23
8 – La visite
Fort logiquement, la visite commence par l'espace scientifique, situé au rez-de-chaussée du bâtiment principal : le laboratoire de génétique, les zones d'étude puis la salle aux incubateurs. Au passage, Nicolas fait la connaissance de Bryan Narrow, le paléontologue du parc.
- Ce Monsieur te sera d'un grand secours, annonce Owen. Il va t'apprendre les critères de reconnaissance des différents animaux.
Autour d'eux, de petits dinosaures de différentes espèces, nés récemment, s'agitent sous les coupoles chauffées.
La visite de ce secteur se termine par un passage dans l'infirmerie. Un Ankylosaure, blessé à une patte, est en cours de soin.
– Je croyais que vous laissiez la nature s'exprimer librement, si je me souviens bien des articles que j'ai lus à votre sujet, dit Nicolas, un peu surpris ?
– Tu as raison dans l'absolu mais, vois-tu, certaines espèces ne sont plus représentées que par un petit nombre d'individus. Alors, nous sommes obligés de tricher un peu si nous voulons les conserver. C'est le cas de cet animal. Il ne nous reste, en tout et pour tout, que trois Ankylosaures, et les nouveaux nés sont beaucoup trop jeunes pour être lâchés maintenant. Ils se feraient dévorer à coup sûr.
Les deux hommes gagnent ensuite les parties supérieures de l'immeuble, qu'ils rejoignent par un escalier monumental.
- Nous avons rehaussé ce bâtiment de deux étages, explique Owen ! Il en compte six, désormais. Le premier n'est pas accessible au public. C'est là que se trouve la salle de commandes où nous étions tout à l'heure, le local des ordinateurs, le terminal de vidéosurveillance, l'armurerie et l'endroit où nous stockons les équipements individuels, et j'en oublie certainement. On y accède par la porte codée que la sentinelle t'a fait franchir lorsque tu es arrivé.
Les trois étages suivants sont dédiés à l'hôtel, avec environ 200 chambres par étage, offrant, au choix, une vue sur le parc ou sur la mer.
Et les deux derniers sont réservés aux professionnels. Le cinquième abrite un hall de projection et deux amphithéâtres, et le dernier des salles de réunions de toutes tailles, destinées aux séminaires ou aux réunions d'affaires qui ont besoin d'une certaine discrétion.
Les restaurants sont en bas, pas très loin des labos. On peut choisir entre une formule buffet, des établissements de différentes nationalités et un espace gastronomique.
Les deux hommes redescendent et sortent dans la rue, encore déserte.
– Quand comptez-vous ouvrir, demande le français ?
– Juste après la mauvaise saison, qui s'approche à grands pas.
Owen s'arrête.
-– De ce côté-ci, au bout de la rue, dit-il en tendant le bras, il y a toujours le bassin du Mosasaure géant. Nous en avons considérablement renforcé la sécurité pour éviter tout risque.
- Vous n'avez pas eu trop de mal à le maintenir en vie toutes ces années et à réaliser tous les travaux sans qu'il s'en prenne à vous ?
– A vrai dire, non. Ce n'est pas lui qui nous a causé du souci, mais les ptérosaures. Après leur évasion de la volière, la plupart ont été abattus, mais certains sont allés se réfugier dans les falaises qui bordent l'océan. Nous avons eu toutes les peines du monde à les éliminer.
– Les éliminer ?
– Oui. Ils n'avaient plus leur place dans une réserve où les animaux se déplacent librement. Ils auraient eu toutes les possibilités pour en sortir et attaquer les visiteurs. Et, qui sait, certains auraient peut-être pu rallier le continent et y semer la panique. C'est une éventualité que nous ne pouvions pas accepter. En principe, il n'y en a plus. Néanmoins, nous faisons régulièrement des patrouilles pour vérifier.
Les deux hommes remontent tranquillement la rue, tournant le dos au bassin du reptile marin. Devant eux, un gigantesque bâtiment de deux étages barre le passage.
– Ne t'y fie pas, dit Owen. Tu ne vois pas tout car cet immeuble comporte également un sous-sol. Nous y avons reconstitué une forêt tropicale du jurassique dans laquelle les visiteurs pourront se promener et côtoyer des dinosaures animés. La partie aérienne est un musée qui abrite les collections d'Harvey Harper, que tu as vu tout à l'heure, enrichies par des dons de particuliers ou de musées qui nous ont confié une partie de leurs excédents. Je pense que ce gigantesque ensemble passionnera petits et grands. Une partie du deuxième étage est dédiée aux expositions tournantes. La première, déjà en place, est consacrée aux théropodes.
– C'est-à-dire ?
– Aux carnivores bipèdes tels que le Tyrannosaure, le Cératosaure, l'Allosaure ou des plus petits comme le Vélociraptor ou le Compsognathe.
« Je te ferai visiter tout cela une autre fois, car nous avons encore beaucoup de choses à voir et, juste après déjeuner, nous devons revenir à la salle de commandes, où nos employeurs nous attendront.
« Vois-tu les villas accrochées au flanc de la colline sur notre droite, dominant le parc ? Il y en a trente. Elles sont destinées à une clientèle aisée qui souhaite éviter la foule. Actuellement, elles sont presque toutes vides et les derniers occupants s'en vont ce soir, tant que les conditions météo sont encore favorables.
« Je te propose de nous intéresser maintenant à ce qui sera désormais ton champ d'activité et, pour commencer, je vais te faire voir les postes d'observation. Ils sont destinés à l'étude scientifique et ne seront pas proposés au public, pour des raisons évidentes de difficultés d'accès, comme tu vas pouvoir t'en rendre compte.
Revenus dans le bâtiment principal, les deux hommes descendent dans les sous-sols réservés, pour l'essentiel, au service. Parvenus au bas de l'escalier, ils se trouvent face à deux portes identiques. A l'aide de son badge, Owen en déverrouille une. Ils pénètrent alors dans un tunnel où une sorte de wagonnet à huit places les attend.
Dès qu'ils sont assis, l'engin démarre, à faible vitesse, suivant les rails fixés au sol.
Au bout d'un moment relativement long, l'engin se met à ralentir. Il arrive dans une zone plus vaste et se range le long d'un quai terminé par un escalier à son extrémité.
Les deux amis l'empruntent et remontent vers la surface. Ils arrivent bientôt dans une pièce circulaire, d'environ six mètres de diamètre, recouverte par un dôme translucide. Tout autour sont disposées des tables et des chaises. Des prises de courant et des RJ 45 sont également installées.
Owen s'approche d'un appareil électronique qu'il allume. Aussitôt, sur l'écran, apparaît une carte du parc avec des points de couleur qui se déplacent.
– Nous nous trouvons dans un des postes d'observation fixes, précise-t-il. Il y en a deux, d'où les deux portes que tu as vues. Le second est implanté dans une zone plus forestière.
« La coupole qui nous recouvre est en verre blindé, quasiment incassable. Sa surface extérieure est recouverte d'une couche opaque. Les animaux qui nous entourent ne peuvent pas nous voir et prennent ce site pour un rocher de plus.
« Tous les dinosaures sont équipés d'une puce, comme les vaches dans les élevages. Ils sont donc identifiés individuellement.
« Sur cet écran, tu peux voir les carnivores en rouge et les herbivores en vert. Je sais, on ne s'est pas trop foulé pour le choix des couleurs ! Les deux lettres à côté du point nous indiquent l'espèce concernée.
« Nous sommes ici. Nous pouvons, d'un simple coup d'œil, savoir quels animaux se trouvent à proximité et dans quel sens ils se déplacent.
« Regarde, un groupe de Diplodocus vient vers nous, légèrement sur notre droite. Cet écran évite de se crever les yeux à essayer de voir ce qui se passe autour.
« Les gros herbivores ne sont pas encore visibles. Ils sont sans doute dans le creux du terrain. Pourtant, grâce à cet appareil, nous savons déjà qu'ils vont bientôt apparaître.
Nicolas regarde dans la direction indiquée.
– Je ne vois toujours rien, finit-il par dire.
– Attends ! C'est l'affaire d'une poignée de secondes. Le premier individu est tout près maintenant.
Effectivement, une tête émerge du sol. Elle se balance mollement au rythme de la marche de l'imposant saurien. Puis elle s'élève petit à petit et le corps apparaît progressivement.
L'animal grandit, grandit, au point qu'il semble ne jamais devoir s'arrêter.
Le français est impressionné. Bien sûr ! Il a lu des livres sur les dinosaures. Il s'est émerveillé devant leurs caractéristiques démentielles. Mais cette admiration passée n'a rien à voir avec ce qu'il éprouve maintenant. Il regarde, fasciné, l'énorme masse qui défile maintenant devant lui, tranquillement. Juste derrière, d'autres individus appa-raissent déjà. C'est tout un troupeau qui passe à présent, faisant vibrer le sol dans un fracas de tonnerre.
– Surprenant, n'est-ce pas, dit Owen.
Nicolas l'entend à peine. Il a les yeux rivés sur le spectacle hallucinant qui s'offre à lui et le laisse bouche bée.
– Désolé de rompre le charme, poursuit son ami, mais il faut qu'on y aille, maintenant.
D'un geste précis, il éteint l'écran.
– Tu vois, dit-il, tous nos engins son équipés de ce type d'écran. Il permet de localiser les prédateurs et de mesurer le risque qu'ils représentent lorsqu'on a à intervenir dans le parc. La salle de commandes peut également afficher toute l'île sur l'écran géant, si nécessaire.
Le voyage de retour se fait quasiment en silence. Nicolas peine à se convaincre de la réalité de ce qu'il vient de voir.
Revenus dans la rue, l'américain reprend la parole.
– Remets-toi, amigo, tu n'as encore rien vu ! Je vais te montrer notre matériel d'intervention puis nous irons faire un tour dans le parc, mais en surface, cette fois.
– Et les animaux nous laisseront faire ?
– Avec les engins dont on dispose, on ne risque rien. Tu vas pouvoir en juger par toi-même.
Les deux hommes se dirigent vers un énorme hangar. Owen déverrouille une petite porte avec son badge et pénètre à l'intérieur. A chaque personne qu'il croise, garde ou ouvrier, il prend soin de présenter son ami.
– Ici, poursuit-il, c'est notre domaine, à l'abri des regards indiscrets.
Ils parviennent dans un énorme hall où sont rangés deux hélicoptères.
– Nous pouvons intervenir par voie aérienne ou terrestre. Ici, nous avons un hélicoptère d'attaque, de type « apache », et un autre de transport, un Pave Low, pour le déplacement de matériel ou d'animaux. Les deux gigantesques portes que tu vois devant nous ouvrent sur la plate-forme d'envol.
« A l'étage en-dessous se trouvent les véhicules. Le hangar où ils sont garés, presque aussi grand que celui‑ci, est divisé en deux. D'un côté, les véhicules légers, jeep, camionnettes ou minibus, dont certains sont armés d'une mitrailleuse 12,7 et, de l'autre, des moyens plus puissants que je vais te faire découvrir.
Après être descendus par un énorme monte-charge, les deux hommes pénètrent dans l'enceinte où sont impeccablement rangés quatre engins blindés. Une cinquième place, marquée au sol, est libre.
- Nous avons deux véhicules de transports de troupes à huit roues, poursuit Owen. Ils emmènent aussi bien une équipe d'intervention que des ouvriers. L'engin au fond est un char de dépannage. Il sert avant tout à aller chercher des dinosaures blessés ou malades, qu'il transporte sur cette remorque que tu vois, à trois essieux, équipée d'un dôme vitré amovible. On le referme pendant le trajet pour protéger l'animal d'une attaque éventuelle de prédateur. Il emmène également les jeunes individus lorsque nous devons les lâcher. De nombreuses espèces vivent en groupes ou en troupeaux. Dans ces cas-là, il vaut mieux que le nouveau venu soit libéré à leur voisinage immédiat, pour faciliter sa prise en charge par les individus plus anciens.
« Reste enfin ce char lourd modifié. En fait, nous en avons deux : Le deuxième nous attend dans le sas pour la visite. Le chauffeur est déjà prêt. Nous avons remplacé la tourelle par un dôme en verre blindé, comme celui de tout à l'heure, car ce sont avant tout des véhicules d'observation, même s'ils possèdent une mitrailleuse à côté du poste de pilotage.
– Comment avez-vous pu vous procurer tout ça, dit Nicolas, admiratif ?
– Comme il te l'a indiqué lui-même tout à l'heure, Harvey Harper est général de réserve. Il est en outre très influent dans les milieux militaires. Il a donc pu se procurer prioritairement ces véhicules de réforme.
« Lord Mordegan et Toshiro Nakagoshi les ont remis à neuf et nous les ont livrés. Les équipes d'entretien sont très efficaces et ce matériel est, par conséquent, très fiable.
« Mais assez parlé ! Allons faire un tour !
Owen ouvre la porte blindée et précède son ami à l'intérieur du sas, où le second char à dôme de verre les attend.
– Tu vois, dit-il, aucun risque pour qu'un animal s'introduise dans la zone touristique. Si, en ouvrant la porte extérieure, un dinosaure se trouvait dans les parages, il ne pourrait pas aller plus loin qu'ici. Les vantaux, derrière nous, sont à toute épreuve et ils sont verrouillés quand les autres sont ouverts.
« Les engins légers de l'autre hangar passent également par ici, sauf lors des contrôles de l'enceinte du parc. Dans ces cas-là, ils sortent par une petite porte latérale et débouchent directement dans le chemin de ronde que nous avons aménagé entre le mur de béton et la clôture grillagée. Celui-ci fait le tour de l'île et permet de se déplacer en toute sécurité.
« A propos, je te présente Asensio. Il sera notre chauffeur.
– Vous êtes Asensio Tolores, demande aussitôt le français, le frère de Magdalena ?
– Si, senor, elle m'a prévenu de votre arrivée. Soyez le bienvenu. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, n'hésitez pas à faire appel à moi !
– Tu connais « la tigresse », dit l'américain avec un air goguenard ? Et elle ne t'a pas arraché les yeux ?
Nicolas ne répond pas. Il revoit le doux visage au moment de son départ. Sans plus attendre, les deux hommes grimpent dans le blindé dont Asensio a démarré le moteur.
Les gigantesques portes s'ouvrent et l'engin pénètre dans le parc.
– D'une manière générale, dit Owen, nous évitons, autant que faire se peut, de déranger les animaux. Nous ne passons pas au milieu des troupeaux et, lorsque des individus s'approchent trop près, nous arrêtons les moteurs et attendons qu'ils soient passés.
L'engin s'avance pesamment sur la piste, au milieu des dinosaures qui s'écartent lentement sur son passage.
– Tu vois, poursuit l'américain, sur notre droite, ces sortes d'autruches sans plumes, ce sont des Gallimimus.
« Plus loin, tu peux voir deux magnifiques Brachiosaures, qui dressent leur tête à près de quatorze mètres de haut. Sur notre gauche, tu as, au premier plan, trois Stégosaures et, juste derrière, des Tricératops. Tous ces animaux cohabitent sans trop de problème.
Soudain, le char s'immobilise et le moteur s'arrête.
– Un problème, Asencio, demande Owen ?
– Non, pas du tout. Mais nous avons un Tyrannosaure à environ six cents mètres à neuf heures, et il vient droit sur nous.
– C'est notre Pépé !
– Pépé, dit Nicolas surpris ?
– Oui ! Il est là depuis le début. Il est l'un des plus anciens spécimens du parc. C'est pour cette raison qu'on l'appelle ainsi. Mais, en fait, on ne connaît pas la longévité de ces animaux. Si ça se trouve, il est encore tout jeune.
« Mais je ne vois pas sa femelle.
– Elle est juste derrière nous, à moins de cent cinquante mètres.
Les deux passagers tournent la tête et aperçoivent le deuxième Tyrannosaure, qui se déplace sans hâte.
Rapidement, les nombreux herbivores se sont éloignés mais les grands prédateurs ne sont apparemment pas en chasse.
– Attends, dit soudain Owen, j'ai oublié de brancher l'écran.
Il appuie sur un bouton et un appareil s'allume devant eux.
– C'est le même que celui que je t'ai montré tout à l'heure dans le poste fixe. Le point jaune identifie l'emplacement du char. Et on voit nettement les points rouges, sur le côté, qui indiquent nos deux théropodes.
– Et ce troisième point rouge marqué DI, demande Nicolas ?
– Flûte, jure son ami ! Le revoilà encore, celui-là !
« C'est un Dilophosaure et il n'aime pas nos engins. Il va sauter sur le char, déployer sa collerette et cracher son venin. Il nous fait le coup à chaque fois, dès qu'il nous repère. Mais on a trouvé la parade, tu vas voir.
Après quelques instants d'attente, un petit dinosaure bondit sur le blindé et commence sa manœuvre d'intimidation
- Maintenant, dit Owen !
Il fait tourner un petit volant fixé devant lui. Aussitôt, un tube relativement court, situé à l'extérieur du dôme, change d'orientation et se tourne vers l'intrus.
Puis il appuie sur un bouton.
Un puissant jet d'eau est projeté sur la face de l'animal qui, surpris, bat en retraite.
– Et voilà ! C'est aussi simple que ça. Mais cet imbécile n'a toujours pas compris la leçon.
Pendant ce temps-là, les deux Tyrannosaures ont défilé, l'un devant et l'autre derrière le char, sans s'en préoccuper davantage.
– Ils ne semblent pas faire attention à nous, dit Nicolas.
– Tu sais, lorsque nous sommes arrêtés ainsi, nous ne sommes, ni plus ni moins, qu'un élément de plus de leur décor.
– Et vous n'êtes jamais attaqués ?
– Cela est arrivé plusieurs fois, au début. Personnellement, j'ai assisté à la charge d'un Tricératops qui ne supportait pas notre présence sur son territoire. Le choc a été impressionnant, à tel point qu'il y a laissé une corne. Depuis, il nous évite prudemment.
« L'engin dans lequel nous nous trouvons dépasse les trente tonnes et son centre de gravité est placé très bas. Il est donc difficile à déplacer et, encore plus, à retourner. On ne craint donc pas grand-chose. Et puis, les animaux s'accoutument à nous.
Les deux Tyrannosaures ont maintenant disparu. Le char reprend tranquillement sa course.
Au bout d'un moment, il arrive dans un large vallon. Devant eux, quelques Pachycéphalosaures s'enfuient en courant.
En bordure d'un bosquet, un troupeau de Parasaurolophes, dressés sur leurs pattes arrière, arrache les branches des arbres.
Plus loin, des Iguanodons pénètrent dans une forêt aux allures différentes de celle de ses voisines.
- Ici commence le jardin de monsieur Nagakoshi, précise Owen, un massif de près de cent hectares constitué de plantes qui vivaient à l'ère secondaire. Nous voulons savoir si les herbivores les préfèreront à notre végétation actuelle.
« Nous avons mis en place une pépinière qui nous permet d'élever puis d'implanter progressivement les végétaux anciens parmi ceux d'aujourd'hui.
« Et nous en avons profité pour créer un arboretum à destination du grand public.
« Mais, en fait, voilà ce que je voulais te montrer, poursuit l'américain.
Le char est arrêté à côté d'un élément vertical de gros diamètre, qui ressemble vaguement à un arbre.
– Nous avons choisi, poursuit-il, de ne pas mélanger les touristes avec les animaux. Aussi, pour que les premiers puissent observer, sans risque, les seconds, nous avons imaginé deux systèmes différents. Nous sommes en ce moment en-dessous du premier. C'est un parcours surélevé que les visiteurs pourront parcourir librement à pied. A intervalle régulier, nous avons implanté des éléments de ce type. Ce sont des piliers tronconiques qui se terminent, à leur partie supérieure, par un anneau dans lequel passe un tube vitré, à toute épreuve. Les promeneurs pourront donc voir les animaux situés en dessous d'eux et même les plus grands, tels que le Brachiosaure, pourront passer librement, le but étant de déranger les dinosaures le moins possible. Ce chemin aérien est équipé d'un trottoir roulant, pour les enfants et les personnes à mobilité réduite. Pour s'arrêter un moment, il suffit de le quitter en se rapprochant des cloisons. Par ce système, chacun pourra gérer son parcours à son rythme. De même, nous proposerons deux circuits, un court de cinq kilomètres et un long de dix.
« Arrivés à un embranchement, les visiteurs auront donc le choix : soit rentrer directement en traversant la zone forestière, soit continuer l'exploration.
– Tout ce système doit consommer une énergie considérable, car je suppose que le tube doit être climatisé, en plus ?
– Tu as raison, mais cela n'a pas d'importance car toute la toiture de ce grand chemin est couverte de panneaux photovoltaïques. Ici, tout marche à l'énergie solaire, abondante et gratuite.
Owen s'arrête un moment de parler.
– Flûte, dit-il soudain, je pensais que l'on pourrait quitter le char pour aller voir à pied notre second dispositif de visite, mais cela ne sera pas possible.
– Pourquoi ?
– A cause d'eux !
Trois petits bipèdes se sont arrêtés; à la lisière d'un bouquet d'arbres, et regarde fixement l'engin arrêté.
– Eux, ils n'ont pas l'air très impressionnants !
– Ne t'y fie pas. Ce sont des Coelurus. Ils ne sont pas très grands mais sont carnivores. Individuellement, ils ne représentent pas un gros danger pour nous. Mais ils chassent en bandes pour s'attaquer à des proies plus grosses. Je n'ai aucune envie de leur servir de déjeuner. On en voit trois mais sans doute sont-ils vingt ou vingt-cinq, les autres étant masqués par les arbres.
« D'ailleurs, regarde ! Sur l'écran de contrôle, les petits points rouges marqués CO sont effectivement nombreux.
« Tant pis, poursuit Owen ! On verra tout à partir d'ici, mais tu vas devoir utiliser ta vue perçante. Jette un coup d'œil sur la gauche ! Tu vas apercevoir un monorail fixé en hauteur sur des piliers en béton peints en camouflé.
– Je le vois, dit Nicolas.
– Hé bien, nous allons faire circuler dessus des rames légères pouvant emmener chacune cent personnes.
« Le circuit fait cinquante kilomètres. Les véhicules se déplaceront à trente kilomètres à l'heure et ralentiront à intervalles réguliers pour permettre aux passagers d'observer les animaux, de les filmer ou de les prendre des photos.
« Nous ferons partir un de ces engins toutes les cinq minutes environ. Comme ils sont tous programmés de la même façon, ils ne se rattraperont pas.
- Et, si l'un d'entre eux tombe en panne ?
- Aucun problème. Ils sont tous équipés, à l'avant comme à l'arrière, d'électroaimants. Si l'un d'entre eux s'arrête, le suivant viendra s'accrocher et tractera les deux. Les passagers ne s'apercevront pratiquement de rien car la visite continuera.
– Et en cas de panne générale ?
– Chaque rame est équipée d'un groupe électrogène à moteur thermique qui développe assez de puissance pour ramener l'engin. On peut le faire démarrer du PC de surveillance par Wifi.
– Vous avez pensé à tout !
– Il semblerait que non. Si ce que tu nous as décrit se confirme, nous allons avoir à gérer des visiteurs indésirables et ça, ce n'était pas prévu.
Owen regarde sa montre.
– Il est temps de rentrer. Nous aurons tout juste le temps de manger un morceau rapidement car nous devons être de retour dans la salle de commandes à deux heures trente précises. Nos employeurs veulent faire un point avant de partir et ils nous quittent à seize heures.
« Asensio, on rentre !
– Compris ! Je fais demi-tour.
Sur le chemin, ils croisent un groupe de Styracosaures, puis quelques Stégosaures.
Nicolas se sent un peu perdu.
Comment va-t-il faire pour reconnaître tous ces animaux ?
- Vous avez beaucoup d'espèces dans ce parc, finit-il par dire ?
- Une trentaine, pour l'instant. La plupart date du premier parc et, pour beaucoup d'entre elles, nous n'avons plus la possibilité de les recréer, fautes des informations nécessaires. Mais nos scientifiques nous en « fabriquent » régulièrement des nouvelles. Il faut dire qu'ils font un travail exceptionnel.
« L'essentiel est constitué d'herbivores comme la plupart de ceux que nous avons croisés.
« Nous avons également deux couples de grands prédateurs : les Tyrannosaures que tu as vus tout à l'heure et des Allosaures. Ils occupent chacun une zone différente du parc cet ne se côtoient pas.
« Nous avons ensuite des carnivores de taille moyenne, des Herrerasaures et des Deinonichus, et des petits comme les Coelurus de tout à l'heure. Il faut rajouter notre vieux Dilophosaure. C'est un ancien car il était déjà là du temps de John Hammond. Il est tout seul et n'aura pas de successeur. Quand les gens d'In Gen ont quitté les lieux, ils ont emmené les embryons et tous les dossiers. N'ayant pas les informations nécessaires, nous n'avons jamais réussi à le recréer. De toute façon, nos scientifiques sont très sceptiques à son sujet. D'après les squelettes retrouvés dans les fouilles, le Diplophosaure avait bien deux crêtes mais pas de collerette. On a aussi un doute sur sa capacité à cracher du poison, mais, surtout, il mesurait 2,50 mètres de haut et 6 mètres de long. Rien à voir avec le nôtre. Une hypothèse serait que les chercheurs n'auraient retrouvé qu'un ADN partiel et l'auraient alors complété avec celui du lézard à collerette d'Australie, d'où la diminution de taille.
« Tout ça pour dire que le nôtre a été le premier et sera le dernier de ce modèle. C'est pourquoi on a une affection particulière pour lui, même s'il est toujours dangereux et si c'est un fichu casse-pieds.
« Tiens, d'ailleurs, quand on parle du loup ! Le voilà !
En effet, débouchant d'un groupe de buissons, le Dilophosaure se précipite une nouvelle fois sur le char et, comme la première fois, il est accueilli par un puissant jet d'eau dans la face qui le coupe dans son élan.
– C'est incroyable, poursuit Owen ! Depuis le temps, il n'a toujours pas compris.
« Bon ! Je termine. On a enfin quelques omnivores et nécrophages qui servent notamment à nettoyer le parc.
– Pitié, dit Nicolas ! Je n'y arriverai jamais. Toutes ces bestioles bizarres, tous ces noms à coucher dehors, c'est trop pour moi !
– Rassure-toi, ça vient vite ! De plus, nous avons élaboré un guide des espèces présentes, à destination des visiteurs. Je t'en donnerai un exemplaire tout à l'heure.
Le hangar, dont les grandes portes s'ouvrent lentement, est maintenant en vue.
Le char pénètre aussitôt dans le sas.
Les vantaux situés à l'arrière du blindé se referment, puis ceux placés devant s'ouvrent.
L'engin va docilement se ranger sur son emplacement et les deux hommes en descendent, remercient Asensio, puis remontent rapidement vers la rue principale
Ils longent au passage « la ferme aux dinosaures », espace dédié aux enfants où les bambins pourront côtoyer des bébés sauriens herbivores, ceux-là même qui deviendront des géants plus tard.
Enfin, ils pénètrent dans le self-service.
Le repas est rapide et presque silencieux.
Pourtant, Nicolas est soucieux. Il finit par prendre la parole.
– Quand tu m'as parlé de carnivores tout à l'heure, tu ne m'as pas parlé de ceux que j'ai vu sur l'île qu'occupe Trevor.
– C'est normal. L'Indominus Rex était unique et, comme je te l'ai dit, un monstre, dans tous les sens du terme. Ce type d'élucubration mercantile a été définitivement abandonné.
– Et les autres, les Véloci… ?
– Les Vélociraptors ? Il n'y en a plus.
– Pourtant, si j'ai bien entendu ce qu'à dit la jeune dame tout à l'heure…
– Claire Dearing ?
– C'est ça, si j'ai compris, il y en a eu ici et tu étais même dresseurs de …, comment déjà ?
– Vélociraptors. Il y en a eu, en effet, mais on ne sait plus les fabriquer. In Gen est aussi passé par là. Ils étaient quatre et je n'étais pas leur dresseur. J'avais passé une sorte de pacte avec eux.
– Et que sont-ils devenus ?
– Ils se sont fait massacrer par l'Indominus Rex, pour me protéger. Un seul à survécu : Blue, une femelle, ma préférée.
– Où est-elle ?
– Je n'en sais rien. Quand tout à été terminé, que le monstre était mort et le calme revenu, nous nous sommes retrouvés l'un en face de l'autre, à nous regarder, sans bouger.
« Je ne lui ai rien dit. Je ne trouvais pas les mots.
« Même pas un merci.
« Puis elle s'est détournée et elle est partie.
« Depuis, ce souvenir me hante. Quel crétin j'ai été ! Qu'est-ce que cela m'aurait coûté d'avoir un mot tendre, un geste affectueux. Je suis sûr qu'elle l'attendait.
« Je ne l'ai jamais revue.
« J'ai écumé tout le parc, examiné tous les cadavres, étudié tous les squelettes.
– Peut-être est-elle encore vivante ?
– J'aimerais bien ! Mais rien n'est moins sûr. Les Vélociraptors vivent et chassent en groupe. Or, elle était seule. Je ne sais pas si un individu de cette espèce peut perdurer ainsi. Surtout que c'était il y a longtemps, maintenant.
« Cette impression d'avoir gâché quelque chose de grand, de l'avoir perdue, m'a empoisonné la vie et je n'en ai jamais vraiment guéri.
– Je sais de quoi tu parles, dit Nicolas. Moi non plus, je n'ai jamais vraiment guéri de la perte de Cléo. Mais tu connais l'histoire. Inutile de la ressasser encore une fois.
La fin du repas se déroule en silence, chacun des deux hommes étant perdu dans ses propres souvenirs.
