Novembre 2014

Un matin début novembre, je dus essuyer une énième provocation du gang des salopes. Jessica envoya une nouvelle détenue pour faire son sale boulot. C'était une gamine à peine majeure qui tentait de survivre ici.

Quelques mois plus tôt, j'aurais eu de la pitié pour elle, mais quand elle me bouscula et renversa mon plateau avant de s'éloigner en riant, je réagis au quart de tour.

Je ramassai mon plateau et m'en servis pour la frapper dans le dos. Elle cria et se retourna, étonnée de me voir répliquer. J'attrapai ses cheveux fermement et allai lui cogner la tête sur la table la plus proche. Je fus ensuite stoppée par un gardien.

Ce genre d'accrochages étaient presque quotidiens, les protagonistes, la coupable et parfois aussi la victime, étaient consignées en salle de surveillance, dix heures d'affilée à fixer un mur, suivie d'une semaine au moins dans l'équipe de nettoyage la nuit. Personne ne travaillait dans l'équipe de nettoyage de façon régulière, les détenues punies constituaient assez de main d'œuvre et j'avais déjà écopé de plusieurs condamnations à récurer les sanitaires et la cantine.

« Bon sang, tu lui as explosé le nez ! » s'exclama le gardien.

Il s'agissait de Mc Carthy, de retour apparemment de ses vacances. Je l'avais toujours vu pondéré, calme, juste, mais là il était hors de lui. Je n'avais pourtant rien fait d'extraordinaire ou inédit.

« Elle l'a bien cherché. »

« Je t'ai à l'œil, me menaça-t-il. Tu es sur ma liste. »

« C'est quoi votre problème, vous n'avez pas assez baisé pendant vos vacances ? » rétorquai-je, narquoise.

« C'est toi mon problème ! Je n'étais pas en vacances, j'ai été suspendu à cause de toi ! »

« Mais je ne vous ai rien fait ! » me défendis-je, plus curieuse qu'offensée.

Il me poussa sans ménagement vers l'arrière cuisine, puis nous enferma dans un des frigos, sous le regard médusé des cuisinières.

« Tu fous la merde, tu es une grande gueule sans cervelle. Arrête de raconter des histoires pour te rendre intéressante. » me cracha-t-il en me toisant.

« De quoi vous parlez ? »

« J'ai été suspendu deux semaines, il y a eu une enquête. Tu ne vois toujours pas pourquoi ? »

« Non. »

« Tu as dit au beau milieu du dortoir que j'en avais après Rosalie. » siffla-t-il.

« Et c'est faux ? » ironisai-je.

« Je t'ai cru maligne, tu as su vite t'imposer mais en fait tu n'as rien dans le crâne. »

« Ne me la faites pas à l'envers, j'ai vu comment vous la regardiez. » le provoquai-je.

« C'est une détenue, tu me crois assez stupide pour en tomber amoureux ? »

« Vous en êtes amoureux ! » répétai-je avant de rire.

Il me donna une gifle, juste assez forte pour me faire taire.

« Tu la fermes, Higginbotham... Putain ton nom a du te foutre la honte toute ta vie ! »

« Occupe-toi de ton- »

Il m'attrapa par le col de mon t-shirt et me plaqua au mur.

« C'est le seul avertissement, grogna-t-il. Jamais plus tu ne parles de moi, tu as saisi ?! »

Je hochai la tête, commençant à me sentir vraiment merdique. Il me fit sortir du grand frigo et me laissa en plan, oubliant de me donner un papier jaune pour ma punition.

_oOo_

Les dimanches, nous avions un semblant de vie normale, une mascarade mais dont toutes raffolaient. Cette fois-ci, j'avais été forcée par Alice et Esmé, installée dans un fauteuil, prête à me faire couper les cheveux.

« Rase-moi donc la tête. » m'inquiétai-je, face à Alice.

« Fais-moi donc un peu confiance. J'ai ds tas d'idées ! »

« Pas plus de trois centimètres, et c'est tout. » la commandai-je.

«Tu ne parles jamais de ta famille. » me dit Esmé quand je fus calmée.

« Je n'en ai pas. » répondis-je en me raidissant.

Alice soupira sans doute parce que j'avais tout simplement bougé. Esmé réfléchit quelques instants avant de reprendre :

« Alors raconte-nous avant. Ça pourrait te faire du bien. »

« Ce qui me ferait du bien ce serait une douche privée. » éludai-je.

« Oh oui ! s'extasia ma coiffeuse. Une longue douche brulante ! »

« Tu peux rester longtemps si tu veux. » me moquai-je.

« N'oublie pas ce qu'il s'est passé à ton arrivée. » me rappela Alice.

« C'était un bizutage, n'est-ce pas ? »

« Pas toujours, ma chérie, me dit Esmé. Méfie-toi, ne baisse jamais ta garde. »

« C'est déjà arrivé ? »

Elles échangèrent un regard lourd, je croisai les doigts pour qu'enfin on me parle de ma mère.

« Il y a un peu plus de six mois... Elle était vraiment à part, elle a voulu faire sa révolution ici, elle était si naïve et si bonne... »

« Qui ? » demandai-je d'une voix sourde.

« Renée Dwyer. Esmé l'a trouvée agonisante un midi dans la douche. » répondit Alice.

Mon cœur se mit à battre plus vite, enfin j'avais une piste.

« Esmé ? » dis-je pour qu'elle-même en parle.

« La pauvre femme, elle gardait toujours le sourire, elle nous parlait de sa famille et de ses projets. Renée était une idéaliste, elle n'avait pas sa langue dans sa poche. Personne n'a jamais su qui avait fait ça. Elle a été poignardée au ventre douze fois, rouée de coups. Elle ne méritait pas ça, pas elle. »

Esmé commença à pleurer, je lui pris la main, moi-même au bord des larmes. Je ne comprenais pas que ma mère ne m'ait jamais parlée d'elle. Peut-être avait-elle voulu faire comme moi, mentir à ses proches pour ne pas les inquiéter. Ne rien de personnel au téléphone de peur de se compromettre soi-même ou une amie détenue.

« Elle était allée aux douches dans les dernières, continua Esmé. Elle avait du mal à se lever le matin. Je l'avais croisée, on devait jouer au bridge ce matin-là. Je l'ai cherchée quand elle n'est pas venue. Je l'ai trouvée inconsciente, je ne comprends pas que les surveillants ne l'aient pas vue avant. »

« Comment personne n'a rien pu voir ? Elle est restée au moins deux heures à se vider de son sang... » murmurai-je, la gorge nouée au souvenir de la silhouette pâle et inanimée de ma mère sur son lit d'hôpital.

« C'est un mystère, acquiesça Alice. Esmé a voulu savoir comment elle allait mais Black s'en fout. »

« Black ? »

« C'est aussi mon conseiller et c'était celui de Renée. » compléta Esmé.

« Il y a forcément une raison à ça, un gardien a laissé faire. À qui s'était attaquée cette Renée ? » leur demandai-je.

« À ton avis ? Au gang des salopes, bien sur. » intervint Rosalie, en restant sur le seuil du « salon de coiffure ».

« Au dodo les poupées ! » annonça un gardien.

_oOo_

La nouvelle, Victoria, revint à la charge quelques jours plus tard et pour ne pas m'attirer de nouveaux ennuis, je ne ripostai pas quand elle me poussa contre un mur dans les escaliers. Je tombai sur les fesses et quand j'allai à l'infirmerie, cette fois-ci c'était justifié.

« Vous devez l'appliquer vous-même. » me dit le docteur Cullen en me tendant une poche glacée. Je vous prescris des doses de gel anti-douleur pour quatre jours, pensez à venir au bureau des médicaments chaque matin et soir. »

« Et pourquoi vous êtes là, dans une prison ? » tentai-je, encouragée par sa compassion.

« Par vocation. »

« C'est des foutaises, raillai-je. Personne n'est dans ce trou à rats par choix. Vous avez fait une connerie. »

« J'ai refusé de soigner un patient. » admit-il.

« Tiens donc... le docteur Cullen n'est pas si parfait que ça. » me moquai-je sans méchanceté pour une fois.

« Je n'ai jamais prétendu l'être. »

« Oh mais tout le monde le croit, le contredis-je. Tout le monde dit que vous êtes un ange, elles se branlent toutes en pensant à vous, vous le savez n'est-ce pas ? »

Il se mit à rougir comme un adolescent boutonneux, c'était hilarant.

« Izzy, surveillez votre langage. »

« Pardon, elles se masturbent toutes en pensant à vous. » me repris-je, sournoise.

« Je vous ai dis pourquoi j'étais ici, et vous ? »

« J'ai été condamnée pour avoir causé un accident de la route et insulté les policiers qui m'ont arrêtée. »

« Condamnée ? Ça ne me dit pas si vous êtes coupable. »

« Douteriez-vous de notre justice ? » demandai-je en surjouant mon étonnement.

« Je travaille dans cette prison depuis trois ans, j'en ai vu plus ici qu'ailleurs, je sais que la justice se trompe parfois. »

« Pas dans mon cas. » affirmai-je.

« Je ne vous crois pas. Gardien ? J'ai fini avec la détenue. »


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