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5 – La trahison

Au bout de quelques temps, les recherches furent abandonnées car d'autres actions, plus importantes et stratégiques, concentraient l'attention des militaires.

L'ennemi avait mis le feu à ses installations pétrolières de Bassora mais dans la ville étaient cachés des dépôts de vivres, d'essence ou de munitions que, malgré toutes leurs missions de reconnaissance, les alliés n'arrivaient pas à localiser avec précision.

Difficile de bombarder à l'aveuglette, car certains quartiers périphériques de la cité étaient des imbrications étroites d'entrepôts et d'habitations civiles.

Il fallait frapper à coup sûr et, par conséquent, déterminer l'emplacement exact des cibles à détruire.

Nicolas somnole. Il se remémore tous ces évènements passés, qu'il n'a pas vécu, mais qu'on lui a raconté, quand il sent des chocs répétés contre la semelle de sa chaussure.

Il ouvre les yeux.

Le jour est pratiquement levé. Face à lui se dresse, éclairé par le soleil levant, Ignacio, le lanceur de couteaux.

- Hé hombre, dit-il, depuis hier soir, quelque chose me titille. On ne se serait pas déjà rencontré ?

– Cela m'étonnerait, rétorque Nicolas !

Mais l'espagnol ne semble pas convaincu.

– Il y a, dans ton apparence physique, des détails qui m'interpellent. Tu es sûr qu'on ne se connaît pas ?

– Archi sûr !

Le français a enfoncé sa main droite dans la poche de son pantalon.

Il tient maintenant fermement la crosse de son colt, paré à toute éventualité.

Si la mémoire revient à celui qui lui fait face, il devra agir vite.

Bien sûr, cela ruinera ses possibilités de s'installer par ici. Il devra reprendre la fuite, oublier Magdalena.

De toute façon, s'il laisse l'initiative aux trois affreux, il n'aura aucune chance.

– Tu devrais retirer tes lunettes que je te voie un peu mieux, poursuit Ignacio. De toute façon, elle ne te serve pas à grand chose pour l'instant.

Tout en parlant, il avance la main pour les ôter lui-même.

Nicolas lui saisit alors le poignet de la main gauche. La pression est terrible, au point que l'espagnol pousse un cri de douleur.

– Laisse cet homme tranquille et reviens avec nous, crie soudain Jurgen, dont la tête émerge de la cabine ! Nous sommes en vacances, tu as déjà oublié ? Alors cesse de chercher querelle à tous les gens que tu croises.

Puis, se tournant vers le français :

- Ne faites pas attention, ajoute-t-il. Cet idiot adore manier la provocation mais, au fond, il n'est pas méchant. Bonne fin de voyage !

Pas méchant ? Ignacio ? On dirait cela à un cheval de bois, on prendrait un coup de pied !

Ce type est une ordure de la pire espèce. Il aime provoquer, c'est vrai, mais pour lui, ce n'est qu'une entrée en matière. Ce qu'il apprécie par-dessus tout, c'est tuer.

Le calme est revenu sur le bateau qui file toujours à vive allure.

Bientôt, les trois compères vont quitter le bord.

Mais Nicolas est inquiet.

Sa main droite ne quitte plus la crosse de son arme, au cas où.

Bercé par le bruit du moteur, il replonge lentement dans ses souvenirs.

Où en était-il déjà ?

Ha oui ! La mission de repérage des entrepôts dans Bassora.

C'était évidemment une mission toute indiquée pour l'unité de plongeurs et de dauphins, car il fallait arriver par la mer.

Le petit groupe serait donc acheminé par canot pneumatique, le plus près possible de l'objectif. Puis, dès lors que le silence absolu deviendrait nécessaire, les cétacés prendraient le relais, tractant chacun leur plongeur.

L'étude des photos aériennes avait permis de repérer un point du port, à l'écart des installations, peu éclairé et apparemment mal gardé.

Les hommes prendraient donc pied à cet endroit puis, par équipe de deux, quadrilleraient la ville.

La mission était simple : dès qu'un entrepôt serait repéré, l'un des membres du binôme procèderait au géoréférencement de sa position exacte, tandis que l'autre complèterait l'information sur une carte. Il noterait ainsi son propre emplacement, au moment de la mesure de son collègue, et celle de l'objectif.

L'opération ne devrait pas durer plus de 4 heures. Les équipes devraient accoster vers 1 heure du matin et reprendre la mer vers 5 heures, 5 heures 30 au plus tard, ce qui leur permettrait de s'éloigner suffisamment avant le lever du jour et de rejoindre les bateaux, revenus les attendre au large.

L'approche, assez lente, mais complètement silencieuse, se déroula comme prévu.

A l'heure dite, la jetée était en vue.

Pendant que les hommes seraient au sol, les dauphins repartiraient vers le large, sans vraiment s'éloigner.

Ils seraient rappelés, le moment venu, grâce à des sifflets à ultrasons.

Au moment où plongeurs et cétacés allaient se séparer, une fusée éclairante monta vers le ciel, puis une deuxième, puis une autre encore.

Il faisait maintenant aussi clair qu'en plein jour.

Des soldats, solidement armés, apparurent alors sur la jetée : des ennemis, bien sûr, mais également Trevor et ses hommes. Il n'y avait aucun doute possible sur leur identité car leurs photos, sur les avis de recherche, avaient été placardées partout dans les camps alliés.

Comme la présente opération avait été élaborée avant son départ en expédition, le colonel félon en connaissait tous les détails.

Il lui avait, par conséquent, été facile de les vendre à ses nouveaux alliés.

Aussitôt, une pluie de grenades tomba sur le commando, alors qu'il était encore dans l'eau.

Le carnage fut total. Hommes et animaux étaient désemparés.

– On dégage, cria soudain le capitaine Randanne. Accrochez vous aux dauphins et repartez vers le large. Chacun pour soi, on se regroupera plus loin.

Une seconde salve de projectiles éclata parmi la petite troupe, qui tentait de fuir, ou plutôt ce qu'il en restait car les pertes étaient déjà élevées, rougissant l'eau. Nul doute que les requins, appâtés par l'odeur du sang, n'allaient pas tarder à rappliquer.

– Alors, les gars, comment trouvez-vous mon petit comité d'accueil, demanda Trevor ?

Puis il éclata de rire.

Tant bien que mal, profitant d'un retour providentiel de l'obscurité, les quelques survivants réussirent à s'extraire du port.

Survivants, mais pas indemnes car beaucoup, soldats ou cétacés, étaient blessés, parfois grièvement.

Le capitaine n'échappait pas à la règle.

Deux grenades avaient explosé tout près de lui. La première lui avait sectionné la jambe au niveau du mollet, et la seconde lui avait enlevé la moitié de visage, crevant l'œil au passage, et lui avait arraché le bras. Le côté gauche de son corps n'existait pratiquement plus.

Il s'accrocha désespérément à Cléo, qui s'acquittait de sa tâche de son mieux car elle aussi était gravement touchée. Elle avait l'œil crevé, une nageoire à moitié sectionnée et une profonde entaille sur le flanc qui saignait beaucoup.

Toute la nuit, le commando en déroute s'éloigna de Bassora, espérant rejoindre ses propres lignes.

Certains plongeurs s'étaient mis à deux sur le même dauphin car l'un d'entre eux, au bord de l'évanouissement, menaçait de couler à pic. Son camarade, malgré ses propres souffrances et sa fatigue, s'acharnait à lui maintenir la tête hors de l'eau.

Deux dauphins, presque indemnes, passaient leur temps à tourner autour du petit groupe pour maintenir éloignés les requins que le sang avait attirés.

La nuit fut longue et la matinée était déjà bien entamée lorsque le petit groupe put enfin se rapprocher des côtes, en territoire allié.

Il avait parcouru tout le chemin à la nage car il n'avait pas réussi à croiser les canaux pneumatiques, censés le récupérer.

Un à un, les hommes et leurs cétacés vinrent s'échouer sur la plage.

Nicolas fut l'un des derniers. Quand Cléo et lui furent enfin posés sur le sable, l'animal passa affectueusement sa tête dans le cou de son partenaire.

Puis elle rendit son dernier soupir.

Elle avait usé toutes ses forces, malgré ses souffrances, pour ramener son compagnon.

Son devoir rempli, elle cessa de respirer.

Le capitaine, le cœur brisé, en oublia ses blessures. Il passa son bras droit autour du cou de Cléo et la serra contre lui, l'embrassant tendrement.

Puis il perdit connaissance.

Il se réveilla presque trois jours plus tard.

A sa grande surprise, il ne semblait pas se trouver dans un hôpital de campagne.

Le bâtiment était en dur, climatisé et il n'y avait qu'une douzaine de lits, tous occupés par des gens gravement blessés, comme lui.

Des infirmières s'affairaient, allant sans cesse de l'un à l'autre.

Nicolas peinait à reconstituer les événements passés. Il se souvenait seulement qu'il était gravement blessé.

Petit à petit, l'histoire se remit en place et il revit l'image de Cléo mourante, avec un immense chagrin.

Il venait de vivre l'un des épisodes les plus terribles et les plus tristes de son existence.

Mais la vie continuait, une vie sans avenir, comme infirme, condamné à une oisiveté solitaire.

Une semaine plus tard, alors que les uns et les autres se remettaient lentement, deux hommes, en civil, pénétrèrent dans la grande salle.

Arrivés au milieu, ils s'arrêtèrent et le plus âgé prit la parole.

– Un peu d'attention, je vous prie, demanda-t-il d'une voix forte.

« Nous savons que vous avez tous beaucoup souffert et que vous êtes désormais très handicapés. Avec l'autorisation du haut état-major, nous vous avons séparés des autres blessés, moins atteints que vous, car nous avons une proposition à vous faire, qui doit rester confidentielle. Bien évidemment, vous serez libres de l'accepter ou de la refuser. Mais, si vous coopérez avec nous, vous pourrez espérer recouvrer, en tout ou partie, les capacités que vous avez perdues.

- J'aimerais bien savoir comment, dit l'un des blessés. J'ai perdu mes deux jambes et une partie d'un bras et je serais étonné que vous puissiez les faire repousser.

– Vous avez raison, jeune homme, reprit le visiteur aux tempes grisonnantes. Mais avant de vous expliquer notre projet, laissez-nous nous présenter. Je suis le professeur Jefferson Whitney, neurochirurgien et le monsieur qui m'accompagne n'est autre que Whitmore Landson, un brillant électronicien spécialisé dans les micro câblages. Nous travaillons ensemble depuis plusieurs années, avec nos équipes, pour mettre au point des prothèses qui seraient directement branchées sur le système nerveux du receveur. Nous les avons testées sur des animaux blessés et cela fonctionne très bien. Nous aimerions pouvoir poursuivre leur développement, mais sur des êtres humains, cette fois. Ce que nous vous proposons, c'est d'accepter de nous servir de cobayes. En échange, nous vous offrons une chance de retrouver une vie normale.

« Mais soyons clairs. Le chemin sera long et difficile. Il y aura d'abord toute une série d'opérations délicates accompagnée d'une phase de tests puis, enfin, une période d'apprentissage qui ne sera pas sans difficultés.

« Nous avons besoin d'une réponse rapide de votre part car plus vos blessures seront récentes, meilleures seront les conditions de mise en œuvre.

« Aussi, je vous donne trois jours de réflexion. Passé ce délai, vous devrez me dire oui ou non. Ceux qui refuseront seront renvoyés dans un hôpital militaire puis, dès que possible, rapatriés dans leur pays d'origine.

« Ceux qui accepteront seront transportés dans une clinique dont la localisation sera tenue secrète.

« Maintenant, mesdames et messieurs, je vous laisse réfléchir.

« A bientôt !

Sans attendre davantage, les deux hommes se dirigèrent vers la sortie et disparurent rapidement.

Déjà choqué par ce qu'il avait vécu, Nicolas peinait à analyser ce qu'il venait d'entendre.

Il était tenaillé entre un espoir insensé et la crainte de courir à l'échec.

Et, si c'était une arnaque ?

Si on lui vendait du rêve ?

Oui, mais… si c'était vrai ?

Aussi les trois jours furent-ils à la fois très longs et très rapides.