Mardi.

La villa Borghèse est d'abord un musée et la Galleria du même nom contient à elle seule, accrochée à ses murs et pendue à des cimaises, une fortune autrement plus précieuse que n'en contiennent toutes les banques. Mais ce lieu hautement fréquenté nécessite pour avoir le droit d'y entrer d'avoir au préalable et plusieurs mois à l'avance réservé sur internet son billet d'entrée. Ce que John n'a pas fait. Ils ne verront donc pas les autoportraits détournés du Caravage, adolescent dans Le Jeune Bacchus Malade, mûr et proche de sa fin, cynique au point de prêter ses traits à la tête coupée dans David et Goliath, et ils ne verront pas non plus le goût du peintre pour les jeunes hommes, compagnons de vie et dont il a fait ses modèles dans le Garçon à la corbeille de fruits. Ça n'est pas grave, d'autres œuvres du maître les attendent à la National Gallery dès leur retour à Londres.

Mais la Villa Borghèse est aussi un parc, immense parc dans lequel ils finissent par arriver après avoir fait un détour par la fontaine de Trévi. Rosie, debout sur le rebord de la fontaine, a jeté par-dessus son épaule une pièce dans l'eau en faisant un vœu.

« Quel vœu ? a demandé John avec indiscrétion.

- Mais papa, ça marche pas si je le dis. »

Plus loin, tout bas et presque pour elle-même, et John a dû se pencher pour l'entendre, Rosie a dit : « habiter avec Sherlock… ».

Sherlock ne s'est jamais posé la question de savoir s'il aimait les enfants. Dans les milieux qu'il fréquente, que ce soit d'un côté ou de l'autre de la table d'interrogatoire, les enfants sont au mieux des victimes, quand ils ne sont pas tout bonnement absents. Mais si quelqu'un d'un peu curieux lui avait posé la question, instinctivement il aurait répondu non. La première raison en est assez simple : les enfants sont une charge. Pourquoi s'embarrasser avec des êtres humains en miniature dont la mobilité, l'autonomie, les intérêts et la conversation sont aussi limités ? Il ne comprend pas non plus l'acharnement enthousiaste que mettent certains, dont la nullité de l'existence est évidente, à se reproduire. Et pourquoi faire subir à d'autres, qui n'ont pas demandé à naître, la misère qui peut être accablante d'être en vie, si ce n'est par pur égoïsme et par la crainte méprisable de la solitude ? Non, vraiment, l'entêtement irréfléchi qu'a l'humanité à se perpétrer est un non-sens absolu.

Et puis, Rosie… Et ce qui est valable pour tous les autres n'est pas valable pour elle. Alors bien sûr, lui rétorquerait-on, s'il lui venait l'idée de réciter les qualités de cette enfant pour se justifier de son amour pour elle : « elle, vous l'aimez puisqu'elle est la fille de votre meilleur ami ». Sans doute, et il admet que dans ces circonstances, sa froide objectivité ne soit que peu de choses. Mais Rosie est plus que la fille de son meilleur ami et John est plus que son meilleur ami. Elle est d'abord la chair de la chair de John, patrimoine génétique inestimable qu'il aurait été dommage de gâcher, et tout en John, même la spirale microscopique de son ADN est chérissable. Elle est aussi à part entière, et c'est là que s'ancre le plus sûrement l'affection de Sherlock, une réelle amie. Plus de trente ans les sépare et pourtant ils se sont reconnus. Sa petite enfance, ombre floue, marquée du sceau infâmant du mensonge et qu'il tente de reconstituer pas à pas, n'y est pas étrangère. Les mains de Rosie, le rire de Rosie, sa joie primesautière, sa gravité parfois, forment l'écran sur lequel il projette les bribes incomplètes de souvenirs qui hantent ses rêves. John est le seul témoin, ému et aimant, et Sherlock lui en rend grâce comme d'une faveur qu'il n'aurait pas méritée mais ne pouvait-il attendre moins de cet homme dont la bonté a été si amplement démontrée, il est le seul témoin de ce que Sherlock partage et retrouve au contact de Rosie : l'innocence du jeu où l'on ne s'inquiète pas de savoir si ce que l'on raconte est crédible. Tous deux, lui et Rosie, frappés par la tragédie, forclose pour lui et ce gouffre abyssal qu'il ne pourra jamais combler reste le noyau absent de sa vie, jamais tue pour elle, car John entretient pour l'enfant le souvenir de Mary, tous deux expriment parfois dans leurs jeux une noirceur que d'autres pourraient juger malsaine mais que John comprend, manière ludique d'exorciser le manque et la douleur.

Dans une allée de la Villa Borghèse, ils marchent et Rosie n'est pas peu fière de tenir et la main de Sherlock et la main de son père.

« Sherlock, il mesure combien cet arbre ? » demande Rosie en indiquant du menton un platane impressionnant.

« A vu de nez, je dirais au moins vingt mètres.

- Et si quelqu'un monte tout en haut et tombe, il meurt ?

- Incontestablement oui.

- Et comment ? Comment il meurt ?

- Fractures multiples, éclatement des organes.

- Ça doit faire sacrément mal.

- Effectivement, cela doit être assez douloureux. »

John ne dit rien, il écoute.

Rosie reste pensive un instant.

« Et si moi je monte et que je tombe, je vais mourir aussi ?

- Non.

- Pourquoi Sherlock ?

- Parce qu'il y aura toujours soit ton papa soit moi pour te rattraper. »

Et John sourit.

Oh oui ! Sherlock aime cette enfant et sans discuter, le sourire aux lèvres et le cœur léger, il irait en enfer pour elle, comme il l'a fait déjà pour le père. Il aime cette enfant et il lui a volé sa mère…

« D'accord, je peux grimper alors ? »

Rosie lâche leurs mains, brisant ainsi la chaîne qu'ils formaient, et se précipite au pied de l'arbre. John court derrière elle en maugréant « Merci Sherlock… » et Sherlock, dépité, hausse les épaules.

L'inquiétude est de courte durée, les premières branches sont trop hautes et Rosie, pas encore mutante, ne dispose ni de ventouses ni de griffes pour monter malgré tout à l'arbre. Un instant, pour son propre plaisir et parce qu'elle adore se donner en spectacle, Rosie mime l'ascension de l'arbre, en collant son petit corps au tronc et en agitant bras et jambes.

« Tu as l'air ridicule Rosie, tu ressembles à une scolopendre, dit Sherlock qui s'est approché.

- C'est quoi une scolo-truc ?

- C'est un insecte rampant avec plein de pattes et dont le venin est très dangereux.

- Un venin… mortel ? »

Rosie arrête de gigoter et vient se planter devant Sherlock. Mais John, désespérément seul à être muni d'un peu de sérieux dans cette histoire, reprend la main de sa fille.

« Bon, ça suffit vous deux avec vos idées glauques. On va trouver un truc marrant et léger à faire… »

Rosie, bien plus fascinée par l'abysse des horreurs dont Sherlock est intarissable que par la proposition de son père, insiste.

« Alors Sherlock, il est mortel ce venin ?

- Même pas. C'est pitié. » soupire le détective.

Rosie soupire avec lui et reprend sa main. Déçue mais conciliante, elle accepte de suivre son père. Charmé par la finesse et la volonté de cette main dans la sienne et qui ne veut pas le lâcher, Sherlock lui emboîte le pas. Inconsciente du trait d'union qu'elle instaure, Rosie trottine entre les deux hommes et pendue à leurs bras, elle se balance. Tous deux, sans se concerter, accompagnent ses mouvements de balancier. Un enfant pèse plus lourd que son poids véritable.

Devant eux, diluées dans l'ombrage des arbres, avancent leurs ombres. Leurs silhouettes se complètent, comme dans un puzzle où chaque pièce, aussi tordue soit-elle, trouve ses partenaires pour s'imbriquer parfaitement. La plus petite, délicat pendule dont les pieds ne touchent le sol que pour reprendre son élan, joint par le rythme qu'elle impose les deux plus grands qui l'encadrent et Sherlock ne s'étonne pas de lire, dans ce tableau éphémère et mouvant qui se dérobe sous leurs pas, plus d'harmonie que de discontinuité.

Sur leur passage, séculaires, s'inclinent les platanes d'Orient et les cèdres du Liban, troncs massifs et puissants, projetant vers le ciel leurs branches solides qui, plus elles s'éloignent du sol, se divisent et s'affinent pour offrir au soleil, à la fin de cette ascension végétale, des rameaux délicats au bout desquels frissonnent de jeunes feuilles d'un vert tendre. Du regard, Sherlock cherche à comprendre cette ramification fractale : chaque arbre, solitaire dans son enracinement, s'élève et se perd, se faisant multiple à sa cime.

Sherlock baisse les yeux et croise ceux de John qui, lunettes relevées sur le front, le regarde déjà. Se peut-il qu'entre les bras de cet homme, lui aussi se perde et s'oublie, se délestant dans cet abandon de la culpabilité qui le ronge pour l'échanger contre une légèreté durable ?

Depuis hier, depuis qu'il a croisé ces tableaux, rencontre improbable entre un peintre sauvage et amoureux de la matière et un détective au cœur brûlant et brisé, depuis que John a posé sa main sur lui, Sherlock voit et observe les murs de la geôle qu'il avait construite s'étioler et se désagréger. Il ne fait rien, il ne lutte pas, c'est un réarrangement qui s'organise et qui ne lui réclame aucun effort.

Ce n'est pas d'un choix dont il s'agit ici et l'on ne se dit pas consciemment, dans ce genre de circonstances « j'abandonne cela pour gagner ceci » car, à tout prendre, qui hésiterait longtemps entre un remord lancinant et un pardon rédempteur ? Il ne s'agit pas non plus d'un combat car le remord, vindicatif et jaloux, a planté si profondément ses griffes dans la volonté que tout en la tourmentant, il est sûr de la posséder. Il s'agit d'un ravissement et Sherlock assiste, sidéré, à l'éteignement de sa volonté qui pourtant lui est si chère et dont il revendique habituellement la liberté.

D'un seul geste dont la préméditation est incertaine, et Sherlock soupçonne que son ami ait été lui-même surpris de sa propre audace, John a ouvert un espace où Sherlock ne pensait pas un jour mettre le pied. Ecrasé par sa conscience qui lui rappelait à chaque instant la liste de ses erreurs et le poids de son désir dont la non réalisation était une punition opportune et efficace, le détective ne s'imaginait que, du bout des doigts, John pût lui offrir aussi facilement cet apaisement auquel il accède. Mais John n'est pas le seul responsable de la vacance de l'esprit de Sherlock, cette ville et ce peintre aussi y ont œuvré. Car aurait-il pu accueillir la main et le regard de John sans en nier stupidement l'intention et les rejeter, si le soleil romain et Le Caravage n'avaient pas décillé ses yeux et adouci son cœur ? A moins que, démiurge discret et modeste, John, en proposant ce séjour à Rome, ait prévu la possibilité de son abandon. Et Sherlock dont les capacités d'analyse ne s'éteignent jamais bien qu'en ce moment elles ne conduisent à aucune décision, comprend que cette initiative de son ami ne tient pas de l'improvisation mais se trouve être l'objet d'un plan mûrement réfléchi.

Ainsi, John, dont les déductions sont au mieux laborieuses quand elles ne sont pas erronées, a non seulement perçu la douleur qui accablait Sherlock mais a aussi formé le projet de l'en délivrer. Et si John a été sensible à l'accablement de Sherlock, alors que lui-même croyait l'avoir suffisamment caché, c'est parce qu'en lui s'évase une place qui n'attend que Sherlock.

Alors tout devient clair : la tendre attention de John à son égard, écho de celle plus ancienne qui épaississait leur relation, l'intérêt sensuel qu'a trahi hier cette caresse en soi anodine et qui fait de cette prévenance plus que l'expression d'une amitié profonde. Dans l'esprit de Sherlock, tout s'agence et s'ordonne. Plus qu'être désiré, traces mnésiques de leurs corps se frôlant et s'échauffant, rallumées par la main de John, il est aimé.

En un jour, grâce à l'intelligence amoureuse et fine de John, Sherlock vient de tout gagner. La délivrance et la révélation d'un amour se gagnent mutuellement, se dévoilant l'une l'autre. Sous le soleil romain adouci par la fraîcheur des grands arbres, Sherlock sourit et John sourit aussi. Prenant leur élan, ils font monter Rosie plus haut et l'enfant surprise et enthousiaste éclate de rire.

Au détour de l'allée, ils découvrent enfin ce qui va faire la joie de Rosie.

De petits chevaux à pédales. Corps en bois peints en blanc, auxquels s'accrochent de petites calèches. Devant ce spectacle, Rosie s'arrête et se statufie. Elle pointe son doigt.

« Ça, ça … je veux ça… »

Ils s'approchent ensemble et pendant que Sherlock installe Rosie dans une calèche et lui explique le fonctionnement des pédales, « je ne suis pas bête Sherlock, j'ai compris… », John paie le propriétaire de l'attraction. Avant que Rosie ne s'élance, déjà impatiente et piaffante, John la retient et ordonne : « Tu peux aller de cet arbre là-bas à celui-ci mais pas plus loin. Je veux pouvoir te voir. Tu ne vas pas ailleurs, d'accord ? D'accord Rosie ? » Et l'enfant, après avoir écouté les recommandations de son père, opine du chef et démarre.

Les deux hommes choisissent un endroit stratégique pour surveiller Rosie et s'assoient sur un banc devant lequel passe et repasse la petite fille, tout sourire et qui à chaque passage, leur fait un coucou de la main.

Assis côte à côte, se touchant presque, ils observent les allers et venues de l'enfant. Si hier, sur les marches de Saint Louis des Français, Sherlock glissait, aujourd'hui il s'envole.

John tousse, c'est l'émotion qui encombre sa gorge. Il va parler. Il parle.

« J'aurais dû réfléchir un peu plus à ce que je voulais te dire mais tu me connais, je n'ai jamais été doué pour ce genre de choses… Les déclarations, ça n'est vraiment pas mon truc. Autant je sais à peu près écrire maintenant… » Il fait une pause mais Sherlock reste muet. « Autant je n'ai jamais su parler. C'est con mais peut-être n'est-il pas nécessaire de tout dire… Tu vas trouver ça bizarre mais je sais exactement quand est-ce que j'ai compris. Je ne sais pas quand ça a commencé, personne ne peut dire ça, mais je sais dire quand j'ai compris. C'était il y a longtemps, avant que tu partes, bien sûr avant que tu partes, parce qu'après il y a eu Mary et rien n'était pareil… c'était avant, quand nous étions tous les deux, que tous les deux… A cette époque, j'étais heureux, et je ne sais si tu ressentais la même chose, mais moi j'étais heureux avec rage, comme si j'avais quelque chose à défendre, tu vois, c'était ce qu'il avait entre nous que j'avais à défendre et il n'aurait pas fallu que quelqu'un vienne me le prendre… C'est toi qui me l'a pris, ce truc entre nous, c'est toi quand tu es parti. Et je n'ai plus jamais été heureux de la même façon après, même avec Mary parce que quand tu es parti, il y a un bout de moi qui est parti avec toi et il n'est plus jamais revenu… »

Il réfléchit un instant. Ils ne se regardent pas et leurs yeux continuent de suivre Rosie.

« Je voudrais bien que ça revienne mais je ne sais pas si c'est possible, non, je ne sais pas, mais en même temps, ça n'est pas grave, tu peux me donner d'autres choses mais ce n'est pas ça que je voulais te dire, non, écoute… Tu te rappelles de ce groupe de tordus, un peu satanistes, qui profanait des tombes ? Greg était sur les dents, il avait beau mettre des agents en planque dans tous les cimetières, il n'arrivait pas à les attraper. Tu as mis plus d'une semaine avant de les avoir, si, si, plus d'une semaine et pendant une semaine, on n'a presque pas dormi. Et le soir, après qu'on les ait coincés, en rentrant du Yard, tu t'es écroulé en premier. Tu étais très fatigué et tu t'es endormi, comme ça, sans enlever ton manteau, roulé en boule dans ton fauteuil. Je revenais de la cuisine avec une tasse de thé et je t'ai vu… Je t'ai vu et je t'ai regardé. Je ne me suis pas assis dans mon fauteuil, je me suis assis par terre, à te pieds et je t'ai regardé. C'est là que j'ai compris et vraiment je ne pouvais rien y faire et je me suis senti si soulagé, soulagé de ne plus avoir à me battre. J'ai compris que tu étais tout… que pour moi, tu étais tout. Il y avait ta main qui pendait, toute blanche en dehors de la manche de ton manteau, tout noir. Je l'ai prise et je l'ai embrassée. Tu as bougé un peu et j'ai eu peur de t'avoir réveillé mais je n'ai pas lâché ta main. C'est complétement con, mais je crois que ça me suffisait, juste à cet instant, d'être si proche de toi et de pouvoir tenir ta main. Si quelqu'un m'avait posé la question, j'aurais pu dire, sans mentir, que ça m'aurait suffi de passer ma vie, comme ça, assis à tes pieds, en tenant ta main. Après, j'ai dû entendre madame Hudson et je me suis relevé. J'ai eu peur qu'elle me trouve comme ça… tu me connais, de la pudeur sans doute. »

Plus John parle, plus Sherlock s'incline. Bientôt sa tête se penche et se pose sur l'épaule de John. Il n'y a personne dans cette allée, il n'y a que Rosie qui à chaque fois qu'elle passe devant eux, imite le bruit d'un fouet qu'elle claquerait sur les flancs de sa monture, alors il ose. Après avoir remis droit le pli de son pantalon, petit geste de nervosité, il vient de donner beaucoup, John pose ses mains sur ses genoux croisés. Sous la tempe de Sherlock, la jonction de l'acromion et de la clavicule de John ne forme pas un angle pointu, c'est une rondeur accueillante où la tendreté des muscles assouplit la dureté des os. Au-dessus d'eux, très haut, les rameaux des arbres, agités pas une brise légère, font un petit bruit de frottement suave. Dans le silence, très loin on entend le chaos de la ville, Sherlock écoute leurs respirations, calmes.

« Tu ne dis rien ? » demande John. Au son de sa voix, où perce un soupçon d'inquiétude, on sent qu'il est content de lui. John Watson qui ne s'effraie pas d'un combat à mains nues et qui se retrousse les manches en montant à l'assaut, s'enorgueillit d'avoir soufflé quelques mots.

« Non, je ne dis rien.

- Et pourquoi tu ne dis rien ?

- Parce qu'il n'y a rien à dire et que je suis bien. »

John fait sa moue de Ah ? Ah bon d'accord et Sherlock sourit. Devant eux, Sherlock lève sa main et l'offre. John s'en saisit et la regarde, la retournant pour mieux l'inspecter.

« Ça n'est plus la même, tu as vieilli.

- Et pourtant, je n'ai que celle-là.

- Ça ira. Je m'en contenterai. »

Et il l'embrasse. Ça n'est pas baiser, c'est une confirmation. Sherlock expire, mon dieu que c'est facile !

Rosie s'arrête à leur hauteur en poussant un cri de cowboy.

« Papa, j'ai bien réfléchi…

- Et ?

- Si on n'habite pas avec Sherlock, est-ce que je peux avoir un poney ? »

A côté de la Galleria Borghèse il y a un jardin clos d'une grille. Et dans ce jardin, qui est plus un verger, poussent des orangers. Si vous êtes italien ou espagnol ou grec, vous ne serez pas étonné de voir pendues aux branches de véritables oranges en cette période de l'année. Mais si vous êtes originaire de l'Europe du Nord ou britannique, vous garderez longtemps en mémoire l'image de ces fruits, pleins et ronds, à la couleur acidulée et vous direz longtemps après votre retour : « j'ai vu des oranges, de vraies oranges dans les branches d'un oranger… » Comme si le soleil, brûlant et protecteur était descendu rien que pour vous, vous faire un clin d'œil.

oooOOOooo

Le campo de' Fiori est une des plus belles places de Rome, surtout en fin d'après-midi quand le soleil réchauffe de ses rayons obliques les façades aux teintes ocres. C'est dommage, ils ne découvriront pas de visu ce qui donne son nom à cette place car les marchands de fleurs qui chaque jour envahissent le lieu sont en train de ranger leurs achalandages colorés et de replier leurs étals. Le campo est animé, romains et touristes se mélangent et les terrasses sont prises d'assaut, avant-goût festif d'une nuit qui, comme toutes les autres dans cette ville, promet d'être longue.

John est vraiment très, très heureux et tout lui plaît : l'endroit, la lumière, les personnes qu'il croise et l'homme qui marche à côté de lui et dont le visage s'illumine d'un sourire permanent. C'est incroyable, ce sourire qui ne quitte pas les lèvres de Sherlock et John ne réalise pas tout à fait qu'il en est l'architecte. Pour tout dire, il a même l'impression de n'avoir rien fait et le combat était gagné d'avance au moment même où il a eu cette idée un peu folle d'emmener Sherlock en vacances. Quoique combat ne soit pas le terme adéquat, puisque pour lui, il n'était pas question de vaincre mais de convaincre. Et même ça, il n'a pas eu besoin de le faire.

Sherlock n'a jamais été une citadelle à prendre, et John n'était pas suffisamment armé pour s'en emparer. Non, Sherlock était un captif qui s'ignorait, marchant de long en large dans une forteresse dont il se croyait le maître et dont il avait lui-même dressé les murs, et il a suffi à John d'ouvrir une porte. Sans s'en rendre compte, il a ouvert cette porte, sans percevoir l'ampleur de son geste, sans réaliser nettement que c'était cette porte-là qu'il fallait ouvrir. Tout repose sur un pari un peu fou, et sur ce coup il a joué à quitte ou double, et sur une intuition, mais dans ce domaine, il est assez fort, il a de très bonnes intuitions. Il faudrait remercier Rome, et déjà il en chante les louanges, et ce peintre que John irait bien tirer de sa tombe, où qu'elle se trouve, pour lui serrer la main. Mais est-ce étonnant après tout que cet homme qu'il aime, capable en quelques accords de traduire les plus infimes subtilités de l'âme humaine, soit aussi sensible à la beauté d'une œuvre qu'un autre a créée ? Sensibilité suprême qui se cache et se protège, aride et rebutante dans ses expressions, mais multiple et profonde dans ses explorations et au contact de laquelle, sans en prendre conscience, en immersion presque, John a tout appris. Le dirait-il qu'on ne le croirait pas : « j'en ai plus appris sur les sentiments auprès de Sherlock qu'auprès de n'importe qui. » C'est donc Sherlock qu'il faut d'abord remercier, et s'il sourit maintenant c'est parce que, sans le vouloir, sans y toucher, en s'y refusant, il a façonné le cœur de John.

Alors, porté par cette délicatesse que Sherlock lui a enseignée, mais le maître et l'élève ont ignoré trop longtemps cette leçon à mots couverts qui se tenait entre eux, John a osé un geste et il n'a rien risqué dans ce geste. C'était exactement le geste qu'il fallait faire car Sherlock était épuisé et il avait beau ces mois derniers rassembler autour de lui le peu de fierté qui lui restait pour s'en faire un rempart, son usure était telle que les doigts de John, sans nécessiter la force d'un bélier qui autrefois défonçait des murs, ont fait plier de dernières résistances qui n'en étaient déjà plus.

Et il a parlé aussi, bien sûr qu'il a parlé mais ces mots qu'il a dits, il les avait sur le bout des lèvres et ils ne lui ont rien coûté et c'est de ne pas les dire qui lui aurait coûté. S'il s'est donné c'est parce qu'il était sûr d'être pris.

« J'ai envie de boire du champagne » dit John en s'arrêtant au milieu de la place.

« Vraiment ? » répond Sherlock qui maintient Rosie sur ces épaules. C'est un fait avéré désormais : cette enfant a définitivement élu domicile sur les épaules de Sherlock.

« Oui, vraiment, j'ai envie de boire du champagne. Avec toi.

- Ça n'est pas un peu…

- Exagéré ? Précipité ?

- Surfait.

- Tu me connais, je suis assez conventionnel finalement. Tu mérites du champagne, je te paie du champagne. C'est mon côté…

- Irrésistiblement désuet. »

John rit et se met en quête d'une table libre à l'une des terrasses. Il en trouve une idéalement placée au bord d'une terrasse, ce qui permet à Rosie, à peine a-t-elle posé une fesse sur une chaise, assise en osier convexe recouverte d'un coussin plat aux couleurs de l'Italie, et après avoir commandé « moi aussi, je veux des bulles », « San Pélégrino avec une rondelle de citron plutôt que soda » rectifie John, de s'enfuir et d'aller vaquer au milieu d'autres enfants qui s'égaillent sur la place. John ne dit rien puisqu'ainsi placé, il n'a pas besoin de tendre le cou pour surveiller sa fille. A cet âge, la barrière de la langue est une broutille et, par des gestes et des mimiques Rosie se mélange au petit groupe qui s'est formé aux pieds de la statue de Giordano Bruno, moine philosophe qui fut brûlé pour avoir démontré l'héliocentrisme. Des cartes Pokémon passent de main en main et Rosie, que John imagine entendre, ponctue chacun des échanges d'un « moi aussi, je l'ai celle-là mais je les ai laissées à la maison ».

Sur la carte des boissons, pliée en deux et qui s'appuie sur un verre épais dans lequel sont disposés des gressins torsadés, nul champagne ne figure, constate John déçu. Mais la serveuse, dont la tresse longue et blonde évoque une Marie-Madeleine lascive et contraste étrangement, mais pas tant que ça finalement, avec les piercings qui ornent ses anthélix, lui conseille, dans un anglais approximatif, de choisir du prosecco, alternative acceptable au champagne français.

Enfin, deux flûtes cristallines sont posées devant eux. La serveuse verse quelques gouttes du vin pétillant dans celle de John, dans l'attente de son approbation, John trempe ses lèvres et d'un signe de tête, approuve, ce qui ne manque pas, il le voit et s'en amuse, de faire sourire encore plus Sherlock, qui se retient d'éclater de rire. Le seau dans lequel nage la bouteille au milieu de glaçons est laissé sur la table et John remplit les deux flûtes. S'ils n'avaient commandé que des bières, ils n'auraient eu droit qu'à des chips, pour avoir commandé du prosecco, ils ont eu droit à tout un assortiment d'olives colorées piquées de cure-dents, tomates confites, taralli, feuilletés au parmesan.

Autour d'eux, les conversations sont bruyantes et les italiens, revendiquant leur droit de propriétaires, parlent plus fort. Plus loin, un groupe d'allemands, appareils-photo luxueux et chaussures de marche salissant sans vergogne les petits coussins verts, rouges et blancs, fait tonner un accent guttural qui écorche les oreilles de John.

Tous deux s'étirent sur leurs chaises et savourent l'effervescence du vin frais, ils n'ont pas fait tinter leurs verres l'un contre l'autre, n'en rajoutons pas dans l'image d'Epinal. Sherlock tourne son visage vers le soleil et parce qu'il est en public, n'ose poser sa tête sur l'épaule de John mais son buste s'incline, mouvement infime de rapprochement, jusqu'à faire se toucher leurs bras. John, dont le cœur n'est qu'un organe tissé de courage, allonge son bras dans le dos de Sherlock et, pliant son coude, tend sa main pour envelopper d'une paume désirante l'arrière du crâne bouclé. Hésitant une microseconde puis séduit, Sherlock laisse aller sa tête et John soupire. Sur la peau de sa main, la diffusion veloutée des arabesques brunes, doux roulis immobile d'une mer noire dans laquelle il escompte enfin se noyer.

Ça n'est qu'un début, pense John. C'est le début.

Tout en sirotant son prosecco, vraiment délicieux, il faut qu'il trouve à Londres un caviste qui en fournit, John contemple le front plat et lisse que le soleil a légèrement hâlé, l'arc des sourcils qu'éclipsent les lunettes noires, le nez droit et pas si fin, le sillon naso-labial assez prononcé, le pli au coin de la bouche, le menton rond et coquet. Mais un visage, surtout celui-là, est bien plus que les traits qui le définissent. Ce sont des pleins et des déliés, des ombres changeantes, des rides qui disent pour cet homme le rire, la concentration, les pleurs contenus. Le regard de John s'attarde sur le petit froncement ourlé à la commissure des lèvres. N'y a-t-il pas disproportion entre l'émoi voluptueux qu'inspire à John ce pli gracieux et l'insignifiance de ce pli justement ? Peut-on se laisser déborder par un sentiment amoureux, réellement amoureux et dont l'unique objet est un délicat relief ombré ?

Les cheveux de Sherlock sont doux et chauds sous la main de John et il lui semble que ce petit pli à l'abri de cette bouche satisfaite n'existe que pour lui. Il soupire. Sherlock tourne la tête vers lui. Froissement duveteux sur sa paume.

Rosie revient vers eux et s'assoit. Elle regarde la main de son père perdue dans les cheveux de Sherlock et ordonne :

« S'il te plaît Sherlock, tu peux me donner à boire et écraser le citron dans mon verre ? S'il te plaît ? »

Sherlock obtempère et la main de John se retrouve vide.

« Ça va ma chérie ? Tu t'es fait de nouveaux amis ? demande John.

- Ça va. Je comprends pas trop ce qu'ils racontent mais ça va. C'est quoi ça ? C'est pour manger ? » dit-elle en montrant du doigt les amuse-bouche posés sur la table.

- Oui. Tu as faim ? »

John tend à Rosie la corbeille remplie de feuilletés au parmesan dans laquelle la petite main plonge.

La bouche pleine, Rosie demande :

« Ça veut dire quoi come ti chiami ?

- Je pense que ça veut dire : comment tu t'appelles, répond Sherlock.

- Ah d'accord ! Ben alors, je vais aller leur dire que je m'appelle Rosamund. »

Elle descend de sa chaise, faisant tout à la fois : engouffrer un dernier feuilleté et vider son verre, « on s'en va pas tout de suite ? Hein papa ? » et s'en attendre la réponse, s'enfuit déjà. Petite fusée qui s'envole sur ses pointes, elle revient et sans un regard sur son père, elle monte sur les genoux de Sherlock et l'embrasse sur la joue. Puis elle repart.

« Elle t'aime beaucoup.

- Oui. Je ne voudrais pas la décevoir.

- Tu ne la décevras pas. Elle va grandir, c'est tout. »

Ils la regardent un instant, vibrillonnante et rieuse s'adresser à une petite fille brune plus grande qu'elle et dire tout fort : « je m'appelle Rosamund et toi come ti chiami ? »

« A quoi jouais-tu John quand tu étais enfant ? demande Sherlock en se redressant sur sa chaise.

- A quoi je jouais ? Eh bien, comme tous les autres, tu sais… aux playmobils, aux legos… et au foot aussi, j'ai beaucoup joué au foot » Il les ressert en prosecco, en arrêtant de son doigt sur le bord des verres la mousse qui manque de déborder.

« Tu ne jouais pas au rugby ?

- Si mais plus tard. Quand j'étais ado. Et toi, à quoi jouais-tu ? »

Sherlock boit et John sait que derrière le noir fumé des lunettes de soleil, les grands yeux gris sont perdus dans le vague.

« Je ne sais pas, je ne sais plus… je lisais beaucoup… et je résolvais des problèmes de maths…

- Tu résolvais des problèmes de maths ?

- Oui… ma mère… tu sais… »

John se penche un peu pour mieux entendre. Il n'ose plus bouger. Il écoute.

« Je m'ennuyais tellement alors ma mère me proposait des énigmes, des problèmes pour m'occuper. A dix ans, j'ai résolu le problème de l'aiguille de Buffon.

- C'est quoi ?

- C'est un problème très célèbre de probabilités. Ce n'est pas moi qui aie trouvé la solution, elle avait déjà été trouvée au XVIIIe sc par Buffon justement mais maman aimait bien me donner des problèmes de probabilités, j'étais très fort. Elle était ravie et fière aussi, elle pensait que j'allais devenir comme elle. »

Sur la table, Sherlock a posé ses grandes mains et du bout des doigts, il s'amuse avec le pied de son verre. La rencontre entre la fraîcheur du liquide, délicatement rosé, et la chaleur de la table, acier inoxydable, a créé à la surface du verre de petites perles de condensation, qui, lentement, s'égouttent sur la peau blanche.

« Mais je l'ai déçue, reprend Sherlock, parce qu'au fond, les maths, je n'aimais pas ça. Je préférais la chimie. Et même la chimie d'ailleurs, ça n'était pas assez.

- Pourquoi ? demande John.

- Pourquoi… »

De son index, Sherlock recueille une goutte minuscule, qui arrivée au bout de sa course sur la paroi du verre, allait s'écraser sur la surface de la table.

« Parce que les sciences dures, j'ai toujours trouvé ça trop froid ou trop pur. En travaillant très dur et en faisant beaucoup d'efforts, j'avais l'impression que j'arriverais à tout résoudre, j'étais déjà assez fier de moi, il n'y avait pas de défi. Je trouvais qu'il n'y avait pas assez de mystère. Je voulais quelque chose qui me résiste, quelque chose où je puisse me dire : ça m'échappe, je ne comprends pas tout… Et je m'ennuyais tellement ! C'est là que j'ai commencé à m'intéresser aux enquêtes de police et aux meurtres. C'était comme un puits sans fond, il y en aurait toujours, toujours… »

Et John comprend que cet enfant, car Sherlock est toujours un enfant, cet enfant à qui on a menti, n'a eu de cesse de vouloir débusquer le mensonge, partout où il pouvait le voir.

Entre le pouce et l'index, Sherlock écrase la petite goutte.

« Et j'ai déçu ma mère… elle ne me l'a jamais dit mais je l'ai déçue. Ça ne m'intéressait plus ce qu'elle me proposait, je préférais être dehors, je me sauvais.

- Quand je vois ta mère, je n'ai pas l'impression qu'elle soit déçue par toi. J'ai plutôt l'impression qu'elle t'adore.

- Oui, je sais… elle m'adore… mais je l'ai déçue. »

Sherlock a cette voix, menue et rare, celle où toute trace d'arrogance et de fierté a disparu, celle peut-être que John est seul à entendre. Sherlock inspire et pose ses mains à plat sur la table. L'auriculaire droit, long et fin, esseulé tremble. Dans sa poitrine, John sent monter une tendresse infinie pour ce petit doigt qui tremble. Alors, de sa paume, il recouvre ce petit doigt fragile, et tous les autres aussi. Ce n'est pas parfait, non, ce n'est pas parfait mais les mains de John sont solides et n'est-il pas évident qu'en cet instant, elles ne sont conçues que pour une seule chose : apaiser Sherlock ?

Ensemble, ils regardent leurs mains jointes. Puis, John dans un même mouvement, de sa main libre relève les lunettes noires sur le visage de Sherlock et appelle : « Sherlock… »

En face de lui, les grands yeux gris sont presque translucides et laissent voir cette âme blessée, construite sur un hiatus, cicatrice béante dont l'origine est désormais connue. Mais la révélation de cette origine, aussi noire et éclatante que l'est la sœur cachée, ne suffit pas à refermer la faille fondatrice et John, intensément croyant, comme peut l'être un converti tardif, aspire à être, non pas un remède miraculeux, car il a passé l'âge d'adhérer à des formules magiques, mais l'instrument d'une douce résilience.

« Je ne suis pas quelqu'un de facile à aimer, John… »

Un cœur douloureux nécessite des soins prolongés et même si Rome et ses beautés ont joué leur rôle d'urgente cardioversion, c'est une longue convalescence qui s'annonce. Heureusement, John est un très bon médecin. Il n'y en a pas de meilleur.

« Tu me connais, j'ai un goût prononcé pour les situations difficiles » répond John. Il n'y peut rien mais son sourire est immense. Tous ceux qui connaissent cet homme, finissent par comprendre une chose à son sujet : plus vous lui dites qu'une mission est impossible, plus il se poste en première ligne. C'est plus fort que lui et il n'en est même pas fier.

Sherlock hésite puis, du bout des doigts, timidement, il effleure la joue de John. La caresse est douce et fraîche sur la peau de John et il frémit.

« Tu es le seul qui… » commence Sherlock.

Sans quitter des yeux son ami, John pivote légèrement la tête et les doigts de Sherlock finissent sur ses lèvres.

« Je sais… ça m'effraie et rien ne me rend plus heureux. Tu le crois ça ? Je suis fou… »

Et John embrasse les doigts de Sherlock qui s'attardent sur sa bouche.


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Voilà...

Je suis lasse vraiment d'avoir à me battre contre le fléau qui frappe certaines d'entre vous : le consumérisme.

Alors, reviews ou pas, faîtes comme bon vous semble.

(Et désormais, je n'en attends qu'une seule...)