Rating/Warning : K+ (adolescents et jeunes adultes) - Description de violence (canon), décès de personnages majeurs (canon)

Disclaimer : Tous les personnages du canon, le monde et le contexte appartiennent à Nintendo. La fanfiction originale est l'oeuvre de MaryDragon sur Archive Of Our Own ( /works/10425738/chapters/23019495), qu'elle m'a gentiment autorisé à traduire et publier ici.

L'illustration provisoire est signée Ariettys (Ariettysart sur tumblr), allez jeter un oeil à son blog, elle publie de magnifiques fanarts sur le jeu!

Notes :

Dans ce chapitre, on commence à évoquer les souvenirs. Le n°1 et le n°3 sont racontés, le n°2 est mentionné indirectement.


Chapitre 2 : Young Stars

« Héros d'Hyrule, élu de la lame purificatrice… Toi qui a prouvé ton habileté au combat et ta volonté infaillible, reçois la bénédiction de la Déesse Hylia. »

Prononcer ces mots me brûlait la gorge. Pourquoi avait-il ce privilège et pas moi ? Comment avais-je pu échouer là où il avait réussi si facilement ? Et qui étais-je pour décider de qui pouvait mériter les faveurs de la Déesse ?

« A travers les contrées célestes, par-delà les limbes du temps et les ténèbres du crépuscule, l'âme du Héros et l'épée de la destinée ne font qu'un. En ce jour et pour toujours, que nos prières » - depuis quand mes prières attiraient-elles le bien sur qui que ce soit ? – « galvanisent sa lame et soutiennent son bras. »

Je devrais noter ceci et l'envoyer aux Gerudo. Elles semblaient avoir une toute autre idée de l'unicité que Link recherchait. Argh, où partait donc mon esprit ? Je récitais une prière à la déesse Hylia et j'étais distraite par le fait que les Gerduo se disputaient Link comme… comme… comme si c'était la bicyclette du village. Je laissai retomber ma main et pris une inspiration salvatrice. Link demeurait sur un genou, la tête baissée, et semblait totalement imperméable au ton de ma voix. Si j'étais exaspérante et pas particulièrement dévotionnelle, il ne donnait aucun signe de l'avoir remarqué.

Ce qui étais vraiment ignoble compte tenu de son implication là-dedans.

Non. Non, Zelda, concentre-toi.

« Eh ben, c'est plutôt lugubre non ? » murmura Daruk pendant que je luttais pour me souvenir des mots de la prière. « On dirait qu'elle pense qu'on a déjà perdu. »

Ce qui n'était pas le cas, n'est-ce pas ?

« Et c'est toi qui dis ça ? » répliqua Revali. Lui aussi avait une très mauvaise estimation de ce que les hyliens pouvaient entendre ou non. « C'est toi qui a suggéré cette cérémonie officielle à l'ancienne pour célébrer sa nomination en tant que chevalier servant. »

Mipha leur lança à tous les deux un regard qui signifiait taisez-vous, bande d'idiots, mais cela ne dissuada pas Revali « Si vous voulez mon avis, c'est vraiment trop exagéré. Et je crois que je partage l'avis de la princesse concernant ce… garçon. »

Oh, par la Déesse, non, Link avait-il entendu ? Je ne pouvais pas en être certaine, il ne réagit pas, et répondit encore moins. Si j'avais pendant une seconde la prétention d'être entendue par une Déesse, j'aurais prié pour qu'elle ferme le bec de Revali. Au lieu de cela, je me concentrais deux fois plus fort sur ma prière pour Link.

« Oh, fichez-lui la paix. » déclara Urbosa, devenant la première personne à exaucer un de mes vœux. Si je ne l'adorais pas déjà, cette intervention la confortait dans le rôle de mon sauveur personnel.

« Ce garçon est le reflet vivant de ses propres échecs. » poursuivit-elle, et mes illusions d'écroulèrent. Tant pis pour le salut. Avec des amis comme ceux-ci, qui avait besoin d'ennemis ? « Du moins, c'est ainsi que la princesse le voit. »

Je ne pouvais pas continuer. C'était vrai - bien assez vrai pour me faire paraître stupide. Je devrais être heureuse pour lui, je devrais éprouver allégresse et espérance devant la venue de l'élu de l'épée. C'était quelque chose qui venait de commencer à nous inquiéter, et voilà que cette source d'anxiété disparaissait avant d'avoir vraiment pu prendre racine. Ce devrait être un déluge au milieu la sécheresse, mais honnêtement, je ne parvenais tout simplement pas à voir les choses de cette façon.

Il avait juste eu à marcher jusqu'à un arbre et réclamer une épée.

Pourquoi, par toutes les miséricordieuses déesses sacrées, pourquoi ne pouvait-ce pas être aussi simple pour moi ? Pourquoi pouvait-il gambader dans la campagne et résoudre les problèmes de mon peuple pendant que j'étais piégée dans une tour à prier pour notre salut ? Comment tout cela était censé nous préparer à nos combats à venir ? A mon avenir en tant que reine ? C'était ridicule et…

…je ne parvenais même pas à lui accorder convenablement ses bénédictions. Etait-il si étonnant que la Déesse n'ait pas jugé bon de m'octroyer le pouvoir de chasser les ténèbres ?

Je me taisais en laissant retomber ma main sur mon flanc. Elle avait raison. Urbosa avait raison, il était le symbole de mon échec. Il était un rappel mouvant et muni d'une épée de ma propre et abjecte incompétence, et il me suivrait comme une ombre quand je chercherais du répit entre mes dévotions quotidiennes et que je voyagerais en quête des réponses aux questions posées par les anciennes reliques.

Je m'accordais le droit de me sentir dégoutée alors que nous nous tenions dans la cour. Link, cependant, n'avait pas bougé. Il était resté sur un genou, la tête inclinée, silencieux et patient.

Je voulais lui hurler dessus. Je voulais le frapper, le forcer à réagir, à dire quelque chose, à dire n'importe quoi, juste pour me donner une indication sur ce qui se cachait sous cette apparence stoïque. Il était l'élu de l'épée ! La lame était censée lui parler. Que lui disait-elle ? L'avait-il entendu ? Avait-il dû lutter pour percevoir sa voix, ou avait-il simplement posé la main sur la garde et l'épée lui avait souhaité un bon après-midi, hohoho, allons-y ? Était-ce pour cela qu'il était si calme, si ridiculement amorphe ? Parce que la voix de l'épée lui murmurait à l'oreille, lui dévoilant la vérité sur tout ce qu'il voyait, lui révélant la valeur de tous ceux qu'il rencontrait ?

Penser à cela n'apportait rien de bon. Je levais la main et terminai la bénédiction, et les yeux de Link clignèrent un instant pour me considérer tandis que je me taisais une fois de plus. Il y eut une ébauche de sourire sur son visage, ses sourcils se relevèrent à peine, comme par surprise ou par sincérité. « Ma vie vous appartient. » répondit-il pour que les autres sachent qu'il avait parlé, mais pas assez fort pour qu'ils entendent ses mots.

Est-ce sa façon de les informer qu'ils parlaient trop fort ? Ou peut-être le contraire, que le son de leurs voix l'indifférait ? Oh, pourquoi ne pouvait-il simplement pas être plus clair ?

« Pardonnez-moi, j'ai… d'autres affaires à traiter. » dis-je en rassemblant mes jupes pour faciliter mon évasion. Link se leva immédiatement et se posta derrière moi. Je voulais protester…

Mais non. C'était sa place, à présent. Je m'arrêtais, fermant doucement les yeux pendant un moment pour retrouver mon équilibre.

« Nous avons tous d'autres affaires à régler. » déclara Urbosa avec douceur. « Link, je sais que tu as de nouvelles obligations ici à la Citadelle avec la Princesse, mais tu as évoqué certaines affaires à clore à Tabantha. Tu voudrais bien voyager avec moi ? Comme au bon vieux temps. »

Je m'attendais à ce qu'il rigole – son visage s'était illuminé, et le regard qu'il lança à Urbosa était vraiment amusé – mais il resta immobile et mesuré. « Encore un stratagème pour me ramener à la Cité Gerudo ? Mes blessures n'ont pas encore guéri, depuis la dernière fois que vous m'en avez jeté dehors. »

Il avait été à la Cité Gerudo ? Pourquoi ? Comment ? Je pensais que seules les femmes y étaient autorisées ? Ce qui expliquait sûrement pourquoi il en avait été expulsé, mais tout de même avoir réussi à entrer… ? C'était là le plus grand nombre de mots qu'il avait prononcé en ma présence – il n'y en avait eu que cinq, en tout et pour tout, avant ce matin, et à présent trois phrases complètes qui me donnaient à réfléchir. C'était exaspérant, vraiment.

« Des blessures ? » demanda immédiatement Mipha. « Link, pourquoi ne m'as-tu rien dit… »

Urbosa la coupa en riant à gorge déployée. « Du calme, gamine, c'est une blague. Il va bien. Ma chef tient bien trop à sa peau pour l'écorcher trop méchamment avec les sables du désert. »

Mipha eut l'air de vouloir éventrer Urbosa avec son trident, mais la main de Link sur son épaule sembla l'apaiser immédiatement. Il dit quelque chose, gentiment et apparemment rassurant, et Mipha hocha légèrement la tête.

« Je m'excuse Urbosa, je… »

« Pas de soucis, ma chère, pas de soucis. » rit de nouveau Urbosa. « Alors, Link, une petite course ? »

Il me regarda, les sourcils froncés, la tête inclinée comme pour suggérer une question. Il semblait... désireux, peut-être, mais résigné ? Comme s'il voulait y aller, mais qu'il s'accommoderait de ma réponse telle qu'elle soit.

Comment pouvait-il dire tant de choses dans prononcer le moindre petit mot ?

« Je n'ai… aucune intention de quitter le château dans un avenir proche. » admis-je. « Il y a recherches à finir ici avant de retourner sur le terrain, et nos pilotes ont besoin de temps pour maîtriser les nouveaux contrôles et commandes que nous avons installés sur leurs Créatures Divines. Je resterais ici au Château en attendant leurs rapports. Je n'ai… aucun besoin immédiat de vos services. » Si ça ne tenait pas de l'insistance de mon père, je n'en aurais pas besoin du tout. Je n'avais toutefois aucun droit d'avouer cela, et je me mordais la langue.

« Nous partirons par la porte principale, une fois que nous aurons récupéré nos affaires. » dit Urbosa, ses paroles chargées d'une mise au défi. « Le premier à… »

« Première leçon. » coupa Link, d'une une voix si faible que je failli ne pas l'entendre. « Voyages léger. » Puis, avec une légère révérence à mon intention, il se retourna et fila comme une flèche à travers la plaine d'Hyrule, le bruit de ses pas s'évanouissant de façon presque comique.

Urbosa lâcha un chapelet de paroles en Gerudo dont je fus tout à fait certaine qu'il s'agissait de blasphèmes – je n'avais jamais entendu quelques-uns de ces mots auparavant – puis je me retournais vers le château tandis que Daruk et Revali se moquaient de sa déconfiture et Mipha secouait la tête, amusée.

« Le gamin a déjà tout ce dont il a besoin, comme toujours. » déclara Daruk avec approbation. « Urbosa devrait le savoir maintenant. »

« Il a appris des meilleurs. » répondit Reveli, tapotant son propre paquetage avant de s'élancer dans le ciel. « J'enverrais un rapport après avoir testé les nouveautés sur Medoh. » me cria-t-il avant de m'abandonner dans la même direction vers laquelle Link avait décampé. Ce dernier était déjà indiscernable parmi les fleurs sauvages des plaines ; si je ne connaissais pas Daruk et Revali, je n'aurais jamais imaginé qu'un être vivant puisse se déplacer aussi vite. Il devait être l'Hylien le plus rapide en vie, sans aucun doute. Daruk nous escorta, Mipha et moi, jusqu'à la Citadelle avant de nous faire ses adieux et de rouler à nouveau vers la Montagne de la Mort. Urbosa nous passa devant alors que nous atteignîmes les portes du château proprement dit, présentant ses propres adieux et traitant Link de tricheur. Un petit malin, mais un tricheur tout de même.

Mipha resta à mes côtés, comme à notre habitude, jusqu'à mon étude. Je m'assis lourdement sur le fauteuil de mon bureau et mes yeux se posèrent sur le manuel de botanique. Je me demandais, non pour la première fois, à quel point cette fleur nommée Princesse de la Sérénité et moi étions comparables. Etions-nous toutes deux destinées à grandir en captivité ? Au fur et à mesure que mes Prodiges me quittaient, je ne souhaitais rien de plus que de revêtir ma tunique bleue et de les suivre. Ils trouvaient leur force dans les terres où ils avaient grandi ; la source de mon propre pouvoir se trouvait-elle également hors du Château ? Tout comme la tablette, les reliques, les gardiens que nous avions trouvés, les Créatures Divines elles-mêmes ! – cela justifiait-il mes recherches à l'extérieur des murs de ma tour ? Mon échec à atteindre la Sagesse par la prière impliquait-il que je la découvrirais par l'expérience ?

Mon père n'en était pas persuadé. Ma mère, il m'en avait informé, avait prié rigoureusement. Puisque je ne pouvais plus rien apprendre par son enseignement, je devais suivre son exemple. Ma mère avait prié matin et soir, alors je prierais matin et soir.

Si seulement elle m'avait laissé quelque chose.

« Vous avez l'air perdue. » dit doucement Mipha.

« Tu as raison, comme toujours. » répondis-je sur le même ton.

« C'est quelqu'un de bien. » dit-elle, passant complètement à côté de mes préoccupations.

« J'en suis certaine. » admis-je sincèrement. « Il a fait tant d'effort pour revêtir le rôle d'un Prodige. Il fera tout son possible pour sauver son peuple du Fléau. Ce n'est pas de Link dont je doute. »

« Oh, Zelda, votre pouvoir se manifestera l'heure venue ! Il est en vous. Il est inévitable que vous l'utilisiez. Vous devez simplement découvrir comment ! J'ai réalisé, quand je soigne, qu'il vaut mieux se concentrer sur… »

« Zelda ! » La voix de mon père était particulièrement grinçante cet après-midi. « Avez-vous envoyé Link quelque part ? Je vous l'ai dit, son poste n'est pas… Oh, pardonnez-moi, Mipha, je ne savais pas que vous étiez restée au château. »

« Je raccompagnais simplement Zelda, car Link est parti avec Urbosa pour régler des affaires en cours avant de s'installer définitivement ici au château. »

« Oh. » expira mon père, et j'espérais, incorrigiblement, que l'honnêteté de Mipha parvienne à le convaincre. « Bien. Je ne peux pas l'empêcher de transmettre la nouvelle en personne à sa famille. A-t-il parlé de son retour ? »

« Il voyage avec Urbosa, ou plutôt, il fait la course avec Urbosa. » l'informais-je. Il sourit à cette pensée. Depuis combien de temps ne m'avait-il pas souri, à moi ? « Je lui ai dit que j'avais renvoyés les Prodiges chez eux avec de nouvelles instructions quant au maniement de leurs Créatures Divines, et que je resterais au Château d'Hyrule pour attendre leurs rapports d'efficacité. Il reviendra probablement dès qu'il aura terminé ce qu'il a à faire ; il semble que ce ne soit pas le grand amour entre Revali et lui, et la Cité Gerudo lui ai, j'imagine, interdite d'accès. »

Mon père commença à rire – à rire ! – à la mention de la fermeture de la Cité Gerudo. « Ah, Zelda, l'attrait de la Cité Gerudo a incité beaucoup de jeunes à risquer une correction de la part des gardes rien que pour avoir la chance de se faufiler à l'intérieur. »

« Père ! » m'indignais-je, consternée, tandis qu'il sortait de ma chambre.

« Il est déjà temps pour moi d'y aller aussi, ma chère. » déclara Mipha, m'enveloppant dans une étreinte légèrement humide mais bienvenue. « Je vous enverrais un rapport dès que j'aurais passé quelque temps avec Vah Ruta et ces nouveaux contrôles »

« Merci, Mipha. » murmurai-je.

« C'est un plaisir. » répondit-elle en s'éloignant. Elle bondit gracieusement de ma passerelle dans les flots tumultueux, et fût vite hors de vue.

Je fus alors seule. Je me retrouvais dans ma routine avec mes dévotions, attendant sur la promenade que la lune se lève pour pouvoir envoyer mes prières vers le ciel.

Je m'installais avec mon nouveau journal – déterminée à écrire quelque chose de plus intéressant que la dernière fois, sinon plus poétique – quand je me rendis compte que je ne m'étais jamais préoccupée de demander où Link était parti. D'où venait-il ? Qui était sa famille ? Il me semblait avoir entendu que son père était un chevalier, qui avait entraîné Link dans cette voie beaucoup plus tôt que d'ordinaire, mais c'était littéralement tout ce que je savais de lui.

Pourquoi avait-il besoin d'aller à Tabantha ? Son style vestimentaire et ses manières évoquaient beaucoup plus les forêts et les champs de Firone que les régions accidentées de Tabantha. Sûrement n'avait-il pas grandi là-bas ? Il était ami avec Mipha et en mauvais termes avec Revali, mais cela ne m'éclairait pas plus.

Sûrement une personne plus aimable aurait-elle posé la question ?

Je n'avais rien de captivant à écrire, ni rien de même vaguement positif à mettre en mots. Je rangeais mes affaires et optais plutôt pour le lit. Personne ne pourrait encore m'empêcher de dormir pas même moi.


Il s'écoula plus d'une semaine avant que Link ne revienne, avec un message de Revali. Les nouvelles commandes fonctionnaient bien, et il avait totalement confiance en le fait qu'il parviendrait à les maîtriser complètement avec de la pratique. Bien sûr, Revali avait toujours eu une confiance totale en lui, et ce n'était que rarement injustifié.

« Comment s'est passé ton voyage ? » demandais-je après qu'il m'ait remis la lettre en silence. Je lui faisais remarquer, l'air de rien, que je m'en souciais, et je ne récoltais d'un faible haussement d'épaule et de sourcils pour toute réponse. Evidemment.

« Anodin. » répondit Link, puis il désigna la lettre de Revali – d'un geste que j'interprétais comme voyez par vous-même – et il grimpa les escaliers à l'extérieur de ma chambre pour rejoindre la passerelle qui reliait cette pièce à mon étude. Ça ne m'était pas venu à l'esprit qu'il puisse entrer dans mes appartements personnels, mais si j'étais attaquée dans la nuit, je supposais utile qu'il connaisse tous les endroits où je passais du temps. Même savoir de quel côté était orienté mon lit pourrait sauver de précieuses secondes si le pire se produisait.

Bien qu'il n'y ait aucune chance, à priori, que je sois en danger dans mon propre château. Vivre sous la menace exigeait que quelqu'un me souhaite du mal. Jusqu'au réveil effectif du Fléau Ganon – que la déesse nous préserve encore longtemps de ce moment – la liste des ennemis à la couronne était ridiculement courte. Je n'avais aucun doute qu'un moblin serait arrêté aux portes, bien avant de pouvoir accéder à ma tour.

Un messager arriva avec un rapport similaire de Mipha – elle est vraiment la plus compétente des pilotes, quelle qu'en soit la raison – et j'oubliai, pendant un certain temps, que Link se trouvait sur ma passerelle. Je classais ensembles les notes de Mipha et Revali et je me déplaçais vers mon étude pour les inclure dans mes recherches sur les Créatures Divines, et je fus momentanément surprise de constater que je n'étais pas seule.

Il portait sa tunique, bien entendu, mais tout le reste de son équipement avait été retiré et ordonné en une pile soignée au bord de la promenade – du côté du château, non de l'étude. Il se tenait debout sur le rebord du muret, en équilibre sur le bout de ses pieds, et était… oh, je n'avais pas de mots pour le définir. Il avait presque l'air de ne faire qu'un avec son ombre.

C'était comme regarder le courant de l'eau sous l'influence du vent. Je savais qu'il avait passé beaucoup de temps chez les Zoras quand il était enfant – une autre raison de m'interroger sur son voyage à Tabantha – mais je n'aurais jamais pensé que sa fluidité de mouvement aurait influencé son habilité à un niveau aussi fondamental. Il ne bougeait pas comme les autres chevaliers ; il ne se déplaçait pas du tout comme n'importe qui d'autre, en réalité. Je pouvais distinguer l'influence des Piafs, tandis qu'il se fondait avec le vent ; il possédait la vitesse dont les Gerudo étaient si fières et, quand il se tourna brusquement en arrière pour sauter par-dessus le mur et qu'il retomba dans un fracas qui fit trembler la pierre, la puissance brute des Gorons.

Parce que bien sûr, son entraînement lui allouait quelques bénéfices indéniables.

Je modulais mon allure à mi-chemin pour adopter un pas plus lourd, et un vacillement dans son regard en direction de ma personne fût l'indication qui me permis de comprendre qu'il était conscient de ma présence. J'en faisais trop ; il ne me trancherait pas la gorge pendant que je passais. Je me rassurai, détachais mon regard de cette démonstration captivante dont je refusais catégoriquement d'admettre qu'elle avait été fascinante, et je le dépassais pour atteindre mon étude. Il se figea à mon passage, puis repris ses exercices pendant que je m'installais pour travailler, lui tournant résolument le dos.

Lorsque que je retournais sur la passerelle pour mes dévotions du soir, il était parti il ne me fallut pas beaucoup de temps pour le retrouver dans la cour en contrebas. Il ne me surveillait pas particulièrement moi ce soir, mais semblait plutôt guetter autre chose.

Je ne pouvais pas me convaincre qu'il s'agissait d'une démonstration de respect. Peut-être qu'il savait que je pouvais le voir et souhaitait avoir l'air de regarder ailleurs. Mais il était plus probable qu'il ne puisse simplement pas supporter de voir le plus faible espoir dans la lutte contre Ganon échouer une fois de plus dans sa tâche.

Nous avons fini par tomber dans une routine inconfortable, lui et moi. Je me concentrais sur mes dévotions, et tout mon temps libre consistait en des après-midi entiers passés dans mon étude, épluchant les livres que j'empruntais à la bibliothèque pour tenter de découvrir de nouvelles pistes à suggérer à Pru'ha et Farras. Occasionnellement, je recevais un message d'un de mes chercheurs Sheikah et cela m'aidait à me concentrer sur mes efforts. Impa dirigeait la partie de terrain du travail de recherche, répertoriant et (quand cela était possible) déplaçant les reliques que nous avions mises au jour, je n'avais donc que peu fréquemment de ses nouvelles. Savoir qu'elle s'occupait de tout cela était un poids en moins sur mes épaules.

Link assimila rapidement mon emploi du temps, et il ne se trouvait jamais sur la passerelle lorsque je la traversais. Je n'étais pas sûre de la façon dont il s'y prenait pour disparaître jusqu'à ce que je le voie escalader sans corde les murs du château une nuit. J'avais passé plus de temps dans mes dévotions que d'habitude – perdue dans mes réflexions sur l'emplacement des colonnes de gardiens enterrées, pour être tout à fait honnête – et je me trouvais encore à genoux sur les dalles bien après que la lune ait commencé sa descente. J'avais hésité avant de me mettre debout – sachant que le froid s'était infiltré dans le tissu de ma robe et qu'un rhume serait inévitable – et j'avais perçu un mouvement du coin de l'œil.

Il portait tout son équipement – arc, bouclier, épée, paquetage, nourriture et eau, tout – et se propulsait sur le mur à un rythme incroyable. Il semblait ne pas avoir besoin de fournir le moindre effort, comme s'il grimpait simplement à un arbre, je savais qu'il charriait un poids au moins égal à celui de son propre corps, et les prises de ses mains étaient volontairement espacées. Une rupture de la pierre aurait été inévitable, mais il semblait trouver des prises dans la roche elle-même, et pas dans les fissures entre les briques.

...comme s'il était une sorte de maudit lézard plutôt qu'un guerrier hylien.

Pourquoi n'avais-je pas de capacité utile comme cela ? Quand la Déesse avait distribué ses bénédictions, pourquoi avait-il reçu la faculté de l'escalade, pendant que je devais me contenter de rester à genoux sur des dalles froides en demandant humblement le pouvoir du sceau dont nous avions désespérément besoin ?

Comment supporterais-je de le voir tous les jours sans mourir à petit feu face à cette injustice ?

Une grande partie du mois s'écoula après son retour, avant que je reçoive un mot de Daruk comme quoi les nouvelles commandes ne répondaient pas aussi bien pour lui que pour Revali, Mipha, et – après un peu de travail dessus – Urbosa. Je transmis ses préoccupations à Pru'ha, et elle proposa rapidement un certain nombre de suggestions, qui exigeaient la tablette Sheikah.

Une relique avait été repérée près de la route vers le sud, et je décidais de profiter de l'occasion pour commencer par là avant de bifurquer vers le nord pour le Village Goron afin de rencontrer Daruk à propos de Vah Rudania.

« Je vais régler notre première affaire demain matin. » informais-je Link, en route pour mes dévotions du matin quand je le trouvais en plein entraînement sur la passerelle. « Bien que je n'aie aucunement besoin de ta protection, je ne tiens pas à me disputer avec mon père à ce propos aujourd'hui. Si tu as l'intention de m'accompagner, tu devras être prêt à partir rapidement à l'aube. »

Il esquissa une révérence approximative – il était en équilibre précaire sur le mur, après tout – et me fit un brusque signe de tête. J'attendais un moment pour voir s'il avait d'autres commentaires – mais bien sûr, il n'en fit pas – et retournais à mes dévotions.

Je ne fus pas sûre qu'il ait dormi cette nuit-là. Il resta assis de l'autre côté de ma fenêtre, les jambes croisées sur le palier, du moment où je suis allée au lit après mes dévotions du soir jusqu'à ce que je me lève un peu avant l'aube. Je ne pus pas m'en empêcher – je suis allée immédiatement à la fenêtre pour vérifier s'il était toujours là. Lorsque mon rideau fut tiré, ses yeux croisèrent les miens ; même si j'avais voulu battre en retraite et le laisser en plan, cette option était désormais inenvisageable.

Il se laissa tomber du mur pour atterrir à mes côtés tandis que je me dirigeais vers les portes, puis se plaça trois pas derrière moi.

Il resta à cette distance – précisément à trois pas derrière moi – durant tout le chemin jusqu'à l'endroit où la route rencontrait le fleuve Hylia à l'Etape de l'Est. Il y avait, en effet, une relique voutée sur le bord de la route près de la garnison, mais comme toutes les autres elle était froide et sans vie. Tous les signes indiquaient que l'éveil de Ganon était imminent. Les Créatures Divines étaient activées, comme disait Pru'ha ; les gardiens devenaient de plus en plus fonctionnels, pour l'amour de la Déesse cette fichue Epée de Légende avait choisi son champion ! Pourquoi ces reliques ne s'activaient-elles pas également ? Qu'attendaient-elles ?

Il devait y avoir une réponse quelque part – il le fallait – et il faudrait attendre que nous retournions au château d'Hyrule, pour que je fouille une fois de plus dans les archives.

A partir de là, nous avons pris vers le nord, et ses yeux perçants dans mon dos m'ont poussé à bafouiller. Il ne répondrait pas, et à moins que je ne tourne pour tenter de décrypter l'expression de son visage, je ne pourrais pas savoir ce qu'il pensait. Mais quand bien même, je ne comprenais déjà pas ce qu'il pensait quand je lui posais des questions directes en le regardant dans les yeux, alors cela importait-il vraiment ?

« D'ici, nous allons nous rendre au Village Goron. » dis-je à haute voix, probablement pour la troisième fois. « Je dois faire quelques ajustements à la Créature Divine afin que Daruk puisse la manier aussi facilement que possible. Il a compris comment la déplacer… mais, il est évident que nous avons encore beaucoup de progrès à faire. »

J'alternais entre les différents modules sur ma tablette Sheikah pendant que nous marchions. Cela me distrayait, en quelque sorte, de sa présence oppressante et persistante dans mon dos. Je déviais légèrement du chemin que nous suivions – nous nous étions éloignés de la route afin de ne pas être retardés par l'agitation et les circonstances. J'étais trop facilement reconnaissable, et le temps était assez clair pour transformer mes cheveux en balise.

« Quand que je pense que ces créatures sont de conception humaine... Cela signifie que nous devrions pouvoir comprendre leur fonctionnement et les utiliser à notre avantage. »

…contrairement à mon propre pouvoir divin, mon héritage. Contrairement à l'épée de Link, qui avait été conçue par une déesse selon la légende. Pourquoi la Déesse m'avait-elle permis de comprendre si facilement les choses, pour m'accabler ensuite d'un don inefficace ?

« Ces Créatures Divines… il y a tellement de choses que nous ignorons à leur sujet… Mais si nous voulons vaincre le Fléau Ganon, elles sont notre meilleur espoir. »

Je n'étais pas du tout un espoir. Et Link, derrière moi ? A peine sorti de l'enfance, et choisi par l'épée ? Quel espoir nous apporterait-il ? Revali avait-il raison ? Que savions-nous vraiment de la lame purificatrice ?

Je ralentissais, la tablette Sheikah s'assombrissant entre mes mains. Je l'entendis faire un pas de plus, puis un léger bruissement quand il adapta sa cadence pour attendre que je me déplace à nouveau. Il ne dit, bien entendu, rien.

« Dis-moi. » insistais-je, espérant que je pourrais le pousser, pour une fois, à parler. Je regardais par-dessus mon épaule pour le découvrir impassible, à trois pas derrière moi. « Cette épée que tu portes, sais-tu la manier convenablement ? »

Il ne répondit pas immédiatement, ne fit aucun mouvement dans cette optique, alors je poursuivais mon interrogatoire. « Les légendes racontent qu'une voix ancienne résonne à l'intérieur. L'as-tu déjà entendue… Héros d'Hyrule ? »

Il cligna des yeux, son visage toujours dépourvu d'émotion, mais j'attendais sa réaction. Je n'avais pas voulu faire sonner son titre honorifique comme une insulte, mais cela semblait si présomptueux. Transporter une épée ferait simplement de lui un héros ?

« Assez convenablement. » répondit-il, après assez de temps pour me surprendre lorsqu'il prit la parole. Venait-il de répondre à ma question précédente ? « Il n'y a pas de… voix… mais je peux sentir quelque chose à l'intérieur de l'épée. Elle est douée de raison, de ce que j'en sais. »

Sa mâchoire s'immobilisa et ses sourcils s'abaissèrent, et j'eu l'intuition qu'il n'en dirait pas plus.

Et pourquoi l'aurait-il fait ? Il n'avait pas à se justifier devant moi. Il avait déjà fait ses preuves. J'étais le fardeau ; j'étais l'échec.

Et à présent voilà qu'il se retrouvait enchaîné à moi par mon père, forcé de s'incliner et de s'effacer devant moi, de me suivre comme un chien. Il était obligé de m'être redevable, alors que c'aurait dû être le contraire, tout ça à cause d'un défaut de naissance.

Étais-je un accident ? Est-il possible qu'il y ait eu une erreur, un échange ? Peut-être que mon héritage ne m'était même pas parvenu. Peut-être la véritable mission de Link était-elle de retrouver la vraie princesse Zelda et de me dénoncer comme une imposture.

Serais-je tout sauf soulagée, si cela s'avérait être le cas ? Hyrule serait sauvée, j'aurais les réponses à mes questions, et je pourrais enfin – enfin ! – être libre de mener une vie d'érudite, comme je l'avais toujours ardemment souhaité.

Je n'ai pas essayé de lui parler de nouveau ce jour-là. Nous ne pouvions pas faire tout le chemin jusqu'au Village Goron, mais nous avons continué à marcher presque jusqu'au crépuscule. Il y avait une auberge que j'appréciais au niveau du pont d'Ingogo, et j'y demandais deux chambres. L'aubergiste - une femme aimable nommée Ivonna – jeta un coup d'œil par-dessus mon épaule, les sourcils haussés. Elle semblait avoir une conversation tacite avec mon ombre, et avec un signe de tête elle ne me factura qu'une seule chambre. Je supposais qu'elle avait une sorte d'arrangement avec Link, mais elle ne nous montra qu'une seule pièce, et ne nous fournit qu'une seule clé. Il y avait un unique lit étroit à l'intérieur, et je lançais à Link un regard inquiet après qu'Ivonna ait quitté les lieux en nous souhaitant une bonne nuit.

Link inspecta la pièce, vérifia les fenêtres, fit quelque chose aux murs, puis hocha la tête pour lui-même. Il déposa la clé de la chambre dans ma main et quitta la pièce, refermant doucement la porte derrière lui.

Je me déplaçais jusqu'à la porte pour la verrouiller, mais fit une pause dans mon mouvement, réfléchissant. Avait-il un autre logement ? Il ne pouvait pas être inquiet à cause du prix j'avais remarqué le renflement des pierres précieuses dans sa bourse, et j'avais de toute façon l'intention de couvrir ses frais. Pourquoi refuser une chambre ? J'ouvrais la porte, dans l'intention de découvrir où il était parti, et le vit s'installer sur le sol devant ma porte. Il défourailla son épée et la posa sur ses genoux, posant doucement ses mains de part et d'autre. Il rejeta la tête en arrière, redressa le dos et exhala longuement ; c'était une position dans laquelle j'avais plusieurs fois vu Impa, quand elle veillait sur moi après la mort de Mère.

Je refermais la porte aussi silencieusement que possible, sachant parfaitement qu'il m'avait vue. Un léger bruissement de tissu et un raclement de bois m'indiquèrent qu'il s'était adossé à la porte si tôt que je l'avais fermée. Je la verrouillais – il m'avais donné la clé, après tout – et retombait dans l'étroite chaise en bois près du bureau de la chambre. Je m'effondrais sur le pupitre avec un soupir très peu féminin.

Parce qu'évidemment il avait suivi un apprentissage chez les Sheikah, en plus. Il était probablement le meilleur élève d'Impa. Il avait sans doute chanté avec des ténors réputés et ses dons en jardinage avaient sûrement rendu la vie à des espèces en voie d'extinction. J'avais vraiment besoin qu'Urbosa m'apprenne à jurer, car je n'avais aucun mot à mettre sur l'état de découragement dans lequel je pataugeais.

Y avait-il quoi que ce soit qu'il ne sache pas faire ? Je n'avais jamais rencontré un Sheikah qui avait besoin de plus de quelques heures de sommeil par semaine, ce qui expliquait pourquoi il s'amusait à escalader les murs pendant la nuit et qu'il n'avait aucun souci à patienter sur ma véranda pendant que je dormais. Je ne pourrais jamais lui échapper il serait mon geôlier autant que mon gardien. Mon père le savait-il ? Avaient-ils discuté de cela ? Zelda la Ratée était-elle le sujet de toutes leurs plaisanteries privées ?

Je n'avais aucun désir de pleurer sur mon sort en attendant le sommeil, alors au lieu de cela, je sortais mon journal. Comment résumer la journée sans me déprécier à chaque page ?


Je suis partie pour le Village Goron aujourd'hui afin de faire quelques ajustements sur la Créature Divine Vah Rudania.

Je me souviens encore de son regard rivé sur moi pendant que je marchais. Cela m'a rendu anxieuse et lasse durant tout le chemin. Je me sens toujours si mal à l'aise en sa présence… et une fois encore, aucun mot n'a franchi la barrière de ses lèvres. Je ne suis jamais sûre de ce qu'il pense ! Cela fait travailler mon esprit, réfléchissant à ce qu'il songe mais ne dit pas.

Qu'est-ce que le garçon choisi par la lame purificatrice doit penser de moi ? Le saurais-je un jour jamais ?

Enfin, je suppose que c'est évidant. Une descendante de la famille d'Hyrule incapable d'utiliser la magie sacrée que sa naissance doit lui garantir… il doit me mépriser.


Précisions de l'autrice :

- Les recherches de Zelda et des Sheikah (Impa, Pru'ha, Farras) sont inspirés des journaux de ces personnages, et cela aura un rôle dans l'intrigue plus tard (en plus de justifier l'emplacement de certains souvenirs, et de donner de l'épaisseur à l'aspect "érudite" de la Zelda de Breath of the Wild)

- A propos de l'expression "la bicyclette du village", l'autrice a eu cette idée à force de trouver des vestiges de roues un peu partout. Elle dit ne pas croire qu'il n'existais pas de vélos ou de moyens de transports autre que les chevaux à l'époque d'il y a 100 ans avant le jeu. C'aurait néanmoins été des objets rares, d'où l'expression utilisée par Zelda.

Note de traduction :

- Pourquoi Zelda tutoie Link d'un coup alors qu'elle le vouvoyait juste avant ? Eh bien tout simplement parce que c'est ainsi qu'elle lui parle dans la VF, et l'autrice précise que plusieurs jours (quasiment un mois) se sont écoulés entre le souvenir 1 et le 3, donc j'imagine que Zelda a fini par adopter le tutoiement entre temps. Après tout, elle tutoie aussi les autres Prodiges.