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6 – La reconstruction
Lorsque le duo revint, sa décision était prise. Il n'avait pas de famille, personne pour s'inquiéter de lui. Il accepta, quels que fussent les risques.
Sur la douzaine de blessés, seuls deux refusèrent de tenter l'aventure.
Les autres furent rapidement évacués par avion vers l'hôpital américain de Dubaï, un établissement ultra- moderne. Ce serait la première étape. Par la suite, ils seraient transportés vers les Etats-Unis, quelle que fût leur nationalité, et ils seraient incorporés dans des unités en lien avec leur spécialité militaire d'origine.
Pour l'heure, chaque malade avait sa propre chambre et sa propre infirmière.
Alors commença, pour chacun d'eux, la longue marche vers la reconstruction.
Interventions chirurgicales après interventions chirurgicales, les morceaux manquants furent remplacés par des prothèses électroniques.
En ce qui concerne Nicolas, les scientifiques commencèrent par la jambe.
C'était le plus facile. Il suffisait de connecter les micro fils avec les nerfs pour faire fonctionner la cheville et le pied artificiels. Malgré tous les réglages, le français conserverait un léger boitillement, à peine visible. Par contre, plus question d'effectuer des exercices demandant un effort soutenu de la base du membre : course, saut …
Par la suite, les spécialistes s'attaquèrent au visage. La situation était beaucoup plus compliquée. Ils commencèrent par reconstruire la partie manquante de l'os. Ce fut fait à base de titane ostéo-compatible. Le squelette « naturel » pourrait progressivement se ressouder sur la prothèse, assurant la continuité.
La peau synthétique avait les mêmes caractéristiques : outre sa capacité à protéger les tissus des températures extrêmes, froides ou chaudes, elle avait également la possibilité de fusionner avec la peau vivante. Il ne subsisterait à terme qu'une longue cicatrice entre les deux. Par contre, pas question de pilosité, barbe ou cheveux. Il faudrait que Nicolas fût toujours bien rasé ou qu'il dissimulât la partie artificielle sous une longue chevelure.
Puis vint le tour de l'œil. Inutile d'envisager une greffe car les technologies ne le permettaient pas. La solution trouvée fut de mettre en place une caméra reliée directement au cerveau. Equipée d'un zoom puissant, elle permettrait même au blessé de voir plus loin et plus nettement qu'un homme normal.
La reconstruction de l'oreille suivit le même schéma. Les chirurgiens implantèrent un système acoustique avec un amplificateur réglable qui devait permettre, si le patient le voulait, de capter des chuchotements à grande distance.
Pour terminer, les scientifiques implantèrent un nouveau bras gauche, équipé de moteurs électriques aux articulations et raccordé directement aux nerfs de l'épaule.
Toutes ces interventions furent longues et harassantes pour Nicolas, qui se sentait de plus en plus fatigué et qui ne comprenait pas toujours très bien ce qu'on lui faisait.
Les explications vinrent, un peu plus tard, par la bouche de Jefferson Whitney, le neurochirurgien qui avait supervisé tous les travaux.
– Monsieur Randanne, dit-il un matin, connaissez-vous les séries télévisées « l'homme qui valait trois milliards » ou « super Jaimie » ?
– J'en ai vu quelques épisodes, il y a quelques années, répondit Nicolas.
- C'était de la science-fiction. Pourtant, on vous a fait à peu près la même chose. Si votre jambe n'a rien de particulier, votre bras gauche a désormais une force supérieure à la normale. Il est en outre capable d'accumuler de l'électricité statique. Votre nouvel œil est une caméra haute définition avec un zoom puissant, et votre oreille est un capteur sensoriel à hautes performances.
« Comme vous vous occupiez d'animaux, nous vous avons également greffé un implant dans la boîte crânienne qui vous permettra de communiquer directement et efficacement avec eux, et ce, quel que soit le degré d'intelligence de votre « interlocuteur ».
« Vous êtes aujourd'hui un homme neuf, et toutes vos prothèses fonctionnent à merveille. Nous sommes d'ailleurs là pour y veiller.
« Mais ne vous réjouissez pas trop vite ! Vous allez être rapatrié aux Etats-Unis et c'est là-bas que commencera un très difficile apprentissage. Vous allez devoir apprendre à vous servir de vos nouveaux accessoires et, autant vous le dire tout de suite, ce ne sera pas simple. Vous allez également avoir besoin de vous reconstituer une masse musculaire suffisante, pour les parties vivantes, et les coordonner avec les implants.
« Mais, pour l'heure, reposez-vous. Vous ne partez que dans une semaine. Et, surtout, n'enlevez pas les pansements qui recouvrent votre nouvel œil et votre nouvelle oreille. En l'état actuel des choses, vous ne pourriez pas les supporter.
Huit jours plus tard, la dizaine de « miraculés », assise dans des fauteuils roulants, embarquait dans un avion militaire.
Destination Fort Bliss, au Texas, loin des regards indiscrets.
L'apprentissage fut long et difficile.
Il dura, pour Nicolas, presque 5 ans.
Bien sûr, il commença à contrôler ses nouveaux organes plus tôt que cela.
Néanmoins, c'est le temps qu'il fallut pour que sa maîtrise fût parfaite.
Les débuts, notamment, furent particulièrement difficiles.
Le français ne contrôlait ni son œil, ni son oreille et ne parvenait pas, lorsqu'ils étaient au repos, à les maintenir en position « neutre », c'est-à-dire la position où leurs performances étaient rigoureusement identiques à celle de l'oreille et de l'œil vivants.
C'est pourquoi il fut l'un des derniers à quitter le centre d'entraînement.
En effet, dès qu'un des « cobayes » était prêt, il était envoyé en Californie. Ceux de l'armée de terre allaient à Presidio de Monterey, ceux des forces aériennes étaient envoyés à Edwards Air Force base, et les « marins » finissaient à la Naval Amphibious base Coronado.
Nicolas vécut de longues années dans cette dernière et c'est là qu'il fit la connaissance d'Owen Grady. Bien qu'une grande différence d'âge les séparât, ils devinrent amis.
Le français avait prévu d'y rester jusqu'au moment de la retraite. Après quoi, il rentrerait dans son pays.
Mais le destin en décida autrement.
En effet, bien loin de là, une des « cobayes » eut un accident. Alors qu'elle se promenait dans la rue, elle fut heurtée violement par un véhicule qui la projeta au sol.
Elle mourut sur le coup, mais le choc avait révélé les prothèses métalliques qu'elle portait en différents endroits.
Logiquement, cela n'aurait pas dû avoir d'incidence, l'armée ayant rapidement évacué le corps. Le malheur fut qu'un petit « journaleux » de province, sans grand talent mais avec les dents longues, passât par là. Il se dépêcha de prendre des photos, sous des angles qui faisaient ressortir les parties artificielles, puis il rédigea un article alarmiste sur l'intervention des robots, réveillant ainsi les angoisses populaires dans le plus pur style « Terminator ».
« Les robots sont parmi nous ! »
« Ils nous envahissent ! »
« Ils vont prendre le pouvoir ! »
« Ils chercheront bientôt à nous éliminer ! »
Tels furent les grands slogans qu'il développa, sous la forme d'un feuilleton à épisodes, qui eut pour effet de faire naître une véritable psychose au sein de la population.
Et le hasard se mit de la partie, à son profit, malheureusement !
En effet, un deuxième accident survint, quelques mois plus tard, sur un autre des « cobayes ». Malgré l'intervention rapide de la police militaire pour évacuer le blessé, des témoins aperçurent les implants métalliques et, pire que tout, l'œil artificiel.
Pour mettre fin à la fronde qui commençait à enfler, l'armée décida de confiner tous ses sujets expérimentaux dans ses casernes, sans limite de durée.
Heureusement pour lui, Nicolas était en congés au moment des faits et était parti faire de la randonnée du côté du parc de Yellowstone, sans en avoir informé quiconque.
C'est un appel sur son portable d'un de ses homologues qui l'alerta.
- Fous le camp, Frenchie, lui dit-il. Si tu tiens à vivre libre, ne te laisse pas rattraper. L'armée a décidé d'enfermer les monstres que nous sommes dans ses camps, peut-être pour toujours. Alors, un conseil, mec, tire-toi vite et fais-toi oublier !
La communication fut brutalement interrompue, avant même que Nicolas eût placé un mot.
Le message était on ne peut plus clair.
Pas question de repasser par son domicile ! Il devrait faire avec ce qu'il avait sur lui à ce moment-là, tout au moins dans un premier temps.
Et puis, il vaudrait mieux qu'il trouvât rapidement un moyen pour quitter le pays.
Mais pour aller où ?
Pas en France, en tout cas, car c'est certainement là-bas qu'ils le chercheraient en premier.
Alors commença pour lui une fuite interminable, qui devait durer plusieurs années.
Pendant tout ce temps, il eut le plus grand mal à échapper à ceux qui le poursuivaient, police militaire et CIA en tête.
Il réussit tout d'abord à rejoindre le nord du Mexique. Mais il devait fuir sans arrêt, même s'il parvenait parfois à se faire oublier quelques temps.
A chaque fois venait le moment où il devait repartir. Il descendit ainsi toujours plus au sud, jusqu'à atteindre les confins du Yucatan.
Il ne comprenait pas les raisons de cet acharnement à le récupérer. Il était désormais loin des Etats-Unis, et tout disposé à se faire oublier définitivement.
Quand Owen, à l'occasion d'un congé, se rendit en Californie pour retrouver son ami, il apprit toute l'histoire, ainsi que sa fuite.
Il découvrit également les raisons de cette volonté farouche de le retrouver.
Un groupe inconnu s'intéressait à lui, avec pour objectif de percer les secrets technologiques de sa reconstruction, sans doute dans un souci mercantile.
Et cela, c'était hors de question. Il fallait donc que l'armée lui remît la main dessus la première.
Au moment de repartir pour Isla Nublar, Owen se souvint que Nicolas avait des amis en Guyane. Sans doute essayerait-il, en brouillant les pistes, de les rejoindre. De son côté, il avait eu l'occasion, à plusieurs reprises, de l'accompagner chez eux. Il avait leurs coordonnées. Il essayerait donc, dès son retour, de les contacter.
Et c'est ce qu'il fit, à partir d'une cabine publique, pour ne pas risquer d'être écouté.
Le français venait juste d'arriver et s'apprêtait déjà à repartir car il avait du monde sur les talons. Mais il obtint néanmoins l'appel d'Owen.
Dans un premier temps, il se dirigea plein ouest, vers le Brésil, pour masquer ses intentions, puis, par des chemins compliqués et tortueux, il remonta lentement vers le Costa Rica.
Apparemment, il n'avait plus personne derrière lui. Il avait réussi à semer tout le monde.
Son travail prolongé dans les plantations de café lui apporta la preuve qu'il n'était plus suivi. Il espérait même secrètement que la poursuite avait été abandonnée.
