Avril 2015
Le procès de Royce King deuxième du nom se déroula sur seulement trois jours. Rosalie appela Esmé pour lui annoncer enfin qu'elle était libre et elle nous rendit visite peu après.
« Alors où vis-tu ? » la questionna Alice.
« Je suis à l'hôtel pour le moment. Mes parents veulent que je revienne vivre chez eux mais il y a trop de mauvais souvenirs. Et comme tu sors bientôt... »
« Super ! Tu m'attends ! C'est trop gentil ! Il faut absolument que tu rencontres Jasper ! »
« Ok, calme-toi. »
Nous avions de la chance d'être surveillées par Mc Carthy. Esmé et moi continuâmes à lui poser des questions sur son retour à la vie normale, Rosalie nous mentit plus d'une fois, j'en étais certaine. Je réussis plus tard à croiser Emmett.
« Elle vit chez toi ? »
« Trop dangereux... »
« Tu la rejoins à son hôtel chaque soir, devinai-je. Gâte-la, elle en a besoin. »
_oOo_
Ce soir-là, assises dans la cantine face à un dîner sans saveur, Alice me bombarda de questions sur l'après, ce que je ferais, où j'irais. Pour ne pas avoir à mentir, je joignis Carmen et Esmé à la conversation et leur proposai de leur envoyer des colis régulièrement, elles me firent une longue liste.
J'espérais pour Esmé que je ne le ferais que quelques fois. Le père d'Edward qui la défendait désormais avait très bon espoir. Il avait déjà remis en cause la plupart des témoignages de l'époque et avait mis à nu les complicités de trois policiers, amis d'enfance de l'ex-mari d'Esmé. Les preuves et les témoins à charge étaient un à un discrédités.
Esmé ne put entièrement se réjouir, même si Alice et moi allions partir, Carmen, elle resterait.
« Je suis coupable malgré moi et j'ai accepté ma sentence, nous dit Carmen. Je suis vraiment plus sereine dans cette prison, ici c'est comme un club de vacances pour moi. La prison où j'ai passé quatre ans au Nouveau Mexique était l'enfer. »
« Alors tu sors quand ? » lui demandai-je.
« Cinq ans si tout va bien. »
Son regard se troubla quand elle aperçut Volturi entrer dans la cantine. Elle se raidit et lança des œillades derrière elle et à sa droite, ça ne me semblait pas être au hasard. Je me concentrai pour ne plus écouter Alice et Esmé, et observer les deux détenues qui se levèrent un instant plus tard. Je comptais encore trente secondes puis prétendis devoir téléphoner.
Personne ne traînait dans les couloirs, le dîner, aussi infect qu'il fût, n'était jamais manqué par mes « collègues ». Alors que faisaient ces deux détenues à la pharmacie pourtant fermée à cette heure-ci ? En quoi Carmen était-elle impliquée ? Jane Volturi n'était pas présente, je n'entendis que les deux femmes qui discutaient à voix basse.
« Le chargement a du retard, elle va encore être furieuse. »
« Merde j'ai besoin d'argent. »
« Tu n'as plus rien à vendre déjà ? »
« Non. »
« On partage, il m'en reste six doses. »
« Merci, Tanya. »
« On y va, Volturi doit fermer dans une minute. »
Elles s'éclipsèrent sans me voir et rejoignirent le réfectoire. Je les suivis discrètement, ça n'était pas difficile, les autres détenues avaient terminé de manger et se dispersaient lentement dans la prison. Les deux dealeuses s'assirent à la table que j'avais occupé plus tôt, l'une d'elle chercha sous la table, dût y trouver ce qu'elle cherchait puis les deux se levèrent.
Deux jours, voilà le temps qu'il me fallut pour admettre la vérité. Toutes les pièces du puzzle étaient assemblées et je venais de découvrir le visage hideux qui se cachait derrière un sourire. Désormais j'étais en pleine réflexion pour mon plan final. J'aurais bien fait une connerie pour aller à l'isolement et pouvoir me concentrer, pourtant je ne voulais plus la quitter des yeux.
Emmett accepta un autre tête-à-tête dans la buanderie, il était le seul en qui j'avais confiance avec le docteur Cullen mais ce dernier ne pourrait rien faire.
« Je sais qui est à la tête du trafic de drogue. » annonçai-je, fièrement.
« Tu as des preuves ? »
« J'ai vu mais je n'ai rien à montrer. Jane Volturi est complice, elle met à disposition la pharmacie de la prison pour le stockage. »
« Je savais qu'elle était impliquée, maugreéa-t-il. J'ai les bandes vidéos de ton agression en sécurité et j'ai déjà fait des copies au cas où. »
« Tu es vraiment prêt à t'impliquer ? »
« Bien sûr, je vais récupérer les vidéos de ce que tu as vu, tu dis que ça s'est passé quand ? »
« Il y a deux jours, un peu avant treize heures. »
« Je m'en charge. »
« Tu sais qui est affecté à la pharmacie ? Je ne les connais pas, elles étaient deux. » le questionnai-je.
« Tanya et Irina, elles ne sont pas droguées, on les teste régulièrement, c'est la condition pour travailler avec la pharmacie. »
« Elles stockent la drogue dans la pharmacie, c'est étrange qu'elles ne se droguent pas, pas plus que- »
L'alarme retentit, pour la première fois en dix mois, je ne me couchais pas aussitôt à terre. Emmett m'entraîna dans les couloirs et me fit allonger dans un couloir près des cuisines avant de rejoindre son poste. Jane Volturi s'approcha peu après avec son compteur, elle s'agenouilla à côté de moi.
« Tu fouilles trop Isabella Higginbotham, si tu crois que je vais te laisser faire, tu te trompes. »
« Je vais sortir de là, répliquai-je. Tu ne peux pas m'en empêcher. »
« Tu ne joues pas selon les règles. » fit-elle faussement vexée.
« Je ne joue pas. »
« Tu n'es rien, je suis au-dessus des lois... » chanta-t-elle avant de me donner un coup de pied dans le ventre.
Dix minutes plus tard, je fus menée en cellule d'isolement.
_oOo_
Le lendemain, je fus sortie d'isolement et menée aussitôt en salle de visites, les poignets et les chevilles toujours menottés. Voir Edward m'aurait fait plaisir dans des circonstances plus normales, s'il me voyait ainsi, il m'en voudrait encore de m'être encore mise dans le pétrin. Je fus soulagée de ne pas le voir mais l'homme à qui l'on me conduisit n'avait rien de rassurant non plus.
« Ah vous voilà ! L'héroïne du jour ! » s'exclama-t-il, un sourire dérangeant sur le visage.
« Qui êtes-vous ? »
« Aro Volturi, c'est un plaisir de vous rencontrer mademoiselle Higginbotham. Vous êtes une véritable héroïne ! »
Je ne répliquai pas, ça n'avait de sens. Moi une héroïne, alors que j'en avais notamment après sa fille chérie ?
« Grâce à votre persévérance, vous êtes venue à bout d'un véritable fléau. » continua-t-il sur le même ton faussement admiratif.
« Je ne vois pas de quoi vous parlez. »
« Vous êtes trop modeste. »
« Écoutez-moi bien, chuchota-t-il, son regard devenu froid. Dans dix minutes, vous serez convoquée chez le directeur adjoint, vous lui direz ce que vous avez découvert. J'ai déjà transmis des preuves à votre avocat. »
« Mais de quoi parlez-vous ? »
« Isabella, soupira-t-il excédé, vous venez de mettre fin à un trafic de drogues au sein de cette prison, les responsables sont déjà en isolement et le directeur qui était aussi impliqué est en route pour une prison fédérale. Non seulement ça mais vous avez démasquée un chef de cartel mexicain qui se cachait. »
« Carmen ? » demandai-je, étonnée.
Je l'avais découverte comme chef du réseau de drogue de la prison, je n'avais jamais rencontré le directeur Éléazar Castro, j'avais vu sa photo. Je n'aurais pas cru qu'il était impliqué.
« Il y a d'autres faits à dénoncer. » insistai-je.
« Et d'autres le feront, ne vous inquiétez pas. Vous avez accompli votre petite mission et avez rendu de grands services. »
« Pourquoi est-ce vous qui m'annoncez tout cela ? »
« Vous êtes censée être très intelligente. » se moqua Aro Volturi.
« En effet, et je ne suis pas corruptible. »
« Je n'en doute pas. »
Je croisai mes bras sur ma poitrine, mon sourire pourtant disparut quand Jane Volturi et son frère, je supposais, entrèrent à leur tour en tenue civile.
« Mes enfants ont enfin accepté de me rejoindre dans le Mississipi. » me déclara leur père.
« Et je suppose qu'ils ont pris soin de nettoyer leur bureau. » rétorquai-je, sentant la bile me monter dans la gorge.
Ces salauds allaient donc s'en sortir sans être punis ni même inquiétés. Je n'en revenais pas qu'Edward ait accepté. Qu'avait-il fait au juste ? Se pouvait-il qu'il soit de mèche avec ces malfrats en costume ?
Le père et ses enfants se levèrent d'un bloc, me toisèrent et m'offrirent le même sourire victorieux et dédaigneux. J'étais démunie face à eux, je ne représentais même pas une menace, au pire avais-je été un grain de sable déraillant une seconde leur engrenage criminel.
« Vous sortez dans une heure, il paraît. » me lança le patriarche sur le seuil de la salle.
« Je sors dans dix jours. »
« Une réduction de peine pour vous féliciter. » ricana-t-il une dernière fois.
Emmett se montra ensuite, il m'escorta vers le bureau du directeur adjoint.
« Je ne comprends rien. » lui dis-je totalement perdue.
« Mon bureau a été fouillé ainsi que mon appartement et ma voiture. Jane savait que tu la soupçonnais, elle t'a mise à l'isolement pour agir sans être gênée. Moi j'ai été envoyé dans un autre bloc. »
« Et Carmen ? »
« Carmen Diaz et le directeur sont apparemment liés depuis de nombreuses années, je n'en sais pas plus si ce n'est qu'il l'a protégée. Il savait pour le trafic de drogue. Quatre autres détenues sont impliquées. »
« Ils se débarrassent de moi ! Et le pire c'est qu'Aro Volturi en a parlé d'Edward. »
« Izzy, on a tous passé la nuit dernière à réfléchir, on n'avait pas le choix. Aro Volturi est très puissant, il aurait sauvé la peau de ses enfants sans difficulté. On s'évite de gros ennuis en acceptant son marché- »
« Non ! Ça n'est pas juste ! » m'insurgeai-je.
« Tu as passé près de dix mois ici, comment peux-tu croire encore que la justice est la même pour chacun ? »
« Je dois appeler Edward. »
Emmett soupira, me rappela que j'étais attendue par le directeur adjoint.
« Tellement têtue... » grogna-t-il en faisant tout de même demi-tour vers les cabines téléphoniques.
Mon avocat ne répondit pas immédiatement, je m'y repris à trois fois avant de le joindre.
« Bonjour, Bella. Vous allez bien ? »
« Qu'est-ce que c'est cette histoire avec Volturi ? » fulminai-je, refusant de m'attarder sur son ton doux et inquiet.
« Je vous en parlerai quand vous serez libre. Votre père arrive et je suis avec Phil en ce moment. »
Mon père et Phil ? Renée avait-elle enfin donné des signes de réveil ?
« Renée s'est- » commençai-je pleine d'espoir.
« Non toujours pas. Écoutez Bella, Volturi nous a coincés- »
« Vous avez décidé seul ! m'emportai-je de plus belle. Vous et Emmett apparemment ! Je n'ai rien eu à dire ! »
« Parce que vous vous seriez entêtée sans comprendre que nous ne sommes pas de taille. » contra-t-il.
« Vous auriez dû m'en parler avant ! »
« Bella, c'était ça ou une année de plus en prison pour vous. Emmett et moi avons été cambriolés, ils l'ont aussi menacé vis à vis de sa petite amie, Rosalie. Nous avions tous à y perdre. Maintenant allez faire votre valise. »
« Ça n'est pas juste. » murmurai-je pour moi-même, sentant déjà mes larmes affluer.
« S'il vous plait, Bella, sortez de prison. »
« Je ne sais pas ce qu'il est arrivé exactement à Renée. Pourquoi ma mère est-elle dans le coma ?! »
« J'ai exigé les aveux de Carmen Diaz, vous saurez tout. J'ai peur pour vous, vous devez quitter la prison comme convenu. C'est la meilleure solution. »
Je raccrochai rageusement le combiné avant de suivre Emmett dans le bureau du sous-directeur. Ce dernier ne me posa en fait pas de questions sur ce que j'avais découvert, sans doute déjà acquis à la cause des Volturi. Il voulait juste prendre le poste vacant et éviter le scandale. Pour la presse, le trafic de drogues aurait été récent dans la prison, une détenue avait eu le courage de dénoncer les délinquantes. L'administration pénitentiaire avait pris les mesures nécessaires et renforcé la surveillance. Bradford County serait connue pour avoir démasqué deux anciens trafiquants recherchés au Mexique.
Je n'écoutais plus ensuite, je signais là où il me dit de le faire, je lui serrai la main comme une automate. Je ne cessais de penser à Carmen, à ce qu'elle avait fait pour réduire au silence ma mère. Je connaîtrais la vérité, m'avait assuré Edward, mais on m'avait enlevé le droit de la soutirer moi-même. Carmen, que j'avais cru du bon côté depuis le début, avait trompé tout le monde, moi la première et pendant des mois. Sans ce regard pour ses deux complices, je ne l'aurais jamais soupçonnée.
Plus tard, Esmé et Alice me regardèrent empaqueter mes livres et mes quelques produits sans rien dire, attendant une explication.
« Asseyez-vous. »
Elles s'assirent sur le lit de ma nouvelle colocataire, Emily, une jeune fille sympa mais trop naïve.
« Vous avez appris pour Carmen ? » les questionnai-je.
« Non, que se passe-t-il ? Depuis hier, elle a disparu. » me dit Esmé.
« Elle a été transférée dans une prison fédérale, elle vendait de la drogue ici et j'ai de bonnes raisons de croire que c'est elle qui a agressé ma mère, ou au moins donné l'ordre de le faire. »
« Ta mère ? s'interrogea Alice. Izzy, je ne vois pas le rapport. »
« Renée Dwyer est ma mère, elle est dans le coma depuis bientôt un an. » lui révélai-je.
Alice en resta muette, une première. Esmé se leva et m'enlaça, cette fois-ci je n'eus pas le courage de la repousser.
« Elle parlait chaque jour de toi, comme elle était fière de toi. » me dit-elle.
« Alors tu es Bella, déduisit Alice. Ta mère a perdu un pari contre moi et tu me dois un après-midi de shopping ! »
« Quoi? » hoquetai-je en essuyant mes joues, heureuse d'entendre une telle bêtise dans ces moments difficiles.
« Elle nous a dit que tu n'étais pas coquette et tout ça. Si tu veux plaire à ton avocat de toute façon, il va te falloir faire quelques changements. Tu le revois quand ? »
« Dans les prochains jours... Je n'en reviens toujours pas ! Je suis tellement en colère de ne pas avoir pu confronter Carmen moi-même ! »
« Tu viens nous dire au revoir avant de quitter la Floride ? »
« Promis Alice. »
« Higginbotham, suivez-moi. » nous interrompit un gardien.
« À bientôt, les filles. »
Je passai les trois sas de sécurité, je pus ensuite me déshabiller et remettre avec délice les vêtements que je portais lors de mon emprisonnement, un jean et un t-shirt à manches longues. Un carton sous le bras, je pénétrai ensuite dans le hall de la prison, j'étais libre.
« Bella ! » entendis-je.
Charlie courut vers moi, m'enleva le carton et me serra trop fort contre lui, je ne m'en plaignis pas. Je réalisais enfin que ce cauchemar là était terminé, même si ma mère n'était toujours pas sortie du coma.
Mon beau-père me prit à son tour dans ses bras puis commença à s'excuser. Je n'arrivai pas à me concentrer vraiment sur ce qu'il me disait. Edward ne cessait de me regarder, soulagé, heureux, hésitant.
« Non Phil, tu n'as blessé personne, tu n'as pas à te sentir coupable. Je suis heureuse d'avoir été au bout, enfin plus ou moins. Le plus important c'est que les personnes responsables de l'état de Renée vont être enfin punies. »
« Bella, Edward a fait beaucoup pour ça, on a eu de la chance de l'avoir dans notre équipe. » me dit-il, réellement reconnaissant.
Je regardais mon avocat, plus vraiment comme Izzy mais pas encore comme Bella. Je lui en voulais d'avoir décidé à ma place mais ça ne faisait pas de doute désormais qu'il l'avait fait en ayant à cœur mon seul et unique intérêt. Edward Masen n'était pas à la botte des Volturi.
« Laisse-moi te regarder un peu, me dit mon père. Tu es sûre que tu vas bien ? »
Je n'avais jamais aimé être le centre d'attention, à la place j'allai vers Edward, il m'ouvrit les bras et je m'y blottis en soupirant de joie. Il inhala profondément et m'emprisonna dans ses bras.
« Enfin. » murmura-t-il plusieurs fois.
Il était... il était ma maison, comment était-ce possible ? Je le connaissais à peine.
« Allons-y. » nous proposa Phil.
Edward me donna la main et ne la relâcha plus. Nous montâmes dans sa voiture, Phil, à l'arrière, m'expliqua qu'il n'avait plus conduit depuis cette nuit dix mois plus tôt. Edward garda donc ma main dans la sienne et conduisit avec aisance dans les rues de Jacksonville.
Quand il nous stoppa face à l'hôpital, je lui souris en guise de remerciement et me précipitai dehors, oubliant quelques minutes le trouble et le désir. Ma mère avait changé de chambre, n'étant plus techniquement en période d'incarcération. Cette chambre était plus grande, avec une salle de bains personnelle et une commode sur laquelle trônait avec un bouquet de fleurs. Je remarquai aussi le gros fauteuil confortable où Phil avait dû passer de nombreuses nuits. Je m'approchai enfin de ma mère en sanglotant face à son visage impassible, à son corps amaigri et pâle.
Je lui racontai tout, dans le désordre, parfois en chuchotant parfois en riant. Je lui dis comme Esmé, Alice et Rosalie tenaient à elle, qu'elle manquait à beaucoup de gens et que je n'avais jamais été aussi fière d'être sa fille. Je lui dis aussi que les responsables de son agression étaient déjà en prison mais leur peine allait être prolongée.
« Bella, ça va aller ? » me demanda à un moment Phil.
« Oui. »
« Je rentre, prends tout le temps dont tu as besoin, Edward est dans les parages. Ton père a dû retourner à l'hôtel. »
« Mais- »
« Bella, je ne sais rien de ce qu'il a bien pu t'arriver dans cette prison, mais je t'en supplie, laisse ça derrière toi et redeviens toi-même. »
Je me tendis à ces mots, Phil ne le remarqua pas. Il embrassa mon front puis me dit à plus tard. Je me rendis dans la petite salle de bains de la chambre et me regardai dans le miroir. J'avais changé, grandi, mûri, ça n'aurait pas dû être une mauvaise chose. Mon regard, lui, avait pris vingt ans de plus au moins et le chocolat de mes iris que ma mère aimait tant était devenu glacé.
Je me passai de l'eau froide puis décidai d'utiliser la douche. Je me servis du gel douche et du shampoing qui ne servaient à personne, embaumant la petite cabine de l'odeur sucrée de la noix de coco. J'avais le droit à un vrai moment de solitude dans cet hôpital, un moment rien que pour moi.
Même en étant déçue de la façon dont tout s'était dénoué, je devais être heureuse d'être libre, auprès de ma mère. Je n'avais plus autant de colère qu'aux premiers jours de mon incarcération. Je ne pardonnerais jamais à Carmen et son gang, évidemment. Mais j'étais de retour dans la vraie vie, enfin je pourrais décider quoi faire et quand le faire. Plus de règles, plus de cris, le calme et la paix, voilà à quoi j'aspirais et sous cette douche brûlante, je rêvais de partager cet état de grâce avec Edward.
Je n'avais eu que trois petits-amis, dont le dernier à qui j'aurais cédé s'il ne m'avait pas quittée le jour où je lui avais annoncé devoir partir plusieurs semaines en Floride pour voir ma mère. Après avoir entendu beaucoup trop d'histoires sordides en prison, je me sentais chanceuse d'être encore vierge à vingt-deux ans.
Je sortis de la douche et m'essuyai rapidement pour réprimer mes fantasmes, ça n'était vraiment pas le moment. Il me fallait aussi trouver d'autres vêtements. Enroulée dans ma serviette, je retournai dans la chambre et allai directement vers la petite armoire. Un toussotement me fit littéralement sursauter, Edward était assis dans le fauteuil, les yeux baissés et les joues rouges. Je resserrai ma serviette et filai m'habiller dans la salle de bains.
« Vous n'auriez pas dû m'attendre. » lui dis-je une fois vêtue, en voyant que la nuit était tombée.
« Je n'aurais pas pu partir. » se défendit-il doucement.
Il se leva et s'approcha de moi lentement, comme pour ne pas m'effrayer.
« Vous voulez parler ? »
« Oui, je suppose... »
Voulais-je vraiment tout savoir ? Je n'avais pas encore eu pourtant la confirmation que Carmen était celle qui avait mis ma mère dans ce lit d'hôpital. Il sortit d'un sac une liasse de feuilles et me les tendit.
« Carmen Diaz a décrit ce qu'il s'est passé le 17 avril 2014. »
« Faites m'en un résumé... je ne peux pas... » lui demandai-je en lui rendant les documents.
« Esmé a découvert le trafic et en a parlé à Carmen et Renée, sans se douter que Carmen était la chef du trafic. Renée partageait son espace au dortoir avec Carmen, elle a dû remarquer quelque chose, pourtant elle n'en a pas parlé. Au bout de quelques semaines, elle a réussi à subtiliser de la drogue à Carmen et elle l'a remis à un surveillant, sans vouloir pour autant dénoncer qui que ce soit. »
« Quel gardien ? »
« James Saint-Clair, il a démissionné peu après, soi disant pour rejoindre sa fiancée au Canada. Mon hypothèse est que Jane Volturi l'a puni d'avoir gardé pour lui la drogue. C'est lui qu'Emmett a remplacé. Carmen a été prévenue par Volturi sans doute, elle n'a rien laissé paraître et a attendu que Renée parle. Votre... »
« On peut se tutoyer maintenant. »
« Tu as raison. Ta mère a fini par en parler à un autre gardien, Carmen a décidé de la faire taire. Personne n'a entendu l'agression parce qu'un gardien, toujours un des Volturi selon moi, a bloqué l'accès aux douches. Tanya, Irina et Kate, les trois autres membres du trafic ont frappé ta mère à plusieurs reprises. Elles n'avaient pas pour consigne de tuer mais de frapper pendant cinq minutes sans s'arrêter. Ensuite, Volturi les a escortées à la pharmacie pour les couvrir. »
« Carmen a-t-elle exprimé des regrets ? S'est-elle excusée ? »
Il fit non de la tête avant d'ajouter.
« Carmen Diaz a un lourd passé dans la drogue, elle a déjà fait assassiner des gens des deux côtés de la frontière. »
« Mais Aro Volturi la protège. »
« Non, l'alliance de Carmen avec Jane et Alec Volturi était un concours de circonstances, eux voulaient se faire de l'argent, ils ont fait chanter Éléazar Castro en découvrant qu'il faisait entrer de la drogue. Ils ont aidé à ce qu'il soit promu directeur. Carmen et Éléazar ne voulaient pas d'un gros trafic de drogue, juste de quoi écouler le stock qu'ils avaient fait passer en arrivant aux États-Unis. »
« Je suis fatiguée. » dis-je simplement en me levant du fauteuil.
« Je te ramène chez Phil. »
« Vous semblez bien vous connaître tous les deux. » remarquai-je.
« On a passé du temps ensemble, pareil avec Charlie. »
« Mon père est venu en Floride avant aujourd'hui ? »
« Plusieurs fois, il espérait toujours que tu changerais d'avis sur les visites. À chaque fois que je suis venu, lui ou Phil m'accompagnait, ils attendaient à l'accueil. »
« Tu comprends pourquoi je ne voulais pas ? Déjà Charlie est shérif, et ça se voit au premier regard. Sans compter qu'il déteste sortir sans son uniforme. J'ai dû changer de nom pour que Charlie ne soit pas contacté en cas de problème et que personne ne fasse le lien. Pareil pour Phil, lui est venu trois fois par semaine voir ma mère, une détenue ou un surveillant l'aurait reconnu. Esmé a découvert que j'étais la fille de Renée, ceci dit. »
Nous montâmes en voiture, nos mains ne s'étaient même pas frôlées, je regrettais d'avoir lâché la sienne plus tôt. Nous étions désormais plus timides que jamais, seuls dans sa voiture, le silence devint vite pesant.
« Je peux te poser une question ? »
« Bien sûr ! » répondis-je un peu trop vite
« Tu vas retourner à Seattle ? »
« J'y ai commencé mes études, je veux vraiment les terminer. »
« Phil et ton père m'ont raconté pourquoi tu es partie à Forks à dix-sept ans, c'était très généreux de ta part. »
« Je suppose. »
« Phil est d'accord pour t'héberger aussi longtemps que tu le veux, avec Charlie on a ramené des affaires à toi le mois dernier. »
« Pourquoi tu sais tout de moi ? Tu connais ma famille, tu connais ma meilleure amie, tu es allé à Forks... Moi je ne sais rien de toi. »
« Je devais connaître ma cliente mais… pas seulement. Ça ne tient qu'à toi, Bella. Si tu veux me connaître, je suis là. »
Il me regarda sans sourire, il attendait une réponse et avait sûrement encore plusieurs questions en stock.
« Et j'aurais préféré que tu sois celle qui me dise tout de toi. » ajouta-t-il, face à mon silence.
Ses doigts se crispèrent sur le volant, il manqua de griller un feu.
« Pourquoi tu es en colère ? »
« Je ne... Pour rien. Oublions. Tu dois avoir faim. »
« Oh que oui ! » m'exclamai-je, soulagée surtout de changer de sujet.
« Où veux-tu aller ? »
« Dans un restaurant italien mais je connais mal la ville, alors je te laisse choisir. »
Les minutes suivantes redevinrent silencieuses. Il y avait tellement de non-dits dans ses déclarations et tellement de questions dans son regard. Il savait déjà beaucoup sur moi, j'aurais pensé mon père moins enclin à se confier à un étranger, Edward n'en était plus un visiblement. Quant à Phil, je n'avais vécu avec ma mère et lui qu'un an, il ne me connaissait qu'à travers les souvenirs de Renée.
Même si c'était la dernière fois que je voyais Edward, je garderais à jamais le souvenir de ses lèvres contre les miennes, de ses bras autour de mon corps, de sa main dans la mienne. Je ne pouvais pas l'attirer. Je me trouvais tellement banale, même si Alice m'avait souvent dit que j'étais une beauté naturelle, et que le maquillage et les bijoux ne feraient que gâcher mon aura. Edward, lui, était sophistiqué et incroyablement séduisant.
Il avait sûrement quelqu'un dans sa vie.
« Non. » dit-il.
« Comment ? » sursautai-je.
« Je n'ai personne dans ma vie, Bella, et toi ? Il y a quelqu'un qui t'attend ? »
Je niai, mortifiée d'avoir laissé mes pensées passer le barrage de mes lèvres. Nous étions garés devant un petit restaurant italien, malgré mon ventre vide, je n'avais pas envie de sortir de cette voiture.
« Moi je t'ai attendu. » dit-il encore.
Je fermai les yeux, enivrée par le sous-entendu. Pourquoi me voulait-il ?
« Viens. »
Il me prit la main, sans même me le demander mais ne la serra pas trop fort. J'aurais pu me dégager si je l'avais voulu, je serrais sa main pour lui signifier que j'étais d'accord.
« Une table pour deux, au fond. » demanda-t-il à la serveuse.
Celle-ci lui fit un sourire séducteur et nous guida. Edward s'assit à côté de moi sur la banquette, augmentant ma température de quelques degrés encore. La serveuse fronça les sourcils, elle ne m'accorda pas un regard, même en me tendant la carte et en récitant les spécialités.
« Bella ? »
Voilà que je m'étais encore égarée dans mes pensées, la serveuse attendait notre commande. Je choisis la première chose sur le menu, des raviolis aux champignons. Je réalisai alors que je n'avais pas encore dit le plus important à Edward.
« Merci pour ce que tu as fait, lui déclarai-je sincèrement. Chaque jour était... difficile, je suis désolée de t'avoir crié dessus au téléphone tout à l'heure. Je suis vraiment heureuse d'être sortie, d'avoir pu aller passer du temps avec ma mère. Merci de m'avoir aidée à découvrir la vérité. Je suis tellement soulagée de savoir. »
« Si j'avais été efficace, tu n'aurais pas été en prison, et tu y es restée malgré moi. » répliqua-t-il en serrant les poings sur ses cuisses.
Il me semblait qu'il me cachait quelque chose, je jugeais plus sage de ne pas le questionner à nouveau. Il avait sans doute déjà appris le déroulement de la nuit du 21 avril de l'année dernière mais je me sentais le devoir de lui donner ma version.
« Personne n'a voulu nous dire ce qu'il était arrivé à ma mère. Phil était si perdu sans elle, malheureux, inconsolable à la minute où elle a été incarcérée. Alors quand elle a été emmenée à l'hôpital, ça a été pire. Il est resté auprès d'elle trois jours, je suis venue dès que j'ai pu. Elle a été opérée, une défaillance pulmonaire suite à ses blessures. Phil a dû quitter la chambre au moins pour la nuit. Il n'est jamais arrivé chez lui, j'ai reçu un appel d'un bar. Il a beaucoup bu ce soir-là, quand je suis arrivée, lui était déjà parti. Je l'ai cherché pendant deux heures. Il s'était encastré dans un arbre avec sa voiture, ça l'a dessaoulé. Quand je l'ai retrouvé, il ne cessait de dire qu'il irait en prison et qu'il ne pourrait plus être auprès de Renée. »
« Et tu as eu l'idée de prendre le blâme pour aller en prison toi-même. »
« Oui, je devais le faire. J'ai emmené Phil à mon hôtel, j'ai laissé ma voiture et je suis allée chez lui en taxi. J'ai appelé mon père, il a refusé d'abord de m'aider mais il n'était pas là et n'aurait rien pu faire pour m'en empêcher. Il m'a expliqué comment agir. Il a contacté un ami à lui pour que mon nom soit changé aussitôt dans les banques de données de mon assurance maladie. Ensuite j'ai bu tout ce que j'ai pu trouver et quand la police est arrivée, j'étais ivre. Je les ai insultés, je me suis débattue puis j'ai été embarquée. La suite tu la connais. »
« En effet. »
« Je suis désolée de t'avoir mêlé à ça. »
« Ca n'est rien. C'était…. Intéressant. »
« Ton appartement a vraiment été cambriolé ? »
« Ils n'ont rien trouvé, me rassura-t-il. En rentrant chez moi, un homme de main d'Aro Volturi m'attendait. Il savait que j'étais le seul à te rendre visite, il a cru que j'aurais des preuves ou des débuts de preuves. Tout était caché dans ma voiture. Il m'a fait signer ta demande de libération avancée pour raisons personnelles. »
« Il t'a menacé ? » m'inquiétai-je.
« Non, enfin les menaces habituelles, qu'il briserait ma réputation et mes jambes. Mon père a entendu ça des milliers de fois, moi c'était une première mais ça ne m'a pas impressionné. »
« Tu n'avais rien à y gagner. » relevai-je.
« Tu plaisantes ? Tu es sortie plus tôt et tu as eu les aveux de Carmen Diaz. Bella... Bella j'ai fait ça pour toi, tu comprends ? »
Il posa sa main sur la table l'ouvrit pour m'attirer, j'y mis la mienne, sans peur.
« Emmett m'a dit que tu l'avais aidé à se disculper, malgré les risques. Comment as-tu réussi ? »
Edward regarda ses couverts attentivement puis se passa une main dans les cheveux et finit par parler.
« Je me suis fait passer pour son petit ami. »
Je ris tout bas d'abord, vite emportée par un éclat puis un autre en voyant l'air gêné de mon ancien avocat.
« C'est la première fois que tu ris, remarqua-t-il, comme fasciné. Je... Il reste une chose à éclaircir. »
Je voulus retirer ma main, il ne le permit pas.
« Le baiser. » explicita-t-il.
Je rougis comme une pivoine, au moins je n'étais pas en face de lui, à sa droite, je pouvais encore esquiver son regard. Je ne savais pas comment lui dire, lui expliquer. Izzy me manquait déjà.
« Euh... oui... je ne me suis jamais excusée. Désolée. Clairement, c'était inapproprié. » me justifiai-je maladroitement.
Il n'aurait peut-être pas compris mon besoin primaire d'être touchée, enlacée. Quant à la vraie raison de ce baiser, je l'avais déguisée si longtemps sous des arguments bancals. J'avais désiré Edward tout simplement et depuis tellement de temps. C'était si inédit pour moi que je n'avais pas compris immédiatement et ensuite je n'avais pas voulu l'admettre.
« Vues les circonstances, peut-être. Bella, quand j'ai compris pourquoi tu t'étais laissée accuser, je n'ai pu que t'admirer davantage. »
« Ça n'est pas si extraordinaire. »
« Tu as mis fin à deux réseaux, tu es venue à bout de criminelles et d'agents corrompus. Une véritable héroïne. »
« Pourquoi es-tu venu me voir en prison ? » l'interrogeai-je.
Je me défilai, il avait déjà beaucoup avoué et moi je me retranchais en permanence. Je n'étais plus Izzy, j'étais Bella, timide et manquant de confiance en moi.
« Je ne supportais pas l'idée de te savoir là bas. Pas toi. » déclara-t-il, sombre de nouveau.
« Je n'étais qu'une cliente. »
Il se colla à moi et releva mon visage vers le sien, ordonnant silencieusement que je le regarde.
« Le coup de foudre, la destinée, appelle ça comme tu veux, je suis tombé amoureux de toi à notre première rencontre. » admit-il courageusement.
Il initia ce baiser-là et les suivants, j'étais bien trop émue pour agir, pour réfléchir. Était-il sincère ? Pouvait-il m'aimer depuis plus d'un an ? Savait-il au moins qui il aimait ? Bella ou Izzy ?
« Bella, j'ai si souvent rêvé de cet instant. » chuchota-t-il quand je dus reprendre ma respiration.
Moi, il m'aimait moi, décidai-je en passant mes bras autour de son cou avec fougue, il n'y avait pas de doute.
« Dis-moi que tu ressens la même chose. » haleta-t-il tandis que je lui rendais avec ferveur ses baisers.
« Oui... Je t'aime Edward. »
