Hello les gens,

Merci à toutes celles qui ont déjà mis cette fic dans leurs favoris (comme ça direct dès le premier chapitre), et merci aussi à celles qui ont décidé de me suivre.

Bonne lecture!

... Oh John...


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Il aurait dû le savoir que ça allait le reprendre. Oh oui, il aurait dû le savoir !

Quand un feu est éteint par la présence d'un contre-feu alors, si le contre-feu disparaît, pour toujours, le feu reprend. C'est immanquable. Surtout si vous fréquentez le pyromane tous les jours que dieu fait. Un pyromane inconscient qui ne se retourne pas et qui allume dans son sillage un incendie dont il ignore l'ampleur.

La première fois que ça l'avait repris, c'était presque par inadvertance, comme une vieille habitude surgie de nulle part. Il avait ouvert la porte du 221 B, il en a gardé les clés bien qu'il n'y habite plus alors que Sherlock, lui, n'a pas les clés de sa maison, il avait ouvert la porte et il l'avait laissé passer devant lui. C'était en plein été, Sherlock ne portait pas son manteau. « Il a quand même un beau cul… » avait-il pensé en le regardant s'engouffrer dans le couloir. Il ne s'était pas alarmé. Appréciation fugace d'une courbure aguichante. Il faisait beau et ils venaient de résoudre une affaire difficile, dangereuse comme il les aime, une sombre affaire d'extorsion de fonds entre des banquiers peu scrupuleux et des malfrats très susceptibles. Sherlock semblait heureux, ravi d'avoir mis au pilori, sur un pied d'égalité, les pigeons et les escrocs. Lestrade leur avait mis une grande tape dans le dos, enchanté lui aussi de mettre pour une fois derrière les barreaux uniquement des puissants, persuadés les uns et les autres d'être plus méchants et roublards que leurs adversaires. Pas de victimes sur ce coup-là, que des coupables qui avaient joué à qui-perd-gagne, et tout le monde avait perdu parce que Sherlock était sur leur chemin.

Et donc, tout à la joie de leur victoire éclatante, il avait trébuché sur le pas de la porte. Mentalement trébuché. C'était la faute de Sherlock après tout ! Pourquoi cet homme s'obstinait-il à ne porter que des pantalons dont on n'aurait pu dire qu'ils étaient taillés à même sa peau et pourquoi son maintien naturel n'était-il qu'une cambrure affolante ? Mais le mal était fait et l'effacer d'un clignement de paupières avait été inutile.

La deuxième fois, il s'était penché un peu trop au-dessus de l'épaule de Sherlock. « Regarde John, il a mordu à l'hameçon », ils pistaient un prédateur sexuel qui chassait sur internet et dont les proies avaient toutes moins de quatorze ans. Ils avaient pensé tous les deux à Rosie et son sang n'avait fait qu'un tour. « Il faut qu'on l'attrape celui-là, Sherlock » et Sherlock l'avait regardé avec un air déterminé et tout à fait effrayant, qui ne l'avait pas effrayé pourtant mais qui l'avait rassuré : sur la même longueur d'onde… Alors Sherlock avait créé un avatar : adorable rouquine de treize ans passionnée d'équitation et fan absolue de Docteur Who. Ils avaient patienté et ses poings lui faisaient mal tant il les serrait, attendant de les abattre sur la face de cet odieux personnage. Fébriles ensemble d'avoir enfin ferré celui qui se croyait chasseur alors qu'il était chassé, ils s'étaient précipités sur l'ordinateur quand la messagerie avait sonné. Inapproprié, c'était inapproprié de respirer ainsi à plein nez le parfum qui émanait des cheveux de Sherlock. Et plutôt que de se morigéner et de se concentrer sur ce qui requérait toute son attention, il avait réitéré son reniflement. Une odeur qui n'était ni douce ni sucrée, une odeur de vent et d'embruns, la fraîcheur d'un corps non bridé, la définition parfaite de ce qui ne devrait pas l'attirer et qui pourtant l'aimante et l'enivre, joyeux par-delà l'envie qu'une telle chose pût exister : un être libre et puissant qui occupe le monde. Voilà, il était piégé comme un rat et aucun retour en arrière ne serait possible.

La troisième fois, il l'avait vue venir et l'avait acceptée, murmurant pour lui-même un doux consentement. Sentiment de déjà-vu après tout, la surprise en moins, la gravité en plus.

Sherlock était chez lui, à la maison, et il était venu pour aider en ce dimanche après-midi. Enfin, aider étant un bien grand mot au sujet de Sherlock quand il s'agit de travaux manuels, disons qu'il était là en soutien moral. Il en avait eu assez du bleu vieillot de sa cuisine que Mary avait voulu repeindre dès qu'ils avaient acheté la maison, mais ils n'avaient jamais trouvé le temps, alors il avait pris son courage à deux mains et acheté deux pots de « ocre jaune satin » avait dit le vendeur du magasin de bricolage, « un peu trop agressif » avait critiqué Sherlock en découvrant la couleur, mais c'était la couleur préférée de Mary donc ça serait du jaune partout sur les murs de la cuisine. Sherlock n'avait même pas fait semblant de tremper un rouleau dans le bac, d'ailleurs il avait été évident qu'il n'avait pas l'intention de peindre puisqu'il était habillé comme d'habitude : pantalon noir, chemise prune et chaussures en cuir sur lesquelles il aurait été inconcevable de faire tomber une seule goutte de peinture. Mais sa présence s'était révélée inestimable finalement, Rosie du haut de ses quatre ans ne tolérant pas que son père ne pût pas s'occuper d'elle une après-midi entière. Ça avait été une bonne après-midi, lui se débrouillant comme il pouvait avec ses pinceaux et ses pots de peinture, crachant quelques « nom de dieu ! » quand les choses ne se déroulaient pas comme il l'avait prévu, Sherlock s'occupant de Rosie au salon.

Peindre s'avère être une activité reposante qui vous donne l'occasion de réfléchir. Gestes répétitifs qui permettent à votre esprit de vagabonder. Il avait tendu l'oreille et jeté des coups d'œil vers le salon : Sherlock, dont le corps long et souple avait affronté les pires dangers, chaussures abandonnées depuis longtemps et traînant sous la table basse, s'était soumis bien volontiers aux caprices de Rosie.

« On dirait que je suis la reine des pirates et que toi tu fais exactement ce que je veux.

- Et ton père c'est qui ?

- Papa ? c'est le roi des méchants mais il habite dans un pays très lointain. Il veut m'enlever et toi tu me défends. »

Le canapé était devenu un vaisseau à trois mâts, Sherlock avait expliqué quelques principes essentiels sur la navigation que Rosie avait écoutés, bouche ouverte puis elle avait dit « On s'en fiche des vents et tout ça, parce que notre bateau il peut voler aussi. » Ce à quoi Sherlock avait répondu « D'accord, il vole aussi », le bateau s'était effectivement envolé et l'histoire qu'ils se racontaient avait pris la tangente, l'imagination de l'un, pour une fois décorsetée et ignorant sciemment les contingences, dialoguant sans fin avec l'imagination de l'autre, dans laquelle l'âge n'avait pas encore mis de censure.

Il avait entendu les murmures de deux comploteurs préparant un plan d'attaque, les rires de sa fille quand Sherlock prenait une grosse voix pour se faire méchant, les acquiescements attendris de Sherlock à tout ce que pouvait dire Rosie, d'autant plus attendris que les propos de Rosie étaient absurdes et incohérents. Et il avait vu sa fille grimper sans gêne sur les épaules de Sherlock, l'escalader comme s'il avait été un géant qu'elle aurait dompté, et lui se rapetisser pour elle, baissant la tête quand elle lui en donnait l'ordre. Ils avaient accumulé, cachés sous les coussins comme des trésors, des objets hasardeux, glanés dans la maison : la petite radio portative de la salle de bain « pour écouter des chansons quand on s'ennuie », une danseuse en porcelaine, cadeau de madame Hudson pour décorer la chambre de Rosie, des crayons de couleur qui s'étaient transformés en flèches. Sherlock enfant, boucles brunes et frimousse au vent, bicorne vissé sur la tête et sabre en bois, réapparaissait dans son salon et rencontrait par-delà le temps une nouvelle amie. Cette image, délicate et précieuse, et qu'une remarque aurait pu briser, lui avait fait suspendre ses gestes et il avait souri, comme un imbécile heureux, au mur jaune et bleu en face de lui.

En fin d'après-midi, l'homme et l'enfant étaient sortis « pour aérer Rosie malgré la pluie », mais s'aère-t-on vraiment en prenant un taxi pour se rendre au restaurant chinois le plus proche ? ils étaient revenus avec une quantité impressionnante de nems et de riz cantonais parce que Rosie adore les nems et le riz cantonais, « il t'en restera pour demain » avait justifié Sherlock devant ses sourcils circonspects et le détective avait tenté d'enseigner à Rosie l'art de manger élégamment avec des baguettes. Mais Rosie manquait de dextérité,

« Tous les petits chinois le font pourtant.

- Je ne suis pas chinoise, je suis anglaise. »

Et elle était venue à la cuisine pour prendre une cuillère.

« Et de toute façon, les nems ça se mange avec les doigts. »

Plus tard, harassé et satisfait du travail accompli, le jaune rendait très bien dans la cuisine, il s'était assis en face d'eux, une bière bien méritée à la main. Ils mangeaient, tous les deux accroupis devant la table basse, en regardant des dessins animés à la télévision.

« C'est complétement idiot, avait jugé Sherlock.

- Mais non… et moi j'aime bien alors on regarde ça.

- John, tu as faim ? Sers-toi, Rosie a voulu en commander pour un régiment.

- Je vois ça… On attend du monde ?

- Personne, que nous trois. Mais Rosie avait très, très faim. »

Oui, que nous trois… Il avait observé son ami, ses yeux vifs et clairs, son sourire léger, ses cheveux en désordre tant Rosie y avait passé ses mains dans l'après-midi, son visage gai et qu'il n'avait pas vu aussi détendu depuis longtemps. Les enfants sont des magiciens et tout le monde semble l'ignorer, c'est aberrant.

Il avait eu envie d'embrasser Sherlock, une envie calme et assurée, la meilleure chose qu'il aurait dû faire à ce moment-là, parce que Sherlock était beau et doux et que c'était si simple et si évident. Aussi simple et évident que de s'approcher de lui, de saisir son menton d'une main tendre mais sûre, de chuchoter son prénom « Sherlock… » comme une demande, en ne craignant pas qu'il se refuse et se détourne, de prendre ses lèvres, sans brusquerie ni empressement, sans penser à plus tard. Se laisser guider par l'absolue certitude que c'est quelque chose qu'ils veulent tous les deux et qu'il était temps enfin de confirmer.

A la place, il avait soufflé un soupir las, qui pouvait tout aussi bien passer pour celui d'un travailleur fatigué mais content, et il avait pris sur la table basse une boîte de riz et quelques nems.

Il attache son vélo à la grille du 221 B, bientôt la chaîne et le cadenas seront plus lourds que l'engin qu'ils protègent mais il en a assez de se faire régulièrement voler son moyen de transport. « Retire la selle, a suggéré plusieurs fois Sherlock, personne ne volera un vélo qui n'a pas de selle, ou prends un taxi. » Certes, mais qui prendrait au sérieux un type qui se balade avec une selle de vélo dans sa poche ?

Il pousse la porte noire et s'avance dans le couloir jusqu'à la porte vitrée de la petite cuisine de madame Hudson. La vieille dame, encore en robe de chambre couleur parme, boit son thé matinal, penchée sur ses mots croisés.

« Oh John ! Bonjour mon garçon, tu vas bien ? Et comment va Rosie ? Veux-tu une tasse de thé ? » l'accueille-t-elle en souriant.

Elle s'entête à toujours les appeler, l'un et l'autre, lui et Sherlock, « mes garçons ». Il comprend que cela soit une marque d'affection et qu'ils constituent d'une certaine façon sa seule famille. Elle a une sœur, qui habite à l'extérieur de Londres, des neveux et des nièces, qui ne viennent pas souvent la voir. La vie ne lui a pas donné d'enfant, et toute la tendresse et l'attention dont cette femme est capable, elle les a reportées sur eux deux, les deux hommes qu'elle voit quotidiennement. Cette femme est une perle, toujours disponible, et il ne sait pas ce qu'il aurait pu faire sans elle à certains moments de sa vie, il regrette parfois que sa propre mère n'ait pas été aussi généreuse, surtout à l'égard d'Harriet mais ces mots qu'elle dit « mes garçons » et qu'il accepte bien volontiers finalement quand ils viennent d'elle, lui en rappellent d'autres, qui le dérangent davantage.

« Les garçons de Baker Street » avait dit Mary, testament posthume et feuille de route dont la simplicité descriptive faisait la solidité. Simplicité et solidité nécessaires au début, quand il s'était agi de se relever et de continuer à avancer. Se limiter à ça et se conformer à cette image un peu désuète, trop lisse mais confortable, avait été un cap facile à tenir. Se réveiller chaque matin en se disant « qu'est-ce que je vais faire ? qu'est-ce que je dois faire ? », conscient que ces questions ne portaient pas exclusivement sur le programme de sa journée à venir, puis s'ébrouer et penser au travail, aux enquêtes, au blog, à Rosie, avaient rempli les jours, les semaines, les mois. Les années. Un pas après l'autre… Sherlock n'avait pas lésiné sur les effets, créateur prolixe d'un spectacle continu, pensé et conçu uniquement pour lui, enchaînant les affaires, certaines parfois sans le moindre intérêt, à la limite des chiens écrasés, « on ne va pas accepter ça tout de même, ça mérite à peine un trois, c'est humiliant pour toi » lui arrivait-il de dire dans un sursaut de dignité, « pourquoi pas ? si ça m'amuse… » répondait Sherlock, mauvais menteur au regard incertain. S'étourdir tous les deux pour ne pas perdre pied, le vertige, remède paradoxale, qui lui avait permis de se redresser et de se tenir debout. Ils s'étaient contentés d'avancer, appuyés l'un contre l'autre, mais pas trop près, repoussant la survenue d'une intimité troublante, protégés par le fait qu'ils n'habitaient plus ensemble, renouvelant chaque jour cet accord tacite : « reste avec moi » demandait Sherlock, « éblouis-moi » répondait-il.

Jusqu'à ce jour où, ne le réalisant pas vraiment puis le réalisant vraiment, et cette réalisation avait pincé son cœur, presque déçu de ne pas persister davantage dans son chagrin, mais trois ans c'est long pour pleurer, surtout quand votre meilleur ami entretient pour vous une valse tourbillonnante qui ne vous laisse aucun répit, jusqu'à ce jour donc, où sa main n'avait plus cherché machinalement un corps endormi à ses côtés, une main qui ne s'était plus lamentée de ne trouver que du vide dans l'autre moitié du lit, amante experte d'un corps aux lignes connues et parcourues tant et tant de fois mais disparu désormais et dont le souvenir éclaire sa mémoire, petite flamme tenace, semblable aux cierges qu'on allume dans les églises, mais dont le feu à la brûlure autrefois mordante s'était définitivement éteint. Il avait ouvert les yeux, s'étalant dans toute la largeur du lit. Il était veuf et il avait envie de vivre.

Il prend le temps de s'assoir à côté de madame Hudson qui a tiré une chaise pour lui et qui, sans attendre sa réponse, lui verse déjà une tasse de thé.

« Je vais bien madame Hudson et Rosie va bien aussi. Elle grandit trop vite, vous ne trouvez pas ?

- Ah les enfants ! Il faut en profiter, John. Un maximum…Un jour, ils s'en vont et on se dit qu'on n'a pas vu le temps passer. C'est ce que me dit tout le temps ma sœur. T'ai-je dit qu'elle aura bientôt un quatrième petit-fils ? C'est prévu pour septembre. Ma sœur, grand-mère ! alors qu'à quinze ans, elle rêvait de faire le tour du monde. Maintenant, elle passe ses journées à faire des confitures. Et moi…

- Oui et vous ? Comment allez-vous ? »

Elle pose une main sur son bras, enchantée qu'il s'intéresse à elle. Il n'y a rien de plus facile que de faire plaisir à cette femme. Un peu d'attention et d'affection sincère et vous l'entendrez chantonner toute la journée.

« Mais je vais bien, je vais parfaitement bien. Ma hanche comme d'habitude, tu sais… »

Elle se tapote le flanc en souriant.

« Il va falloir y passer madame Hudson. C'est une opération bégnine maintenant et je connais de très bons chirurgiens, vous pouvez me faire confiance. Je serai là pour vous accompagner.

- Oh je sais, John, je sais et je te fais entièrement confiance mais tant que ça tient, ça tient… »

Elle se lève en sautillant presque pour prendre derrière elle quelques biscuits qu'elle tient toujours en réserve, pour Sherlock ou pour Rosie.

« Sherlock est là ? » demande-t-il avant de poser ses lèvres sur le rebord de la vieille porcelaine.

« Bah comment savoir ! Tu sais comment il est… Parfois il me réveille à trois heures du matin avec son foutu violon et parfois je ne l'entends pas pendant deux jours de suite. On ne sait jamais ce qu'il fait… Il t'a demandé de venir ?

- Oui, hier soir. Pour une nouvelle affaire… »

Elle se tourne vers lui et se penche en avant.

« Tu ne trouves pas qu'il a l'air fatigué ? Ça fait un moment que je lui dis d'en faire un peu moins, il sort souvent et il ne dort pas beaucoup mais il s'en fiche, il ne m'écoute pas. »

Elle fronce les sourcils puis agite une main : Sherlock est Sherlock… Mais lui aussi s'inquiète. C'est assez subtil et il faut connaître Sherlock d'assez près pour y être sensible car il a pour lui-même l'élégance de n'en rien laisser paraître. Ce sont ses épaules qui se redressent dans un sursaut de fierté alors qu'elles voudraient s'affaisser, ce sont ses yeux, tourmaline verte ou quartz scintillant selon la lumière, qui se font plus perçants alors qu'ils voudraient se fermer sous le poids du tourment, ce sont ses mains qui accentuent leur exubérance alors qu'elles voudraient s'apaiser, c'est tout son corps enfin, noyau d'énergie insatiable qui s'agite et s'épuise pour ne pas affronter l'obsession qui le ronge. En bon médecin, il sait que plus la fièvre est élevée, plus l'infection est grave. Si le travail, maëlstrom incessant, l'a guéri lui de son chagrin, il n'en est rien de Sherlock qui, abusant de ce stimulant délétère, s'enivre pour s'oublier.

Il est temps peut-être d'user d'une autorité dont il est seul dépositaire pour obliger le malade au repos.

« Je monte » dit-il après avoir vidé sa tasse.

« Oui, vas-y, vas le voir… dis, c'est toujours d'accord pour dimanche ?

- Bien sûr, je vous amènerai Rosie pour midi. Elle vous a préparé un cadeau mais chut, c'est un secret… »

« Les garçons de Baker Street » résonne dans les escaliers. C'est étouffant. Costume qu'il fut aisé d'enfiler et qui plaît aux médias, image à la neutralité bienveillante et terne mais qui les fige et les contraint. Ce n'est pas ce qu'ils sont, ils n'ont jamais été comme ça. Ils sont un peu plus, beaucoup plus et bien autre chose.

Comme d'habitude, la porte qui donne sur le palier est ouverte. Coup de vent ou courant d'air, Sherlock vous glisse entre les doigts et ne craint pas les cambrioleurs.

« Sherlock… » appelle-t-il et le silence lui répond.

Dans la lumière grise du matin, l'appartement est froid. Il hésite, il n'est plus chez lui ici puis il entre. Il vient ici presque chaque jour et il s'est habitué à voir peu à peu réapparaître un désordre qu'il s'employait à ranger… avant. Livres, vieux journaux, dossiers d'affaires classées mais non résolues, soutirés à un Lestrade laxiste, s'éparpillent à même le sol, restes de repas à peine entamés et tasses de thé où se fait une joie de pousser une moisissure verdâtre, mycètes prolifiques, sont abandonnés sur les surfaces planes, collection hétéroclite d'objets sans nom, preuves matérielles dérobées sur les scènes de crime et jamais rendues, encombrent les meubles. Sur la table basse, s'alignent des armes blanches, objets d'une étude prochaine sur la force et l'angle de pénétration du couteau dans la chair. Amoncellement compulsif qui trahit l'affliction d'une âme qui ne veut pas jeter pour ne pas voir le vide.

Alors, refoulant un réflexe qui vient de loin, il ne range pas et s'assoit dans son fauteuil. En face de lui, le fauteuil de Sherlock est un interlocuteur conciliant et muet.

« Où es-tu ? » dit-il tout bas.

Il le sait. Depuis longtemps. Qu'il est aimé. Et lui aussi, il aime. De nouveau. C'est un phœnix qui renaît de ses cendres, profitant d'un autre amour défunt pour refaire son nid et l'image, même si elle le fait sourire, lui convient. Il serait superflu de se réciter la liste des indices dont il dispose, liste délicate à la beauté fragile et qu'il manipulait avec précaution par le passé, pas toujours sûr de ce qu'il devait y inscrire, mais n'aurait-elle contenu qu'un seul item, cela aurait été suffisant tant tout le reste, tout ce qu'ils ne se sont jamais dit, avait la pureté d'un diamant rare et insolite, échoué sur un tas de charbon. Quand vous êtes au fond de la mine, à peine éclairé par la faible lueur de votre lampe frontale et que votre rivelaine décroche miraculeusement du noir de la roche un diamant aussi sale soit-il, vous ne vous perdez pas en conjectures inutiles, vous savez ce que vous avez trouvé.

« Où es-tu ? » répète-t-il. Et comment vais-je t'attraper ?

« Il s'éteint » avait dit Mycroft en croisant les jambes. C'était d'une incongruité totale de voir dans sa cuisine Mycroft assis sur le bord de sa chaise, tripotant avec une gêne évidente l'anse de son mug. Mais le regard de cet homme, qui n'est plus à une contradiction près, était clair et ferme.

« Je sais » avait-il répondu et lui non plus n'avait pas baissé les yeux.

Ils avaient au préalable échangé les banalités d'usage, introduction polie à une conversation qui s'annonçait plus grave, « comment va Rosie ? », « vous êtes bien installé ici… », « pas trop difficile à gérer ce Trump imbécile ? », « et ce brexit, c'est une belle connerie, non ? », qui les avaient mis plus mal à l'aise qu'en confiance.

« John, vous savez que je n'aime pas parler pour ne rien dire…

- Je dirais plutôt que vous adorez la litote et que vous êtes passé maître dans l'art de manier l'implicite. »

Mycroft avait eu l'air blessé, une ombre passant sur son visage.

« Vous avez toujours une mauvaise opinion de moi.

- Vous êtes un homme du secret, je n'aime pas les secrets. Et Sherlock non plus. »

Le pardon est une affaire compliquée et de toute façon, dans cette histoire, ce n'est pas à lui de l'accorder. La faute de Mycroft, point névralgique d'une passion fraternelle qui a construit l'aîné aussi sûrement que son déferlement assez peu contenu avait causé des dégâts irrémédiables sur le cadet, pèse encore entre les deux frères et Mycroft, éternel pénitent désormais, oscille constamment entre la revendication frondeuse, quand son frère l'agace trop, et la contrition muette, quand son frère souffre trop. Ecrasé par son seul désir de protéger Sherlock, l'incitant continuellement à refuser toute émotion, le blâmant sèchement quand il y cédait, Mycroft avait fait les mauvais choix. Il en paie le prix, expiant ad vitam eternam une erreur inexpiable. Au final, c'est assez cocasse : ayant encouragé toute sa vie Sherlock à ne pas s'impliquer, il figure la parfaite antithèse de son crédo, engagé corps et âme dans son amour fraternel.

« Au moins, ne m'ôtez pas la seule chose qu'il me reste : le soin que j'ai de lui »

Avait-ce été une prière ou une tentative de le manipuler ? Il avait hésité, sur le point d'éprouver un semblant de pitié.

« On voit où cela nous a conduits… » Mais il s'était assis, accordant un peu de temps et pas prêt encore à jeter l'aîné des Holmes dehors. De la pitié mais point trop n'en faut…

« Allez au but Mycroft et finissons-en. »

Il y a une chose que Mycroft ne connaîtra jamais, c'est la honte. Même au fond du trou, la tête recouverte de terre, agonisant sous les reproches, il vous regardera toujours avec dédain. Il lui arrive peut-être, car c'est un homme honnête après tout, de se tordre les mains ou de vider une bouteille de whisky de trente ans d'âge quand il est seul chez lui et que certains démons viennent le hanter, mais il ne vous fera jamais la joie de le voir flancher ou blêmir. Jamais vous ne verrez son regard vaciller, empli de cette terreur dégradante et mortifère, celle qui avait envahi les yeux de Sherlock, terrassé par les coups de John à la morgue de Smith, et dont le seul cri n'avait pas été un appel à la clémence mais un assentiment soumis : « frappe-moi encore bien que je ne mérite même pas tes coups… »

Honte indicible de l'un à qui tout, déjà, a été pardonné et qui pourtant continue à se flageller, fierté injustifiée de l'autre, qui a reconnu ses torts mais ne se mettra jamais à genoux. Frères dans les pires excès, tirant chacun sur les extrémités de la même corde.

Se raidissant sur sa chaise, Mycroft, sur la défensive, avait repris.

« Ecoutez John, je suis là pour lui, uniquement pour lui. Et pour une fois, vous pouvez me croire… »

Il avait tiqué, dubitatif et Mycroft avait levé les sourcils en une mimique offusquée.

« Vous pouvez me croire, je vous assure… Pour une fois, je suis persuadé de ne rien pouvoir faire et cela me mine…

- Mais vous n'êtes pas venu chez moi pour vous plaindre de votre impuissance, Mycroft et je ne pense pas être capable de vous prêter une épaule compatissante pour épancher vos pleurs. »

Mycroft avait souri, préférant l'agressivité ironique à une quelconque sympathie.

« Vous êtes bien le dernier dans les bras duquel j'irais pleurer, John, si je devais pleurer un jour bien entendu. Non, et je me répète, je suis là pour lui. Il ne va pas bien… »

Et là-dessus, il avait été obligé d'être d'accord avec l'aîné des Holmes.

« Oui, il ne va pas bien… Que voulez-vous Mycroft ? Exactement ? »

Ça n'avait pas été une bonne idée de laisser entrer Mycroft chez lui et cela, il en était certain, allait mal finir.

« J'attends de savoir ce que vous comptez faire pour qu'il aille mieux. »

Voilà, on y était. Bon sang ! Pourquoi fait-il régulièrement entorse à la seule règle qui vaille : ne pas s'allier à cet homme, d'une quelconque façon, même s'il vient vous voir la bouche en cœur et le cœur sur la main.

« Ce que je compte faire ? Ce que je compte faire ? Vous croyez-vous en position de demander des comptes Mycroft ? Vraiment ? »

Mycroft avait relevé le menton, à la limite de la provocation. C'est dans l'épreuve et dans l'urgence que le talent de l'aîné des Holmes s'exprime le mieux et son culot impose alors le respect.

« John, vous prenez le différend…

- Le différend ?

- Oui…bon… ce que j'ai fait et que je regrette amèrement, vous le prenez trop à cœur pour que… »

Il avait plaqué ses mains sur la table, ce geste brutal avait interrompu Mycroft, et il avait inspiré bruyamment par le nez. Calme-toi, calme-toi, cet homme ne mérite pas de faire monter ta tension, même d'un dixième !

Mycroft avait eu l'air positivement étonné qu'il pût s'énerver aussi vite.

« Ecoutez Mycroft, je suis un homme poli et bien élevé alors je vais vous le dire de manière polie et bien élevée : ce qu'il y a entre votre frère et vous, cela vous regarde, et ce qu'il y a entre votre frère et moi, quoi que ce soit, ça ne vous regarde pas. »

Et déjà, il avait su qu'il en avait trop dit. Les frères Holmes sont très forts à ça : décortiquer vos propos et vous mettre sous le nez, comme on étale une carte devant un imbécile qui ne sait pas se déplacer dans un lieu qu'il parcourt pourtant chaque jour, le sens profond de vos paroles, pointant pour vous d'un doigt dédaigneux les sous-entendus ou les lapsus que vous avez prononcés instinctivement.

« Donc vous avez l'intention de faire quelque chose… »

L'attaque étant la meilleure des défenses, et un ancien militaire oublie rarement qu'il est préférable d'envoyer une rafale sans attendre la fin de celle de son ennemi, il avait levé une main sévère, ordonnant le silence.

« Non. Mycroft. Juste non. Stop. »

Puis il avait baissé le ton, cherchant au fond de sa gorge les mots qui auraient pu les calmer tous les deux.

« Lâchez-le, voulez-vous ? Juste, lâchez-le… Il a plus de quarante ans maintenant, il n'est plus une enfant immature qui a besoin d'un tuteur pour pousser droit. Vous n'êtes plus son tuteur. Je ne suis pas son tuteur, et je ne veux pas d'ailleurs. Il y a des décisions qu'il doit prendre seul… et vous n'y pouvez rien et moi non plus. »

Il n'est pas convaincu que son impuissance à lui face à l'état de Sherlock soit si patente, il est même foncièrement convaincu du contraire. Il en fait une affaire personnelle, c'est son histoire aussi. Comment se pourrait-il que ce ne soit pas aussi son histoire ? Cet homme, qui l'aime et qui souffre, et à qui il doit tout, le pire comme le meilleur, et il n'est pas question de faire abstraction du pire, mais le bien et le mal se mélangent, cet homme, oui, à qui il doit vraiment tout et à qui il est enfin temps de rendre, comment pourrait-il s'en écarter et ne pas reconnaître, sans trembler, que la douleur qui l'afflige, l'atteint lui, jusqu'à l'os ?

Il entend les pas dans les escaliers, des pas mornes et traînants, et pourtant, quand Sherlock entre, il sursaute. Le manteau lui paraît vieux et usé, la chemise est sale, le pantalon est froissé, les boucles, d'habitude brillantes et savamment décoiffées, sont ternes et aplaties, la barbe assombrit et salit le visage pâle. Et pourtant, malgré la fatigue qu'il peut lire sur ses traits et l'état désolant de sa tenue, Sherlock ne sera jamais de ces êtres dont la tristesse vous apitoie et que vous fuyez par crainte d'être contaminé. Croire que cet homme agisse en suivant de quelconques princeps d'éducation qui nous enseignent à ne pas importuner autrui avec nos états d'âme est une erreur car il n'a que faire d'autrui. Sa politesse, si ce mot a un sens le concernant, n'est pas une inclination altruiste, elle est l'expression d'une exigence intime qui fait de lui tour à tour le juge et l'inculpé. Un juge sévère qui ne se prive d'aucun sarcasme, un inculpé soumis qui ne se cherche pas d'excuse. Et ce procès à huis clos, dont la pitié, faiblesse inacceptable, est bannie, plutôt que d'être un étouffoir, allume des feux dévastateurs.

« Il s'éteint » avait dit Mycroft, il ne pouvait pas avoir plus tort. D'ailleurs cela devrait être un principe de vie dont la justesse a été maintes fois démontrée : Mycroft a toujours tort. Non, Sherlock ne s'éteint pas. Il se consume.

Cette âme, noire ou lumineuse, selon les chemins qu'elle emprunte et où les autres ne s'engagent pas par manque de courage, brûle, incandescente.

« Oh John ! Tu m'attends depuis longtemps ? »

Il se lève et lui sourit. Un sourire hésitant, il le sait, où la bonté le partage à l'envie. Bonté pour ce corps dont l'épuisement et le désespoir sont flagrants et qu'il voudrait soulager. Envie de ce corps, dont le désespoir paradoxalement augmente la puissance. Car Sherlock, aussi misérable puisse-t-il paraître, conserve, et il n'est pas possible qu'il en soit autrement, son allure d'animal sauvage, comme un fauve acculé par le danger n'exprime plus rien que l'essence de sa nature profonde. Il ne devrait pas, non, il ne devrait pas. Avoir autant envie de lui, surtout en cet instant où seules la compassion et l'amitié seraient de mise.

« Dix minutes, à peine. J'ai discuté un peu avec Martha… T'étais où ?

- Je traînais.

- Toute la nuit ?

- La nuit offre de belles opportunités pour qui veut les saisir. »

Le manteau est abandonné sur le canapé. Sherlock allume son ordinateur, consulte ses mails.

« Quelles opportunités ?

- Double homicide, vraiment horrible, carotides tranchées sans le moindre soin, un travail de malpropre, dans une pharmacie sur Chaplin Road, les deux propriétaires. Tu n'en as pas entendu parler aux infos du matin ?

- Si si, vaguement. C'est Greg qui t'a appelé ?

- Non, je passais par là. Le hasard… »

Sherlock relève la tête. Il titube, un peu, et s'appuie d'une main sur le bord du bureau.

« Tu aurais pu m'appeler…

- La nuit ? Et qui aurait gardé Rosie ? »

Oui, bien sûr, Rosie… Sherlock s'avance, John ne s'écarte pas et sert furtivement plusieurs fois son poing. Sa main ne tremble pas.

Au milieu du salon, imprudemment, Sherlock le frôle. John inspire. L'odeur de la nuit et de la course, l'amertume de la sueur. Cela pourrait être suffisant. Attraper son poignet pour le rapprocher un peu plus, empoigner sa nuque d'une main douce et autoritaire jusqu'à caler la tête brune dans le creux de son épaule, « viens là mon grand… », respirer avec lui pour lui apprendre qu'ils sont deux, lui dire tout bas « arrête de souffrir, tu as assez souffert », rassurer ce cœur douloureux qui persiste à se croire indigne, « tu es un idiot si tu ne vois pas que moi aussi je t'aime… », et dans cette étreinte, tout donner et tout gagner. Etre enfin celui qui tient la barre et pourtant, avec lui, se noyer.

Leurs regards se croisent et Sherlock s'éloigne.

« Je vais prendre une douche.

- Et tu as trouvé qui s'était ? Cette nuit ? Qui a fait ça ?

- Pas encore mais j'ai ma petite idée. On a voulu faire croire à un cambriolage qui avait mal tourné… Je penche pour le gendre. J'ai demandé à l'inspecteur en charge de l'enquête de m'envoyer ses relevés de compte. Il est endetté jusqu'au cou. Un bel héritage, c'est mieux que d'être interdit bancaire… »

Sur les décombres fumants d'une humanité où lui s'entête encore à croire qu'il y a quelque chose à sauver, usant de son indulgence naturelle, Sherlock danse. Valse lente ou sautillante, rythmée par les méfaits des hommes et les fulgurances géniales d'un seul, valse hypnotique dont il ne peut s'extraire. S'il le fait, il tombe.

Mais maintenant, c'est assez. Maintenant, il est temps de dire au chef d'orchestre de poser sa baguette et à eux de reprendre leur souffle. Maintenant, il est temps de prendre Sherlock par le bras et de l'extraire du quadrille, parce que tant qu'il pourra danser, il n'écoutera pas. Un peu de répit, juste une peu de répit.

Dans le couloir qui mène à la salle de bain, Sherlock disparaît.

« Et pourquoi tu m'as demandé de venir ce matin ?

- Une requête de Lestrade. Un imbroglio assez compliqué avec l'ambassade de Russie. Il nous attend à neuf heures… »

La porte claque.

L'emmener loin, là il ne peut pas travailler…


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Alors, bon, OK les filles... Je ne vais pas vous resservir le laïus sur le temps et les efforts que représente l'écriture d'une fic. Les situations, les phrases et les mots ne sortent pas si facilement de mon esprit mais vous vous en foutez et vous avez bien raison. Le plus important c'est le travail fini, et de toute façon je n'oserais jamais publier un truc dont je ne serais pas déjà satisfaite. Et je n'écrirais pas si cela ne me faisait pas déjà immensément plaisir.

Mais... mais :

La seule récompense possible pour mon labeur c'est VOUS et VOS REVIEWS. Alors quand je vois que vous lisez, que vous favoritez, que vous mettez une alerte, et que vous ne me faîtes pas un petit coucou, cela me met un grand coup au moral. Vraiment, je vous assure, cette manque d'attention de votre part me rend réellement triste et je me dis : bon, vraiment, à quoi bon continuer...

J'ajouterais aussi que le principe de ce site c'est la gratuité et le partage et l'une ne va pas sans l'autre. Que ce soit en tant que lectrice ou en tant qu'auteure, j'ai rencontré ici de très belles personnes parce que j'ai osé entrer en communication. Donc, ne soyez pas timides, vous avez tout à y gagner!

Alors, sur ce chapitre, redonnez moi le sourire. S'il vous plaît, s'il vous plaît...