3 – L'invité surprise

Puntarenas – Côte Ouest du Costa Rica – Cinq ans plus tard.

Un homme marche le long des quais, traînant sur le macadam ses rangers fatiguées.

Cet homme, c'est Nicolas Randanne, un français.

Il vient juste d'arriver en ville, par un bus bringuebalant qui l'a transporté lors d'un voyage interminable, sur des pistes chaotiques et poussiéreuses. Il arrive des plantations de café où il a travaillé pendant plusieurs mois pour gagner l'argent nécessaire à sa traversée.

Il est sale et malodorant mais ne prête pas attention aux riches touristes qui s'écartent sur son passage et le toisent d'un air dégoûté. Il faut dire que son allure est plus que négligée avec ses longs cheveux grisonnants tombant en désordre sur ses oreilles et sa nuque, une barbe qui lui mange le visage, des lunettes teintées dont on se demande comment il peut encore voir à travers.

Il porte une chemise crasseuse de bûcheron canadien, à carreaux rouges et noirs, dont les manches longues sont baissées, malgré la chaleur, et un pantalon de treillis usé.

Sur son épaule, un sac à dos vieillissant porte deux drapeaux : l'un américain et l'autre français.

Sans hésitation, il se dirige vers le quartier des pêcheurs. Tout en avançant, il se remémore la conversation qu'il a eue avec Owen, et qui date maintenant de plusieurs mois. Ils se sont connus à la base navale de Coronado et, depuis lors, sont restés amis.

- Je connais tes ennuis, disait Owen, et je sais que tu es pourchassé. Si jamais tu cherches un endroit sûr où tu pourras souffler un peu, je te trouverai un boulot à ta mesure, dans la sécurité. Comme l'endroit est isolé, tu pourras t'y faire oublier le temps que tu voudras. Rejoins‑moi à Isla Nublar. C'est une île au large de la côte ouest du Costa Rica. Tu vois, c'est un endroit idéal si tu ne veux pas qu'on te retrouve.

Après une longue errance et pas mal de réflexions, Nicolas est arrivé à la conclusion que ce serait, sans aucun doute, la bonne solution. Et puis, il est fatigué de courir sans arrêt, pour essayer de garder un léger temps d'avance sur ses poursuivants. S'il pouvait se faire oublier, de préférence définitivement !

Aujourd'hui, il a enfin l'argent nécessaire pour se payer le passage en bateau et franchir ainsi sa dernière étape.

Un navire de pêche serait l'idéal : discret et pas trop cher.

Mais encore faut-il en trouver un.

Un homme assis sur le quai, en train de préparer ses filets, le ramène à la réalité.

– Holà, amigo, dit Nicolas d'un air jovial !

L'homme lève la tête.

– Holà, gringo, répond-il.

- Combien me prendrais-tu pour m'emmener jusqu'à Isla Nublar ?

– Aîe, senor, no es posible. Mon bateau n'a pas la puissance nécessaire pour aller jusque là-bas. Le voyage prendrait trop de temps. Et puis, je ne vais jamais dans ce coin. Le dragon des mers géant qu'ils gardent fait fuir tous les poissons. Il n'y a plus rien à attraper. Lo Siento ! Essaie plutôt du côté de Manolo. Il est amarré un peu plus loin. Tu ne peux pas le manquer. C'est le seul bateau du secteur équipé pour la pêche au gros. Si ta tête lui revient, il acceptera, sans doute, de t'emmener. Dis-lui que tu viens de la part d'Emiliano. Cela t'aidera peut-être.

– Muchas gracias, amigo, répond Nicolas !

– Vaia con dios, gringo !

- Qu'il te garde aussi. Bonne pêche !

Et le français s'éloigne, sans attendre davantage, dans la direction indiquée par le pêcheur.

Il longe lentement la côte nord de la péninsule de Puntarenas, au milieu des maisons basses des pêcheurs.

A chaque ponton qu'il croise, il s'arrête et détaille les navires qui y sont amarrés.

Toujours rien !

Le temps commence à lui sembler long et il craint que le bâtiment qu'il recherche ne soit parti en mer. Heureusement, la probabilité est faible car il commence à se faire tard et la nuit ne va pas tarder à tomber.

Pourvu qu'Emiliano ne se soit pas trompé !

Enfin, alors qu'il commence à douter, il aperçoit un bâtiment plus gros et plus luxueux que les autres.

Trois hommes s'affairent sur le pont.

Nicolas s'approche.

- Saludos, amigos, est-ce que l'un d'entre vous s'appelle Manolo, demande-t–il ?

- C'est moi, senor, répond l'un des interpellés.

- C'est Emiliano qui m'envoie. Il m'a dit que vous accepteriez peut-être de m'emmener sur Isla Nublar.

- C'est effectivement par là que je vais, demain matin.

Mais je ne peux pas vous répondre. En effet, trois gringos m'ont demandé de les emmener dans une petite île pour y faire de la plongée, loin de la foule, pas très loin d'Isla Nublar. Des amis les attendent là-bas. Je ne peux pas accepter de vous prendre à bord sans leur accord.

« D'autant plus qu'ils ne sont pas commodes et ne semblent pas apprécier la compagnie.

- Et où puis-je les trouver, ces trois commanditaires ?

- Pas besoin de les chercher, amigo, les voilà, justement.

Nicolas se retourne et, à la vue des trois hommes, il a toutes les peines du monde à refreiner un mouvement de surprise. Car il les connaît, et pas en bien !

Le premier, le plus à gauche, est Ignacio Velasquez, d'origine espagnole, spécialiste du lancer de poignard. Entre 0 et 30 mètres, il ne rate jamais sa cible.

Celui du milieu est Jurgen, LIEUTENANT Jurgen, qui cache ses cheveux blonds et ses yeux bleus sous un large chapeau de paille. C'est un vrai colosse de près de deux mètres et l'âme damnée du tristement célèbre Colonel Trevor.

Un mauvais souvenir, celui-là !

Le troisième, le plus à droite, est un petit bonhomme fluet aux cheveux bruns. Luigi Bolini, italien d'origine, le spécialiste des interrogatoires. Il doit connaître toutes les techniques de torture physique, chimique ou morale, pour faire parler quelqu'un.

Et il aime cela !

Nicolas est inquiet. S'il les a reconnus, la réciproque est également possible, même si, depuis leur dernière rencontre, il a beaucoup changé.

- Senores, dit Manolo en s'adressant aux trois hommes, le senor que voilà aimerait se rendre sur Isla Nublar. Comme nous n'en serons pas très loin, j'ai pensé qu'il pourrait profiter de votre voyage.

- Parce que tu penses, toi, maintenant, répond Ignacio d'un ton méprisant !

Le marin ne réplique pas.

- Qu'allez-vous faire là-bas, demande Jurgen ?

- On m'a dit que je pourrais, peut-être, y trouver du travail.

-Tu vas aller essuyer le derrière des dinosaures, s'esclaffe Ignacio ?

- On peut dire ça comme ça, répond Nicolas. Mais, pour moi, c'est un boulot, un point c'est tout.

- OK, dit Jurgen, pour conclure. Je suis d'accord pour t'emmener si tu te fais tout petit. Mais qu'il soit bien convenu qu'on sera acheminé les premiers. Après, si Manolo veut t'emmener jusqu'à ta destination, cela ne nous regarde plus.

- Cela me convient très bien, répond le français.

- A quelle heure, le départ, demande Jurgen au marin ?

- 5 heures précises, la marée sera bonne. Le courant nous aidera.

- D'accord pour 5 heures. Et toi, l'homme, ne sois pas en retard ou on partira sans toi.

- Pas de problème, dit Nicolas, je serai là à 5 heures.

Après avoir réglé son passage à Manolo, il salue tout le monde puis s'éloigne, satisfait. Il a réussi un bon coup, finalement, car il a réussi à dénicher un bateau et la traversée va lui coûter moins cher que ce qu'il avait prévu.

Il aura donc assez d'argent pour se payer un repas dans un restaurant local et une chambre correcte. Cela le changera du mauvais dortoir et de la cuisine infecte de la plantation.

Mais, comme il vient tout juste d'arriver, il ne connaît pas la ville.

Perdu dans ses pensées, il marche au hasard quand une voix l'interpelle.

C'est Emiliano.

- Alors, senor, lui dit-il. Tu as trouvé ton bonheur ?

- Oui, ton conseil était bon. Je pars demain matin avec Manolo et, si tu m'indiques un hôtel potable, je t'offre una cerveza.

- Essaie la « Casa de Oro » ! Il est bien tenu. Mais attention ! La « taulière » n'est pas commode, très jolie, mais pas commode. Ici, on la surnomme « la tigresa ». Depuis qu'elle a jeté son ancien mari dehors, il est quasiment impossible de l'approcher. Tu as intérêt à ne pas lui déplaire si tu veux passer la nuit dans son établissement. Je vais te montrer où il est.

- Compte tenu de mon aspect et de mon odeur, à mon avis, c'est pas gagné, fait remarquer Nicolas.

- Quien sabe, gringo, les femmes ont leur logique et on a parfois du mal à les comprendre.

- On verra bien. En attendant, allons boire cette bière !

Une heure plus tard, le français arrive devant l'hôtel.

Après un moment d'hésitation, il se décide à entrer. Le « fauve » est effectivement une très jolie femme, aux formes généreuses, mais juste ce qu'il faut, le visage entaillé par un large sourire.

- Buenas tardes, senor, que puis-je pour vous ?

- J'aurais souhaité une chambre pour cette nuit, por favor.

- Es posible, senor, répond son interlocutrice. Il m'en reste quelques-unes. La 6 est très bien. Les WC et les douches sont au fond du couloir. Elle n'en est pas très loin, mais suffisamment tout de même pour que vous soyez tranquille. Vous avez un peignoir et des serviettes à votre disposition. Si vous le désirez, pendant ce temps, je peux laver et sécher vos vêtements. J'ai le matériel qu'il faut.

- Je pense, en effet, que ce ne serait pas du luxe !

- Cela vous fera 11 300 colones, senor.

Nicolas fouille dans sa poche, sort une poignée de billets froissés ainsi que quelques pièces de monnaie et dépose la somme demandée sur le comptoir.

- Savez-vous où je pourrais me faire couper un peu les cheveux, interroge-t-il ?

- Vous savez, c'est très calme en ce moment car la saison des tempêtes arrive à grand pas. Je ne suis pas trop bousculée. Alors, si vous le voulez, je pourrais le faire… gratuitement, bien sûr !

Son visage s'éclaire de nouveau de son large sourire.

- Cela me convient très bien, répond Nicolas ! Et pour manger ?

- Je fais aussi restaurant. Si cela vous tente, je peux vous faire découvrir une délicieuse spécialité de chez nous.

- C'est OK pour moi. J'ai voyagé toute la journée et je suis fatigué. Demain je vais devoir me lever très tôt. Alors, si je peux éviter de parcourir les rues ce soir, cela me convient très bien.

Nicolas prend sa clef et monte dans sa chambre. Par la suite, tout se déroule comme prévu : la douche puis les cheveux, juste ce qu'il faut pour qu'on ne voie toujours pas ses cicatrices. Puis il remonte dans sa chambre pour se raser.

C'est un homme neuf qui déguste la cuisine de la « patronne », un vrai cordon bleu.

Après avoir terminé son repas, il règle sa note en déposant l'argent sur la table et s'apprête à monter se coucher. Côté finance, il ne lui reste plus grand-chose. Mais ce n'est pas grave. Si tout va bien, à partir de demain, il sera nourri, logé et…payé.

En partant, il fait un détour par la cuisine pour saluer sa logeuse. La salle de restaurant est déjà presque vide.

- Merci pour cet excellent repas, chère madame. Je me suis régalé.

- Pas madame, lui répond l'interpellée en souriant. Je m'appelle Magdalena !

« Si vous le voulez, je peux vous indiquer où trouver quelqu'un pour vous tenir compagnie cette nuit.

- Vous, peut-être, lui répond Nicolas tout de go, car il n'est pas insensible aux charmes de son interlocutrice ?

La jeune femme baisse les yeux. Ses joues rosissent légèrement. Presque aussitôt, elle redresse la tête et plonge son regard dans celui du français.

- Et pourquoi pas, rétorque-t-elle ? Mon veilleur de nuit ne devrait pas tarder à arriver.

« Tu peux monter te coucher. Dès qu'il sera là, je te rejoindrai.

Sans s'en rendre compte, elle s'est mise à le tutoyer.

Nicolas ne croit qu'à moitié à la promesse mais s'exécute.

Harassé, il s'endort presque aussitôt.

Un peu plus tard dans la nuit, un bruissement dans la chambre le réveille. Bien que la pièce soit dans l'obscurité, l'éclairage de la rue lui permet d'apercevoir, à contre jour, la silhouette de Magdalena en train de se déshabiller. Il admire au passage les jolies formes qui se découpent sur la persienne.

Puis la jeune femme se glisse sous les draps et vient se blottir contre lui.

Et, soudain, la nuit change de dimension.

L'atmosphère devient torride. Nicolas se laisse emporter par une Magdalena tendre, sensuelle et experte.

Le temps cesse d'exister.

Leurs ébats durent longtemps et les laissent exténués.

Ils s'endorment enfin.

4h30 du matin. La lumière s'allume dans la chambre redevenue calme.

Le français ouvre les yeux.

La jeune femme, rhabillée, arrive avec un plateau qui dégage une agréable odeur de café.

- Allez, querido, dit-elle ! Il est l'heure de te lever si tu ne veux pas manquer ton bateau.

- Tu es un ange, ma belle. Mais, dis-moi, tu couches souvent avec les clients de passage ?

- Jamais, répond-elle ! Tu es le premier. Ne me demande pas pourquoi, je n'en sais rien, mais je n'ai pas pu résister. Et comme tu risques de ne passer qu'une seule fois, je ne voulais surtout pas laisser passer ma chance.

- Moi qui pensais revivre, une fois de plus, un long moment de solitude, tu m'as comblé. Quant à ne passer qu'une seule fois, rien n'est moins sûr. Vois-tu, j'embarque ce matin pour Isla Nublar où j'espère bien trouver du travail. Si ça marche, tu risques de me revoir assez souvent.

- Je ne demande que ça, répond la jeune femme avec un large sourire.

« Quand tu seras là-bas, contacte un homme nommé Asensio Tolores. C'est mon frère. Si tu as besoin, il t'aidera. Je vais le prévenir de ton arrivée.

- Merci, querida. Je t'adore.

Cette nuit, il s'est passé, entre les deux êtres, bien plus qu'une simple relation charnelle. Quelque chose est en train de naître entre eux, qu'ils ne peuvent pas nommer encore.

- Puisqu'on en est aux questions, poursuit Magdalena, j'ai eu l'impression, cette nuit, que ton bras gauche était froid. Je me trompe ?

- Non, ma belle. A vrai dire, je ne suis plus tout à fait un homme.

- Pouh, répond la jeune femme. Qu'est-ce que ce serait si tu en étais un !

- Ce que je veux dire, c'est que j'ai été très abîmé dans le passé. Ce bras n'est pas fait de chair et d'os. Il est artificiel, comme certaines autres parties de mon corps. Je suis désolé.

- Comme la partie gauche de ton visage, peut-être ? Eh oui, je l'ai remarqué en te coupant les cheveux.

- C'est ça, comme la partie gauche de mon visage.

- Hé bien je m'en moque. Tu m'as conquise tel que tu es. Le reste n'a plus d'importance.

L'heure tourne : 4 h 45, déjà !

Nicolas avale son café et mange un peu, puis embrasse la jeune femme avant de sortir dans la rue.

La nuit est douce, et il est heureux.

C'est le moment où l'air devient léger. Tout est calme.

Rapidement, il remonte la rue et se dirige vers l'embarcadère.