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4 – Souvenirs
Nicolas est le premier passager à se présenter.
Les marins s'affairent déjà à tout préparer.
Il en profite pour aller s'installer à l'avant du bateau, le dos appuyé contre la paroi de la cabine.
Quelques minutes plus tard, les trois hommes se présentent et Manolo lève l'ancre aussitôt.
Sans s'occuper du français, Jurgen et ses acolytes s'installent dans la cabine.
Celui-ci peut entendre le son de leurs voix à travers la cloison.
Mais, noyé dans l'obscurité, il ne les écoute pas. Il est perdu dans ses pensées. Il se remémore sa première rencontre avec eux. C'était pendant la première guerre du Golfe et, à cette époque, il était capitaine dans les commandos de la marine française.
Pour souder les forces armées des différents pays de la coalition, le haut état-major eut l'idée de mettre en place des unités spéciales internationales. Une dizaine d'entre elles virent ainsi le jour.
C'est ainsi que Nicolas fut versé dans l'équipe de nageurs de combat à qui l'on affecta un groupe de dauphins. L'idée était que l'animal servît de moyen de locomotion à l'homme grenouille pour des déplacements sur des distances importantes dans des zones où le silence revêtait un caractère stratégique.
Le jeune capitaine fit ainsi équipe avec une femelle, qu'il baptisa Cléo. Très vite, la relation entre l'homme et l'animal devint très étroite. Ce fut d'abord une grande complicité qui prit rapidement une dimension affective. Nicolas passait beaucoup de temps avec son dauphin.
Au total, une douzaine de nageurs de combat firent équipe avec des cétacés, donnant ainsi naissance à une unité pleinement opérationnelle.
D'ailleurs, les premières missions furent couronnées de succès.
Une autre force internationale allait beaucoup faire parler d'elle.
L'idée était de mettre sur pied un commando d'une soixantaine d'hommes, spécialistes divers ou combattants aguerris, capable de s'infiltrer derrière les lignes ennemies pour y semer le désordre et la destruction.
Il fallait confier cette unité à un combattant de premier plan, véritable baroudeur. Un nom, très vite, s'imposa à tous : le colonel Trevor.
Cet homme, jeune, sportif, au corps d'athlète, était né pour la guerre. Il la vivait. Il la respirait. Il ETAIT la guerre !
Aucune mission, aussi difficile soit-elle, ne l'effrayait. Et il faut dire que ses états de service prouvaient ses capacités.
Meneur d'hommes exceptionnel, à l'autorité incontestée, il était capable de mener au combat, même les plus hésitants.
Aussi fut-il nommé avec un consentement quasi unanime. Certains, malgré tout, n'appréciaient pas ses méthodes expéditives et, parfois, inhumaines. Pour lui, seul le résultat comptait et justifiait tout le reste.
Les premières missions furent quasiment routinières.
Faire sauter un dépôt de munitions, détruire un pont, perturber un ravitaillement étaient, pour lui, des actions d'une déconcertante facilité.
Arriva le jour où on lui confia une nouvelle expédition, qui s'annonçait nettement plus compliquée. Il fallait s'introduire derrière les lignes ennemies et retrouver la trace de deux régiments blindés de la garde, équipés de chars lourds modernes de fabrication soviétique.
En effet, malgré les missions aériennes et la couverture satellite, on n'en trouvait pas la moindre trace. Et, bien utilisées, elles pouvaient constituer une arme redoutable qui pouvait mettre en difficulté les forces alliées.
D'après les spécialistes, le seul endroit où elles avaient pu être dissimulées était une des vallées encaissées qui entaillent les flancs du plateau de la Chamiyé, à l'ouest de Bagdad.
La géologie des lieux avait permis la création de nombreuses grottes et cavernes, dont certaines de taille impressionnante.
Mais, pour intervenir, l'état-major voulait une localisation exacte, et seule l'investigation terrestre, habilement orchestrée, pouvait permettre de trouver les bonnes cavités.
L'aviation pourrait ensuite, par bombardement, murer les chars dans leur cachette !
Les hommes du colonel se mirent en route à la tombée du jour.
Ils progressèrent toute la nuit, en silence et sans être détectés par les forces adverses.
Au petit jour, ils avaient quasiment atteint leur objectif. Les imposantes falaises étaient en vue.
Alors commença un harassant travail de recherche. Il fallait, si possible, retrouver des indices du passage des engins, sans se faire repérer.
C'est seulement à la tombée du jour qu'ils furent récompensés de leurs efforts.
Une vallée profonde s'enfonçait entre deux hauts remparts naturels. Un chemin pierreux y pénétrait car, au fond, se trouvait un village de montagnards.
En outre, depuis le début du conflit, de nombreux réfugiés s'y étaient abrités.
Aussi, les traces sur la petite voie étaient-elles multiples et difficiles à déchiffrer.
Ce qui attira l'attention de l'unité de Trevor, c'est que le sous-bassement dur de la piste était recouvert d'une couche de terre beaucoup plus meuble.
Tout semblait indiquer que l'on avait fait passer un bulldozer ou une niveleuse.
Pourquoi aurait-on fait cela ici ? Et maintenant ? Si ce n'est pour effacer les traces du passage de véhicules laissant des empreintes profondes, comme des chars, par exemple.
Très vite, Trevor acquit la conviction que les blindés étaient dans le secteur.
Il ne restait plus qu'à les trouver.
Mais les hommes étaient éreintés et la nuit pratiquement tombée.
- Inutile d'aller au contact complètement épuisés. Autant combattre dans de bonnes conditions, avait dit Trevor au lieutenant Jurgen, son adjoint. Si les chars bougent cette nuit, ils seront obligés de passer par ici. On ne pourra pas les manquer.
« Dans le cas contraire, on les repérera plus aisément demain et on indiquera leur position à l'aviation.
Jurgen acquiesça. Il faut dire que s'engager dans l'étroite passe, au moment où les ombres s'allongent et où l'obscurité confond tout, n'aurait pas été prudent.
La nuit passa. Une nuit calme, sans problème.
Le campement avait été établi dans une zone facile à défendre.
Les sentinelles successives, postées tout autour, n'eurent rien à signaler.
Pour l'instant, les hommes dormaient encore. Seuls ceux de garde veillaient. Le jour commençait tout juste à poindre.
L'orient s'éclaira doucement mais les ombres étaient encore opaques et masquaient les détails.
C'est alors que tout se déclencha.
Un commando, bien entraîné et connaissant apparemment bien le terrain, passa à l'attaque.
Les sentinelles furent surprises et rapidement submergées. Les hommes, réveillés en sursaut, avaient du mal à se dépêtrer de leur couverture.
La confusion était totale !
En quelques instants, Trevor jugea la situation. Il donna des ordres brefs, positionna ceux qui étaient déjà prêts à combattre, secoua les autres.
Très vite, son unité fut en place. Le combat s'équilibra. Des soldats tombaient dans les deux camps.
Mais déjà, les assaillants décrochaient. L'effet de surprise passé, ils préféraient ne pas insister.
Ils s'engouffrèrent sans attendre dans l'étroite vallée et disparurent rapidement.
Le colonel était fou de rage. Il s'était laissé surprendre et il avait des pertes qu'il considérait comme excessives. Même s'il était dur et intransigeant, il restait très attentif au sort de ses troupes.
Or, il avait dix blessés, dont trois graves, et deux morts.
Pour lui, c'était inacceptable car il allait devoir les abandonner sur place, faute de pouvoir les transporter.
De plus, sa mission n'était pas remplie car il n'avait toujours pas localisé les blindés et, désormais, il était repéré. Sa présence était connue et il devait s'attendre à voir déferler des troupes ennemies, bien décidées à le neutraliser.
- Ramassez tout, on dégage, dit-il soudain ! Les blessés qui peuvent suivre viennent avec nous, les autres restent ici, en espérant qu'ils seront retrouvés et rapidement soignés par ceux d'en face. Quant à nous, on a une nouvelle mission à remplir. Ceux qui nous ont fait ce sale coup vont nous le payer !
Il sortit de son sac une carte et des photos satellites.
- Regardez, dit-il à ses cadres, regroupés autour de lui, cette vallée est un cul-de-sac. Nos assaillants se sont jetés dans une nasse dont ils ne peuvent sortir que par ici.
« On va les prendre en chasse et les retrouver.
« J'en fais une affaire personnelle.
Quand il était dans cet état là, on ne discutait pas avec le colonel.
C'est pourquoi tout le monde s'exécuta.
La colonne se mit en marche, précédée de quelques centaines de mètres par un groupe de voltigeurs, pour éviter toute nouvelle surprise.
La vallée n'était pas très longue et, bientôt, elle s'élargit, laissant place à une sorte de vaste cirque, dans lequel se trouvait le village mentionné sur la carte.
Trevor arrêta ses hommes et fit venir auprès de lui ses chefs de groupes.
- Les salopards que l'on poursuit ne peuvent être que terrés quelque part dans ce village. On va aller les déloger.
« Nous allons prendre position tout autour et nous attaquerons de toutes les directions à la fois.
– Comment allons-nous identifier nos assaillants au milieu de tout ce monde ? Il y a les villageois et tout ceux d'en bas qui sont venus se réfugier ici, demanda un de ses sous-officiers.
– Qui parle de les identifier, rétorqua Trevor, toisant son interlocuteur d'un regard mauvais. On n'a pas de temps à perdre ! Tuez tout ce qui bouge.
- Mais, il y a des femmes, des enfants, des vieillards, autant de gens qui n'y sont pour rien, ajouta un autre.
- Je m'en fous, dit Trevor. Ceux qui ont tué mes hommes sont là. Ils vont payer, d'une manière ou d'une autre. J'ai donné un ordre et il est formel !
- Je refuse de l'exécuter, rétorqua son dernier interlocuteur. Je ne suis pas ici pour massacrer des civils. Verrouiller le village, OK ! Exécuter si nécessaire ceux qui nous ont attaqués, OK ! Mais pas plus ! Je ne suis pas un criminel.
- Et tu crois que ceux qui sont certainement déjà à nos trousses vont te laisser le temps nécessaire ?
« Assez discuté, messieurs, à vos postes de combat ! Et pas de discussion !
- Désolé, colonel, je n'irai pas, insista le sous-officier !
- Une telle attitude, en temps de guerre, constitue une trahison, et elle doit être punie comme telle.
Disant cela, Trevor sortit son pistolet et tira. L'homme s'écroula aussitôt, raide mort.
- D'autres remarques, dit Trevor ?
Un silence lourd lui répondit.
- Bien, ajouta-t-il, l'incident est clos. Tout le monde à son poste de combat !
L'attaque fut foudroyante, le massacre total. Le « nettoyage » du village fut rapide… et définitif.
Pourtant, tout ne se passa comme Trevor l'avait prévu.
Ce qu'il ne savait pas, en effet, c'est que des ONG avaient installé une antenne médicale, pour aider les populations qui devaient se réfugier à l'abri des combats.
Son responsable, un médecin anglais, filma le massacre et s'empressa de le transmettre grâce à sa liaison satellite. La manœuvre fut exécutée rapidement et discrètement.
Lorsque Trevor se présenta devant lui, tout était réglé.
La rencontre entre les deux hommes fut plus que tendue, le médecin reprochant l'action menée au militaire.
- Je n'avais pas le choix, dit le colonel. Des rebelles s'étaient réfugiés ici et je devais les déloger.
Ah oui, dit le chirurgien ?
« Ce petit enfant était un combattant ? Et cette vieille femme aussi ?
A chaque nouvelle question, il montrait un cadavre étendu sur le sol.
- Je n'ai pas de compte à vous rendre, conclut Trevor.
Sans un mot de plus, il salua et se détourna.
- On s'en va, cria-t-il ! Rassemblement au-dessus du village !
Pas question, en effet, de redescendre par le chemin emprunté à l'aller.
Il avait donc décidé d'aller vers le fond du cirque et de demander à être récupéré par hélicoptère.
La réponse qui lui parvint ne fut pas celle qu'il attendait.
- Aucun hélico disponible. Pas avant 48 heures. Débrouillez-vous pour tenir jusque là ou rentrez par vos propres moyens.
- On ne bouge pas, on vous attend, répondit le colonel.
Voulant savoir si des poursuivants arrivaient et leur position exacte, il envoya un groupe de voltigeurs s'avancer dans la vallée. S'ils ne rencontraient rien, l'un d'entre eux viendrait le prévenir et ils partiraient tous par là.
Dans l'attente du rapport, le colonel fit aménager des positions de défense, pour éviter toute surprise. En fin d'après-midi, les voltigeurs rentrèrent.
Des troupes ennemies étaient en approche.
Tenter de passer en force s'annonçait incertain, avec des risques de pertes importantes.
Vue leur vitesse de déplacement, les troupes adverses ne seraient pas là avant la fin de l'après-midi du lendemain. Trevor aurait donc le temps de faire évacuer ses troupes par la voie aérienne.
Il apprit également que ses voltigeurs avaient repéré l'entrée de grottes de dimensions importantes, difficilement visibles et uniquement dans le sens descendant.
Les chars recherchés devaient sans aucun doute se trouver là, mais il n'avait pas le temps de le vérifier.
A 16 heures, le lendemain, alors que les unités d'intervention ennemies n'avaient pas encore atteint le village dévasté, les hélicoptères procédèrent à l'évacuation du commando.
Pendant tout le trajet du retour, le colonel ne desserra pas les dents.
Il ruminait son échec. Non seulement il n'avait pas totalement rempli sa mission, même s'il savait à peu près où se trouvaient dissimulés les régiments blindés, mais, en outre, il s'était fait surprendre et avait perdu, d'une manière impardonnable pour lui, une partie de ses hommes.
Et cela, il ne se le pardonnait pas.
Ce qu'il ne savait pas non plus, c'est qu'une mauvaise surprise l'attendait à son arrivée à la base.
Les images prises par le médecin avaient été relayées, ces dernières 48 heures, par un de ses amis et diffusées sur tous les grands médias de la planète.
L'horreur et l'indignation avaient saisi les peuples et leurs gouvernements.
Le scandale était à son comble : des troupes alliées massacraient froidement des civils innocents.
Tous les pays membres de la coalition réclamaient des sanctions immédiates et exemplaires.
Aussi, lorsque Trevor et ses hommes descendirent des hélicoptères, ils furent instantanément désarmés et placés en état d'arrestation.
Le colonel lui-même fut inculpé pour crime de guerre. Il serait déféré, sous peu, devant une cour martiale, et, très probablement, condamné.
Quant à ses hommes, ils seraient interrogés un à un puis rendu à leur pays d'origine, qui statuerait sur la sanction à appliquer.
Pour l'heure, ils étaient enfermés dans des baraquements gardés par la police militaire.
Par des moyens détournés, le lieutenant Jurgen réussit à savoir, auprès des sentinelles, l'endroit approximatif où son chef était enfermé et dans combien de temps il serait jugé.
Dès la nuit suivante, il s'évada avec l'essentiel de ses troupes, certains refusant de continuer l'aventure.
Une fois réarmé, il n'eut pas de mal à libérer son supérieur.
Au petit matin, toute le groupe avait disparu.
Les recherches pour le localiser et le neutraliser furent vaines.
Il semblait s'être volatilisé !
