Mardi soir.

Rosie est une petite fille et comme tous les enfants, elle a le don de savoir quand une situation change.

Lovée contre Sherlock et suçotant son pouce, elle regarde un dessin animé. L'appartement qu'ils louent pour ces quelques jours ne dispose pas d'une télévision et il aurait été très ennuyant de regarder les programmes en italien mais Sherlock a pensé à se munir de son ordinateur, non pas pour se tenir informé de toutes les affaires qui pourraient tomber à Londres pendant son absence, et là présentement il n'en a rien à faire de ce qui arrive à Londres, mais pour pouvoir utiliser le disque dur externe qu'il possède désormais et sur lequel il a téléchargé des dizaines de dessins animés. C'est un secret et toute sa crédibilité s'effondre si cela venait à se savoir mais John étant une bille en informatique, à part mettre à jour son blog, il ne sait rien faire, il a bien fallu que quelqu'un se préoccupe de fournir à Rosie, quand le besoin s'en fait sentir, un passe-temps de qualité.

Ce qu'il ne faut pas dire non plus, c'est à quel point Sherlock aime regarder des dessins animés avec Rosie, comme autrefois il aimait regarder la télévision avec John dans la chaleur de Baker Street. L'occupation n'est jamais silencieuse et tous deux commentent ou récitent les dialogues des scènes qu'ils ont déjà vues mille fois. Et, si vous ne le savez pas encore, Sherlock peut vous assurer qu'il n'y a rien de plus doux que de tenir contre soi un enfant que l'on aime.

Le générique de fin retentit, Rosie chantonne « Totoro… Totoro… » et John, installé dans un fauteuil dont le confort lui fait regretter celui de son salon, referme son livre dont la lecture n'a pas beaucoup progressé puisqu'il a passé la soirée à regarder sa fille et Sherlock et, si ça non plus vous ne le savez pas, c'est avec plaisir qu'il vous le dira : il n'y a rien de plus aimable que de regarder l'homme que vous aimez et votre enfant s'amuser ensemble.

« Il est temps d'aller se coucher, dit-il en s'étirant.

- D'accord, répond Rosie, les yeux encore vissés à l'écran, moi, je dors avec Sherlock. »

Les deux hommes se regardent, un sourire maladroit étire leurs lèvres.

« Non Rosie, tu ne dors pas avec moi, dit doucement Sherlock en tournant l'enfant sur ses genoux pour lui faire face.

- Pourquoi ? c'est parce que tu veux dormir avec papa, c'est ça ? »

Comme toujours dans ce genre de situations, les adultes ne savent que répondre et Sherlock dont la répartie fait la réputation, reste coi.

John se lève en faisant craquer son dos.

« Ça n'est pas tes affaires Rosie, avec qui veut dormir Sherlock. Toi, tu as un grand lit ici et je t'emmène au lit. Allez zou ! »

Il s'approche en contournant la table basse sur laquelle trône l'ordinateur de Sherlock et, d'autorité prend sa fille dans ses bras.

« Tu me lis une histoire alors ?

- Oui, je te lis une histoire mais avant tu te brosses les dents et tu mets ton pyjama. »

L'appartement est petit mais bien agencé et toutes les pièces, deux chambres, une salle de bain minuscule, mais on ne vient pas à Rome pour passer ses journées dans une salle de bain, et le salon qui fait aussi office de cuisine, s'organisent autour d'un couloir dans lequel John s'engage.

Derrière eux, resté seul, Sherlock retire le disque dur externe de son port USB et éteint son ordinateur.

Penchée au-dessus du lavabo et perchée sur une chaise que John a judicieusement placée là au début de leur séjour, Rosie brosse mollement ses dents.

« Il faut faire aussi celles du haut Rosie et celles du fond » conseille John.

Rosie lui tire la langue, toute blanche, et bave un peu. John lui tire la langue en retour, en regardant leurs reflets dans le miroir ovale accroché au-dessus de la tablette où, dans un pot en faïence usée, qui se voudrait d'époque antique alors qu'il est juste vieux, se dressent les brosses à dents de John et Sherlock. Le rasoir manuel de John, se raser avec une lame et de la mousse est une habitude qu'il a héritée de son père et qu'il a définitivement adoptée en Afghanistan, où voulez-vous brancher un fil électrique sous une tente ? côtoie le rasoir électrique de Sherlock, dernier cri, plusieurs vitesses, tête amovible. John se dit qu'il aime un homme dont le visage chaque matin doit être aussi débarrassé du poil qui y pousse et cette pensée l'émeut. Comparables et pourtant si différents.

Un jour, plus tard, mais c'est sûr qu'il le fera, il en a très envie soudain, il étalera de la mousse sur la mâchoire de Sherlock dont il aura renversé la tête et, calant cette tête contre sa poitrine, il passera avec le plus grand soin une lame sur ce visage. Au préalable, il aura réchauffé la mousse entre ses doigts. Non, non, ce qui serait encore mieux, serait d'avoir de ce savon que l'on achète en tube et que l'on émulsionne avec un peu d'eau dans un verre. Et puis d'avoir un blaireau, ce gros pinceau en soies de sanglier. Oui, voilà, John enduira minutieusement le blaireau avec de la crème onctueuse, peut-être légèrement parfumée, et puis, comme un peintre pose son pinceau sur sa toile, il balaiera le visage de Sherlock de cette texture moelleuse. De la pomme d'Adam jusque sous les lobes d'oreilles, des ailes du nez jusqu'à la frontière des pommettes, il déposera la mousse blanche. Contre lui, Sherlock aura fermé les yeux mais avant, avant que les paupières ne se closent, John aura lu dans l'émeraude sombre ce fier abandon qui lui est cher. Ils ne diront rien et peut-être John essuiera-t-il du pouce un peu de mousse qui aura débordé sur la bouche. Puis John fera glisser très lentement la lame sur la peau, dans le sens de la pousse du poil, une lame qu'il aura choisie très fine et très aiguisée. Sous lui, Sherlock sera confiant et alangui, un corps qui s'expose sans crainte, et la lame, qui ne crissera pas, se mouvra avec fluidité sur la peau, seule la pression de la main de John suffira à couper les poils. Il fera plusieurs passages parce qu'il aime le travail bien fait et qu'il aime aussi prendre son temps. Cette lame, aussi étroite qu'un fil sera l'instrument d'une caresse, précise et délicate, le désir de John au plus près de la peau. Entre le pouce et l'index, il maintiendra le menton de Sherlock, et de la gauche vers la droite, il manipulera la tête. Enfin, quand la peau de Sherlock sera parfaitement lisse et douce, il essuiera avec une serviette humide et chaude le reste de mousse et, réchauffant dans ses paumes un baume après-rasage odorant, il l'appliquera dans le cou, sur les joues, sur l'angle de la mâchoire. Et déjà, sous ses doigts, John imagine la rugosité, caressante et virile, qui disparait pour laisser place à une douceur temporaire. Mélange sensuel car il n'est pas contradictoire : rudesse et suavité.

Rosie se gargarise bruyamment après avoir bu l'eau du robinet.

« Voilà, papa, c'est bien comme ça ? »

Elle sourit, toutes dents dehors et John fait mine d'être ébloui en plissant les yeux.

« Super et maintenant en pyjama… allez hop ! »

Rosie saute de la chaise et court vers sa chambre, en faisant traîner sa main sur tous les murs qu'elle rencontre.

Ils ne pouvaient prévoir en arrivant à Rome la suite des évènements, et même là encore, ils ne savent pas de quoi précisément demain sera fait, la répartition des chambres s'est donc faite de la manière la plus raisonnable : à Rosie la chambre parentale et son unique grand lit, à John et Sherlock la chambre des enfants et ses deux lits jumeaux.

En rebondissant sur son lit, Rosie retire ses vêtements et enfile son pyjama, léger coton bleu et vert où s'impriment des animaux imaginaires. Bras croisés et patient, John la regarde faire, Rosie apprend l'autonomie dans tous les gestes du quotidien. Une autonomie encore incertaine puisque les chaussettes, le pantalon, le chemisier volent dans la pièce et atterrissent sous les yeux de John sur les meubles et sur le sol. La bienveillance et la patience étant les premières qualités requises pour être un bon parent, John ne souffle pas et ramasse les habits qui trainent puis les plie sur une chaise.

Après un dernier saut qui ne la mène pas bien haut et avant de se glisser sous la couette, Rosie demande :

« Est-ce que Sherlock peut écouter l'histoire avec moi ?

- Oui, va le chercher. »

Précipitation furtive et joyeuse, Rosie revient en tirant Sherlock par la main.

Les deux hommes se regardent, Sherlock maladroit et gauche sur le pas de la porte, John s'asseyant au bord du lit, les mains chargées des livres de Rosie. Il est des moments uniques et pourtant anodins, dont on sait que notre vie sera remplie et qui, à eux seuls, lui donne cette saveur que les autres ne peuvent pas comprendre.

Rosie pousse Sherlock et le force à s'allonger dans la largeur du lit et bien qu'il n'ait rien dit, pose un doigt sur ses lèvres : « chut, chut, écoute… c'est papa qui va lire… ».

« Lequel ? interroge John en étalant devant eux les albums colorés.

- Celui avec le renard… non…plutôt celui avec la fille qui adopte un dragon. »

Au bout du lit, les grands pieds nus de Sherlock dépassent et le détective s'appuie sur son coude replié. Ses yeux, plissés et chauds, s'illuminent d'une tendresse qu'il ne veut dissimuler et John lui sourit béatement pendant que Rosie remue encore à leurs côtés puis bientôt se blottit dans le giron de son père.

« Allez, papa, lis… »

Une seule lampe de chevet est allumée et la nuit romaine, agitée de soubresauts festifs qui ne les atteignent pas, la chambre de Rosie donne sur une silencieuse cour intérieure, est un écrin dans lequel ils se lovent. La voix de John est basse et grave, il ose quelques intonations plus aigües quand le récit le nécessite mais ses talents de comédien paraissent bien pâles à côté de ceux dont est capable Sherlock. Le détective qui a fermé les yeux, étire sa bouche en un sourire doux et moqueur et John, voyant cela, pousse de son pied le coude qui vacille et ne résiste pas, entraînant dans sa chute la tête brune qu'accueille la couette blanche. Complicité muette de deux corps qui mesurent leur éloignement et se réjouissent déjà du rapprochement conquis.

« Encore un… » réclame Rosie à la fin du livre.

John regarde, à ses pieds, Sherlock qui ne bouge plus et dont la respiration est calme, et contre lui, sa fille dont les yeux clignotent.

« D'accord… »

L'un et l'autre, l'homme et l'enfant, il les berce et il fait durer sa lecture, père et ami, amoureux déjà, futur amant, et ces deux rôles ne se contredisent pas mais se complètent.

Au milieu du troisième livre, et la voix de John n'est plus qu'une mélodie où le sens des mots qui sont lus n'a plus d'importance, seule compte la chaleur de sa volonté à les tenir près de lui, Rosie, sur le point de s'endormir, chuchote :

« Il dort, tu crois ?

- On dirait, oui.

- Tu ne trouves pas que des fois, il a l'air plus petit que moi ?

- Oui ma chérie, plus petit que toi… c'est pour ça qu'il faut l'aimer beaucoup beaucoup…

- Je l'aime beaucoup beaucoup… et toi ?

- Pareil. »

Rosie se pelotonne contre le flanc de son père et fermant les yeux, demande : « reste encore là, papa… jusqu'à ce que je m'endorme. »

John dépose un baiser dans les cheveux de sa fille, « oui… ».

oooOOOooo

Mercredi.

Ce n'est pas la blanche lueur de l'aube qui réveille Sherlock, ce sont les lèvres de John sur son front.

Oranges juteuses et sucrées que les mains de John ouvrent pour lui, action impossible à exécuter puisqu'aucune main, aussi forte soit-elle, ne peut fendre l'écorce de cet agrume lui rappelle sa raison logée quelque part dans un coin de son moi rêveur, ce qui rend le geste d'autant plus unique, impossibilité soulevée puis corrigée par un « sauf lui… », scansion qui résonne et habille la scène. Bribes vaporeuses d'un songe dont il s'extrait, ils sont assis dans une église qu'il ne reconnaît pas, ils sont seuls et le silence règne, une lumière bleutée, filtrée par des vitraux dont les figures sont floues et par les lunettes de John, glisse sur eux et les réchauffe, tiédeur inhabituelle mais qui s'accorde à la fréquence élevée de la couleur émise. Dans le fond de la nef, à l'abri d'un grand pilier, et Sherlock sait que c'est lui bien qu'il n'ait jamais vu son visage, Le Caravage les regarde. « Goûte… » dit John, en lui tendant un quartier de fruit dont s'écoule un jus pulpeux.

Il ouvre les yeux et c'est le visage de John, à l'envers, qui le surplombe.

« Tu rêvais… »

Sa bouche est sèche et pâteuse. Il s'est endormi, encore vêtu, au bout du lit de Rosie, et contre ses dents, le goût passé de son repas de la veille.

« De toi…

- De moi ?

- De nous… »

Il s'étire et cette sollicitation contrainte de ses muscles, tendons de la nuque plaintifs, amène sa tête contre la poitrine de John qui, toujours penché sur lui, ne bouge pas. Sur son os pariétal, s'échoue, fugace et assourdi, le battement d'un cœur.

« Je suis désolé d'avoir à te réveiller, murmure John dans un sourire doux et navré. Mais je préfèrerais qu'elle ne te trouve pas là.

- Tu aurais dû le faire plus tôt.

- J'ai dormi là aussi. »

Aux coins des yeux de Sherlock, s'accrochent et sèchent les traces, minuscules et sales, du mucus qui a clos ses paupières et John, d'un pouce léger, les retire.

Puis John se relève, vêtements propres et cheveux humides, il a pris le temps de faire un brin de toilette avant de venir réveiller Sherlock.

Il s'étire encore une fois et consent à se lever, en roulant sur lui-même et en glissant à l'autre bout du lit. Ils se font face au-dessus du lit où Rosie, petit paquet chaud et immobile, englouti sous la couette, respire la bouche ouverte.

« Tu peux aller te recoucher, il est tôt encore, propose John.

- Et toi ? Tu fais quoi ?

- Je suis levé, je ne dormirai plus. J'ai fait du café. »

Ils se suivent dans le couloir. La porte de la chambre de Rosie, que John referme précautionneusement derrière lui fait disparaître au sol le rectangle de clarté qu'elle avait ouvert. Alors qu'il s'avance vers la salle de bain, un passage sous l'eau chaude et une brosse à dents seront les bienvenus, John l'arrête en enroulant ses doigts autour de son poignet. « Attends… »

La timidité du mouvement n'en voile pas l'urgence fluide et, dans le pas que fait John vers lui, il se retourne, son dos rencontre l'aspérité du mur blanchi à la chaux. Dans la pénombre où seuls leurs yeux brillent, John tend un visage quémandeur. Contre le mur, il laisse aller ses épaules. C'est un tout petit pas supplémentaire qu'il faut à John pour se rapprocher un peu plus et leurs corps, dans un suspens fragile, ne se touchent pas encore.

John content, sourit.

« Il est une chose que j'ai eu envie de faire un nombre incalculable de fois.

- Qui est ? »

Sherlock relève le menton et au travers de ses cils qu'il sait charbonneux, fait sourdre un regard intentionnellement curieux.

Relèvement de la commissure gauche de la bouche de John, comment peut-on en une si infime variation exprimer à la fois un air conquis et vainqueur ?

« Te sentir… à chaque fois que tu revenais de je ne sais où, le matin, j'ai eu envie de te sentir… »

Sur son poignet que la main de John n'a pas quitté, il tire et cette traction minime, franche invitation, suffit à éliminer l'espace qui les séparait. Les peaux ne sont pas nues mais ce simple contact, chemise froissée contre chemise où les plis droits se laissent voir, autorise des soupirs d'aise et de soulagement. Dans son col que la nuit a chiffonné, le nez de John, petit animal fureteur, trouve son chemin. Entre la triplure un peu moins rigide et le frisson sur sa gorge, un sillon s'entaille, c'est la piste du souffle de John.

« Je n'ai été nulle part cette nuit pourtant… »

Planant au-dessus de sa peau, les lèvres de John articulent :

« Ça n'est pas grave, j'ai beaucoup d'imagination.

- Tant que ça ?

- Enormément. »

L'odorat de John est un sens autoritaire et méticuleux et le mieux que Sherlock puisse faire est de s'y soumettre. Nous ne savons pas, pour y tremper chaque jour, l'odeur que nous émettons et c'est le soir seulement, dans les draps de nos lits que nous la reconnaissons comme nôtre. Sherlock respire et ne sent rien, le shampoing et le savon dont a usé John masquent dommageablement ce qu'il espérait trouver aussi. Mais contre lui, à même sa peau et sur le coton de sa chemise, s'exhale un souffle qui se vide et se remplit, collectant à chaque palpitation des narines et contraction des poumons, des effluves qu'il sait lui être propres, intimité offerte et qu'il livre. Les mains de John ne prennent pas part au ballet, la gauche a lâché son poignet, et où sont-elles d'ailleurs ? elles sont appuyées de part et d'autre de son corps et cet étau que John crée autour de lui, plus petit et pourtant plus fort, dilate son être. Seule l'olfaction de John, actrice impérative et immatérielle, fait ployer le dos de Sherlock et ses doigts tremblants cherchent dans le crépi du mur un soutien inutile. Il ferme les yeux. Le duvet qui recouvre son épiderme se charge d'une électricité statique brûlante et ses nerfs, rhizome souterrain qui le creuse, s'irradie et rayonne. Sur la pointe de son menton, une blondeur conquérante le chatouille. John ne l'embrasse pas, il le respire, le hume, l'inhale, et le nez remonte, remonte, tout le long de sa carotide qui se gonfle, puis se pose, tel un rapace sur un piton rocheux, sur l'angle de son maxillaire. A son aine, l'arête de son désir pulse et s'épaissit et, contre sa cuisse, celui de John, intense et immédiat, lui répond.

« Je pourrais faire ça toute la journée… toute la journée » dit John qui pourtant s'éloigne, repu et reniflant une dernière fois. L'aigue-marine de ses yeux, puits sombre, aspire à elle le peu de lumière disponible.

« Ça serait gênant » tente-t-il et il sait que son ironie est démentie par le rougissement de ses joues.

« Pourquoi ? Si cela reste entre nous ? »

Sous cette promesse annonciatrice, Sherlock relève la tête et sourit.

« Je peux aller me laver maintenant ?

- Puisqu'il le faut… Tu prendras un café ?

- S'il te plaît ?

- Tu ne peux pas savoir combien ça me plaît… »

oooOOOooo

Ils ont vu le Colisée mais n'en garderont pas un souvenir mémorable, il y avait trop de monde. « C'est un passage obligé, on ne peut pas venir à Rome sans voir le Colisée » a dit John, ce qui n'a pas convaincu Sherlock. Mais dans la file d'attente, interminable, au moins deux heures, John n'a jamais tant ri, Sherlock déduisant pour lui toutes les personnes qui les entouraient, inventant parfois, exagérant souvent, ici une perversion inavouable, là une obsession risible, plus loin une addiction grotesque, faisant de cette humanité qui les dérangeait une foule de marionnettes conçues pour l'amuser lui. Il aurait dû protester, faire montre d'une indulgence dont le détective est dépourvu, lui intimer de se taire et d'être plus respectueux. Il n'en a rien fait, s'en fichant complétement, ravi et stupidement fier d'être l'unique objet de l'attention de Sherlock. Séduit et un peu saoul, il a même indiqué du doigt ceux qui lui semblaient les plus comiques, osant quelques déductions, que le détective, haussant intensément les sourcils, corrigeait sur un ton péremptoire.

« Et pourquoi c'est toi qui aurais raison et pas moi ? » a-t-il dit en s'inclinant vers l'arrière pour regarder Sherlock dans les yeux, en prenant un air sévère et vexé.

Sherlock a relevé ses lunettes de soleil pour lui lancer une œillade noire où frisait, étincelle lumineuse, une adorable bravade.

« Parce que, John, depuis le temps que nous pratiquons ensemble, il est clair qu'à ce jeu, je suis le meilleur. A chacun sa partie…

- Ah oui ? Et quelle est ma partie exactement ?

- J'attends de voir… »

Il a rougi sous la provocation et Sherlock souriait, c'en était presque indécent.

Dans cette file qui progressait entre deux barrières, avec au bout non pas la satisfaction de pouvoir enfin entrer mais un premier filtre, sécurité oblige, fouille des sacs et palpation des poches, toutes les femmes regardaient Sherlock, si beau, boucles brunes échevelées, laquées comme les plumes d'un corbeau, chemise blanche et peau hâlée, le monde est si mal fait, pourquoi ne prend-il pas de coups de soleil ? Et si attendrissant avec cette enfant perchée sur ses épaules, quoiqu'un peu ridicule puisque Rosie avait absolument voulu un casquette « Viva Italia ! » qu'elle portait à l'envers, visière sur la nuque. Des regards en coin, des regards francs, des regards concupiscents. Etrangement, ça a énervé John, et il s'est tancé intérieurement, il a passé l'âge de ces relents nauséabonds, mais, n'y tenant plus, se sentant soudain plus jeune et un peu con sur les bords aussi, il a mis sa main, une main possessive, alors qu'il ne possédait rien, dans le bas du dos de Sherlock. Sherlock s'est raidi un peu, a baissé la tête et l'a regardé par-dessus ses verres fumés, une question au bout des cils.

« Désolé… » a-t-il dit en retirant sa main avec un regret pincé.

Sherlock s'est penché, en tenant fermement les chevilles de Rosie et l'a embrassé sur la tempe, en glissant à son oreille :

« Franchement, John, deux hommes avec une enfant, que crois-tu que les gens pensent ?

- Je croyais que cela te gênait.

- Je croyais que cela te gênait… tu m'as montré hier que ce n'était pas le cas. »

Sherlock s'est redressé, le regardant, un sourire d'intrépide coquetterie aux lèvres.

« Jaloux donc…

- Présomptueux ?

- Oh John ! Inespéré plutôt… »

Il aurait pu l'embrasser, là, au milieu de cette foule ignorante de sa joie mais ce premier baiser, qu'ils attendaient tous les deux, le repoussant encore, le chérissant et l'adorant, comme un trésor dont on connaît la présence et dont on retarde la découverte, savourant cette attente pleine de promesses, ce premier baiser ne serait que pour eux et ne souffrirait aucun spectateur. Alors il s'est contenté de lever une main et il a caressé la joue de Sherlock, remettant derrière l'oreille une mèche rebelle. Sherlock a rougi. Quand cesseront-ils de rougir ainsi, puérilement, comme deux imbéciles ? Mais c'est délicieux de rougir, et John voudrait rougir encore et voir encore rougir Sherlock.

Variabilité du sentiment qui les lie, où se succèdent et se nourrissent une gravité noire, empreinte de violence parfois, conséquence inévitable d'une confiance entamée, donnée puis reprise puis rendue de nouveau, et une tendresse insondable, fine et piquante, qu'accentue et exalte un désir solide. Et ce désir, parfois sombre comme une nappe de plomb qui alourdit le ventre de John, parfois aussi léger et doux qu'un sourire de Sherlock, quel est son objet ? La puissance de l'homme, tornade impossible, qui construit autant qu'il détruit et sur lequel, une seule fois, la rage de John s'est abattue, et John encore maintenant n'arrive pas à savoir s'il s'en veut ? Ou la fragilité de l'homme, enfant vulnérable et gai, dont l'humeur, enjouée ou triste ne dépend que du regard de John et qu'il voudrait étreindre et soustraire au monde ? Et lui, John que veut-il ? Se frotter à cette puissance qui ne l'enchante et ne l'hypnotise que parce qu'elle est insoumise, comme on entre dans la fosse aux lions, fasciné et téméraire, pour se glorifier d'un apprivoisement incertain ? Ou défendre cette fragilité pour la prémunir du mal, une fragilité qui fait monter en lui et de la colère et une tendresse infinie ? Ou les deux à la fois, indiscernables, car Sherlock est tout et il ne serait pas si puissant s'il n'était pas si fragile et si fragile s'il n'était pas si puissant.

Inextricabilité du lien où fusionnent et s'alimentent des fils sur lesquels John tire, vaine tentative d'y voir clair, fabriquant lui aussi ces rets dans lesquels ils sont pris. Et même maintenant, quand le glas de la cinquantaine va bientôt sonner pour lui, alors qu'il est arrivé à un âge où sa vie devrait être une carte limpide, il ploie et tombe sous ce joug et s'en réjouit. Un amour se construit à deux, et si le filet est tissé trop serré, trop serré pour distinguer la force écrasante de la légèreté affranchissante, à qui la faute ?

Et ce flirt qu'ils jouaient aux portes du Colisée, réminiscence de scènes plus anciennes où les baisers et les caresses n'avaient pas eu leur place, n'était qu'un acte d'une pièce, tragédie ou comédie, selon les moments de leurs vies, qui ne prendra jamais fin.

Etre vivant, accepter de dire oui et constater que plus on dit oui, impuissant et consentant, plus on sombre.

Sous le soleil de l'après-midi et piétinant dans le sable, John a frémi.

Sherlock dont l'entendement est énigmatique puisqu'il n'avait pas su lire les signaux affectueux de John et qu'en cet instant, sur un froncement infime des sourcils, il percevait le trouble qui l'habitait, a demandé, inquiet : « Ça va ? », « ça va… » a répondu John.

« Je crois que je t'aime trop… » aurait-il dû répondre.

Derrière eux, des touristes impatients ont grogné, les forçant à avancer dans l'espace qu'ils avaient laissé s'agrandir devant eux.

« Oh ça va ! Depuis le temps qu'il est là ce tas de pierres, il ne va pas disparaître aujourd'hui ! » a grondé Sherlock. Personne ne l'a compris mais beaucoup ont baissé la tête.

Un peu trop, oui… Et le cœur de John a bondi, allégé soudain d'être si lourd.

oooOOOooo

Ils ont dîné dans une trattoria, un peu à l'écart des rues les plus passantes du Trastevere. Dans la cour intérieure, gravier blanc et glycine au tronc noueux dont les grappes violettes pendaient comme des fruits mûrs aux côtés de lampions multicolores, ils étaient seuls. Ils n'ont pas choisi leurs plats dans le menu, purement indicatif, puisque le patron, jumeau lointain d'Angelo, ventre généreux et tablier sale, décide chaque soir ce qu'il sert à sa clientèle. Même le vin, John n'a pu le choisir et il s'est trouvé un peu déconfit, voyant dans cette réflexion, blanc ou rouge ? sec ou fruité ? et dans cet acte anodin, les prémisses et la coloration dont il espérait que fût teintée la soirée à venir. Le patron lui a retiré la carte des mains, « mi occupo io di tutto », avec un sourire franc et un regard bonhomme.

Il faisait nuit déjà mais il faisait bon et dans les yeux de Sherlock et sur ses cheveux, la lumière des lampions qui se balançaient au-dessus d'eux, rouge vermillon, bleu électrique et blanc crémeux, s'incrustait et dansait, relevant sa carnation d'un étrange éclat, à peine réel. John a retiré sa veste et relevé les manches de sa chemise, il faisait vraiment très bon, et Sherlock a regardé longuement ses bras.

Rosie, à genoux sur sa chaise, a sorti ses crayons de couleur du sac de son père et, volubile, a raconté, en même temps qu'elle les dessinait, des histoires de monstres qu'elle inventait. Sherlock s'est pris au jeu, ajoutant sur la nappe gaufrée où l'imagination de Rosie s'étalait, des antennes gigantesques, des queues crochues, des pattes velues. Se défiant l'un l'autre sous le regard amusé et incrédule de John, pour savoir lequel inventerait le plus monstrueux des monstres, ils ont percé la nappe de la pointe de leurs crayons avec un peu trop d'enthousiasme. Le patron, voyant cela alors qu'il leur apportait leurs plats, s'est révélé être un type fort sympathique puisqu'il a changé immédiatement la nappe en expliquant avec des trémolos dans la voix, mais Sherlock et John ont plus deviné que compris, que lui aussi avait des enfants, « quattro », et qu'il n'y avait rien de plus précieux que les enfants.

Ils ont très bien mangé, taglioni cacio e pepe, devant lesquelles Rosie a d'abord fait la grimace à cause du poivre puis pas bégueule en a redemandé une assiette. Le vin aussi était délicieux, quoiqu'un peu trop jeune du goût de John, mais les yeux de Sherlock brillaient et ses joues étaient roses alors c'était parfait. Sur la nappe où les élucubrations de Rosie prenaient toute la place, John a tendu la main et du bout des doigts, a caressé les phalanges de Sherlock. Ongles à l'ivoire pur qui habillent les phalanges distales, terminaisons délicates à la préhension experte. Sur cet ouvrage que le plus doué des sculpteurs mettrait des années à réaliser avant d'être content de son œuvre et que la nature pourtant a façonné les yeux fermés, John a trouvé sa main grossière. Mais Sherlock qui a des goûts esthétiques iconoclastes et qui voit du raffinement là où d'autres voient de l'étrangeté a retenu la main de John et mêlé leurs doigts, « moi aussi, je trouve que tu as de belles mains ». Le majeur de Sherlock a suivi méticuleusement, sur le dos de la main de John, chacun des quatre tendons fléchisseurs et la veine bleue, un peu gonflée. « Donne l'autre aussi » a demandé Sherlock alors John a posé ses deux mains, en écartant les doigts, sur la nappe salie, gouttes huileuses et auréoles de vin. « Oui, tu as vraiment de belles mains », et le majeur, accompagné cette fois-ci de l'annulaire et de l'index a repris sa cartographie, effleurant les monts et les crêtes, s'égarant jusqu'à la frontière du poignet et plongeant dans les plis interdigitaux. Tous deux suivaient du regard les doigts explorateurs de Sherlock et personne, jamais, n'avait caressé les mains de John de cette façon, comme des objets précieux, même Mary qui pourtant aimait bien ses mains. Ce frôlement, révérence assumée et prolongée, a mis dans la gorge de John un soupir aspiré.

Rosie qui suçotait une glace chimique, John a parfois des faiblesses, a regardé son père puis a tiré Sherlock à elle pour lui dire à l'oreille :

« Tu sais, je crois que papa, il est amoureux de toi.

- Rosie… a voulu rabrouer John.

- Oh tu crois ? Je me demandais justement… » a répondu Sherlock d'un air intéressé.

Rosie, les dents maculées d'un colorant jaunâtre, a souri puis prenant le temps de pousser une dernière fois sur le petit piston qui faisait coulisser sa glace dans son étui cylindrique, a balancé sur un ton assez sentencieux :

« Oh ben oui alors ! Et pi toi aussi d'ailleurs… »

Une brise vespérale a fait tomber sur la table des pétales de glycine fanés et les monstres de Rosie étaient moins seuls.

Sur le pas de porte de la trattoria, ils échangent une poignée de mains chaleureuse avec le propriétaire. John se promet, dès son retour à Londres, de faire sur son blog de la publicité pour cet établissement.

« On marche encore ? » propose-t-il.

« Les bras… » quémande Rosie en tendant les siens à Sherlock. Dans la nuque du détective s'accrochent deux petites mains collantes et autour de sa taille des jambes nerveuses, pas plus épaisses que celles d'un oisillon. Cette enfant mange comme quatre et pourtant elle reste aussi fine que le petit doigt de la main de Sherlock.

Tacitement, ils s'éloignent de la foule qui envahit et inonde le Trastevere. Les plus beaux endroits perdent immanquablement de leur charme quand d'autres yeux que les nôtres les contemplent et ce partage auquel nous devons nous soumettre, plutôt que de rehausser le prix de ce que nous contemplons, le rabaisse et le salit. Il est certaines choses que nous voudrions être seuls à comprendre et admirer, refusant aux autres dans un mouvement jaloux et injustifié, le pouvoir d'être ainsi émus. Et cette indignité dont nous qualifions les autres, oubliant que nos égaux, ceux qui marchent à nos côtés, nous en affublent aussi, est une piètre consolation, la rareté ne nous est pas réservée.

Ils descendent la via del Moro, traversent la piazza Trilussa où, sur un petit promontoire s'épuise une fontaine peu convaincante, et s'engagent sur le Ponte Sisto, étroit et piétonnier qui enjambe le Tibre. En longeant les quais, peu valorisés et peu fréquentés, se pourrait-il que la ville n'aime pas son fleuve, ils rejoignent lentement le Ghetto, quartier ceint où pendant des siècles, le peuple qui y fut parqué a ployé l'échine sous les lois iniques des princes romains, qu'ils fussent latins, chrétiens ou fascistes. Peuple stigmate dont les douleurs attestent l'âme noire de l'Europe.

Au bord du fleuve, ils s'arrêtent. Peu à peu, la frimousse de Rosie s'est nichée au creux de l'épaule de Sherlock. Dans le berceau déambulant des bras du détective, elle dort et ce poids, chaud et doux, Rosie sent merveilleusement bon, revêt le corps de Sherlock d'une utilité qu'il découvre.

Il n'y a plus d'étoiles à Rome car la cité, semblable à ses congénères occidentales considère qu'à la nuit tombée il est plus indispensable d'éclairer les activités des hommes que de s'éteindre. Partout, les réverbères obscurcissent le ciel. Alors, plutôt que de lever les yeux, John et Sherlock regardent le Tibre, monstre noir et sale, qui paresseusement s'écoule, peu pressé de rejoindre la Mer Tyrrhénienne. A la surface de l'eau, s'agitent et se diluent les lumières de la ville.

Puis John, dont le genou parfois lui rappelle inopinément son âge, se hisse sur le parapet et s'assoit. Contre lui se tient Sherlock, toujours debout et, de la pointe de son genou, John effleure sa taille. La rotule, articulation à l'agilité réduite, monte et descend, froissant la veste sur son passage. Cette caresse, osseuse et sèche, malhabile, ouvre dans le creux de la hanche de Sherlock, de l'iliaque au fémur, un chemin de misère sublime. Prothèse exogène, le genou de John est exactement l'os qui lui manquait à cet endroit-là. Ne sachant pas s'il doit accentuer sa cambrure et offrir ainsi au genou qui le creuse un logement plus profond ou arrondir sa taille pour forcer davantage le contact, il opte pour la troisième solution et, raffermissant sa prise sur le corps de Rosie qu'il pivote un peu sur le côté opposé, il se penche vers l'avant. John allonge son dos et appuyant ses deux mains sur le parapet se tend vers lui.

« Je ne suis pas tout à fait celui que tu penses que je suis, murmure John à mi-chemin, comme si prévenir en cet ultime instant avait un sens.

- Tu es exactement celui que je pense que tu es. »

Car Sherlock, lucidement et cruellement, n'est pas Mary et la perfection supposée de John n'a pas le moindre intérêt.

Rosie entre eux est un obstacle, après avoir été un aimant.

Captation réciproque des lèvres, épidermes sensibles qui ne nécessitent pas l'écrasement pour être conquis. Promenade immobile des bouches qui s'enregistrent et s'engramment, chacune naviguant sur les vagues de l'autre, mer à l'envers. Et Sherlock se noie. Dans un éloignement fugitif, il appelle :

« John…

- Oui, quoi ?

- Rien… »

Puis :

« John… »

Magnanime et perdu aussi, courageux et menteur, préférant faire croire et croire encore qu'un secours est possible, John répond :

« Oui, Sherlock… oui, oui »

Dans ce baiser chaste et pudique, ni langue ni salive, qui se déploie et les lamine, ils tombent.

Et dans le Tibre, Rome s'écroule.

oooOOOooo

« Si tu fais tomber ma fille, je te décapite.

- Ça n'arrivera pas, j'y tiens trop.

- A ta tête ?

- A ta fille. »

oooOOOooo

« Il faut qu'on rentre.

- Pour ?

- Pour Rosie. J'ai peur qu'elle attrape le froid.

- Et pour autre chose aussi ?

- Oui. Pour autre chose aussi. »

oooOOOooo

« Assis comme ça et coincé contre toi, j'ai l'impression d'être une fille qu'un garçon embrasse.

- Tu es une fille qu'un garçon embrasse.

- Avec cette gamine entre nous ?

- Tu as fauté très jeune. »

oooOOOooo

« Sherlock… rentrons…

- Oui. Tu vas arrêter de m'embrasser ?

- Le temps qu'on rentre, oui.

- Alors, non. »

oooOOOooo

Dans le nez de Sherlock, il y a l'odeur du Tibre, sombre et marécageux, fleuve sacré descendant de l'Apennin, charriant avec lui des remugles sales, charognes d'animaux ou corps oubliés. Il y a aussi le parfum de Rosie, où se mélangent la saveur sucrée de son haleine, souffle léger qui s'enlise dans le cou de Sherlock, et la virginité de sa peau.

Dans les oreilles de Sherlock, il y a la cacophonie assourdie de la ville, ronronnements des moteurs qu'un pied plus nerveux et surtout plus phallocrate fait parfois vrombir plus fort, pétarades nocturnes, chorales de voix lointaines où se mêlent et la joie et l'excitation.

Dans les yeux de Sherlock, il y a le Trastevere qui s'illumine en face de lui et la surface de l'eau, miroir noir qui dédouble Rome. Il y a aussi derrière ses paupières quand il les ferme, l'image d'autres yeux qui le scrutent et qui ne le quittent plus.

Dans les bras de Sherlock, il y a le poids de Rosie, plume qui s'alourdit et qui tire sur ses muscles, crispant ses épaules et mettant dans ses poignets une crampe maligne.

Dans la bouche de Sherlock, il y a tout. Sur la fente de ses lèvres, là où le dedans rencontre le dehors, il y a le goût restreint et timide d'une autre bouche qui ne viole pas encore cette clôture. Contre ses dents, émail réverbérant, il y a le flux d'un autre souffle et l'écho d'autres mots que les siens, au timbre bas et sourd, joueur et sûr, qui se murmurent et se soupirent. Sur la ligne externe de ses lèvres, inférieure et supérieure, il y a une autre peau, câline et méthodique, conquérante et fière, qui manœuvre pour prendre et s'amollit pour être prise.

Sur la bouche de Sherlock, il y a John. Et si le détective est d'abord un regard, alors en cet instant précis que le Tibre emmène avec lui, les drainant lui et John dans un temps suspendu, il n'est qu'une muqueuse, vivante et sanguine, impitoyable prédatrice, consentante proie.

oooOOOooo

Sur le chemin du retour, l'enseigne cruciforme et clignotante d'une pharmacie rappelle à John certains impératifs prosaïques. Mais la pharmacienne, aux cheveux gris retenus par des peignes en nacre et déjà en pantoufles, elle habite sans doute à quelques pas de sa boutique, bataille un peu pour descendre son rideau de fer.

John s'approche et lui sert un sourire affable, « per favore… »

Elle se redresse, une main accrochée aux losanges métalliques de sa grille, et le jauge au travers de ses lunettes en demies lunes. Plus loin, elle comprend que Sherlock qui porte Rosie l'accompagne.

« Per la ragazzina ? demande-t-elle en indiquant Rosie.

- Si, si » s'empresse de répondre John.

D'un mouvement de tête, elle l'invite à passer avec elle sous la grille qu'elle ne prend pas la peine de relever. Elle le précède dans la boutique. Ses mules en suédine rouge qu'ornent des plumes noires claquent sur le parquet en chêne. C'est une vieille pharmacie toute en verre et bois et les étagères où ses côtoient les boîtes de médicaments au packaging médiocre et les amphores en faïence bleue au ventre bombé et à la taille pincée, luisent, lustrées par les passages répétés des mains de la clientèle.

La pharmacienne n'allume pas et se glisse derrière son comptoir en demandant : « paracetamolo ? »

Dans la pénombre que traverse la lumière jaune des réverbères de la rue, John, aux yeux fureteurs, répond sans chercher à corriger : « si, si ».

Sur le comptoir, à côté de la caisse enregistreuse qui date du siècle dernier, il pose une boîte de préservatifs.

Lentement, la pharmacienne relève la tête et plisse les yeux.

« Per la ragazzina eh ? »

John hausse les épaules et offre un sourire désolé.

En face de lui, derrière la pharmacienne, le portrait d'une Sainte Vierge, au voile bleu et évanescent, exhibe un sourire bienveillant et un regard compatissant.

En silence, après avoir poussé un soupir las, jugement improbable et déplacé sur l'état des mœurs actuels, mais contre lequel John, pressé, ne se rebelle pas, la pharmacienne écrit sur un bout de papier le montant de la note à payer.

John paie et, sans saluer, sort pour retrouver Sherlock qui placé un peu à l'écart, l'attend.

Dans leurs dos, le grincement du rideau de fer enfin baissé et les marmonnements incompréhensibles de la pharmacienne ne les atteignent pas.

« Ce n'était pas la peine, dit Sherlock dont les bras fatiguent sous le poids de Rosie.

- De quoi ?

- Ce que tu as acheté, ce n'était pas la peine. »

John écarquille les yeux et ouvre un peu la bouche.

Sherlock sait tout, pourquoi s'étonner ? Il n'en demeure pas moins que, leurs intentions étant claires, certaines précisions s'imposent.

« Tu ne veux pas ?

- Si, je veux mais ce que tu as acheté, ça n'était pas nécessaire. Depuis Mary, tu n'as connu personne.

- Comment le saurais-tu ? On n'habite plus ensemble. »

Sherlock se redresse, resserrant ses bras autour de Rosie, et darde sur John un regard très travaillé et assez cruel.

« Avec moi dans les parages, ça m'aurait paru assez difficile… »

John titube sous la brièveté acérée de la remarque et se retient d'une main à la hanche de Sherlock. Il ancre chacun de ses doigts sous la veste et relève la tête.

« Et toi ?

- Avec toi dans les parages, ça m'aurait paru difficile…

- Vraiment ? Depuis longtemps ?

- John, tu ne veux pas savoir… »

Autour d'eux, le Trastevere grouille. John n'est pas sûr de comprendre à quoi fait allusion Sherlock mais c'est vrai, de quoi qu'il s'agisse, il ne veut pas savoir. Ni des personnes, lointaines, qui l'ont précédé et qui n'ont pas su aimer convenablement cet homme et le garder, ni de son pouvoir à lui, gravitation centrifuge, qui a fait du ciel de Sherlock, pendant des années, un ciel sans étoile. Orgueil douloureux qui le lancine soudain, d'être le seul capable à allumer des feux éteints.

« Ça ne veut pas dire pour autant que tu sois… »

Sherlock siffle en pinçant ses lèvres, la compréhension de John, aussi fine soit-elle et dont les illustrations récentes forcent le respect, reste ordinaire.

« Je suis un ancien toxico, je te rappelle. Mon sang, quoi qu'il contienne, n'a plus de secret pour Molly. »

La main sur la hanche de Sherlock s'adoucit. Rosie entre eux devient gênante, mais John, entêté et résolu, fait un pas de côté et, glissant sa main sous les fesses de Rosie et son autre bras dans le dos de Sherlock, enlace le détective. C'est une étreinte désordonnée et brouillonne à laquelle Sherlock répond en ouvrant un peu plus son épaule pour y accueillir la tête blonde. A l'angle de sa mâchoire, John dépose un baiser.

« Pardonne-moi.

- De quoi ?

- D'être lent.

- C'est fait depuis longtemps. »

Devant eux, le flot d'une foule cosmopolite et bigarrée est ininterrompu. Grappes de touristes enthousiastes qui suivent un guide au sourire fabriqué, familles dont les parents traînent derrière eux des adolescents aux regards las, groupes d'amis, jeunes et vieux, qui s'alpaguent en riant et font circuler des bouteilles de bière. Contre un mur dont le crépi jaune s'effrite, personne ne remarque ces deux hommes qui s'enlacent.

« Alors ça veut dire que l'un ni l'autre, nous… reprend John.

- Des moines, sourit Sherlock.

- Je t'imagine assez bien en robe de bure.

- Tais-toi. »

Dans les cheveux blonds, Sherlock met sa bouche. Tendre caresse des lèvres sur un crâne imparfait mais ô combien chéri. Et John le serre plus fort en murmurant son nom.


.


Je remercie tous les "guests", ici ou ailleurs, dont la générosité et la modestie sont telles qu'ils, elles ne laissent pas de nom. Impossible alors pour moi de les remercier nominativement mais le coeur y est!

Je salue particulièrement Elise, sur "It is what it is" : jeune dame, si tu passes par ici, sache que tes mots m'ont profondément touchée. Je n'imaginais que mes écrits puissent avoir cet effet là.

Et tous les autres, je vous embrasse.

Ce chapitre est l'avant dernier.

A la prochaine, pour le point final...