Titre en hommage au film "Une journée particulière" d'Ettore Scola.
Il est fortement conseillé d'écouter pendant cette lecture:
- "Volare" interprété par Emma Marrone ;
- la BO du film "Le Mépris" (de Jean-Luc Godard) composée par Georges Delerue.
Bonne lecture !
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C'est une chambre qu'ils n'occuperont plus jamais. S'ils reviennent un jour à Rome, ils choisiront sans doute un autre appartement ou iront-ils peut-être à l'hôtel. Ils n'en ont pas parlé et chacun d'eux n'y a même pas encore pensé.
La fenêtre est légèrement ouverte, ce n'est pas nécessaire, aucun souffle d'air ne se faufile par l'entrebâillement. La chaleur n'est pas étouffante cependant, une douce tiédeur emplit l'espace. Température idéale qui maintient les corps dans un doux équilibre, entre le frisson qui vous fait remettre un gilet et la sueur qui vous fait vouloir retirer tous vos vêtements. Cette température qui fait que, lorsque vous sortez de la douche, l'air sur votre peau mouillée ne vous donne pas froid et qu'ensuite, une fois que vous êtes sec, vous n'avez pas la désagréable sensation d'être déjà recouvert de transpiration par le simple fait de vous avoir séché. Cette température à laquelle les corps peuvent être nus sans être tremblants ou moites.
Chacun leur tour, se frôlant à peine, ils passent dans la salle de bain. Ils n'habitent plus ensemble depuis longtemps, ils ont réappris pendant ces quelques jours la chorégraphie de ce muet pas-de-deux, cet échange poli des places devant le lavabo et sous la douche. John sort en premier, essuyant d'une serviette ses cheveux humides et, torse nu, il a juste enfilé son pantalon de pyjama, il s'allonge sur son lit et feuillette son guide de voyage, aux pages cornées et salies. Les empreintes de Rosie sont partout, traces collantes et sucrées de glace au citron ou au chocolat. Un pouce plus large, celui de Sherlock, a laissé aussi sa marque, café et marron glacé, mordant et moelleux. John sourit. Dans les fichiers du Yard, sans doute les empreintes de cet homme sont-elles enregistrées, à la page « où bien manger dans le Trastevere ? » elles figurent désormais, se mêlant à d'autres plus petites.
Seuls, de la rue, montent les bruits chaotiques et festifs d'une foule divisée qui s'écoule sans logique, se presse et s'agglutine aux terrasses des cafés et des restaurants. C'est un brouhaha sans ordre, qui ne répond à aucun rythme, passant en quelques secondes d'un murmure à peine audible à un vacarme assourdissant. Des voix s'appellent et se répondent, des rires, cristallins ou tonitruants, fusent, des verres tintent, une bouteille se brise sur le pavé, une jeune fille crie, un chœur plus loin entonne une chanson que tout le monde connaît « Volare ! Oh oh ! Cantare ! Oh oh oh ! Nel blu dipinto di blu… » mais avec un affreux accent italien et plein de fausses notes, des portes claquent, des pas s'accordent, piétinent ou s'accélèrent. En tendant l'oreille, on pourrait percevoir et comprendre le début d'une conversation mais dont le fil, comme enroulé trop vite autour d'une bobine, serait recouvert puis perdu au milieu des autres. Les langues se mélangent, ça parle italien, anglais, français, allemand et un peu chinois.
Parce que son audition ne peut pas être autre chose qu'attentive, Sherlock comprend que les membres d'un groupe de touristes originaires de Pékin s'inquiètent : ils ont perdu dans leur pérégrination noctambule un de leurs compatriotes. Il n'entend pas la fin de cette discussion agitée en mandarin et se glisse sous le filet d'eau qui ruisselle du pommeau, dont, même au bout de ces quelques jours, le réglage reste un mystère.
Tous ces bruits sont tellement envahissants qu'on en oublierait presque aussi les odeurs. Bien sûr, comme dans toutes les capitales européennes désormais, ça sent d'abord le gras et la frite. Cette odeur indélicate, qui agresse vos narines sans ménagement, vous tord les tripes, soit parce que votre estomac est en manque de lipides, soit parce que, fin gourmet, vous êtes proche de l'écœurement. Arrivent ensuite, masquées et diffuses, les effluves des cuisines : sauce tomate parfumée aux herbes, feux de bois des fours à pizzas, poissons et viandes grillés. Discret mais plus tenace car vivant et aérien, le parfum des arbres encore en fleurs se fraie un chemin, apportant avec lui une finesse et une élégance qui échappent aux émanations grossières des activités humaines. Plus loin, impérial et dédaigneux, s'impose le remugle vaseux du Tibre, déjà maritime.
La lumière, elle seule, a plus de constance. Il est tard, la nuit est tombée. Les éclats bleutés ou rougeoyants d'enseignes clignotantes traversent par intermittence l'orange dominant des réverbères pendus aux murs des vieilles bâtisses. Dans la chambre, la lampe de chevet, au design moderne et froid, crée un halo blanc à la tête des lits.
Du dehors, par ondes discordantes, le monde leur parvient et Sherlock, importuné par tant de sollicitations, ferme la fenêtre. Vêtu d'un pantalon de pyjama soyeux et de son tee-shirt gris, habituel tee-shirt gris aux coutures distendues, il s'arrête au milieu de la pièce. John le regarde et, par mimétisme, éteint la lampe. Dans la pénombre striée que compose le store abaissé par Sherlock, alternance imprécise de lignes opaques et d'autres plus claires, ils se voient.
John tend une main et dit « Viens… »
Sherlock s'avance mais, à un mètre du lit, demande « Sais-tu ce que tu fais ? »
« Je n'ai jamais été aussi sûr, oui. Viens maintenant… »
Alors Sherlock, fier et impudique, retire son tee-shirt et fait glisser son pantalon sur ses hanches. Il ne bouge pas et, dans sa nudité, s'offre au regard aimant de John.
Il n'est pas si grand. Débarrassé de ses artifices, long manteau et petit compagnon, il n'est pas si grand. Beaucoup d'hommes ont la même stature, et la sienne, surtout en ces temps où les adolescents croissent comme des champignons, n'a rien d'exceptionnel. Entouré de jeunes adultes, il ne se ferait pas remarquer. En le voyant ainsi vulnérable, ce que relève John en premier, ce sont les proportions. Toutes les parties de son corps : pieds, jambes, cuisses, bras, abdomen, cou, semblent avoir poussé de concert, aucune n'a pris les devants à un moment de sa croissance, elles ont muri et se sont épanouies ensemble. Cette harmonie, construite par des gènes solidaires qui ont travaillé dans le même but, arbitraire nature qui, pendant la méiose, ne distribue pas équitablement les meilleures cartes, cause ce curieux paradoxe que l'œil, arrêté par aucune particularité, se doit d'être volontaire et de choisir où se poser.
Il a sur l'épaule gauche un grain de beauté, assez fin mais qui, par son emplacement, paraît plus impressionnant. Il crée à la surface de la peau, lisse, un relief qui intercepte la lumière. En suivant la courbe de l'épaule, la vue découvre la rondeur du biceps. Les muscles sont encore fermes et noueux. C'est un cérébral, c'est aussi un combattant.
Sur la poitrine, à la frontière invisible du lobe hépatique, la cicatrice qu'a laissée Mary. Il fut un temps où il la portait comme un emblème et, seul face à son miroir, il la caressait du bout des doigts. Maintenant, croyant toujours que la suite des évènements lui a donné tort, il en a honte, comme un soldat, malgré tous les honneurs, cache ses médailles et reconnaît qu'il a perdu la guerre.
Le regard de John flotte et évite le bas du ventre. Ce survol, insistant par sa candeur, durcit son sexe.
Sur les cuisses, longues et fuselées, les poils bruns noircissent la peau. Le noir sur le blanc, cela ne donne pas du gris, cela reste du noir sur du blanc, dérangeant contraste entre la pureté de l'albâtre et la pilosité virile. L'illusion de la douceur contrariée par la réalité rugueuse.
Les yeux de John remontent et retrouvent ceux de Sherlock.
« Pourquoi tu ne viens pas ? demande-t-il.
- Je voudrais te voir aussi. »
C'est un oubli, John est confus. Il se tortille sur son lit et enlève son pyjama. Voilà, l'erreur est corrigée.
D'aussi loin qu'il se souvienne, John ne s'est jamais trouvé beau. Dans chacune des relations qui ont ponctué sa vie, plus ou moins sérieuses, et même avec Mary qui ne craignait pas d'afficher à son égard une farouche jalousie, il a toujours occupé la place de celui qui désire et qui agit. Des années et des années d'éducation sexuée et de pratiques masculines dont le regard de Sherlock soudain le délivre. Car dans les yeux gris, d'un gris sombre et opaque qui ne reflète rien, il se voit.
Il est petit et massif, et cette compacité dans certaines circonstances, proximité du danger et combats inévitables, est un atout. Est-ce une raison parmi d'autres, cette nervosité réactive, pour laquelle Sherlock l'a désiré ? A leurs débuts, dans ce lent et troublant apprentissage mutuel, il avait compris, car il n'y a pas que Sherlock qui perçoive en un clin d'œil les signaux muets, que ce prompt emballement avait exercé une fascination presque immédiate. Il en avait joué par la suite, se surprenant parfois lui-même par certaines prises de risque inconsidérées, emporté qu'il était par cette valse aveugle, ravi de séduire, séduit lui-même, une valse qui les a menés souvent au bord du volcan sans que jamais ils n'y tombèrent. Mais les regrets sont pour les lâches et il a décidé qu'il n'en serait pas.
Sa cicatrice à l'épaule, raccourci facile de tout ce qu'il est, est griffue et laide et il est trop simple de croire qu'une personne, dans toute sa complexité, puisse être résumée en une seule marque : nous sommes bien plus que les empreintes même indélébiles que laisse la vie sur nos corps.
Il a perdu depuis longtemps ce teint hâlé qui avait permis à Sherlock de déduire son passé militaire et il faut être réaliste : le soleil anglais n'entretient aucun bronzage, celui de Rome ne vaut pas par sa brûlure celui de Kaboul. Certaines parties de son corps, le ventre, l'arrière des cuisses, le gras des bras, peuvent rivaliser en pâleur avec celles de son ami. Il a un âge certain et il ne se fait pas de fausses illusions sur son pouvoir actuel de séduction. Et pourtant… pourtant il plaît, il lui suffit pour s'en convaincre de suivre le mouvement des yeux de Sherlock qui, maintenant qu'il y est autorisé, ne se prive pas de le découvrir. Ce regard, intransigeant et scrutateur sur les scènes de crime, se fait caresse brûlante. Ce désir dont John est l'objet enflamme le sien.
« Je te plais toujours ? demande-t-il, allumeur narquois.
- Tu m'as toujours plu, répond Sherlock qui pour une fois ne comprend pas qu'il le taquine.
- Je ne suis pas beau pourtant. »
Le regard de Sherlock se fait remontrance et tendresse, un tel mélange est-il possible ?
« Je t'en prie John, pouvons-nous éviter les stéréotypes convenus ? Ils ne sont pas dignes de nous.
- C'est une réplique facile qui te permet de ne pas me répondre franchement. »
Sherlock fronce les sourcils et saisit enfin que John le manipule. Mais sous l'assurance fanfaronne de John se glisse une légère inquiétude. Et ce que veut John, c'est que Sherlock soit Sherlock.
« Eh bien, selon les critères communément admis, non, tu ne l'es pas… »
Sherlock s'avance et, aguicheur, comme un félin longtemps prisonnier retrouve enfin sa liberté, il fait rouler ses hanches et son cul.
« Mais selon les miens et conviens avec moi qu'ils échappent à toute médiocrité et que je les applique sans la moindre pitié… »
Au bord du lit, dans le prolongement de son mouvement d'approche, sans à-coup, il soulève une jambe, et John subjugué par le retour de la puissance dévastatrice, dont il s'enorgueillit d'être l'instigateur, se met docilement sur le dos.
La cuisse, souple et tendue, parcourt un arc gracieux au-dessus de John qui au passage admire l'envergure de l'écartement des jambes, cet homme fait ce qu'il veut avec son corps, et les deux genoux, pointus sans être blessants, s'enfoncent dans le matelas et contre les côtes de John. Sherlock le domine et pose ses mains à plat sur le torse blond.
« … tu l'es affreusement. »
Immobile, Sherlock attend, les fesses toujours en l'air, et John qui paierait cher à cet instant pour le voir de dos, accroche sa taille de ses deux mains.
« Il n'est pas nécessaire que je te retourne le compliment, si c'en était un…
- Pourquoi pas ? J'ai manqué quelque peu de confiance en moi ces derniers temps.
- Et te revoilà tel qu'en toi-même : somptueux, éblouissant, magnifique… »
Sur les deux visages, un même sourire s'épanouit et on ne saurait dire lequel des deux est le plus heureux : celui dont l'amoureuse admiration est moins une allégeance qu'un pouvoir ou celui qui se sait être l'unique détenteur du privilège de faire briller les yeux de l'autre.
« Tu te les fais livrer par camion entier ?
- De quoi ?
- Tes flatteries.
- J'ai souscrit un abonnement il y a fort longtemps, j'ai droit à des réductions maintenant. »
Lentement, pour laisser le temps à John de faire glisser ses mains, une sur son cul, l'autre le long de ses vertèbres, échelle acérée qui s'enroule et se plie, Sherlock descend.
Chaleur cuisante d'un entrejambe moite sur peau sensible d'un ventre écrasé. Ensemble ils ferment les yeux et gémissent.
Un sexe exposé et qui pointe, visible entre eux, un sexe caché et qui se tend, à l'abri d'un cul blanc.
Avant l'apothéose d'un roi de retour en son royaume, une dernière plainte cependant.
« Tout ce temps perdu… » murmure Sherlock qui s'étire encore vers le bas et pose ses deux mains de chaque côté de la tête de John.
« Il ne l'a pas été, il était nécessaire et s'il l'a été, ce fut autant de ma faute que de la tienne…Arrête tes jérémiades et embrasse-moi maintenant. »
Au bord du Tibre, déjà, ils se sont embrassés. Mais ces baisers au nombre indéfini, chapelet aux grains si serrés qu'on ne discerne pas le fil qui les joint, dévidant cette prière qu'ils se sont faite l'un à l'autre, ont eu la délicatesse d'un survol et la réserve d'un timide baptême. Picorer sans prendre, savourer sans engloutir, offrir sans envahir.
Les peaux sont nues désormais, et cet échelon enfin gravi appelle un plongeon dans le vide.
Offrandes buccales alors, humides et tourbillonnantes, sans retenue et dont la seule raison est d'accueillir la chute de l'autre.
Une bouche, aussi propre soit-elle, contient une quantité de choses dont vous n'avez jamais entendu parler et Sherlock par son expérience, et John par son métier, ne seraient pas les derniers à vous en dresser la liste. C'est ce à quoi pense d'abord Sherlock, sursaut d'une intelligence formatée pour une seule tâche, mais un baiser de John, c'est bien plus que le mélange indiscutable de leurs deux salives, charriant avec elles des millions de bactéries. C'est l'union saugrenue et néanmoins évidente d'une ligne fine et d'une ligne charnue, c'est le goût de John et que la perception éphémère de son haleine ne pouvait laisser supposer, c'est la conviction révélée que sa langue, maîtresse de tout, régnera sur la sienne sans qu'aucun combat n'ait été livré. C'est un doux tourment qui prend l'allure d'une danse où chacun s'avance puis se recule. C'est la maîtrise savante de John dont les dents savent caresser, les lèvres pincer et la langue mordre. C'est la certitude absolue que tout ceci va devenir une addiction et l'impression volatile que son être s'allège et que sous les baisers de John, il pourrait jouir.
John est un homme insistant et il ne sait pas s'arrêter. Est-ce un défaut ? Certainement pas. Il quitte la bouche de Sherlock et, prenant son visage à deux mains, il poursuit sa récolte. Ciselure des pommettes, rugosité de la barbe, vulnérabilité des paupières closes et soumises, angle rebelle de la mâchoire. A la commissure des lèvres, le pli, charmant et presque enfantin, aimante sa langue câline. La chair a ceci de délicieux que, même dans ses expressions les plus délicates, jamais sous les baisers, elle ne fond. Mille fois John sucerait-il ce relief au coin de la bouche de Sherlock, mille fois ce relief en ressortirait-il intact, temporairement plus rose et plus gonflé mais identique à lui-même. Inexorabilité des corps que nous aimons et qui sous nos caresses ne se modifient pas et persistent dans leur être.
« Tu m'aimais, tu m'aimais… » soupire Sherlock, éperdu.
« Oui, oui… et c'est toujours le cas. »
Dans cette chambre où d'autres avant eux ont dormi, où d'autres corps peut-être se sont étreints, John voit se rallumer la flamme qu'il avait perdue. Un feu n'est rien si personne ne souffle dessus et le souffle de John est puissant.
Sherlock lui aussi, veut sa part et, ouvrant les yeux, il s'incurve jusqu'à plonger dans le cou de John. L'odeur est poivrée et ensorcelante et tous les gels-douche ne pourront recouvrir le musc qu'il goûte à pleine bouche. Se laver c'est bien, se laver trop c'est une idiotie. Dans leur futur auquel il n'ose encore songer, John accepterait-il que Sherlock tienne l'inventaire de ses bains ? Proposition extravagante mais l'insolite de ses remarques est une liqueur qui enivre l'autre.
« Tu ne devrais pas tant te laver.
- Pourquoi ?
- Parce que tous ces produits industriels fabriqués à la chaine ne méritent pas de connaître ta peau et tu sens trop bon. Je vais t'acheter des onguents de luxe.
- Serais-je ta poule ?
- Tu veux bien ? »
Ignorant qu'il était tout à l'heure quand il estimait que sucer la gorge de John était une fine gourmandise, lui qui pourtant n'a aucune appétence pour les mets de bouche, il découvre soudain que sucer la gorge d'un John qui glousse surpasse en virtuosité ce que les plus grands pâtissiers français conçoivent dans leurs cuisines aux allures de laboratoires. Indécision totale et subite dans laquelle il va falloir trancher : retourner sur les lèvres de John pour y boire son rire ou en déguster les modulations directement sur la peau tendre qui capuchonne son larynx. C'est le corps de John qui prend la décision pour lui, onde écrasante et libératrice qui fait vibrer le diaphragme sous lui et contracte tour à tour tous les muscles du système respiratoire de John, plus le rire monte et jaillit. Dans cette lame irrévérencieuse, Sherlock se noie et se blottit, la bouche toujours collée sous le menton de John. Et derrière lui, le sexe dressé, secoué par ces soubresauts profonds fouette ses fesses.
« Quand tu ris, c'est comme si le monde s'ouvrait en deux… »
Enfin John s'apaise et ses mains, robustes et possessives, s'envolent et montent à l'assaut des côtes flottantes, des omoplates aiguës, des cuisses musclées, des bras ronds. C'est une symphonie et les doigts de Sherlock, peu enclins à l'inactivité, violon ou téléphone, éprouvettes ou armes à feu, trouvent aussi leur chemin, dans les méandres adorés et sinueux de la chair de John. Leurs lèvres, jointes en une union brouillonne, deux forcenés qui expirent et inspirent le même air, leurs lèvres inventent la bande son qui les inonde, chuchotements sans rime « oui, oui… », « oh… », « encore… », « je t'en prie… », « s'il te plaît, s'il te plaît… » et hardis gémissements.
Le corps de Sherlock est une arche qui les protège. Cuisses repliées aux flancs de John, dos immense qui se contracte dans sa longueur et s'étale dans sa largeur, il se drape et les enveloppe. Membrane épaisse et fragile qui, sans s'agrandir, prolifère et crée un organisme mutant, dont chaque partie ainsi fondue laisserait indécis un œil indiscret et voyeur qui voudrait l'identifier. Ce coude qui tremble, à qui est-il ? Ce pouce qui agace et excite, à qui est-il ? Ce coin de peau, plus clair et plus sensible, à qui est-il ? Et dans la lumière incertaine qui provient de la rue et qui accentue les ombres, leurs couleurs aussi se mélangent. Une peau, pâle et brune, et l'autre, dorée et blonde, glissent, s'explorent, s'imprègnent. Concert total et saturé dont les accords sourds et profonds, frottements de deux épidermes, caresses assumées ou involontaires, car un genou qui se réajuste est une caresse encore plus insupportable qu'une paume sur un ventre, ces accords, bruissements suaves sans partition, que rehaussent leurs soupirs, emplissent la chambre. Sur ce fond sonore, chuintements étouffés, plaintifs et voluptueux de deux chairs qui se découvrent, plane et s'amplifie l'alliage de leurs odeurs : émanations d'une sueur qui s'incruste dans des pores qui ne l'ont pas distillée, dépôt généreux d'une salive sur une gorge dont elle n'est pas extraite, tous ses fluides indistincts s'enchevêtrent en une chimie hybride. Au cœur de cette cacophonie, saturation tactile et olfactive, il y a la main de John sur le sexe de Sherlock et la bouche de Sherlock, mordante et suppliante sur l'épaule de John. Et John, pour resserrer le nœud qu'ils forment et fermer l'arche, plie ses jambes et, sous les fesses de Sherlock, croise ses chevilles. Balançoire improvisée qui accompagne doucement les mouvements d'un bassin qui danse. Il se trouve qu'ainsi, l'un à l'endroit, l'autre à l'envers, chacun des deux, ensemble, ils sont à genoux.
Tout naturellement, il arrive ce moment où la tension, bulle qui enfle d'avoir parcouru leurs nerfs et qui échoue au creux vaincu de leurs ventres, réclame son exutoire. Alors John, dont les incisives poinçonnent une clavicule, émail contre diaphyse, demande d'une voix hachée, souffle bas et douloureux :
« Dis-moi ce que je dois faire si je veux… si je veux…
- Oh oui, tu veux… tu veux… » répète Sherlock, visage tendu vers le ciel et zébré de mèches humides, lui dont la résistance admirable et exemplaire en période de crise est sur le point de se briser.
Les baisers et les caresses reprennent car les corps, brides lâchées, ont leur propre dynamique, et les esprits, faibles, si faibles, n'ont plus la force de rassembler leurs troupes et de mettre en place une tactique efficace. Et la langue de John explore un sternum et Sherlock se hisse vers le haut, comme un chat qui s'étire, pour offrir un espace de conquête plus grand à cette langue impérieuse.
« Oui, Sherlock, je veux… et toi aussi, tu veux, tu veux ? »
Piètre comédien que le détective qui pivote sa tête vers le bas et tente d'imposer un regard noir. Si la demande du premier était inutile, la colère feinte du second est ridicule, tant son visage, lèvres gonflées et paupières lourdes, semble crier : « fais-le, fais-le, fais-le… »
« Donne ta main » dit Sherlock dans un effort louable de recentrage.
La main gauche de John perdue, réellement perdue dans son investigation minutieuse d'un sexe luisant, qui pleure déjà la perte du pouce qui le chaperonnait, remonte et s'offre à la volonté de Sherlock. « Pas celle-là » voudrait dire celui-ci mais c'est la main dominante de John, celle avec laquelle il est le plus habile alors Sherlock se résigne à cet abandon et se console avec l'espoir d'un gain plus grand.
Et John regarde, yeux grands ouverts et sexe palpitant, chacun de ses doigts être pris par la bouche de Sherlock qui les suce, en insistant sur la pulpe et sur les jointures.
« Mon dieu, mon dieu… » dit-il et s'il fermait les yeux, son imagination se ferait une joie, en connectant certaines terminaisons nerveuses, de lui faire croire que ce ne sont pas ses doigts qui sont dans la bouche de Sherlock.
Quand Sherlock est satisfait du degré de mouillage des phalanges de John, sans le quitter du regard, il guide sa main dans son dos puis vers son cul.
« Un à la fois, je te dirais comment faire. »
Doigts humides et timides qui hésitent, secourus par une main droite plus audacieuse qui écarte un sillon, vallée profonde que Sherlock immobilise, et cette incursion, saluée pour sa témérité, le fait se cambrer et geindre d'impatience.
Caresse circulaire qui annonce une pénétration douce et polie.
« Embrasse-moi » demande John pour se donner du courage.
La langue de Sherlock, serpent agile, se tord et s'enroule autour de celle de John, dont le majeur enfin décidé entame son travail d'effraction.
« Sois doux, exige Sherlock.
- C'est toi qui commande » garantit John, tremblant et idolâtre.
Cette étape, nécessaire, et qui pourrait paraître prosaïque, surtout à John qui n'en a pas l'habitude, se révèle d'une grâce infinie. Sherlock est beau. Offert et confiant, ne cachant pas l'inconfort passager qui, par ondes successives et peu à peu atténuées, crispe ses traits, il s'incurve et se replie pour faciliter l'accès et, lèvres pendues à celles de John, ordonne doucement : « encore un… encore un… »
Le moment se déploie, immense nappe de temps qui les absorbe, comme l'espace-temps einsteinien se courbe et se déforme sous l'influence d'une étoile géante, et les doigts de John, intrusifs mais respectueux, sont les agents d'un cœur qui gonfle et le déborde.
« Je te tiens, je te tiens… » offre-t-il en réponse aux gémissements que Sherlock fait couler sur lui. Et bien sûr cela veut dire « maintenant avec mes doigts en toi » mais aussi, et sans le moindre doute « pour toujours, pour toute la vie, avec mes bras et mon cœur… »
Puis Sherlock attrape le poignet de John et intime le retrait.
C'est au tour de Sherlock de se lécher la main et, paume baveuse, il empoigne la queue de John, ignorée jusque-là et qui se désespérait d'être un jour tirée de son isolement. Réflexe ou appréhension, la main de John s'enroule autour de celle de Sherlock et c'est ensemble qu'ils fabriquent leur hymen. « Oh… chut… attends… voilà… comme ça, comme ça…attends… » Leurs mots se confondent et on ne sait plus qui dit quoi et cela n'a pas d'importance car plus John se glisse en Sherlock, plus ils sourient.
Un entracte s'impose et John, encore capable de courtoisie malgré la solide pression qui enserre son bas-ventre, ose :
« Tu as un cul merveilleux.
- Disposes-tu de suffisamment de données pour te permettre un tel jugement ?
- Aucunement. C'est un jugement absolu, pas relatif.
- Pas scientifique mais terriblement flatteur.
- Si tu savais comme je m'en fous de la science…
- Moi aussi … bouge un peu ? »
Pieds arrimés au lit et mains accrochées aux hanches de Sherlock, appuis nécessaires pour ne pas être immédiatement englouti et permettre grâce à cet ancrage des mouvements plus sûrs, John tente un balancement vers le haut, qu'accueille, imprévisible et prodigue, une joie partagée.
Dominateur et capricieux, soulagé par leur adéquation évidente, Sherlock plisse des yeux séducteurs, pousse un râle félin et s'appuie des deux mains au montant du lit.
« Bouge encore… plus fort… doucement… moins doucement… comme ça… exactement comme ça… »
Servile et heureux de l'être, désireux de complaire davantage, John obtempère et sa queue, allant et venant, qui se durcit encore et effractionne, qui se retire et s'avance plus loin, épuisant dans cet effort les muscles de ses cuisses qu'il sollicite, gagne en se mettant au service d'une autre jouissance, sa propre félicité.
N'est-ce pas depuis toujours ce qu'il souhaite ? Que Sherlock ainsi le dévore, sans pitié mais avec tendresse, et que, perdu en lui, réduit à n'être plus qu'un seul trait, signature de son âme, débarrassé de ce qui l'encombre, vivant malgré et au-delà des aléas qui plombent son existence, enfin il se retrouve. Absorbé mais pas anéanti, englouti mais pas digéré, car la ligne qu'il dessine au sein même de Sherlock, perçant et transperçant son ventre, se fait souple et docile pour protéger et chérir, droite et rigide pour guider et soumettre. Être ce signe, essentiel et tenace, indestructible et aimant, celui qui donne à Sherlock sa verticalité.
John inspire et expire, il manque d'air et s'abîmant dans la vision de ce corps qu'il adore et qui, au-dessus et autour de lui s'étire et se tord, sentant monter en lui cette vague inexorable, mur puissant contre lequel il va se fracasser, comme un désespéré, il tend les bras. Sans doute l'air qui lui manque se trouve dans une autre bouche car il attire Sherlock à lui et implore : « Sherlock, embrasse-moi… je vais… embrasse-moi, embrasse-moi… »
Vers lui, Sherlock s'incline et, au bord de ses lèvres, souffle envolé lui aussi, murmure :
« Déjà ? Je ne m'imaginais que …
- Que ?
- Que je te ferais un tel effet…
- Aussi rapide ?
- Aussi violent. »
Bercé par les assauts calculés et attentifs de John, se laissant mouvoir, surplombant et pourtant paresseux, ondulant doucement du bassin, comme une odalisque lascive gagne son plaisir en étant adorée, Sherlock prend la bouche qui le réclame.
Une muqueuse, ça n'est rien d'autre qu'une peau plus fine, paroi fragile et perméable, protection nécessaire, qui génère dans sa fonction d'échange son propre écosystème. Une peau à la sensibilité exacerbée, incroyablement vascularisée, démesurément vascularisée, orgasmiquement vascularisée. Et celle de Sherlock, sombre et profonde, sanguine et consciente, s'étire et se détend encore pour accueillir la queue de John puis se resserre, jouissive torture pour capturer et retenir davantage. En lui cette présence, concrète et matérielle, que ses rêves longtemps ont construite en creux, occupe l'espace et, ravissante barbare, l'envahit et le submerge. Comblement enfin réalisé d'un abysse imaginaire qui le fissure, et sur les bords duquel, épithélium fictif, s'est inscrit pendant des années, marque manquante, le nom de John. S'impose alors l'idée, désespérante et désespérée, que la complétion définitive est impossible. Être satisfait puis ne plus l'être. Compulsion absolue dès cet instant : prendre John, encore et encore pour ne pas l'oublier. S'amalgamer à lui pour ne plus le laisser fuir.
Au feu de son cul et aux tourments de ses reins, s'adjoignent la brûlure de sa queue et les durs sanglots de ses testicules, organes actifs de son désir et de son plaisir.
« Je veux te sentir, encore… encore… encore plus… » pleure-t-il.
Leurs baisers et leur étreinte, en cette dernière ligne droite, se font plus sauvages, plus fervents, plus affamés.
Le désappointement de celui qui se croyait marathonien effacé par la résolution de l'amant décidé à ne pas franchir seul la ligne d'arrivée, John détache ses doigts de la hanche de Sherlock, traces rosissantes qui marbrent la peau claire, et les enroule durement autour du sexe qui geint sur son ventre.
« Viens avec moi, Sherlock… s'il te plaît, s'il te plaît… Sherlock, viens… »
Et la boucle que fabriquent leurs corps imbriqués, comme une bande de Moebius infinie dont le point de départ n'est jamais le point d'arrivée, se clôt en de multiples lieux de jonction : leurs langues emmêlées qui passent d'une bouche à l'autre, une main sur une queue qui branle et qui caresse, un cul qui aspire et qui retient.
Puisque le mouvement entre ses fesses est le même que celui qu'il opère dans le tunnel que crée pour lui la main de John, puisque sa peau humide claque sur celle des cuisses de John et que ce bruit, tambour obscène, enivre son ouïe, et puisque John le demande, baisé et baisant, Sherlock suit John.
L'un avec l'autre, l'un dans l'autre, l'un sur l'autre, ensemble, ils jouissent, mêlant dans leurs soupirs cassés leurs prénoms répétés.
Tensions explosives et ondoyantes, chaudes et pointues, les piquant de mille flèches, les plongeant dans un bain éphémère et incandescent. Joies extatiques qui illuminent leurs traits et dont la vision sur le visage de l'un reflète et multiplie celle de l'autre. Le plaisir aussi peut être hilare. Et ils rient et gémissent chacun dans la bouche de l'autre.
Dans la main immobile de John et sur son ventre, la semence de Sherlock pleut, et celle de John, dans le cul brûlant, ruisselle et se répand.
Les corps sont achevés et Sherlock, pantin aux fils coupés, s'écroule sur John. Chacun blotti au creux des bras de l'autre, ils retrouvent leurs souffles et dans la moiteur sécurisée qu'ils ont bâtie, ils reprennent pied.
C'est un nouveau présent que reçoit Sherlock, et John le reçoit avec lui : celui d'être l'un contre l'autre, dans la tiédeur odorifère qui suit l'accouplement. Matou qui prend ses aises, Sherlock étend ses jambes, leurs pieds se touchent puis les orteils de John chatouillent ses chevilles. Sa bouche trouve l'emplacement parfait, sous l'oreille de John, à l'articulation de la mandibule et de l'os temporal. John ronronne et l'enlace.
Le temps s'étire, les minutes s'allongent. Ils sont bien.
Dehors, dans les ruelles du Trastevere, la fête qui n'en est pas une, tous ces gens viennent au même endroit mais ne se rencontrent pas, continue. Ils ne l'entendent pas.
« Je ne voudrais pas paraître insolent, murmure John dans les cheveux bruns et humides qui balaient son visage, mais tu pèses quand même ton poids. »
« Attends, attends… laisse-moi encore… » conteste Sherlock, qui ne bouge pas.
« Je crois que je vais perdre un de mes membres inférieurs si ma circulation sanguine n'est pas très vite rétablie » insiste John, espiègle.
Révolté, Sherlock se relève brusquement et écrase un peu plus le ventre de John qui grimace et sourit.
« Et on dit de moi que je ne comprends rien au romantisme ?
- En plus, t'es tout collant…
- Pourquoi ? Tu n'aimes pas que je jouisse sur toi ? C'est ça ?
- J'adore que tu jouisses sur moi. Je veux encore que tu jouisses sur moi… »
Sherlock trempe un doigt hasardeux dans le liquide qui macule le buste de John et dessine des arabesques invisibles. John frémit et ferme les yeux, son sexe, rassasié et flapi, qui a quitté le logement des fesses de Sherlock, ne répond pas aux picotements qui assaillent déjà son cerveau.
Ouvrant les yeux, il rectifie :
« Mais pas au point d'être fétichiste… bouge de là ! »
Hypnotisé par son geste qu'il prolonge, Sherlock demande, regard contemplatif et sourire vicieux :
« Est-ce que toi aussi tu jouiras sur moi ? »
Inclinant le menton pour suivre le doigt qui dessine sa peau, inspirant profondément sous cette caresse porteuse d'autres promesses, John lâche :
« Oui, bien sûr que oui, mille fois oui… »
Puis :
« Mais pas maintenant… s'il te plaît, Sherlock, bouge de là ! »
Outrageusement lui-même, au point de provoquer le rire amoureux de John, Sherlock se redresse promptement et, campant sur ses deux pieds, équilibre instable au bord du lit, clame :
« Te voilà libre ! Infâme ! »
John s'assoit difficilement, lombaires grinçantes, mais son contentement est visible. Entre les cuisses de Sherlock, le liquide qui s'écoule attire son regard. Il attrape une des chevilles qui tremble à ses côtés.
« Viens ici que je t'embrasse.
- Faut savoir !
- Viens ici tout de suite que je t'embrasse… »
Ronchonnant un peu, Sherlock tombe à genoux entre les jambes de John et tend une bouche théâtralement boudeuse. En homme consciencieux, John froisse et défroisse cette moue qui ne résiste pas. Sous le prince aux caprices arbitraires, John embrasse l'enfant chagrin qui constamment réclame des preuves, qui ne se lasse pas de réclamer des preuves. Il les embrasse, l'enfant qu'il console, l'homme qu'il désire.
« John, John… tu ne sais pas ce que tu veux, chante Sherlock, matois.
- Toi, toi, je te veux toi… »
Charmé et charmeur, assuré de son pouvoir présent et déployant des attraits qui ne tolèrent aucune mutinerie, Sherlock bascule John dans le lit.
« Non attends, attends… faut qu'on se nettoie un peu, avant, avant de… quoi que ce soit… » proteste mollement John.
« Chut, tais-toi… tais-toi et laisse-toi faire… »
Et John, convaincu, écarte les cuisses.
oooOOOooo
Plus tard, beaucoup plus tard, et les fêtes romaines s'étaient enfin tues, ils ont réalisé, dépités, qu'ils ne pourraient pas dormir ensemble à cause de l'étroitesse des lits. Mais Sherlock pour qui chaque problème a une solution, a éloigné les deux lits jumeaux, en faisant grincer les pieds sur la dalle blanche, agrandissant l'espace entre eux, et les deux matelas, suivis des oreillers et des couettes, ont investi sans ménagement cette tranchée opportune.
« Génie, a commenté John.
- Ne sois pas dans l'emphase, s'il te plaît, John. »
Avant de rejoindre ce nid improvisé, ils ont fait un détour par la salle de bain, comme le souhaitait John.
Sherlock a mouillé d'eau tiède une serviette et l'a consciencieusement essorée pour qu'elle ne gouttât pas. Puis, accroupi devant John, qui s'adossait au rebord du lavabo, il a nettoyé délicatement le ventre, les cuisses, les poils pubiens et le sexe de son amant. Dans la lumière blafarde et peu avantageuse du néon qui clignotait au-dessus du miroir ovale, John a passé ses doigts dans les cheveux de Sherlock, tout le temps que durait cette toilette, amoureuse cérémonie qui ne cachait pas sa ferveur.
« Tu es fou… » a dit John quand Sherlock a levé les yeux.
Sherlock n'a pas répondu et il était heureux d'être à genoux. Sur la peau de John, propre et chaude encore, il a mis sa bouche, comme d'autres parfois embrassent de saintes icônes. Pilosité des cuisses, pli de l'aine, iliaque enrobé, nombril frémissant, coquetterie du ventre un peu replet, tous ont été religieusement baisés.
« Tu es vraiment fou… » a répété John, enroulant des mèches brunes entre ses doigts et fermant les yeux.
Installés au creux de leur campement, se débattant avec les deux couettes pour n'en faire qu'une, ils s'emboîtent l'un dans l'autre. Dans le coude replié de Sherlock, John loge sa tête, leurs jambes s'emmêlent. Le petit et le grand, longueurs inégales, s'adaptent, coulissement des corps en une posture adéquate.
Au bord du sommeil qui va les cueillir, quelques courtes heures de repos avant le réveil de Rosie, Sherlock demande :
« Qu'est-ce qu'on va faire John ?
- Quand ?
- Quand on va rentrer à Londres, qu'est-ce qu'on va faire ?
- La même chose qu'avant : tu vas traquer les méchants, je vais te suivre… et on s'aimera en plus. »
Dans l'aisselle de Sherlock, John glisse le bout de son nez. Le détective, chatouilleux maugrée.
« Non, pas ça, je me doute bien que tu n'as pas voulu juste tirer un seul coup. Je parle de… est-ce que tu vas revenir à Baker Street ? »
John se relève un peu pour regarder Sherlock qui, incertain, attend sa réponse.
Pensif un instant, John dit :
« Ma maison, c'est la maison de Rosie maintenant. Elle y a déjà des souvenirs…
- Baker Street aussi, c'est ta maison. Ça a toujours été ta maison, même quand tu n'y étais plus… »
John se redresse plus sûrement, il est des regards qu'il ne faut pas fuir.
« Je sais mais ça n'est pas la maison de Rosie… Ecoute, on verra, laissons-nous du temps, veux-tu ? Viens chez moi, j'ai un très grand lit qui n'attend que toi…
- Mary y a dormi.
- Oui, mais elle n'est plus là.
- Je ne pourrai pas, John.
- Si, tu pourras. Je te montrerai, tu pourras… C'est toi que je veux dans ce lit maintenant, personne d'autre. Le passé, ça ne m'intéresse pas, c'est le présent, avec toi, qui m'intéresse. »
John se penche et embrasse la tempe de Sherlock. Plusieurs fois. Plusieurs fois. « Avec toi, avec toi… »
Chancelant, hésitant encore mais voulant croire qu'il peut être convaincu, priant de l'être, estimant que John est suffisamment fort pour que certaines douleurs s'effacent définitivement, Sherlock accueille les baisers de John.
« Alors nous aurons deux maisons. Parfois Baker Street pour le travail, parfois chez toi pour Rosie.
- Oui Sherlock. Tout ce que tu veux… »
Est-ce utile de dire que cet homme que tout Londres craint, que tout le Royaume-Uni connaît, que même la Reine admire, est-ce utile de dire qu'entre les bras de John, c'est un oiseau ? Tour à tour, aigle majestueux et gracile moineau…
Où que ce soit, à Rome comme ailleurs, surtout en cette saison, avant que ne pointent les premières lueurs du jour, et tant qu'il en restera, s'égosillent les oiseaux.
Dans les oreilles de John, les trilles des hirondelles qui nichent sous les rives charpentées des toitures et la respiration de Sherlock qui, contre lui, dort.
oooOOOooo
Au retour.
Le Caravage n'a jamais peint de nuages. Vous en trouverez quelques uns, artifices décoratifs qui portent un ange, mais de véritables, qui habillent le ciel, vous n'en trouverez pas. Le Caravage n'a peint que des corps, tendres et langoureux, Amours espiègles qui partageaient sa couche, corps douloureux et martyrisés, dans l'expression de leur foi courageuse. Le Caravage n'a jamais regardé le ciel. Il n'en avait pas besoin, occupé qu'il était par les hommes de son temps.
Par le hublot de l'avion qui les ramène à Londres, Rosie jette un regard méditatif sur les nuages gris qu'ils survolent.
« J'aimerais bien marcher sur les nuages…
- Tu ne peux pas Rosie. Ce ne sont que des milliards de gouttelettes d'eau agglutinées ensemble qui donnent l'illusion d'être solides.
- Ah ? Mais si on pouvait, Sherlock, tu marcherais avec moi ?
- Non.
- Pourquoi ?
- Parce que je préfère être sur Terre avec toi.
- Et avec papa ?
- Oui, et avec ton papa. »
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Je vous remercie tous et toutes de m'avoir suivie, de m'avoir lue, de m'avoir laissé de si plaisants messages.
Merci, merci, merci...
Je reviendrai, c'est certain, avec quoi ? je ne sais pas encore mais je reviendrai...
Des bises.
