Juillet 2014

Je fus emprisonnée à la prison de Bradford County, comme je l'avais prévu parce que je n'avais rien laissé au hasard.

En posant le pied dans ma cellule, j'avais moi-même enfermé Bella Swan. Je n'étais plus l'étudiante sans histoires et invisible, celle qui respectait les limitations de vitesse et les panneaux d'interdiction. J'étais devenue Izzy Higginbotham, une autre que personne ne connaissait, que personne au dehors n'avait besoin de connaître. Même si j'étais dans une prison pour peines courtes, je ne pouvais pas ignorer que j'évoluais désormais dans une arène où ma survie dépendrait de ma force. J'avais une mission, je ne la réussirais pas en restant libre, j'avais besoin d'être incarcérée.

Pendant deux semaines, je restais en cellule avec trois autres nouvelles arrivées. J'avais gardé le silence quand elles s'étaient racontées leurs vies, expliquant ce qui les avait conduites ici. Je n'avais pas commis un crime, seulement un délit et rien de glorieux, le mystère devait subsister, cela valait mieux.

Deux jours après mon incarcération, durant deux longues heures, je fus enfermée dans un placard de ménage, une sorte de bizutage. Je fus libérée par un gardien qui me conduisit ensuite à l'isolement. Vingt-quatre heures dans quatre mètres carré me donnèrent au moins l'occasion de me reposer sans peur et d'échapper aux ronflements de celle qui dormait sous ma couchette.

J'appris vite et douloureusement qui régnait entre ses murs, où aller et où ne jamais aller, quel gardien ou gardienne il ne fallait pas regarder dans les yeux. Je m'habituai à être nue au milieu de dizaines d'autres femmes, sans intimité sauf derrière la porte close des toilettes, et encore. Il n'y avait ici aucun endroit pour que je puisse pleurer, regretter et avoir peur.

J'entendais bon nombre de rumeurs à force de rester silencieuse, beaucoup de cachotteries et petites magouilles. J'appris à connaître les personnes autour de moi sans avoir à demander. Elles n'avaient pas un profil de délinquantes ou criminelles. Des femmes qui avaient trébuché sur les chemins sinueux de la vie.

Après avoir migré depuis ma cellule pour les dortoirs, je fus installée avec Rosalie Hale, une jeune femme à peine majeure. Elle était belle à couper le souffle, j'avais été témoin dès le début de l'intérêt qu'elle suscitait, que ce soit auprès des femmes gays ou de certains gardiens. Mais Rosalie préférait se tenir à distance de ces prétendantes et prétendants, pour parler poliment. Elle ne faisait rien de spécial pour être belle d'ailleurs, contrairement à d'autres, elle ne se maquillait pas, elle ne passait pas sa journée à se brosser les cheveux ou à se faire les ongles.

En face de nous, il y avait Marie Alice Brandon, ou Alice comme elle voulait être appelée. Elle était très sociable, trop pour moi. Je l'avais envoyée balader plusieurs fois avant qu'elle pige que je n'étais pas là pour jouer à la poupée. Énergique, toujours souriante et pimpante, Alice détonnait dans cet univers morne et sale. Elle avait été condamnée à un an de prison pour avoir volé des vêtements et des bijoux dans une boutique de luxe où elle travaillait.

Un peu plus loin dormait Esmé, la « maman », Alice l'adorait et Rosalie la tolérait. Esmé était l'innocente de notre prison, victime d'une bavure policière et de la violence des hommes. Elle avait écopé de vingt ans de prison, accusée d'avoir tué son mari qui la battait. Elle n'avait pas eu de circonstances atténuantes lors du procès, l'enquête avait apparemment été à charge et chapeautée par des amis de son défunt tortionnaire. Elle avait été placée dans cette prison trois ans plus tôt pour bonne conduite, après quatre ans dans une prison fédérale.

Carmen Diaz était à côté de moi, elle semblait à l'aise dans cette prison, amicale, sans chercher à plaire non plus. Elle faisait partie des plus anciennes de la prison, et ne considérait pas cet incarcération comme les autres. Elle avait fui une vie difficile au Mexique et avait réussi à avoir un visa pour les Etats-Unis mais avait été piégée et avait été arrêtée en possession d'un kilo de cocaïne.

Nous n'étions pas censées être avec des tueuses mais les procès ne condamnaient pas toujours avec équité. Certaines ici avaient eu des remises de peine, d'autres avaient déjà fait plusieurs années dans une prison fédérale et avaient été transférées ici pour bonne conduite. Il y avait de toutes sortes de condamnées mais principalement l'argent et la drogue avaient été la perte de la plupart de ces femmes. Je savais déjà qui je devais approcher et surveiller. N'importe qui ayant internet pouvait savoir qui se trouvait dans cette prison et pourquoi, j'avais cherché à mémoriser celles enfermées pour des faits graves, agressions et tentatives de meurtres. Des prisonnières comme Carmen Diaz ou Esmé Platt, par exemple, ne m'intéressaient pas.

Régnait dans ces murs « le gang des salopes », appellation choisie par elles-mêmes, j'avais été bizutée par ses membres à mon arrivée.

Intimidations, coups, humiliations, privation de repas, le premier mois à Bradford fut rude pour moi, je m'étais contentée de ce mot pour répondre aux questions de mon père. Samantha et Jessica, autoproclamées les salopes en chef, n'avaient qu'une vingtaine d'années, tatouées et supposées lesbiennes, un mythe auquel elles tenaient beaucoup.

Elles étaient suivies d'une dizaine de lèche-culs qui voulaient bien manger de temps en temps. Jess et Sam exécutaient les ordres des deux véritables patronnes des lieux, une autre criminelle de longue date qui avait été exceptionnellement placée ici, Lauren, et la plus vicieuse des gardiennes, Jane Volturi.

Lauren avait tué accidentellement un policier, cela faisait d'elle une femme respectée et écoutée. Elle avait la quarantaine, protégeait les hispaniques mais avait de l'influence sur chaque groupe ethnique de la prison. Lauren avait un droit de regard sur tout. Je n'avais eu aucun contact avec elle mais j'avais reçu un avertissement de ses deux toutous, quoique je fasse, je serais surveillée. En clair si je commençais un trafic, elle prendrait sa taxe. Et pour délivrer ce message, Jess et Sam avaient cru nécessaire de le faire quand je me douchais. Elle m'avait tirée par les cheveux et mise au sol brutalement devant les autres. Sam s'était alors assise à califourchon sur moi et m'avait donné une gifle pour s'assurer que j'avais bien compris.

Jane Volturi ressemblait réellement à un ange blond et pâle mais avec un regard diabolique. Elle aimait nous humilier, jamais elle ne nous appelait par nos noms, nous étions du bétail pour elle. Ses sourires étaient plus menaçants qu'un couteau aiguisé, on s'écartait dans les couloirs pour la laisser passer. Et elle était dans ma ligne de tir, pourtant je ne pouvais encore rien faire. Il fallait que je fasse profil bas les premiers mois, ensuite je chercherais des preuves.

Volturi et Lauren collaboraient plus ou moins discrètement, assez en tout cas pour que le surveillant général n'ait jamais cherché à s'en mêler. Les autres gardiens faisaient leur boulot sans complaisance mais sans cruauté. Les hommes se tenaient à distance des prisonnières, c'était leur règlement, ils ne surveillaient pas les douches et les toilettes, rarement le dortoir. Ils étaient là pour nous emmener d'un point A à un point B, à la cantine, aux ateliers, dans la cour, aux visites.

Mon père m'avait expliqué que pour bon nombre d'entre eux, travailler dans une prison n'était pas un choix, plutôt une solution à une situation difficile, ou bien un changement d'orientation après avoir merdé dans les forces de l'ordre.

Le mois de juillet fut aussi chaud que je l'avais craint, et surtout humide. Dans chaque recoin, on voyait la moisissure prospérer. J'avais reçu des livres et tout ce dont j'avais besoin pour rester propre en bonne santé par mon père et Phil, mon compte à la banque de la prison était assez fourni pour m'acheter à manger et un café une fois par semaine près de la salle des visites.

Je ne recevrais pas de visites, mais à chaque fois que j'observais mes codétenues rencontrer leurs proches, je ne pouvais m'empêcher d'espérer être un jour appelée, et la voir assise sur une chaise, un grand sourire sur ses lèvres. Je n'étais pas croyante mais dans ces moments-là, je priais.

« Eh ! Izzy ! » m'interpella un matin Carmen. Allez, assieds-toi avec nous. »

Esmé, Rosalie, Alice et elle étaient les seules à m'accorder un peu d'attention et après près d'un mois de solitude, je décidai d'intégrer leur groupe. Toutes me sourirent sauf Rosalie qui restait indifférente.

« Tu as ton entretien quand avec le conseiller ? » me demanda Carmen.

« Demain. »

« C'est lequel ? » me questionna Alice.

« Black. »

« Méfie-toi de lui, me dit alors Rosalie. Il va essayer de copiner avec toi au début. Il est manipulateur, magouilleur et il a les mains baladeuses. »

Alice qui n'avait pas cessé de sourire, se rembrunit soudain et je compris qu'il y avait un danger. Je sentis une présence derrière moi, Jessica se baissa à ma droite et lécha ma joue avant de ricaner.

« Tu socialises, petite ? » ricana-t-elle.

« Laisse-la tranquille. » intervint Esmé.

« Attention la maman ! Tu n'as pas demandé l'autorisation d'adopter celle-là il me semble. » rétorqua Jess.

« Je vais en parler à Lauren. »

« Ouais bah en attendant... »

Elle attrapa ma nuque et poussa ma tête directement dans mon assiette. Je grognai mais ne résistai pas. Elle s'en alla en rigolant, triomphante.

« Ça va aller, au bout de trois mois, en général, elles t'oublient, me rassura Esmé. Garde ton sang froid, elles adorent provoquer. »

« Ouais, crois-moi, t'as rien à prouver face au gang des salopes. » appuya Alice.

Mon entretien le lendemain avec le surveillant se déroula rapidement. Il devait avoir la cinquantaine, dégarni, la peau mate, des yeux noirs petits et noirs. Il me demanda si travailler à la buanderie me plaisait, je répondis oui, il me demanda si j'étais rackettée, je répondis non, il me demanda si j'étais homosexuelle, je répondis non.

« Venez me voir si vous êtes victime d'agressions. Ne pensez pas que vous devez vous adonner à l'homosexualité pour avoir la paix. »

Je le regardai, choquée. Ne savait-il pas ce qu'il se passait dans cette prison ? Il valait mieux ne rien dire, Black ne m'aiderait pas de toute façon.

Cette nuit-là, je fus réveillée par des cris puis l'alarme qui nous obligeait à nous lever et à rester debout devant nos lits pour le comptage ou inspection.

Un gardien fouilla mon coin, il s'exclama « je l'ai ». L'instant d'après j'étais menottée et menée vers une cellule d'isolement.


Vous avez rencontré la plupart des personnages, les histoires d'amour viendront mais seront reléguées sur un second plan. J'ai hâte d'avoir vos avis!