Tout en parlant, elle vérifie l'agenda, ouvert devant elle.

– Il n'est plus question de Monsieur Taylor ! J'ai reporté sa visite à une date ultérieure. Comme c'est un brave homme, il n'a fait aucune difficulté. Non ! Ceux que j'attends, car ils sont plusieurs, m'apportent, si j'ai bien compris, une proposition de dernière minute, apparemment très sérieuse, pour la reprise d'Isla Nublar, et j'ai bon espoir que ce soit la bonne.

– Voilà donc la raison de votre bonne humeur ?

- En effet ! Mais, dites-moi, mon fils est-il là ce matin ?

– Non ! Il a un rendez-vous du côté de Port Angeles et est parti de très bonne heure.

– Très bien ! Je vais donc pouvoir lui emprunter ses fauteuils car mes visiteurs seront quatre. Auriez-vous l'amabilité de les faire entrer dans mon bureau dès leur arrivée ?

– Bien sûr, sans problème ! Et soyez sans crainte, je les accueillerai comme il se doit.

– Je n'en doute pas un seul instant et vous en remercie par avance, répond Jonathan en souriant !

Puis il se retire dans son bureau et ferme la porte derrière lui, comme il a l'habitude de le faire chaque jour.

Il retire son chapeau et le lance en direction du porte-manteau. Ce n'est pas la première fois qu'il se livre à ce genre d'exercice, mais il n'a jamais réussi.

Curieusement, aujourd'hui, son couvre-chef décrit une courbe parfaite et reste accroché.

– C'est un bon présage, se dit-il !

Il enlève son pardessus et son écharpe qu'il suspend à leur tour puis va s'asseoir à son bureau.

Devant lui, il n'y a que quelques papiers à signer, qu'Emma a déjà préparés, et un peu de courrier à lire.

Pas de souci, donc, il sera prêt pour recevoir ses hôtes.

Neuf heures moins dix, déjà !

Jonathan est fébrile. Il n'arrive pas à se concentrer. Il se sent nerveux. Il a les mains moites.

A plusieurs reprises, il se lève et fait les cents pas dans la pièce.

Et si son rendez-vous ne venait pas ? Et si cette dernière proposition n'était que de la poudre aux yeux ? Et si ? Et si ?

Il a toutes les peines du monde à calmer ses inquiétudes.

Neuf heures, enfin !

Puis neuf heures une, neuf heures deux … neuf heures cinq, déjà !

Et personne ne se présente !

Jonathan sent l'angoisse le gagner.

Et si, finalement, ils lui faisaient faux bond ?

Des coups sourds sur sa porte le font sursauter.

– Oui, demande-t-il ?

Emma passe la tête dans l'entrebâillement.

– Votre rendez-vous est arrivé, annonce-t-elle avec un large sourire !

– Faites entrer, je vous prie !

Le vieil homme se détend enfin. Machinalement, il caresse le sommet de son crâne dégarni.

Sa porte s'ouvre, en grand cette fois.

Il se lève et contourne son bureau pour se porter au-devant de ses visiteurs.

Ceux-ci sont bien quatre : trois hommes et une femme.

– Je vous souhaite la bienvenue, dit-il sans attendre, en arborant un large sourire. Installez-vous, s'il vous plaît ! Puis-je vous offrir un peu de café… ou du thé ? J'en ai de l'excellent que je fais venir directement du Sri Lanka.

La commande est rapidement prise, deux thés et deux cafés, et Emma se retire pour aller les préparer.

Elle revient rapidement, alors que les personnes achèvent de s'asseoir, portant un large plateau. Comme à son habitude, elle avait déjà tout préparé à l'avance.

Puis elle abandonne Jonathan à ses visiteurs et ferme la porte derrière elle en sortant.

Pendant que chacun se sert, Harvey Harper prend la parole.

C'est un véritable colosse de près de deux mètres de haut, avec des épaules de déménageur. Ses cheveux blonds sont courts et coiffés en brosse et ses yeux sont d'un bleu profond. Il est vêtu à « la cowboy » avec un jean, une chemise à broderies et des bottes pointues en cuir. Son chapeau, qu'il a retiré en entrant, est posé sur la pointe de son genou.

– Monsieur Rigby, commence-t-il, encore une fois, merci d'avoir accepté de nous recevoir. Je sais à quel point vous êtes occupé et je pense qu'il n'a pas dû vous être facile, suite à mon appel d'hier soir, de vous organiser mais, voyez-vous, nous sommes tous les quatre très éloignés et très pris par nos obligations professionnelles, ce qui fait qu'il nous a été très compliqué de trouver une date commune dans nos emplois du temps respectifs. C'est également pour cette raison que nous nous positionnons aussi tard pour la reprise de l'île aux dinosaures. En fait, nos motivations sont différentes, même si notre but est commun.

« La mienne, vous la connaissez sûrement : j'ai toujours été passionné par ces grands animaux et j'ai été fasciné par le fait de les voir revenir à la vie. C'est pourquoi j'ai pris la décision de protéger cette œuvre fantastique, rêvée et réalisée par un homme plein d'enthousiasme. Et quel meilleur moyen aurais-je pour la protéger que celui de me l'approprier ?

« Les raisons qui poussent chacun de mes amis ici présents à adhérer à ce projet de reprise sont, bien évidemment, différentes. Mais ils vont vous les exposer eux-mêmes. Juste avant, je voudrais ajouter, et j'en aurai fini, que nos activités professionnelles et nos compétences respectives seront, sans aucun doute, complémentaires pour la réussite de cette entreprise, ce qui apporte une crédibilité supplémentaire à notre dossier, comme vous allez pouvoir le constater.

« Cher ami, je vous laisse la parole !

En disant cela, Harvey Harper s'est tourné vers le petit homme de type asiatique qui se trouve à l'autre bout de la rangée.

Celui-ci se lève lentement. Il est fluet, élégamment habillé d'un costume trois pièces impeccablement ajusté. Ses cheveux courts sont d'un noir de jais, tout comme ses yeux malicieux, cachés derrières de petites lunettes rondes à monture dorée. Il tient dans la main son chapeau mou, qu'il a retiré en entrant.

– Soyez le bienvenu, Monsieur Toshiro Nakagoshi, lui dit Jonathan avec un large sourire !

Impossible pour lui, en effet, de ne pas reconnaître le puissant industriel japonais, l'une des plus grandes fortunes de son pays. Hauts fourneaux, industrie lourde, avions, bateaux, automobiles, électronique ne sont que quelques facettes de son puissant empire.

– Je remercie l'honorable Monsieur Rigby, dit le petit homme en s'inclinant. Je suis heureux, et flatté, que vous m'ayez reconnu. Par contre, je ne pense pas que vous imaginiez la raison de ma présence aujourd'hui, aux côtés de mes amis. En fait, très peu de gens sont au courant.

« En dehors de mes activités professionnelles, j'ai une véritable passion : c'est la botanique. Je possède d'ailleurs mon propre laboratoire de recherches sur le sujet et j'ai créé une revue scientifique qui figure aujourd'hui parmi les plus renommées de la planète.

« Lorsque j'ai étudié les caractéristiques du parc, je me suis longuement arrêté sur le laboratoire de génétique et sur le travail qui y avait été effectué pour recréer, de la manière la plus précise possible, la chaîne d'ADN des animaux, puis les animaux eux-mêmes.

« Il m'est alors venu à l'esprit que, si on avait retrouvé des moustiques pris dans l'ambre, ayant ingéré du sang de dinosaures, peut-être pourrait-on, de la même manière, y découvrir des insectes mangeurs de végétaux - pucerons, chenilles ou autres - et ainsi, par des techniques analogues, redonner vie aux espèces végétales disparues.

« Si nous nous rendons maîtres de ce parc, j'aimerais que l'on reconstitue, sur une surface significative, une végétation identique à celle que les grands sauriens ont connue.

« Bien sûr, on pourra, dans bien des cas, utiliser les végétaux d'aujourd'hui, descendants en droite ligne de ceux de l'époque - cycas, séquoias, ifs ou araucarias -, mais je pense qu'il serait préférable de réintroduire leurs ancêtres.

« Et puis, je voudrais que l'on redonnât vie aux grandes familles disparues comme les Benettitales ou les Cheirolepidiacées.

« Mais je suis en train de m'emballer et j'en oublie que ces mots ne signifient sans doute pas grand-chose pour vous. Je vous prie de m'en excuser.

« J'en ai fini et je vous remercie de m'avoir écouté jusqu'au bout.

Avant de se rasseoir, l'hôte japonais salue son interlocuteur en s'inclinant, mains jointes.

Jonathan lui sourit et lui rend son salut.

Le troisième homme du groupe choisit, quant à lui, de rester assis. Il faut dire qu'il se trouve juste en face de son interlocuteur.

D'allure sportive et décontractée, il est vêtu d'un sweat bleu aux manches relevées jusqu'au coude, d'un pantalon de flanelle gris et d'une paire de tennis.

Ses longs cheveux châtains lui descendent sur la nuque et les tempes et il arbore une barbe de trois jours, savamment entretenue.

Il plonge son regard gris dans celui de Jonathan.

– Comme vous m'avez l'air très bien renseigné, je pense que vous devez me connaître également, annonce-t-il sans préambule.

– Bien évidemment, Sir Mordegan.

Sir Humfrey Mordegan, citoyen de sa très gracieuse Majesté britannique, est gallois d'origine.

Il est aujourd'hui le maître incontesté de tout ce qui touche au transport, à l'échelle planétaire. Il construit et exploite des taxis, des bus, des avions, des bateaux, des trains et tout ce qui peut permettre le déplacement des hommes ou des marchandises.

– Si je suis ici, introduit-il, c'est pour deux raisons. D'abord parce que mes amis ici présents ont souhaité m'associer à leur projet pour que j'en étudie les logistiques « transport de visiteurs » et « approvisionnement ». Ensuite, et peut-être surtout, parce que mon épouse s'est passionnée pour ce dossier et qu'elle est persuadée que, bien menée, cela peut-être une excellente opération. Et, en affaires, elle ne se trompe jamais.

Sa femme, c'est Jacqueline Mordegan, née Orléat. D'origine suisse, elle est issue d'une longue lignée de financiers. Banques, sociétés de crédit et de placement, assurances, ceux-ci sont présents partout sur la planète, dès lors qu'il est question d'argent.

Très élégante, elle est vêtue d'un tailleur grenat et d'un chemisier blanc. Ses cheveux mi-longs, auburn, sont légèrement bouclés et mettent en valeur ses yeux marrons, maquillés avec discrétion.

Assise à la droite de son mari, elle tient sur ses genoux un volumineux dossier.

– Cher Monsieur Rigby, c'est donc à moi qu'il appartient de terminer les présentations et ce pour la bonne raison que ces messieurs m'ont demandé de vous synthétiser le contenu de ce document, que nous vous laisserons en partant.

« Nous savons que le temps vous est compté et nous avons pensé qu'une présentation orale serait plus efficace.

« Mais, avant de la commencer, laissez-moi vous dire quelques mots sur les raisons de ma présence ici. Comme vous l'a dit mon mari, je suis d'une famille de financiers et j'ai la réputation, soit dit sans prétention aucune, d'être particulièrement avisée dans mes choix stratégiques.

« Or, je suis persuadée que ce parc peut être un investissement de tout premier plan, si l'on sait s'y prendre et si l'on n'est pas pressé par le temps, avec une rentabilité plus qu'honorable.

Je me suis livrée à quelques simulations économiques qui m'ont confirmé ce ressenti.

Mais ce n'est pas la seule raison de mon intérêt pour Isla Nublar. La seconde est purement sentimentale. Posséder cet espace unique au monde, où l'on croise des animaux que l'on ne peut trouver nulle part ailleurs, ne serait pas pour me déplaire. Appelez cela de l'orgueil de femme si vous voulez, mais faire saliver d'envie toutes celles qui me détestent, et elles sont nombreuses, à travers la réussite de ce projet, aurait quelque chose de jubilatoire. Car nous réussirons, cher Monsieur, soyez-en certain !

– Oh, mais je n'en doute pas un seul instant, chère Madame, répond Jonathan en souriant.

- Parfait, répond Jacqueline ! Je vois que nous nous sommes compris. Je vais donc maintenant vous dévoiler notre proposition.

« Pour nous, l'échec des tentatives précédentes est lié au fait que leurs promoteurs ont commis une erreur grave d'appréciation. Ils se sont crus capables de maîtriser les énormes animaux d'antan, sous prétexte que leur intellect était supérieur.

« Quelle folie !

« C'est pourtant au nom de cette hypothèse illusoire qu'ils se sont lancés dans la surenchère : toujours plus gros, toujours plus fort et, bien sûr, … toujours plus dangereux.

« A chaque fois, on a vu le résultat !

« Une situation qui dégénère rapidement et qui échappe à tout contrôle.

« La preuve est faite, désormais. On ne peut pas faire cohabiter les fragiles êtres humains avec les énormes dinosaures !

« Notre projet s'inspire directement de ce constat. Nous ne repartirons pas dans l'idée d'un parc d'attractions, mais plutôt sur une sorte de réserve, comme celle que l'on trouve notamment en Afrique, où prédateurs et proies se côtoieront et vivront librement, et nous rechercherons progressivement à établir des équilibres naturels.

« C'est pourquoi, si nous remportons l'appel d'offres, nous favoriserons, dans une première phase, l'aspect scientifique : réouverture du laboratoire de génétique, recherches à la fois sur les animaux et les plantes, accueil de chercheurs de tous horizons. Dans ce dernier cas, nous leurs offrirons des possibilités d'analyse et d'études, à travers la mise en place de postes d'observation, fixes ou mobiles, entièrement sécurisés.

« Nous proposerons également l'accueil de séminaires ou de conférences dans l'hôtel, préalablement agrandi et rénové, avec des salles de réunion offrant des perspectives sur la mer, d'un côté, ou sur le parc de l'autre.

« Petite détail que j'ai omis de préciser : la réserve sera totalement fermée par une double clôture continue : un mur en béton d'un côté et un grillage à maillage épais de l'autre, qui seront séparés d'environ quatre mètres pour permettre la circulation des véhicules de contrôle ou de maintenance. Un réseau de caméras de surveillance sera également installé.

« Sur les collines dominant le parc, des villas seront construites pour accueillir des clients aisés qui pourront ainsi prendre leur petit-déjeuner sur la terrasse en regardant évoluer les dinosaures.

« Ce n'est que bien plus tard que nous rouvrirons le site au grand public mais, là encore, pas question de contact direct entre l'homme et l'animal. Plus question de « gyrosphère » ou de promenade en canoé sur la rivière au milieu des herbivores géants.

« La fréquentation sera limitée, dans un premier temps, à 5000 visiteurs par jour, hors résidents de l'hôtel ou des maisons individuelles. Mon mari en organisera l'acheminement et l'évacuation, en cas d'urgence.

« Voilà, Monsieur Rigby, ce que je peux vous dire rapidement sur notre proposition. Vous en trouverez tous les détails nécessaires dans ce dossier, que je vous remets à présent.

« Pour conclure sur notre offre, nous sommes prêts à proposer 62 millions de dollars pour la reprise de Jurassic World, soit 2 millions de plus que le prix demandé. Cette surenchère est destinée à devancer les éventuels autres candidats car, voyez-vous, cher Monsieur, nous tenons BEAUCOUP (elle insiste lourdement sur le beaucoup), tous les quatre, à ce que notre proposition aboutisse.

Intérieurement, Jonathan jubile. Ce projet semble encore plus beau que ses rêves les plus optimistes… et il est porté par des gens dignes de foi.

– Madame, Messieurs, dit-il après un moment, je pense avoir compris vos intentions et je les présenterai comme il convient cet après-midi devant les actionnaires.

Tout est dit.

Les quatre visiteurs se lèvent.

Jonathan les raccompagne jusqu'à la porte de son cabinet et les salue au moment où ils sortent dans le couloir.

- Nous comptons sur vous, Monsieur Rigby, ajoute Harper. Nous avons foi en votre réputation. Ne nous décevez pas !

– Je ferai tout mon possible, répond le liquidateur, soyez-en certains !

« Quoi qu'il en soit, permettez-moi de vous remercier pour votre visite et cette brillante présentation, qui m'éclaire grandement.

« Si tout se passe au mieux, conclut-il, je pense que mes clients me feront part de leur décision dès cet après-midi et je vous en informerai au plus tôt. Dans le cas contraire, s'ils souhaitent un délai de réflexion, je vous préviendrai également, au même titre que les autres candidats.

- A ce propos, combien sommes-nous, si ce n'est pas indiscret, demande Sir Humfrey ?

- Vous êtes trois actuellement et je ne pense pas que les choses bougent d'ici midi.

Tandis que le quatuor s'éloigne, Jonathan rentre dans son cabinet et ferme la porte derrière lui.

Il s'adosse au vantail et pousse un profond soupir, tout en se passant machinalement la main sur le sommet du crâne.

– Alors, lui dit Emma, piquée par la curiosité ?

– Alors, je crois que je tiens les bons candidats, cette fois, et je m'emploierai, cet après-midi, pour que ce soient eux qui soient retenus. En tous les cas, une étape importante est franchie et, quel que soit le résultat final tout à l'heure, cela se fête ! John Hammond avait raison : à force de vouloir quelque chose de toutes ses forces, on finit par lui donner vie.

Jonathan marque un temps d'arrêt. Il a manifestement quelque chose à ajouter mais il semble hésiter.

– Emma, finit-il par dire, j'aimerais… enfin… si vous voulez bien… je souhaiterais fêter l'arrivée de ce dossier providentiel avec vous.

Il marque un temps d'arrêt puis continue d'un trait :

– Accepteriez-vous de venir diner avec moi, ce soir ?

Il faut dire que le cœur du vieil homme bat en secret, depuis longtemps, pour sa charmante et fidèle collaboratrice. Emma est toujours une bien jolie femme, et le temps qui passe semble ne pas avoir de prise sur elle.

Qui plus est, elle vit seule… et Jonathan aussi.

- Bien sûr, Jonathan, lui répond son assistante, avec un petit sourire énigmatique qui éclaire son visage ! Rien ne pourrait me faire plus plaisir.

– A la bonne heure ! Alors, c'est dit ! Je passerai vous prendre vers 18 heures et nous irons diner tous les deux. Je connais un excellent restaurant dans la ville basse.

Sur ces mots, il retourne dans son bureau, dont il laisse la porte ouverte.

Emma l'entend chantonner.

14 heures, ce même jour.

Le liquidateur a, à peine, pris le temps de se restaurer, grâce à l'aide de son assistante qui est sortie lui acheter le nécessaire.

Il a passé la quasi-totalité de sa pause de midi à éplucher son dernier dossier.

14 h 06. Emma introduit les trois représentants des actionnaires du parc.

Assez curieusement, ils sont tous vêtus de manière identique. Ils semblent avoir tous le même visage, austère et froid, et adopte une attitude semblable.

Le liquidateur leur présente successivement, de la manière la plus claire et la plus objective possible, chacune des trois propositions, dans l'ordre chronologique des dépôts.

Discrètement, il insiste toutefois sur la dernière, mettant en avant la pérennisation de l'œuvre de John Hammond et la sauvegarde des grands sauriens.

Mais il constate avec déception que ses arguments ne semblent pas passionner ses interlocuteurs.

Alors, pour tenter d'emporter la décision, il insiste sur le prix d'offre, significativement supérieur à celui des concurrents.

Là aussi, à sa grande surprise, l'intérêt semble modéré. Bien sûr, la perspective de gagner quelques millions de dollars supplémentaires ne déplaît pas à ses visiteurs, mais il n'apparaît pas que ce soit un élément prépondérant de choix.

- J'ai une question, dit finalement l'un d'eux. Comment ces successeurs potentiels pensent-ils réussir là où nous avons échoué ?

- Par le renforcement de la sécurité, répond instantanément Jonathan.

– Nous aussi, nous avions mis en place une sécurité renforcée. Du moins c'est ce que nous croyions. Qu'est-ce qui vous donne à penser qu'ils seront capables de faire mieux ?

– Par la séparation de l'homme et de l'animal. Pas de contact direct entre les visiteurs et les dinosaures !

– Et s'ils sont amenés à intervenir de manière urgente à l'intérieur du parc ?

- Ils y ont pensé aussi, dit Jonathan qui ne comprend pas bien le but de cette volée de questions. Ils ont prévu de former des équipes d'intervention spécialisées, des hommes aguerris, entraînés à intervenir au milieu des grands animaux et équipés en conséquence.

– Vous avez entendu, dit le poseur de questions à ses collègues ? Ils vont mettre en place des équipes spécialisées.

– Cela ne me semble pas mal du tout, répond un autre avec un sourire énigmatique !

– Je suis désolé, intervient Jonathan, mais je ne suis pas certain de bien vous suivre.

- Ne vous inquiétez pas pour cela, répond son principal interlocuteur. C'est un petit jeu entre nous. Si je résume votre intervention, ils ont l'intention de créer une réserve où les animaux vivront en totale liberté, prédateurs comme proies, protégés par de puissantes clôtures et surveillés par des équipes de sécurité surentraînées ?

– C'est tout à fait cela, répond le liquidateur.

– Hé bien, cher Monsieur, je crois que nous tenons les bons candidats ! Vous pouvez leur dire que nous acceptons leur proposition et que l'affaire est conclue. Nous sommes bien d'accord, messieurs ?

Les deux interpellés acquiescent d'un signe de tête.

Jonathan sourit et remercie ses interlocuteurs qui se lèvent d'un même mouvement.

– Vous avez fait du très bon travail, Monsieur Rigby. Soyez-en remercié. Je crois que cette difficile affaire trouve enfin une issue favorable et je m'en réjouis.

Puis les trois hommes saluent leur interlocuteur et sortent sans se retourner.

Ils ont l'air très satisfaits et chuchotent en marchant des mots que le liquidateur ne parvient pas à saisir.

Sans s'en soucier davantage, il rentre dans son cabinet et ferme la porte derrière lui.

Il a l'air soucieux et caresse nerveusement son crâne dégarni.

– Tout va bien, lui demande Emma, un peu inquiète ?

– Oui, oui, ne vous inquiétez pas ! Ils ont choisi la troisième offre, comme je l'espérais. Le parc va pouvoir revivre.

« Pourtant, c'est curieux, alors que je devrais être fou de joie, leur attitude et leurs questions insistantes me laissent comme un relent d'inquiétude. On aurait dit qu'ils cachaient quelque chose. Les arguments qui ont emporté la décision ne sont pas ceux auxquels j'aurais pensé.

– Mais ils ont fait le bon choix, au final. N'est-ce pas là l'essentiel ?

– Si, vous avez raison ! Je suis une vieille bête qui s'inquiète pour rien. Notre rendez-vous tient toujours ?

– Plus que jamais, répond Emma, avec un grand sourire ! Nous avons beaucoup de choses à fêter, maintenant !

– C'est vrai.

Jonathan marque un temps d'arrêt, comme s'il cherchait ses mots, avant d'ajouter :

– Si j'osais… j'aimerais tant que nous nous voyions régulièrement en dehors de ce lieu… que nous fassions des choses ensemble… enfin, si vous le souhaitez aussi, bien sûr… en tout cas… cela me ferait plaisir.

– Nous en parlerons ce soir au diner, si vous voulez bien.

Un peu déçu mais plein d'espoir, laissé par cette dernière phrase, Jonathan regagne son bureau.

Sans hésiter, il se dirige vers le mur où sont accrochées des photos de sa jeunesse.

L'une d'entre elles, en particulier, le représente avec son vieil ami.

– Tu vois, John, dit-il à l'image, j'ai tenu ma promesse. J'ai protégé ton rêve et je pense sincèrement qu'il a de nouveau un avenir. J'en suis heureux et j'espère que toi aussi.